En images : Israël mène des "frappes simultanées" sur Téhéran et Beyrouth

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Les sirènes retentissent à intervalles réguliers, les écoles restent fermées et l’économie tourne au ralenti. Depuis le lancement de l’offensive américano-israélienne contre Téhéran il y a quatre jours, Israël vit au rythme des missiles de représailles envoyés par l’Iran. Cette pression peut-elle durer ? Comme le relève le journal israélien Haaretz, l’Iran a pour l'heure opté pour une stratégie de tirs mesurés afin de maintenir une menace constante sans épuiser trop vite son arsenal.
"La stratégie iranienne est claire", explique à Haaretz Pini Yungman, président du TSG Group, entreprise israélienne spécialisée dans les systèmes de commandement et de contrôle pour les forces de sécurité. "Ils se sont préparés à une attaque américano-israélienne, ce qui leur permet de nous maintenir sous un feu continu sans épuiser rapidement leur arsenal de missiles et de lanceurs, même s’ils sont attaqués par des avions de chasse américains".
L’Iran possède le plus grand stock de missiles balistiques du Moyen-Orient, avec une portée allant pour certains jusqu’à 2 000 kilomètres, capables donc d’atteindre Israël. L’arsenal de Téhéran est évalué à plus de 2 000 missiles balistiques. Mais une partie a été détruite pendant le début de la guerre, tout comme environ 200 lanceurs, par les frappes aériennes israélo-américaines, selon Reuters. Les engins longue portée incluent le Sejil (2 000 km), l’Emad (1 700 km), le Ghadr (2 000 km), le Shahab-3 (1 300 km), le Khorramshahr (2 000 km) et le Hoveyzeh (1 350 km). Des dépôts souterrains et des "villes de missiles" sont répartis autour de Téhéran, dans les provinces de Kermanshah et Semnan, et le long du Golfe.
Pour autant, les capacités balistiques iraniennes ne devraient pas permettre un long siège d’Israël. Selon Haaretz, au 1er mars, second jour de la guerre, entre 150 et 175 missiles avaient déjà été tirés sur Israël, auxquels s’ajoutent des frappes contre des pays du Golfe, dont l’Arabie saoudite, portant le total à environ 250 missiles. "Cela signifie qu’ils ont encore de quoi tenir quelques jours, mais pas des mois ni même des semaines", estime Pini Yungman, ancien chef de la défense aérienne. Contrairement à la guerre de 12 jours, où une salve massive de 200 missiles avait été tirée en une nuit, Téhéran privilégie aujourd’hui un "feu au compte-goutte", une méthode déjà utilisée pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980. Un rythme cadencé qui permet de prolonger la pression psychologique sans épuiser trop rapidement ses stocks.
Techniquement, les systèmes israéliens détectent les lancements dès leur phase initiale et calculent la trajectoire des missiles tirés depuis l’Iran, à environ 1 300 kilomètres de distance. À une vitesse estimée entre 5 et 7 kilomètres par seconde, ces engins parcourent près de 150 kilomètres en trente secondes et mettent plus de dix minutes à atteindre Israël. Cette anticipation permet l’évacuation vers les abris, mais elle impose aussi des alertes sur de vastes zones, la trajectoire exacte n’étant pas immédiatement déterminable. Même interceptés loin du territoire israélien, les missiles restent dangereux : leur destruction en vol provoque la dispersion de milliers d’éclats métalliques, dont certains, même de petite taille, peuvent être mortels à l’impact.
À court terme, l’Iran ne semble pas en mesure de soutenir un feu massif pendant des semaines. Mais selon le New York Times, les rapports de renseignement américain et israélien suggèrent que l’Iran prévoit de produire jusqu’à 8 000 missiles d’ici 2027. Malgré les revers causés par le conflit de 12 jours l’année dernière, Téhéran travaille, selon les autorités israéliennes, à reconstruire ses capacités de production, avec une fabrication récente estimée à des dizaines de missiles par mois et en accélération. Les lieux de production restent les cibles prioritaires des nouvelles frappes israéliennes et américaines.
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Quel avenir pour "le prophète désarmé", nouvel homme fort de l'Iran, après la fuite du dernier des Pahlavi, s'interroge Raymond Aron dans son éditorial. Désormais, prévient-il, "la construction de la République islamique pose d'autres problèmes que la destruction de la dynastie Pahlavi."
Dans L'Express du 17 février 1979
L'aboutissement de la lutte entre les deux pouvoirs, l'ayatollah Khomeini et Chapour Bakhtiar, ne faisait pas de doute. En quittant le pays, le chah avait, en fait, abdiqué. Le Premier ministre tenait son pouvoir d'un souverain que lui-même avait, pendant des années, combattu et dénoncé. Il se réclamait d'une légalité que les foules bafouaient à chaque instant. Si l'Armée n'avait pas pu ou pas voulu sauver la dynastie, pourquoi aurait-elle résisté jusqu'au bout à une vague populaire qui montait de jour en jour ? Dans le duel entre le vieux chef religieux et l'Empereur, ce qui me frappait, c'était que l'un, de son village français, remplissait le monde de ses anathèmes et que l'autre, isolé dans son palais, avouait pour ainsi dire les méfaits que ses adversaires lui reprochaient.
Le chah livra lui-même aux bêtes ceux qui l'avaient servi ; il promit de rendre au pays les libertés qu'il avait supprimées ; comme s'il espérait s'entendre avec ses adversaires ou apaiser le peuple en prenant à son compte les critiques et le programme des opposants. Stratégie dérisoire. Un régime despotique prévient la révolte par des réformes octroyées, avant que gronde la colère. Quand la colère jette les masses dans la rue, les concessions ne servent de rien ; plus exactement, affaiblissent le pouvoir contesté. Avant ou après les émeutes, un souverain absolu peut consolider son règne par des concessions. Pendant les émeutes, les concessions discréditent le chef, qui, la veille superbe, devient bientôt le roi nu — en dépit de sa garde prétorienne autour de lui et des vrombissements des avions au-dessus de sa tête.
L'ayatollah Khomeini et Chapour Bakhtiar souhaitaient l'un et l'autre un dénouement d'autre style. Certains épisodes demeurent incompréhensibles : pourquoi l'expédition des Djadivan, la garde impériale, contre la caserne de l'aviation, le vendredi ? A l'occasion de ce premier combat entre les troupes fidèles et les troupes ralliées à l'ayatollah, les commandos révolutionnaires sortirent de la clandestinité ; les fedayin (marxistes-léninistes), rattachés ou non au parti Toudeh, les moudjahidin, guérilleros musulmans, prennent dès lors la tête de l'insurrection, et agissent à leur guise. La population de Téhéran se joint à ceux qui, dans l'ombre, se préparaient au grand jour. Le dimanche après-midi, le commandant suprême des forces armées déclare sa neutralité. Le Premier ministre, après un entretien avec Mehdi Bazargan, donne sa démission.
A la fin du jour, ce qui reste de la dynastie Pahlavi a disparu. Le prophète désarmé l'a emporté sur les armes qui, il y a quelques jours encore, défilaient à travers les avenues de la capitale. A partir de quelle date le Souverain a-t-il perdu la partie, en dépit des moyens de force qu'il avait accumulés ? Les historiens en discuteront, sans donner une réponse certaine. L'intervention des guérilleros, au cours des dernières péripéties, rectifie la version trop édifiante de la victoire remportée par la parole sur les armes. Elle annonce aussi certains des conflits qui surgissent déjà entre les vainqueurs. Ceux-ci se sont tous ralliés au nom de l'ayatollah, ils n'ont pas tous obéi à ses ordres quand celui-ci tenta de mettre fin aux combats de rue. Pas davantage, ils n'ont rendu leurs armes. La construction de la République islamique pose d'autres problèmes que la destruction de la dynastie Pahlavi.
La grève générale, prolongée pendant des mois, la paralysie des entreprises, l'arrêt de la production pétrolière ont coûté à l'économie iranienne des pertes que l'on peut difficilement calculer. Pour éviter la ruine, voire la famine, le nouveau gouvernement doit avant tout obtenir de tous, fonctionnaires et ouvriers, la reprise du travail. Pendant que se dérouleront les consultations prévues par l'ayatollah, référendum sur la République islamique et élection d'une Assemblée constituante, la tâche essentielle revient au gouvernement : reconstruire le pays. En dépit du départ de techniciens, en dépit de l'extrémisme révolutionnaire. Dans une interview donnée à l'hebdomadaire Newsweek, Noureddin Kianouri, le chef du parti Toudeh, qui réside dans la RDA, invoqua le témoignage du chah lui-même pour confirmer le fait que les ouvriers du pétrole suivent les directives de son parti, et de personne d'autre. Dans l'immédiat, le parti Toudeh, parti communiste de stricte observance, désormais légalisé, s'efforcera, selon sa tactique coutumière, de prendre des positions, de créer et de contrôler les syndicats, de se transformer en une puissance parallèle ou rivale.
Toutes les comparaisons entre la révolution iranienne et les révolutions européennes pèchent de quelque manière. Khomeini ne ressemble pas à Kerenski ; le parti Toudeh ne constitue pas l'équivalent des soviets. Dans une société déstabilisée par une modernisation sauvage, la religion nationale, le chiisme, a exprimé, organisé, exalté le rejet par le peuple de l'Occident qui violait l'âme nationale, nourrissait la corruption et créait plus de misère que de richesse. Le retour à l'Islam pur et dur ne tiendra pas lieu de riz et de thé. On ne ramènera pas à la campagne les millions d'hommes qui l'ont quittée. La suppression des cinémas, le châtiment pour la femme adultère, la mise au ban des minorités, juive, arménienne, zoroastrienne, baha : oui, probablement. Mais la République islamique a besoin de la nouvelle bourgeoisie, des laïcs, des techniciens, indispensables au fonctionnement de l'économie que le régime aboli laisse en charge et en héritage à l'Eglise. Le Premier ministre, de formation scientifique, et profondément religieux, symbolise la synthèse qui sauverait l'Iran de la décomposition et d'une autre tyrannie.
La phrase célèbre de Machiavel m'est revenue à l'esprit : les prophètes désarmés périssent. Pour l'instant, il faudrait compléter la formule : les souverains armés périssent, eux aussi. Mais le prophète, hier désarmé, n'avait pas la mission et la responsabilité de gouverner un pays de 35 millions d'hommes. La révolte de l'Eglise chiite contre le pouvoir appartient à la tradition iranienne. Reza Chah, qui établit la dynastie Pahlavi en 1926, mit fin, par des méthodes brutales, à l'agitation religieuse. L'Iran en 1979 n'est plus celui de 1926. Téhéran compte 6 millions d'habitants, au lieu de 200 000 ou 300 000 il y a un demi-siècle. L'ayatollah peut donner satisfaction aux aspirations religieuses des masses. Que donnera-t-il aux ouvriers, quelques millions déjà ? Que donnera-t-il à l'élite intellectuelle et professionnelle, qui redoute et déteste le fanatisme d'un autre âge ? Contre les fedayin, les révolutionnaires de l'Islam et du marxisme unis, pour protéger les ambassades la parole ne suffit plus. L'ayatollah, lui aussi, a besoin d'une police et d'une armée. Le prophète désarmé périt.

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