Au Kenya, des crues soudaines à Nairobi font au moins 23 morts
© Thomas Mukoya/REUTERS
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Pour la première fois de son histoire, le régime des mollahs a été décapité, et le commandant en chef des Gardiens de la révolution éliminé, aux côtés d'une cinquantaine de hauts dignitaires. Depuis, les bombes américaines et israéliennes continuent de pleuvoir au-dessus de l'Iran, et pourtant ; force est de constater que cette République islamique famélique, tient, presque impavide. Un processus de désignation du successeur au Guide suprême a été ouvert et un nom semble mettre d'accord l'IRGC, le Corps des gardiens de la révolution islamique : celui du fils de Khamenei, dont le règne promet d'être plus sanguinaire encore que celui de son père, subodore le spécialiste de l'Iran, David Izadifar. Les Iraniens, désabusés, ont-ils encore une chances d'y échapper ? Et à quelles conditions ? Entretien.
L'Express : Sommes-nous en train d'assister à la fin du régime instauré en 1979 ?
David Izadifar : La situation est extrêmement tendue. Plusieurs personnalités importantes du régime ont été éliminées, ainsi qu’une cinquantaine de membres des Gardiens de la révolution, souvent de haut rang. Par ailleurs, de nombreux centres et bases de commandement de l’IRGC ont été gravement endommagés ou détruits. Or, lors du mouvement déclenché après la mort de Mahsa Amini, les forces de sécurité manquaient déjà d’unités antiémeutes pour faire face aux manifestations. Si les frappes israéliennes et américaines continuent de détruire les centres du Bassidj et de l’IRGC, il pourrait devenir très difficile de maintenir le système de répression une fois la guerre terminée.
Cela dit, le régime a jusqu’à présent montré une certaine capacité d’adaptation. Il parvient à maintenir une forme de continuité institutionnelle, notamment en procédant rapidement à des nominations. Très vite après la mort d’Ali Khamenei, un conseil intérimaire de trois membres a été mis en place pour assurer provisoirement les fonctions de leadership. L’un d’entre eux, l’ayatollah Mohammad Arafi, qui représentait la composante religieuse de ce conseil et était parfois évoqué comme possible candidat au poste de Guide, aurait été tué lors d’une frappe israélienne. Le 2 mars, des informations provenant d’Iran indiquaient que Mojtaba Khamenei aurait été choisi comme prochain Guide suprême par l’Assemblée des experts, dans un contexte de forte pression des Gardiens de l’IRGC.
Qu’est-ce qui pourrait lui porter un coup décisif ?
Plusieurs scénarios restent possibles. D’abord, il pourrait y avoir des désertions au sein des forces armées. Tout dépendra de la durée des bombardements : plus les bombardements se prolongent, plus le risque de défections augmente. L’armée régulière n’est pas aussi loyale au régime que l’IRGC, car elle a été affaiblie au fil des années au profit des Gardiens de la révolution. On voit déjà circuler des vidéos montrant certains membres de l’IRGC qui cherchent à fuir ou à quitter leurs positions. Dans ce contexte, l’hypothèse d’un coup d’Etat interne ne peut pas être exclue. Il pourrait venir des échelons intermédiaires de l’appareil sécuritaire ou militaire, qui se retourneraient contre les dirigeants actuels issus de la génération de la guerre Iran-Irak — d’autant que nombre d’entre eux ont déjà été éliminés ces dernières années.
Il faut aussi rappeler que les Gardiens de la révolution sont devenus une véritable puissance économique. Certains de leurs dirigeants cumulent un grand nombre de postes dans des entreprises et des conseils d’administration. Hossein Salami, ancien chef de l’IRGC, siégeait par exemple dans plus de trente conseils d’administration. Cette transformation d’une partie de l’élite militaire en acteurs économiques alimente des tensions internes : certains officiers plus jeunes dénoncent cette corruption et le mélange entre pouvoir militaire et intérêts économiques. A terme, ces divisions au sein même de l’appareil sécuritaire pourraient fragiliser le régime et ouvrir la voie à une rupture interne.
Les Etats-Unis ne cherchent pas forcément à détruire tout le système iranien, mais à affaiblir son noyau le plus dur
La disparition du Guide suprême ne pourrait-elle pas, au contraire, provoquer un réflexe d'unité face à l’adversaire ?
Je ne le pense pas. Les divisions au sein du régime sont déjà très profondes. Regardez par exemple où sont aujourd’hui les figures réformistes comme Hassan Rohani ou Mohammad Javad Zarif : elles ont quasiment disparu de la scène politique. Quant au président Pezeshkian, son pouvoir réel reste très limité ; il joue surtout un rôle symbolique. Par ailleurs, si l’on observe les personnalités visées par les opérations américaines ou israéliennes, on constate que la plupart appartiennent au camp conservateur, proche d’Ali Khamenei. A l’inverse, les figures réformistes — issues du courant khomeiniste — n’ont pas été ciblées. Ce contraste est frappant et peut difficilement être le fruit du hasard.
Qu'entendez-vous par là ?
Cela peut laisser penser que les Etats-Unis ne cherchent pas nécessairement à détruire tout le système iranien, mais plutôt à affaiblir son noyau le plus dur. Leur intérêt serait alors de favoriser l’émergence d’une figure réformiste ou plus pragmatique, perçue comme moins idéologique, moins liée à l’appareil militaire et plus ouverte à la négociation. Pour Washington, un tel scénario aurait un avantage : il permettrait de contenir l’Iran sans provoquer l’effondrement total de l’Etat ni ouvrir une période de chaos incontrôlable. En revanche, je ne suis pas certain que les Israéliens partagent ce point de vue avec les Américains.
Comment expliquer que l'opposition ne soit jamais parvenue à se structurer ?
Cela tient d’abord au fonctionnement même du système. En Iran, aucun parti d’opposition ne peut exister légalement s’il n’est pas approuvé par des institutions de l’Etat qui sont elles-mêmes placées sous l’autorité du Guide suprême. Dans ces conditions, il est pratiquement impossible de structurer une opposition organisée à l’intérieur du pays. C’est l’un des principaux obstacles lorsque l’on évoque l’hypothèse d’un renversement du régime. Par ailleurs, l’opposition iranienne reste très fragmentée, notamment en exil, où coexistent de nombreux groupes aux visions et aux stratégies parfois divergentes.
Quid de Reza Pahlavi ? Comment est-il perçu en Iran ?
Dans cette perspective, les figures qui pourraient apparaître les plus crédibles aux yeux des Américains sont probablement des personnalités comme Mir Hossein Mousavi. Elles disposent encore de réseaux importants au sein du système et, surtout, restent familières avec les réalités de l’Iran d’aujourd’hui. Il paraît en revanche difficile d’imaginer qu’une figure issue du système puisse gouverner sans partager le pouvoir avec Reza Pahlavi, qui demeure la personnalité la plus populaire de l’opposition.
Cela étant dit, Reza Pahlavi joue surtout un rôle de fédérateur. Il incarne davantage un symbole capable de rassembler les Iraniens. Autrement dit, il sert surtout de point de ralliement pour une partie de l’opposition plutôt que de chef politique structuré.
Mais cette figure a-t-elle suffisamment de poids pour rassembler l’ensemble de l’opposition ? Donald Trump ne semble pas y croire...
De façon générale, l'hypothèse de la prise de pouvoir d'une seule personne me paraît peu réaliste. Marco Rubio [NDLR : le secrétaire d'Etat américain] expliquait encore il y a quelques semaines qu’il n’envisageait pas un scénario "à l’irakienne" ou "à l’afghane", comme avec Ahmed Chalabi ou Hamid Karzaï, c’est-à-dire l’installation d’un dirigeant venu de l’extérieur. L’idée serait plutôt celle d’un scénario interne : quelqu’un issu du système qui prendrait le pouvoir ou le partagerait éventuellement avec l’opposition en exil, par exemple avec Reza Pahlavi — même si Rubio n’a jamais mentionné son nom explicitement.
Dans cette perspective, les figures qui pourraient apparaître les plus crédibles aux yeux des Américains sont probablement des personnalités comme Mir Hossein Mousavi. Elles disposent encore de réseaux importants au sein du système et, surtout, restent familières avec les réalités de l’Iran d’aujourd’hui. Il paraît en revanche difficile d’imaginer qu’une figure issue du système puisse gouverner sans partager le pouvoir avec Reza Pahlavi, qui demeure la personnalité la plus populaire de l’opposition.
Cela dit, Reza Pahlavi conserve une certaine capacité de mobilisation. En persan, on parle de farakhân, c’est-à-dire d’un appel à manifester, qui peut entraîner des rassemblements importants. Mais aujourd’hui, les bombardements rendent ces mobilisations extrêmement dangereuses, ce qui rend pratiquement impossible tout appel à descendre dans la rue.
Le président américain ne cesse pourtant d'inciter les Iraniens à renverser le régime. En continuant cette guerre ne rend-il pas impossible tout mouvement de contestation qui pourrait lui porter un coup fatal ?
Le problème est aussi que la société iranienne est aujourd’hui profondément épuisée. J’ai encore de la famille et des amis dans le pays : la plupart ont quitté Téhéran pour se réfugier dans le Nord, même si les bombardements y ont également lieu. Quand je parle avec mes cousins, ils me disent souvent que la vie n’a plus beaucoup de sens. Depuis plusieurs années, les Iraniens traversent une succession de traumatismes : la répression du mouvement déclenché après la mort de Mahsa Amini, la pandémie, les crises économiques et maintenant la guerre. Dans ces conditions, il est très difficile d’imaginer une mobilisation massive à court terme. Beaucoup de familles ont été directement touchées par la violence. Après certaines répressions, des habitants racontent que les rues étaient encore couvertes de sang le lendemain et que de nombreuses maisons arborent des drapeaux noirs, signe qu’un membre de la famille a été tué. Les victimes sont très souvent des jeunes. Cette accumulation de drames a profondément marqué la société iranienne.
Les bombardements, s'ils continuent, ne risquent-ils pas de provoquer un réflexe nationaliste dont le régime pourrait tirer parti ?
Pour l’instant, c’est plutôt l’inverse qui se produit. Lorsque les bombardements américains ont commencé, ou même lorsque Khamenei a été tué, on aurait pu s’attendre à un réflexe nationaliste. Mais la réaction a été différente : de plus en plus d’Iraniens considèrent que les guerres dans lesquelles le régime engage le pays sont celles du régime, et non celles de l’Iran.
On observe d’ailleurs cette distinction dans le langage utilisé sur les réseaux sociaux. Les Iraniens parlent de plus en plus de la "République islamique" plutôt que de l’"Iran", comme pour bien marquer la différence entre le régime et le pays lui-même. Cela traduit un changement de mentalité assez profond, qui limite le risque d'un repli nationaliste. Même parmi les courants d’opposition les plus modérés, beaucoup considèrent désormais qu’une forme d’intervention extérieure pourrait être nécessaire. Seule une partie de la gauche continue de s’y opposer.
Soutenir des groupes séparatistes pourrait ouvrir la voie à une fragmentation du pays et à une guerre civile
Donald Trump ne souhaite pas envoyer de troupes au sol. Pourtant, beaucoup de spécialistes estiment que leur déploiement serait le moyen le plus sûr de faire tomber le régime...
Ils ont probablement raison. Mais avant d’en arriver à un déploiement de troupes au sol, il existe peut-être d’autres leviers. L’un d’eux consiste à affaiblir les infrastructures de sécurité du régime. Les images montrent déjà que plusieurs centres des forces antiémeutes ont été endommagés ou détruits. Si ces pertes continuent de s’accumuler, les forces du régime pourraient avoir beaucoup plus de mal à contenir une grande mobilisation populaire.
Certains évoquent également la possibilité d’opérations commandos israéliennes visant à éliminer certaines figures clés du régime. Si les bombardements se poursuivent au rythme actuel — avec déjà plus d’une trentaine de centres de commandement des Gardiens de la révolution endommagés ou détruits — l’équilibre pourrait progressivement basculer. Dans un tel scénario, si un appel massif à manifester était lancé, la population pourrait effectivement jouer un rôle décisif dans la chute du régime. En revanche, penser que celui-ci pourrait s’effondrer uniquement sous l’effet de bombardements aériens serait une erreur.
Certaines stratégies me paraissent toutefois dangereuses. Soutenir ou financer des groupes séparatistes baloutches, kurdes ou arabes pourrait être une grave erreur. L’Iran est un pays multiethnique où les populations sont très imbriquées. Armer certaines minorités contre le pouvoir central ne risquerait pas seulement d’affaiblir le régime : cela pourrait aussi ouvrir la voie à une fragmentation du pays et à une guerre civile prolongée.
Vous écrivez que le fonctionnement du régime "a produit une société dépendante de l’Etat et de la répression, incapable de générer une croissance stable orientée vers le développement". Cette dépendance structurelle ne risque-t-elle pas de rendre toute transformation politique particulièrement coûteuse sur le plan économique ?
Sur le plan économique, la situation ne pourrait de toute façon guère être pire que celle d’aujourd’hui. L’économie iranienne est déjà dans une situation très proche de la faillite. Le régime a toujours refusé d’admettre la gravité de la situation. L’Etat manque d’argent et la corruption est massive : il contrôle une grande partie de l’économie mais n’est pas capable de redistribuer efficacement les ressources à la population. Cela dit, si le régime tombait, il y aurait rapidement un afflux d’investissements, notamment de la part des Iraniens de la diaspora. Ceux qui ont quitté le pays ne sont généralement pas les plus pauvres : ce sont souvent les élites, qui ont aujourd’hui un niveau de vie élevé à l’étranger.
A cela s’ajouteraient des investissements étrangers. De nombreuses entreprises internationales sont intéressées par le marché iranien. Dans ce contexte, l’économie pourrait connaître une forte croissance dans les premières années suivant la chute du régime. Un nouveau gouvernement devrait rapidement renégocier les cadres économiques existants et signer de nouveaux contrats internationaux. On l’a vu par exemple avec l’accord sur le nucléaire : malgré les attentes, les investissements étrangers sont restés très limités, notamment parce que les procédures étaient extrêmement lourdes et bureaucratiques. Les négociations prennent souvent deux ou trois ans.
Quid de la transition politique ?
La situation politique serait probablement instable pendant un certain temps, peut-être deux ou trois ans également. On pourrait assister à une situation comparable à celle de 1979-1980, avec une explosion de partis politiques et l’émergence de nombreuses nouvelles figures. Après des décennies de répression, une véritable effervescence politique pourrait apparaître. C’est aussi pour cela que je pense que Reza Pahlavi ne serait probablement qu’une figure symbolique dans un tel contexte. Une fois le régime renversé, il y aurait tellement de nouvelles forces politiques qu’il n’est pas certain qu’il occupe une position dominante.
En 1989, lorsque Khomeini est décédé, deux options avaient été envisagées : maintenir un Guide suprême unique — ce qui a finalement été choisi — ou instaurer une direction collégiale, avec un conseil dirigeant. Si le régime parvient à se maintenir aujourd’hui, quel scénario vous semble le plus probable ?
Si le régime se maintient après la guerre, je pense que le pouvoir sera largement concentré entre les mains des Gardiens de la révolution (IRGC) qui ont soutenu la désignation de Mojtaba Khamenei. Dans ce cas, leur influence deviendrait pratiquement totale à tous les niveaux du système. On pourrait éventuellement voir apparaître une forme de système hybride, avec quelques technocrates, mais l’ensemble resterait dominé par l’appareil sécuritaire. Le régime deviendrait probablement encore plus répressif. Le choix de Mojtaba Khamenei n’est pas anodin. Il entretient depuis longtemps des relations étroites avec un cercle de généraux des Gardiens de la révolution et aurait exercé une influence notable sur certaines nominations au sein de l’appareil sécuritaire et politique du régime. En décembre 2022, plusieurs hauts gradés de l’IRGC auraient d’ailleurs déclaré, en présence d’Ali Khamenei, que même si Mojtaba intervenait dans certaines nominations au sein des Gardiens de la révolution sans réelle expérience des affaires militaires, ils comprenaient ses choix, estimant qu’ils permettaient d’éviter la promotion d’éventuels agents étrangers à des postes sensibles.
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Tandis que les bombardements sur la capitale iranienne se poursuivent samedi, une semaine après l'offensive lancée par les Etats-Unis et Israël, Washington réfléchit aux solutions pour continuer d'affaiblir le régime iranien, après l'assassinat de l'ayatollah Ali Khamenei. Cherchant à éviter une intervention terrestre américaine qui pourrait s'avérer coûteuse, le Pentagone tenterait de s'appuyer sur des forces locales, en profitant des divisions ethniques. Cette semaine, la chaîne CNN a ainsi indiqué que, d'après certaines sources, la CIA s'efforcerait d'armer les Kurdes d'Irak, afin de fomenter un soulèvement populaire en Iran, aux côtés d'autres groupes d'opposition.
Les autorités américaines n'ont pas confirmé publiquement cette information. Mais on sait, toujours selon la chaîne américaine, que Donald Trump s'est entretenu cette semaine avec des responsables kurdes d'Iran. L'un d'entre eux a également dévoilé que ces forces d'opposition devraient participer à une opération terrestre dans l'ouest de l'Iran dans les prochains jours, tandis que plusieurs de ces groupes ont publié des communiqués appelant les forces iraniennes à la défection.
"Au niveau tactique, l’objectif apparent semble être d’entraîner les forces terrestres du Corps des gardiens de la révolution [organisation paramilitaire liée au régime iranien, NDLR] dans des opérations anti-insurrectionnelles contre les groupes séparatistes, les exposant davantage à la puissance aérienne américaine et israélienne", analyse auprès du Figaro Ali Vaez, directeur du projet Iran au sein du groupe de réflexions "International Crisis Group".
Samedi matin, les Gardiens de la Révolution ont ainsi annoncé avoir frappé "trois sites de groupes séparatistes dans la région irakienne du Kurdistan", dans un communiqué. "Si des groupes séparatistes dans la zone entreprennent la moindre action contre l’intégrité territoriale de l’Iran, nous les écraserons", poursuit le texte cité par l'agence Tasnim. Depuis plusieurs jours, les bombardements continus contre l'Iran ont contribué à affaiblir les infrastructures militaires du régime. Néanmoins, les factions kurdes iraniennes au sol pourraient "ne pas être assez puissantes militairement" pour se rendre jusqu'à Téhéran, confie un officier israélien cité par Axios.
L'alliance avec des groupes locaux ou des communautés ethniques rivales est une stratégie de longue date des Etats-Unis pour servir leurs intérêts dans la région. "Après la guerre du Golfe de 1991, les Américains ont encouragé un soulèvement kurde en Irak, puis sont restés les bras croisés pendant que l'armée irakienne massacrait les forces kurdes", rappelle Raja Abdulrahim, correspondante du New York Times au Moyen-Orient.
En 2001 encore, l'Alliance du Nord, groupe islamiste, était parvenue à prendre le contrôle de l'Afghanistan contre les talibans avec le soutien d'une coalition internationale composée des Etats-Unis et de la France. Lors de l'invasion américaine de l'Irak en 2003, le Pentagone s'était également appuyé sur les forces kurdes. Ou encore, plus récemment, en 2014 en Irak et Syrie, où les Peshmerga kurdes ont joué un rôle important dans la reprise de villes comme Kobané et Raqqa contre Daesh. Et ce, avant d'être lâchés par les Etats-Unis, qui ont souhaité privilégier leurs relations avec le nouvel Etat syrien et avec la Turquie, au détriment des revendications territoriales kurdes. Depuis, les forces kurdes ont perdu du terrain en Syrie, après la reprise du pays par les troupes du gouvernement dirigé par Ahmed al-Charaa.
Ce groupe ethnique est composé d'environ 40 millions de personnes, réparties en Turquie, Arménie, Azerbaïdjan, Syrie, Irak et Iran. Connaissant différents degrés de discriminations, les Kurdes revendiquent un État indépendant de longue date, ayant perdu le contrôle de leurs zones d'influence avec la chute de l'empire ottoman et le partage du Moyen-Orient par les puissances occidentales. Certains vivent actuellement dans le Kurdistan irakien, région séparatiste du nord de l'Irak, reconnue comme semi-autonome par les Nations Unies.
En Iran, ils représentent 10 % de la population et ont parfois été à l'avant-garde de mouvements de protestation contre le régime. C'est le cas notamment du soulèvement de 2022, à la suite du décès de la Kurde-Iranienne Mahsa Amini après son arrestation par la police des mœurs, qui l'accusait de mal porter le voile - déclenchant un mouvement de solidarité dans tout le pays. Ou bien, lors de la récente vague de contestations contre le régime, particulièrement active dans les régions kurdes d'Iran.
Néanmoins, bien que perçus comme une minorité, beaucoup de Kurdes sont très bien intégrés à l'appareil politique iranien, comme les Azéris - à l'image du président Massoud Pezeshkian ou de l’ayatollah Khamenei. Cette communauté bénéficie du soutien de la Turquie ou encore de l'Azerbaïdjan, en raison de liens culturels et historiques forts. Certains craignent d'ailleurs que l'effondrement du pouvoir central ne ravive les tensions entre ces diverses communautés. Les Kurdes ne sont donc pas une entité avec des intérêts totalement homogènes.
D'autant que, pris de court par la guerre, personne en Iran ne tient à se précipiter dans une attaque contre le pouvoir. C'est ce qui explique notamment l'attitude très en retrait du gouvernement régional kurde d'Irak, qui a précisé sur ses réseaux sociaux qu'il ne participerait à "aucune campagne visant à étendre la guerre et les tensions dans la région". Pour sa part, Shanaz Ibrahim Ahmed, la première dame d'Irak, d'origine kurde, a publié une déclaration dans la même logique. Les Kurdes d'Irak ont "enfin atteint une certaine stabilité et dignité dans leur vie" et n'accepteront pas d'être "traités comme des pions par les superpuissances mondiales", a-t-elle écrit. "Laissez les Kurdes tranquilles. Nous ne sommes pas des mercenaires".
Trouver la bonne équation dans ce contexte pourrait s'avérer périlleux pour les Etats-Unis. Si ces derniers ne parviennent pas à imposer un changement de régime totalement aligné sur leurs intérêts, des spécialistes indiquent qu'ils pourraient se contenter d'un fort affaiblissement politique, consolidant Israël comme puissance hégémonique dans la région. "Un Iran en proie à des troubles civils resterait probablement préoccupé par la stabilisation intérieure pendant des années, réduisant ainsi sa capacité à projeter sa puissance à l’étranger et supprimant potentiellement le dernier obstacle à la primauté régionale incontestée d’Israël", résume Ali Vaez auprès du Figaro.
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© RAFAEL YAGHOBZADEH POUR «LE MONDE»