Dérives de l'ICE : Donald Trump, le sparadrap des droites populistes, par Catherine Fieschi
À Minneapolis, la violence politique est devenue un message. Les événements de la semaine dernière le confirment. La démonstration de force, la brutalité policière exhibée, l’usage létal de l’appareil d’État — comme dans l’assassinat d’Alex Pettri par l’ICE — relèvent d’un même dispositif : rappeler ce que le pouvoir peut faire, et qui il peut viser. La violence du monde Maga n’est pas une dérive incontrôlée, mais un calcul politique fondé sur la dissuasion, la sidération et l’exemplarité. Le retrait partiel de l’ICE à Minneapolis n’a d’ailleurs été accompagné d’aucun infléchissement de discours de la part de l’administration Trump.
Hannah Arendt insistait sur un point essentiel : la violence surgit lorsque le pouvoir n’a plus besoin de convaincre. Instrument politique à part entière, elle vise des effets symboliques autant que matériels. La violence trumpiste serait donc une stratégie destinée à déplacer le seuil du tolérable.
Cette grammaire doit informer notre lecture de la situation européenne. L’extrême droite et la droite populiste s’installent dans les institutions, accèdent au pouvoir ou s’en rapprochent. Pourtant, une conviction semble persister : ces forces "dédiabolisées" auraient neutralisé leur rapport à la violence. Comme si l’ascension politique impliquait mécaniquement un assagissement. Comme si l’Union européenne constituait, par nature, un garde-fou suffisant. Or c’est précisément ce cadre que ces forces s’emploient à affaiblir de l’intérieur, tout en maintenant la violence hors champ tant que dure la phase de conquête.
Face au trumpisme, une partie de l’extrême droite européenne affiche désormais l’embarras. Donald Trump gêne. On critique ses outrances, on feint la distance, on évoque ses provocations géopolitiques — au Groenland notamment — au nom d’une souveraineté soudain sourcilleuse. Le Slovaque Fico, pourtant soutien affiché du président américain, confie publiquement ses craintes face à son "état d’esprit". Mais sur l’ICE, rien. Pas un mot. Les atteintes à la souveraineté embarrassent les patriotes autoproclamés ; les exécutions publiques, beaucoup moins. Meloni, pourtant critique de l’opération Groenland, ne semble aucunement troublée par l’irruption de l’ICE aux JO de Milan-Cortina.
La dédiabolisation n’est pas une pacification
Depuis des années, ces droites expliquent qu’il faut "prendre Trump au sérieux, mais pas au pied de la lettre". Admirer l’énergie (sic), la force, la personnalité — surtout pas le fond. Dissocier le style de la politique réelle. Or depuis sa réélection, cette distinction ne tient plus. Il n’y a plus d’écart entre la parole et l’acte, entre la mise en scène et la décision publique. Continuer à jouer l’embarras relève désormais du théâtre.
Ce double spectacle est la matrice des populistes. Tandis que la distance se joue devant les caméras, les échanges et les courbettes se poursuivent en coulisses — et se sont intensifiés depuis le retour de Trump au pouvoir. En 2025, plusieurs enquêtes ont documenté de nouveaux déplacements de responsables du Rassemblement national aux États-Unis, lors de conférences conservatrices à Washington et en Floride. Des cadres du RN y ont rencontré des consultants proches de l’administration Trump, spécialisés dans la polarisation électorale et la communication de crise. Des proches de Jordan Bardella ont multiplié les échanges informels avec des élus trumpistes autour des questions migratoires et de l’autorité de l’État. Quant à Sarah Knafo, elle est passée par le Claremont Institute, cet écosystème intellectuel au cœur du pouvoir Maga.
Le phénomène est européen. En Allemagne, Alice Weidel, figure centrale de l’AfD, revendique ses liens avec le camp trumpiste – la fine bouche n’est de mise qu’en matière d’invasions potentielles. En Hongrie, Orbán s’inscrit depuis longtemps dans cette même trajectoire. Et même récemment, l’affinité idéologique l’emporte sur toute mise à distance. Partout, la même grammaire : une respectabilité affichée, une radicalité assumée, et une violence maintenue à la lisière du visible, prête à être mobilisée sans jamais être pleinement exposée.
La dédiabolisation n’est pas une pacification : c’est une mise en scène. Violence et respectabilité sont les deux faces d’un même spectacle. L’une rassure, l’autre menace. Ensemble, elles préparent l’épreuve de force tout en prétendant l’éviter. La réussite ne tient qu’à un fil : la crédulité des électeurs.
Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

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