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Frappes en Iran : "Donald Trump et Israël veulent mettre le régime à genoux"

"Fureur épique" côté américain, "Lion rugissant" côté israélien : deux noms pour une impressionnante opération conjointe. Tel-Aviv et Washington ont lancé le 28 février une campagne massive de frappes aériennes présentée comme "préventive" contre l’Iran, précisant que celle-ci devrait durer "plusieurs jours", alors que les médias officiels iraniens font état de nombreuses explosions à Téhéran et dans plusieurs villes du pays comme Ispahan (centre), Qom (centre), Karaj (ouest de Téhéran) et Kermanchah (ouest).

Elle vise à neutraliser les "menaces imminentes" constituées par le régime iranien, a assuré Donald Trump, qui précise que les capacités de fabrication de missiles balistiques de Téhéran ainsi que sa marine, qui faisait notamment peser une menace sur le trafic commercial dans le détroit d'Ormuz, allaient être "anéanties". Du côté iranien, la riposte a été immédiate : Tsahal et l’agence de presse iranienne Tasnim ont rapporté que Téhéran avait déjà lancé plusieurs missiles et drones en direction d’Israël. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a déclaré que l'opération militaire visait à éliminer une "menace existentielle" pour Israël et à "créer les conditions pour que le peuple iranien puisse prendre son destin en main". L'offensive américano-israélienne a déjà des conséquences dans la région. Les autorités du Bahreïn, du Qatar, des Émirats arabes unis et du Koweït, qui hébergent des bases militaires américaines, ont dit avoir intercepté à cette heure tous les missiles qui visaient leur territoire.

L'objectif est aujourd'hui de "mettre le régime à genoux", estime David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique, chercheur associé à l'EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orient stratégiques (L'Harmattan). Pour ce spécialiste de l'Iran, il existe clairement "une répartition des rôles" militaires entre Washington et Tel-Aviv pour faire plier le régime des mollahs. Entretien.

L'Express : Israël a ​lancé une "frappe ‌préventive" contre l’Iran. Qu’est-ce que cela signifie ?

David Rigoulet-Roze : Il s’agit d’éléments de langage. Israël considérait le régime iranien comme une "menace existentielle". Dans cette perspective, une frappe préventive vise théoriquement à anticiper le moment où cette menace serait en mesure de se concrétiser.

Même si le danger n’était pas nécessairement imminent, la logique demeure celle de l’anticipation. Cette approche s’inscrit dans une stratégie préemptive constante de la part d’Israël : frapper avant que l’adversaire ne le fasse. En l’occurrence, les autorités israéliennes estimaient que le développement des capacités balistiques iraniennes renforçait cette menace.

L’attaque sur l’Iran a été menée après des mois de planification avec les Etats-Unis, selon l’armée israélienne. L’opération militaire montre-t-elle que les rounds de négociations étaient un trompe-l’œil ?

La planification, qui aurait pris plusieurs mois, ne doit pas être confondue avec la décision finale. Planifier consiste à mettre en place des dispositifs opérationnels ; la décision politique de principe, elle, aurait été prise il y a plusieurs semaines. Le processus de négociation constituait donc une ultime tentative, dans l’hypothèse, néanmoins improbable, où un accord aurait pu aboutir. En réalité, aucune des deux parties ne se faisait réellement d'illusions, compte tenu de leurs lignes rouges qui demeuraient inchangées. L'issue militaire n'est donc pas nécessairement surprenante.

On peut légitimement s’interroger sur la portée réelle de ces négociations. Elles relevaient largement d’une mise en scène diplomatique. De part et d’autre, des éléments de langage similaires étaient employés : "discussions constructives", "progrès significatifs", "pourparlers intenses et constructifs". Pourtant, chacun se préparait parallèlement à une potentielle issue militaire. Dans une large mesure, cette séquence diplomatique permettait avant tout de gagner du temps. L’impression de "progrès" était largement surinterprétée de l’extérieur, à travers le relais des médias. Or, dès lors que les positions fondamentales restent figées, il n’y avait, en pratique, peu de choses à négocier - et effectivement, rien de substantiel ne l’a été dans le cadre de ce processus.

Le fait que la date de l'opération tombe un jour de shabbat en Israël et partout dans le monde juif n’est pas le fruit du hasard ?

Il n'est pas nécessairement déterminant. Le calendrier coïncide surtout avec une phase particulière du contexte intérieur iranien. L’opération intervient à l’issue de la période commémorative de deuil de quarante jours dans la culture chiite, après la répression de début janvier par le régime.

Par ailleurs, la rentrée universitaire s’est accompagnée d’une reprise des mouvements de contestation dans les grandes universités du pays, avec des slogans hostiles au régime et des gestes symboliques forts comme le fait de brûler des drapeaux de la République islamique. Cette conjonction crée ce qui peut être perçu comme une fenêtre d’opportunité : agir à un moment où la contestation interne reprend de l’ampleur. L’idée pourrait être de ne pas rater cette nouvelle occasion d'appuyer ce mouvement. D’ailleurs, dans ses déclarations, Donald Trump appelle explicitement la population iranienne à prendre son destin en main, en tirant parti de l’opération en cours.

Que sait-on sur les premières cibles visées par les Israéliens ?

Il existe, de toute évidence, une forme de répartition des rôles. Les Israéliens, qui disposent de relais à l’intérieur du pays, se concentrent prioritairement sur les cibles à haute valeur stratégique ("high value targets"), c’est-à-dire les commandants des Gardiens de la révolution, les responsables politiques de premier plan et les figures clés de l’appareil sécuritaire. Les premières frappes auraient ainsi visé des centres névralgiques du pouvoir, notamment des bâtiments liés au guide suprême, à la présidence, ainsi que certains ministères et responsables identifiés pour leur rôle central dans la répression. Le guide suprême aurait été mis en sécurité, mais d’autres responsables semblent avoir été atteints.

Le ciblage des principales figures du régime relève davantage du savoir-faire israélien, avec une forte capacité d'infiltration du système sécuritaire iranien, notamment grâce à la présence et aux réseaux du Mossad. Cela lui permet d’identifier avec précision les profils stratégiques à neutraliser, comme c'était le cas lors de la guerre des douze jours.

Et du côté américain ?

Les États-Unis sembleraient privilégier des objectifs plus structurels, consistant à neutraliser les infrastructures stratégiques majeures et à affaiblir en profondeur les possibilités de réplique du régime iranien : bases militaires, capacités navales — Donald Trump ayant lui-même évoqué la possibilité de neutraliser la marine — et notamment les bases de missiles.

Dans ce contexte, seuls les États-Unis disposent des moyens militaires permettant d’assurer une couverture régionale de grande ampleur : avions de surveillance de type AWACS, dispositifs antimissiles intégrés, groupes aéronavals et systèmes de défense déployés autour des porte-avions.

S’oriente-t-on vers une opération plus longue que la guerre des douze jours ?

Il s’agit d’une opération de très grande envergure. La planification s’étend potentiellement sur plusieurs semaines, et elle ne se limite pas à un simple raid ponctuel comme en juin dernier. Ce n’est pas un "one-shot" : l’objectif relève d’une stratégie de guerre d’attrition et de haute intensité.

L’intention est de mettre le régime à genoux, non pas par la seule force aérienne, mais en provoquant virtuellement un effondrement interne, ce qui pourrait créer un espace pour que la population exerce une pression décisive.

L’objectif est-il clairement d’opérer un "regime change" ?

La question du changement de régime est présente, mais elle ne suit pas la même logique que le modèle irakien, avec une intervention directe de troupes au sol. L’approche repose plutôt sur l’émergence éventuelle d’un acteur capable de conduire une transition politique ordonnée susceptible d'éviter le chaos.

Dans ses déclarations, Donald Trump a clairement appelé la population iranienne à agir. Il a formulé un message invitant les citoyens à "prendre leur destin en main" et à tirer parti de la situation, indiquant que les forces extérieures accomplissaient leur action et que c’était désormais à la population de saisir l’opportunité qui se présentait.

Cette opération vise donc aussi à ce que la population redescende dans la rue ?

Sans doute. Il semble que la population soit prête à nouveau à prendre ce risque. Cela suppose toutefois qu’elle ne se sente pas abandonnée, comme ce fut le cas début janvier lorsque Donald Trump avait indiqué que "l’aide arrivait", ce qui n'avait finalement pas eu lieu à l'époque.

Le véritable enjeu reste le risque de chaos. Dans ce type de situation, un effondrement incontrôlé est possible, ce que le Pentagone a indiqué à Donald Trump. On sait comment une guerre peut commencer mais on ne sait pas comment elle peut se terminer. Il y a toujours une part d'impondérables.

Trump affirme que "l'Iran n'aura jamais l'arme nucléaire". Est-ce qu'il faut s'attendre aussi à des frappes sur les grands centres nucléaires comme lors de la guerre des douze jours ?

Des frappes avaient déjà eu lieu par le passé, et le programme nucléaire iranien était supposément éradiqué. Manifestement, ce n'est pas totalement le cas. C’est là que l'on retrouve le site problématique appelé "Montagne de la Pioche", jamais visité par l'AIEA (aménagé en plus grande profondeur que celui de Fordow), près du site bombardé de Natanz. Selon l'agence, une partie des 440 kg d’uranium enrichi à 60 % serait toujours enfuie à Natanz et l'agence demandait en urgence de pouvoir faire un état des lieux de la situation, ce qui lui avait été refusé jusqu'à présent.

Il existe également des sites comme celui de Taleghan 2 à Parchin, supposé pouvoir servir comme centre d’essai d’explosifs à usage militaire et déjà bombardé par Israël en 2024. Il serait une des cibles prioritaires dans l'opération en cours. A cela s'ajoutent une multitude d'autres installations stratégiques.

Des explosions ont retenti un peu partout dans le Golfe. Est-ce que l'idée de l'Iran est aussi de "saturer" les alliés de Donald Trump dans la région ?

L’objectif est de créer un chaos potentiel, à travers l'arme privilégiée du balistique, en grand partie reconstituée depuis l'été dernier. Cette problématique balistique était une ligne rouge. Elle constitue un point central des négociations catégoriquement rejeté par le régime iranien qui le considère comme son principal moyen de dissuasion crédible, leurs forces conventionnelles ne leur permettant pas de confronter une puissance militaire comme celle des Etats-Unis.

Les Iraniens comptent donc mobiliser ces capacités balistiques dans le cadre d’une stratégie de saturation. C’est la raison pour laquelle les États-Unis ont pris le temps de déployer des systèmes de défense tels que THAAD et Patriot, afin de protéger à la fois les bases américaines et les pays alliés dans la région.

Est-ce que toutes les capacités balistiques de l'Iran peuvent-elles être neutralisées rapidement ?

Il ne faut pas s’attendre à un effondrement rapide de ses capacités balistiques. À court terme, ce n’est pas probable, mais à plus long terme, cela pourrait se produire. Des dégâts importants sont néanmoins à prévoir. L’Iran disposerait d’environ 2 500 missiles, dont certains ont une portée comprise entre 1 400 et 2 000 km. Dans le cadre d’une stratégie de saturation - déjà amorcée à la fin de la guerre des 12 jours - l’envoi massif de missiles, même si seule une fraction atteint sa cible, peut provoquer des destructions considérables. C’est le principe du tir de saturation par essaims de missiles.

Cette opération montre également que le ciel iranien est totalement "ouvert"…

On le savait depuis la guerre des douze jours puisque les systèmes antiaériens russes S-300 avaient été en partie neutralisés. Sur ce point, le vrai risque réside ailleurs : il s’agit donc bien des missiles. La priorité des Américains est de limiter l’ampleur d’une riposte iranienne potentiellement dévastatrice.

Quelles peuvent être les conséquences à court terme pour la région ?

L’Iran fait figure de pays sismique, au sens propre comme au sens figuré. Il est en effet sujet à de nombreux séismes telluriques et potentiellement sismiques sur le plan géopolitique. Toute action contre l’Iran aura des répercussions dans toute la région.

Le potentiel de déstabilisation régionale est considérable. En cas de chaos, l’Iran pourrait être un Irak post-2003 XXL ! Et cela en raison de la diversité ethno-confessionnelle et de l’instabilité qui en découle. Outre les Perses, qui représentent plus de la moitié de la population, le pays comprend des Kurdes, des Azéris, des Baloutches et des Arabes dans le Khuzestan. Des mouvements kurdes revendiquent déjà l’inclusion de leurs droits dans toute transition éventuelle, tandis que des groupes armés baloutches demeurent actifs.

Le prince Reza Pahlavi a récemment rappelé que la ligne rouge pour les Iraniens restait l’intégrité des frontières du pays, sous-entendant qu’aucune velléité séparatiste ne pourrait être tolérée.

Justement, Reza Pahlavi a déclaré ce matin que la victoire était "proche". Est-ce qu’il se positionne comme l’homme fort d’une éventuelle transition ?

Il ne peut pas être considéré comme un homme fort car il ne fait pas l’unanimité ni même consensus. Mais il veut se présenter comme l'incarnation d'un leadership par défaut afin de rassembler une opposition structurellement très divisée qui pourrait se rallier à lui dans le but d'une transition ordonnée. Mais aussi de prévenir un chaos qui pourrait découler d'un effondrement brutal du régime actuel.

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L'opération vise à neutraliser les "menaces imminentes" constituées par le régime iranien, a assuré Donald Trump.
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Eldad Shavit : "Donald Trump est naïf s'il croit que l’Iran capitulera après quelques frappes"

La pression s'intensifie sur l'Iran d'heures en heures. Après un nouveau cycle de négociations indirectes en Suisse entre Washington et Téhéran, supervisé par Oman et marqué par de timides avancées, le déploiement militaire des Etats-Unis s’accélère à grande vitesse dans la région. Le plus grand porte-avions du monde, l'USS Gerald R. Ford, après avoir stationné à quai en Crète, a repris la mer en Méditerranée orientale pour poursuivre son déploiement en préparation d’éventuelles frappes.

Selon des données de vol, au moins une vingtaine d'avions de chasse américains ont traversé l'Atlantique ces dernières heures afin de rejoindre des bases en Jordanie ou en Israël. Enfin, un destroyer supplémentaire, l'USS John Finn, a aussi été déployé en renfort dans le nord de la mer d'Arabie, le golfe d'Oman et le golfe Persique, annonce le Wall Street Journal. Une "armada" sans équivalent dans la région depuis l'invasion de l'Irak en 2003, prête à agir dès que le président des Etats-Unis en donnera l’ordre.

Sur le plan diplomatique, les deux parties prévoient de reprendre les négociations prochainement après des consultations dans leurs capitales respectives. Des discussions techniques sont déjà prévues la semaine prochaine à Vienne, a déclaré le ministre omanais des Affaires étrangères, Sayyid Badr Albusaidi, dans un message publié sur X. Reste à savoir si Donald Trump temporisera, alors que les démocrates de la Chambre des représentants s’apprêtent à inscrire à l’ordre du jour, dès la semaine prochaine, un projet de loi soumettant l’usage de la force à un vote du Congrès.

Si tous les scénarios sont encore sur la table à cette heure, Téhéran ne semble pas prête à céder aux exigences américaines, analyse Eldad Shavit, chercheur à l'INSS en Israël. "L’Iran ne capitulera pas même après quelques frappes", prévient ce spécialiste. Dans un entretien à L'Express, cet ancien membre du corps du renseignement des Forces de défense israéliennes (FDI) et du cabinet du Premier ministre esquisse les scénarios d'un potentiel conflit pour la région.

L’Express : Lors des négociations, les Américains auraient formulé des exigences très fortes envers l'Iran, comme démanteler les trois sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan, s’engager à mettre en place une politique de "zéro enrichissement" et livrer la totalité de son uranium enrichi restant aux Etats-Unis. Le régime peut-il accepter ces demandes ?

Eldad Shavit : Non. Si les Iraniens acceptaient ces conditions et les mettaient en œuvre, cela s’apparenterait à une capitulation. Ils ont affirmé de manière claire qu’ils n’accepteraient ni l’enrichissement zéro de leur uranium, ni l’interdiction définitive de toute activité d’enrichissement dans le futur. Dans ces conditions, le scénario d'un accord paraît peu probable. En revanche, les Iraniens pourraient accepter de formaliser et d’encadrer les activités d’inspection. Il convient de rappeler qu’au-delà de l’uranium enrichi à 60 %, dissimulé sur certains sites, le pays détient également d’importantes quantités d’uranium enrichi à 20 %...

Les échanges à Genève semblent avoir été constructifs, mais la question essentielle est désormais de savoir si cela sera suffisant pour satisfaire Donald Trump, qui est confronté à l’un des dilemmes les plus complexes de son mandat : renoncer à agir entraîne des conséquences, tout comme décider d’intervenir. Une décision stratégique s’impose. Si des discussions techniques s’ouvrent la semaine prochaine, le facteur temps deviendra crucial. L’Iran peut se permettre d’attendre. Mais du côté de Washington, il est urgent d’évaluer s’il existe une réelle possibilité d’accord et si celle-ci est jugée crédible.

Le fait que Téhéran ne veuille pas parler de son programme de missiles balistiques peut-il être aussi un casus belli pour Washington ?

Les autorités iraniennes excluent pour le moment toute discussion sur les missiles, ainsi que sur leurs forces alliées dans la région - comme les proxys - ou sur une éventuelle évolution de leur politique intérieure. Du côté américain, les déclarations officielles, notamment lors du discours sur l’état de l’Union de Donald Trump, montrent que la Maison-Blanche se concentre exclusivement sur la question nucléaire.

La question des missiles ne constitue donc pas nécessairement un casus belli pour les Américains. Bien que Trump affirme que l’Iran développe des missiles balistiques intercontinentaux à longue portée, aucune preuve ne confirme à ce stade que ces capacités soient effectivement opérationnelles. S’agissant des déclarations du président américain, assurant que l’Iran cherche à rétablir son programme nucléaire, il est plausible que Téhéran tente de relancer ces capacités, celles-ci répondant à ses intérêts stratégiques.

La guerre vous semble-t-elle aujourd’hui inévitable ?

Tout est possible. Le chef du Commandement central des Etats-Unis (Centcom), l'amiral Brad Cooper, a visiblement informé le président américain Donald Trump des options militaires potentielles en Iran. Si Donald Trump choisit la guerre, il a, semble-t-il, une préférence pour une opération courte et décisive. Cette approche semble néanmoins naïve, car l’Iran ne capitulera pas après quelques frappes. Une campagne prolongée et soutenue serait probablement nécessaire pour atteindre les objectifs escomptés. Selon les autorités à Oman (qui encadrent les négociations), des discussions "techniques" doivent encore avoir lieu. La notion de discussions techniques suppose toutefois l’existence préalable d’une formule ou d’un ensemble de principes convenus. Une fois ces principes établis, il convient de les traduire en mesures concrètes.

Bien que les Etats-Unis aient déployé des forces importantes dans la région, Trump privilégie encore à cette heure une solution politique plutôt qu’une opération militaire, comme il l’a exprimé lors de son dernier discours sur l’état de l’Union. Même si les Etats-Unis veulent éviter un conflit, l’Iran ne montrera aucune disposition à se rendre ou à céder.

Eliminer l'ayatollah Ali Khamenei vous semble-t-il une option crédible ?

Même si Khamenei venait à être éliminé, cela ne signifierait pas la fin du régime. D’autres dirigeants prendraient le relais, et le régime ne peut être renversé par la force militaire. Une transformation effective ne peut provenir que de changements internes.

En cas de guerre à grande échelle, des réactions pourraient survenir dans la région, notamment de la part de groupes alliés comme le Hezbollah, les Houthis ou certains acteurs en Irak, le dirigeant iranien étant une figure hautement symbolique. Une attaque contre lui pourrait être perçue comme une offensive contre l’ensemble de la communauté chiite, ce qui risquerait d’aggraver considérablement la situation.

L’Iran est-il en train de gagner du temps ?

Cette situation n’a rien d’étonnant. Obtenir des délais supplémentaires permet de repousser, voire d’éviter, une confrontation militaire. Les autorités iraniennes estiment également que Donald Trump ne souhaite pas fondamentalement entrer dans un conflit armé - engagement qu’il avait pris en accédant à la Maison-Blanche l’an dernier. Partant de cette analyse de la position de Washington, le régime propose des concessions limitées, susceptibles de convaincre l’administration américaine d’accorder davantage de temps aux négociations.

Benyamin Netanyahou a ordonné au commandement du Front intérieur (une branche de l’armée israélienne chargée de la protection des civils en période de guerre ou d’urgence) de se préparer à une guerre contre l'Iran, déclarant l'état "d'alerte maximale". Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Il faut se trouver en Israël pour mesurer la pression à laquelle la population est confrontée. La tension y est constante, et les rumeurs d’attaque se font régulières, surtout en fin de semaine. Les Israéliens gardent en mémoire la guerre des douze jours, durant laquelle l’Iran a réussi à frapper certaines villes comme Tel-Aviv, Ramat Gan ou Haïfa, causant des pertes humaines et des dégâts matériels. Ces événements rappellent que l’Iran dispose de capacités réelles pour toucher des cibles sur le territoire israélien.

Il est donc essentiel d’être pleinement préparé, notamment en matière de défense aérienne et de protection civile, car le moment où une décision américaine pourrait être prise reste incertain. Les hôpitaux se sont également préparés à faire face. La guerre des douze jours a permis d’améliorer le niveau de préparation du pays, tant sur le plan défensif qu’offensif. Si une opération devait commencer ce week-end, Israël serait en mesure de se défendre et de répondre.

Les Etats-Unis ont déployé cette semaine un groupe d'avions de combat F-22 Raptor en Israël. Comment interprétez-vous ce nouvel épisode de l'immense déploiement américain et quel est le degré d’implication d’Israël ?

Israël fait partie de la région et ne pourrait refuser une opération américaine incluant ses forces, notamment des avions F-22. Bien que les détails précis de l’implication israélienne restent inconnus, il est raisonnable de supposer qu’Israël serait engagé à un moment donné dans toute opération militaire. Il n’est pas clair si sa participation serait prévue dès le départ ou si elle interviendrait en réaction à une attaque iranienne contre Israël.

Selon les responsables israéliens, une solution politique paraît improbable, car l’Iran ne respecterait pas les exigences américaines et pourrait violer tout accord futur. Dans cette perspective, Israël estime qu’il n’existe d’autre option que de neutraliser les capacités iraniennes, voire, si possible, d’affecter le régime lui-même.

Certains conseillers du président Donald Trump préféreraient effectivement qu'Israël frappe l'Iran avant que les Etats-Unis ne lancent une offensive contre ce pays. Cette option est-elle plausible ?

Oui, mais il est peu probable que les Etats-Unis laissent Israël agir seul. Certains conseillers proches de Trump estiment qu’une implication américaine directe dans un nouveau conflit au Moyen-Orient pourrait susciter de fortes critiques aux Etats-Unis. De même, le vice-président J.D. Vance a indiqué dans une interview au Washington Post que les Etats-Unis ne devraient pas s’engager dans une guerre longue et prolongée. Cela montre bien qu’il y a des réserves à Washington concernant une intervention militaire. Certains pensent donc que si Israël initiait l’attaque et que l’Iran ripostait, cela pourrait renforcer la légitimité d’une réaction américaine.

Donald Trump ne minimise-t-il pas le degré d’implication d’une intervention ?

Je pense qu’il est pleinement conscient des conséquences d’une guerre dont l’issue et l’ampleur restent incertaines. Même si Trump envisage une opération limitée et de courte durée, il chercherait à l’utiliser comme levier de pression sur l’Iran. Cependant, il est peu probable que l’Iran se laisse faire car le régime pourrait vouloir frapper des cibles américaines, israéliennes ou saoudiennes. Dans ce cas, les Etats-Unis pourraient ne plus être en mesure de contrôler la situation. Les pays arabes du Golfe cherchent à tout prix à éviter une guerre. Leur capacité à influencer la décision finale américaine est difficile à mesurer, mais Donald Trump prend en considération leurs positions.

Le président américain approche d’un moment décisif : il devra choisir s’il engage ou non une attaque contre l’Iran. Chaque option comporte des risques et des coûts politiques. Une offensive pourrait entraîner de nombreuses critiques pour avoir engagé les Etats-Unis dans un nouveau conflit au Moyen-Orient. A l’inverse, s’il renonce à une attaque et se contente d’un accord limité, certains pourraient critiquer le déploiement massif de forces sans résultat tangible. Dans tous les cas, les choix disponibles présentent des risques importants, sans solution entièrement satisfaisante.

L’objectif stratégique qu’il poursuivrait en cas d’opération militaire demeure cependant difficile à cerner. Les Etats-Unis disposent de capacités suffisantes pour infliger des dommages significatifs aux infrastructures et aux capacités iraniennes, notamment par l’emploi de forces navales et de son aviation. La question essentielle concerne les buts de guerre et l’après-conflit. Une telle opération conduirait-elle à un changement de politique de la part de l’Iran ? Téhéran accepterait-elle un accord avec Washington ou consentirait-elle à capituler à l’issue d’une guerre ? Les analyses iraniennes tendent à considérer que la probabilité d’une capitulation, même après un affrontement militaire, demeure faible.

Une opération militaire en Iran peut-elle réellement renforcer l’opposition sur le terrain ?

Il est probable que certaines manifestations aient lieu en Iran en réaction à des opérations militaires, même si l’attaque pourrait susciter de la peur et limiter la participation dans la rue. Des Iraniens affirment attendre l’action américaine, mais il est encore trop tôt pour tirer des conclusions. La réaction dépendra de l’ampleur de l’attaque, de la détermination des Etats-Unis et de la manière dont l’Iran gérera la situation intérieure. L’une des raisons des hésitations de l’administration américaine, et de Donald Trump en particulier, réside dans l’absence de garantie de succès complet d’une telle opération.

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Le président américain continue de mettre une pression maximale sur Téhéran.
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