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Raphaël Glucksmann : "Je ne supporte plus les lamentations sur la faiblesse de l'Europe"

Un œil sur son projet de réforme des retraites, l'autre sur les listes des municipales, la tête à Bruxelles et le cœur à Téhéran. Venezuela, Iran, Groenland... En ce début d'année géopolitique volcanique, Raphaël Glucksmann a reçu L'Express dans ses bureaux parisiens pour encourager les Européens à prendre conscience de leur puissance et répondre enfin aux menaces territoriales de Donald Trump, à la prédation industrielle chinoise ou à la guerre sans fin de Vladimir Poutine. "Dans ce monde, la faiblesse est une invitation à l’agression", assure le député européen et probable candidat du centre gauche à la prochaine présidentielle, exaspéré par les hésitations des dirigeants de notre continent.

L'Express : Le 3 janvier, les forces américaines ont enlevé Nicolas Maduro à Caracas. Le monde est-il, cette nuit-là, entré dans une nouvelle ère ?

Raphaël Glucksmann : Je ne verserai pas une larme pour Maduro, dictateur corrompu et violent. Mais oui, le monde bascule dans une ère où le président des États-Unis ne reconnaît comme limite à son pouvoir que sa propre volonté. Le Venezuela n'est qu'une étape. Ce qui est fascinant, c'est la rapidité avec laquelle Donald Trump a lui-même embrayé sur la suite, à commencer par le Groenland. Nous sommes face à une administration américaine qui ne fait plus la différence entre un adversaire autocratique comme le Venezuela et le Danemark, démocratie alliée.

C’est un séisme pour les Européens qui voient depuis 80 ans les États-Unis comme les garants ultimes de leur sécurité. Les pays européens, sauf la France partiellement, ont délégué des pans massifs de leur souveraineté à Washington et aujourd’hui, ils se retrouvent à devoir préparer des plans de riposte à une attaque américaine contre le Danemark ! Nous ne nous en sortirons pas par des courbettes diplomatiques ou des pirouettes rhétoriques, mais par l'affirmation de l'indépendance et de la souveraineté de l'Europe. Nous avons basculé dans un monde où des prédateurs vont transformer notre continent en champ de bataille si nous ne prouvons pas rapidement que l'Europe peut - et surtout veut - être forte.

Que doit faire l’Europe pour survivre à cette nouvelle ère ?

Elle doit d’abord montrer que toute atteinte à sa souveraineté aura des conséquences lourdes et qu’elle ne se contentera pas de communiqués appelant au respect du droit international. Je ne supporte plus nos lamentations sur notre faiblesse. La faiblesse n’est pas une fatalité, c’est un choix. Nous avons des leviers. L’Union européenne est la première puissance commerciale du monde.

Si les États-Unis cherchent à s’emparer du Groenland, nous devrons avoir un plan de rétorsion, mettre en œuvre l'instrument anti-coercition [NDLR : arme de dissuasion économique créée par l’UE en 2023], ce qui permettrait d'exclure des entreprises américaines des marchés publics européens et de bloquer des exportations stratégiques pour Washington, appliquer enfin le règlement sur les services numériques (DSA) et imposer des amendes aux grandes plateformes numériques, ainsi qu'une préférence européenne stricte pour les équipements militaires. De telles mesures ébranleraient l'économie américaine. Nous devons nous y préparer très vite - et le faire savoir - pour dissuader Trump de passer à l’acte.

Donald Trump et le drapeau du Groenland.
Donald Trump et le drapeau du Groenland.

Ce président américain ne respecte que les rapports de force. Montrons que nous n’avons pas peur et il hésitera. Les mots américains ont une conséquence, comme les mots chinois et les mots russes. Il n'y a que les mots européens qui semblent n’en avoir aucune. Prouvons que nos mots sont lestés de mesures prêtes en cas d’agression et nous serons à nouveau crédibles.

La conséquence serait une guerre commerciale avec les Américains. L'Europe y est-elle prête ?

Les Américains sont convaincus qu’une offensive contre la Chine ou la Russie aura des conséquences désastreuses. Inversement, Russes et Chinois pensent la même chose des Etats-Unis. L'Europe projette au contraire une telle image de mollesse et de faiblesse qu’elle laisse croire à ses adversaires potentiels qu'il n’y aura pas de prix à payer s’ils s’en prennent à elles. Dans ce monde, la faiblesse est une invitation à l’agression.

Nous sommes dans des relations d’interdépendance avec les États-Unis ou la Chine, mais nous ne voyons que notre dépendance. Pourquoi ? Parce que nous n'avons pas la volonté d'assumer le moindre conflit. Prenons l'exemple de notre dépendance à l'égard des grandes plateformes numériques. À long terme, c'est une catastrophe pour l'Europe. Mais elles sont elles-mêmes dépendantes du marché européen et, si l’on décide de les sanctionner, elles seront mises à mal. Le problème, c’est que nous préférons fermer les yeux en espérant que l'orage passe. Or l’orage ne passera pas tout seul.

La grande question est de savoir si nous sommes capables de nous tenir debout dans cette tempête, de défendre nos intérêts et nos principes. Il ne s’agit plus d’exporter notre modèle ailleurs, mais de le préserver chez nous. Dans les années 2000, nous nous posions la question de savoir si nous devions exporter la démocratie au bout du monde. Vingt ans plus tard, des soldats nord-coréens se battent sur le continent européen, en Ukraine. Vous mesurez l’ampleur du bouleversement en si peu de temps ? Pour préserver nos démocraties, nous devons montrer que nous sommes prêts à payer le prix de la liberté. C'est la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel. Qu’est-ce qui fait, dans l'affrontement de deux consciences, que l’une d’elles devient le maître, l'autre l’esclave ? Une seule chose : la volonté. Avons-nous cette volonté ?

Encore faut-il convaincre les Français que notre intérêt vital et stratégique se trouve à Nuuk, au Groenland…

Aujourd’hui, nous sommes face à des adversaires pour lesquels Nuuk ou Donetsk ne sont que des tests et qui font de l’Union européenne en soi leur cible. En tant que Français, notre intérêt vital est-il la liberté et la paix en Europe ? La réponse est oui. Autrement, notre pays n'aura que deux destins possibles : devenir un terrain d’affrontement pour prédateurs ou, au mieux, un lieu de villégiature pour tycoons américains, oligarques russes, émirs qataris et dignitaires du Parti communiste chinois.

Or, la France s'est toujours vécue comme un pays au destin singulier et libre. Pour renouer avec ce destin, la seule voie est de devenir la locomotive de l'affirmation de la puissance européenne. Si les Américains s'emparent du Groenland, si Elon Musk est autorisé à influencer nos élections avec sa plateforme X, si TikTok peut agir en France comme elle a agi en Roumanie - en faisant monter un candidat prorusse de 2 % à 25 % et en faussant les règles du jeu démocratique -, si Vladimir Poutine est autorisé à envahir l'Estonie ou à s’emparer de la Lettonie, alors notre sécurité, notre souveraineté, notre liberté sont directement menacées.

L'Union européenne possède-t-elle les structures et la gouvernance pour répondre à ces menaces ?

Il y a deux facteurs : le courage politique et les structures, la gouvernance. Nous avons d’abord besoin de dirigeants assez courageux pour utiliser les leviers dont ils disposent déjà : Ursula von der Leyen a le pouvoir aujourd’hui de mettre des amendes à Elon Musk et elle peut bannir TikTok, nos gouvernements ont le pouvoir d’aider plus l’Ukraine, la Commission a le pouvoir de contrer la stratégie chinoise d’éradication de nos productions dans les secteurs stratégiques. Ils ne le font pas par absence de courage.

Mais, au-delà, il y a un problème structurel dans l’organisation de l’Union qui produit l’inaction. Nous devons vite assumer des sauts fédéraux : les décisions stratégiques doivent passer à la majorité qualifiée, pour qu’aucun Viktor Orban, aucun cheval de Troie de Poutine ou Trump ne puisse plus bloquer l’Europe. L'horizon du siècle à venir nous a été donné par un poète français, Victor Hugo, qui parlait des États-Unis d'Europe. Il nous faut une grande déclaration d’indépendance européenne !

L’heure du choix est venue. Nous pouvons décider que la nation seule est la solution. Dans ce cas, nous finirons en larbins de Trump, de Poutine, de Xi Jinping et de leurs héritiers. Ou nous pouvons œuvrer à l'émergence d'une véritable puissance démocratique européenne. Mais l’entre-deux implosera, il faut trancher.

Comment construire les Etats-Unis d'Europe avec des nationalistes comme Viktor Orban, Robert Fico ou Giorgia Meloni ?

Il faudra faire sans ceux qui ne veulent pas faire. Que chacun choisisse. Trump et Poutine nous placent face à nos responsabilités, ils peuvent rester dans l'Histoire comme ceux qui auront convaincu les Européens de faire réellement l'Europe. Mais ça dépend de nous.

Le président américain Donald Trump et le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le 7 novembre 2025 à la Maison Blanche
Le président américain Donald Trump et le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le 7 novembre 2025 à la Maison Blanche

Depuis son discours de la Sorbonne en 2017, Emmanuel Macron défend l'idée de souveraineté et de défense européenne. Si lui n'a pas réussi, que pensez-vous pouvoir faire ?

Emmanuel Macron avait raison dans son discours de la Sorbonne, comme il avait raison de dire que la France devait passer en économie de guerre en juin 2022. Que s'est-il passé derrière ? Pas grand-chose. Chez Renault, ils sont prêts, il manque juste les commandes de l'État. Trop de théâtre, trop de mots qui ne se transforment pas en politiques et sont oubliés une fois qu’on les prononce.

La France avait une opportunité historique le 24 février 2022, au moment de l’invasion de l’Ukraine, de prendre la tête de la résistance européenne à Poutine et donc de s’affirmer comme leader de l’Union. Elle ne l’a pas saisie. Mais l’opportunité est toujours là. La question première pour les Européens est plus que jamais la sécurité et la défense. Or, nous avons un atout extraordinaire en France, hérité de l'Histoire : nous sommes la seule puissance nucléaire européenne indépendante des États-Unis et nous avons l'industrie de défense la plus indépendante du continent. Nous avons les bases de ce qui sera le terreau de la nouvelle construction européenne. Notre problème, c'est la crédibilité de notre parole. Un président français doit montrer aux Polonais, aux Baltes aux Allemands que sa parole a de la valeur, que ses mots sont lestés et lourds, que la France est forte et fiable. C’est ce qu’Emmanuel Macron n’a pas su montrer par inconstance. Ce sera la première mission du prochain président.

L'administration américaine veut aider les partis populistes à remporter les prochaines élections en Europe. Sommes-nous capables de contrer ces ingérences ?

Steve Bannon a raison lorsqu’il prédit que l'élection d'un président RN enterrerait toute possibilité d'émergence d'une puissance européenne. L'ensemble des Européens, tout comme Poutine et Trump, auront les yeux rivés sur la France en 2027. Poutine sait qu'il peut gagner à Paris sa guerre contre l'Union européenne alors qu'il est bloqué dans le Donbass par l’héroïsme des Ukrainiens. Il va donc s’ingérer massivement dans nos élections. La nouveauté, c'est que l'on a désormais un pouvoir américain qui partage son objectif politique – la victoire de l’extrême droite chez nous - avec des instruments incroyables comme les grandes plateformes numériques. En 2027, nous aurons donc à affronter le RN, mais aussi Poutine et Trump qui le soutiendront.

Pour les contrer, il nous faut des mesures fortes prouvant que nous sommes sérieux sur la défense de notre souveraineté et de notre démocratie : par exemple le bannissement de TikTok et une amende record contre Musk, suivie par une surveillance quotidienne des plateformes et de leurs algorithmes, enverraient un message fort. Et il faudra dénoncer toute ingérence en temps réel. La culture des services de sécurité consiste traditionnellement à ne pas communiquer. Mais désormais la communication est au cœur de la sécurité.

Le Rassemblement national s'est présenté comme un parti patriote et a réussi à capter l’aspiration à la fierté nationale. L’enjeu sera de montrer qu'il ne s'agit que de patriotes de pacotille manipulés par des puissances étrangères et de leur reprendre des mains le drapeau français.

Comment s’opposer à Trump quand l’Europe a besoin de lui en Ukraine ?

C’est l'objection la plus réaliste à une affirmation d’indépendance face aux États-Unis. Mais faisons-nous tout ce qui est en notre pouvoir, en Europe, pour aider l'Ukraine, notre première ligne de défense ? La réponse est non. Alors faisons-le, saisissons les avoirs publics russes gelés, fournissons plus d’armes, arraisonnons les tankers illégaux de la flotte fantôme russe, et nous pourrons suppléer progressivement au retrait en cours des Américains. Sinon, à force d'acheter le maintien d’un soutien hypothétique à coups de concessions, nous allons finir par tout perdre.

Il faut dire aux Européens, légitimement désemparés par ce début d'année, qu’ils ne sont pas sans pouvoir, que nous avons encore notre destin dans les mains. Certes, nous pouvons décider que la liberté est trop coûteuse, devenir des courtisans de Poutine, de Trump ou de Xi et négocier le poids de nos chaînes, en espérant qu'elles soient molletonnées… Mais une autre voie existe encore. Elle demande du courage et des efforts, mais c’est la seule voie qui soit à la fois réaliste et digne : la voie de la souveraineté.

Vous suivez de près la situation en Iran. Croyez-vous à la chute du régime ?

Je n'y ai jamais autant cru. Des couches sociales jusqu’ici absentes des précédentes révoltes sont au cœur de l’insurrection. Le régime iranien n'a jamais été aussi proche de l'effondrement, ce qui changerait beaucoup de choses dans le monde, y compris pour la Russie face à l'Europe. Il ne reste aux mollahs que la violence brute et ils ne manqueront d’en user jusqu’au bout. Les cadavres s’empilent. Et que faisons-nous pour aider ce peuple dont le seul crime est de vouloir vivre libre ? Des communiqués creux, comme d’habitude.

Au Parlement européen, nous exigeons que les Gardiens de la Révolution soient placés sur la liste des organisations terroristes de l'UE depuis des années, ce n'est pas fait alors qu'ils ont commis des attentats en Europe. Que nos dirigeants le fassent sans délai ! Traquons leurs réseaux et leur argent. Cela peut contribuer à susciter les défections nécessaires à la chute du régime. Assister passivement au massacre des révolutionnaires iraniens trahirait nos principes et nos intérêts.

© S. GEUFROI/PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Raphaël Glucksmann ,député européen et coprésident de Place publique.
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Venezuela : face à Donald Trump, l'Europe entre dans une nouvelle ère

Cette semaine l'actualité européenne qui a retenu notre attention, c’est le tournant qu’a pris la relation entre l’Europe et les Etats-Unis.

Le point de départ de cette crise se déroule vers 2 heures du matin le 3 janvier à Caracas, quand des détonations sont entendues dans la capitale vénézuélienne et aux alentours. Des dizaines d’avions et d’hélicoptères américains survolent le pays, avant d’atteindre la résidence de Nicolas Maduro. En quelques minutes, une unité d’élite capture le chef d’Etat et sa femme. Les images du dictateur cagoulé, en attente d’un jugement pour narcotrafic, font le tour du monde.

Le lendemain, dans l’avion présidentiel, Donald Trump se félicite de l’opération, qui ne respecte pourtant aucun cadre international. Il n’exclut pas de recourir à la même méthode dans d’autres pays, comme à Cuba par exemple. Et surtout le président américain s’exprime à nouveau sur le Groenland. "Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale" précise Donald Trump, avant d'ajouter en riant "nous parlerons du Groenland dans 20 jours."

L’attaque au Venezuela, les déclarations offensives de Donald Trump… Deux évènements qui ont suscité des réactions timides de la part de l’Europe. Pourtant c’est une véritable rupture dans notre relation avec les Etats-Unis, comme l'explique Corentin Pennarguear, grand reporter au service Monde de L’Express, dans ce premier épisode de "La semaine européenne".

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Cet épisode a été écrit et présenté par Charlotte Baris, monté et réalisé par Jules Krot.

Crédits : Le Monde

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

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REUTERS/Jonathan Ernst TPX IMAGES OF THE DAY
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Cathryn Clüver Ashbrook : "Trump ne renoncera pas à envahir le Groenland par respect de l'ordre mondial"

C'était jusqu'ici un tabou, presque un sujet de plaisanterie : depuis des années, Donald Trump clame son ambition d'annexer le Groenland, territoire immense qui fait partie du royaume du Danemark. Le 3 janvier, tout a changé. L'intervention militaire américaine pour enlever Nicolas Maduro, à Caracas, a ébranlé toutes les certitudes européennes. Oui, les Etats-Unis de Donald Trump sont capables d'agir à l'intérieur de pays souverains, sans aucun respect pour le droit international. Oui, le président américain répète, ces derniers jours, sa détermination à "s'occuper" du Groenland dans les semaines qui viennent. Oui, il faut prendre au sérieux ce que dit Donald Trump.

"Les liens transatlantiques se défont à toute vitesse", constate Cathryn Clüver Ashbrook, politologue germano-américaine et vice-présidente de la fondation Bertelsmann Stiftung, inquiète des manoeuvres de l'administration Trump à la fois aux Etats-Unis et en Europe. Mais les Européens peuvent agir contre cette agressivité inédite, assure-t-elle, à condition de s'en donner les moyens.

L'Express : Depuis l'intervention américaine au Venezuela, les Européens redoutent les visées de Donald Trump sur le Groenland, territoire danois dont le président américain dit vouloir s'occuper "dans environ deux mois". A quel point ce scénario doit-il inquiéter les Européens ?

Cathryn Clüver Ashbrook : Nous devons prendre au pied de la lettre ce que l'administration américaine a écrit dans sa Stratégie de sécurité nationale, parue en décembre. Il s'agit d'un changement extrêmement important par rapport à la première administration Trump [2017-2021], pendant laquelle il fallait "prendre au mot Donald Trump, mais pas au sérieux". A présent, ses décisions ont des conséquences très concrètes pour l'ensemble de la planète.

Les Européens doivent établir une stratégie diplomatique vis-à-vis de cette administration américaine, mais aussi une stratégie de défense commune pour le Groenland comme pour tous les territoires et intérêts européens dans le monde. Il s'agit d'une nouvelle urgence : définir clairement les intérêts stratégiques communs et concentrer nos forces sur la région arctique. Ces dernières heures, les pays nordiques, notamment la Finlande et bien sûr le Danemark, ont esquissé les premiers pas de cette stratégie en contestant les plans de la Maison-Blanche pour le Groenland et en prenant très au sérieux la situation, même si leurs réponses restent vagues.

Les liens transatlantiques se défont à toute vitesse, ce qui requiert un partage d'informations sans précédent entre Européens et une coordination extrêmement étroite. Ce que font les Américains actuellement n'a aucun équivalent dans les 80 dernières années de collaboration entre nos deux continents.

Les Européens doivent-ils considérer les Etats-Unis, qui assurent pourtant leur protection depuis la Seconde Guerre mondiale, comme des ennemis ?

Oui, au moins dans la préparation stratégique. L'intervention militaire au Venezuela montre que le système d'alerte entre alliés n'existe plus, y compris pour les Five Eyes [l'alliance des services de renseignements des Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande]. Au sein de ses propres institutions, l'administration américaine n'a pas respecté les processus prévus et n'a prévenu ni le Congrès ni l'ensemble des services de renseignements. Ces derniers mois, les zigzags américains sur l'Ukraine montrent que Washington n'est pas un partenaire fiable.

Après le coup de force américain au Venezuela, les réactions des dirigeants européens ont été pour le moins timides. Emmanuel Macron a, dans un premier temps, salué la chute de "la dictature Maduro" sans mentionner le droit international. Est-ce un aveu de faiblesse, de la peur ou simplement de la realpolitik ?

C'est un jeu de realpolitik avant tout. Les Européens connaissent leur degré de dépendance aux Américains sur les questions de sécurité et de défense, malgré leurs immenses efforts entamés l'année dernière. De nombreux sujets doivent être abordés d'urgence, notamment celui du parapluie nucléaire qui provoque beaucoup d'émotions en France et au Royaume-Uni. Aussi, comment changer l'Otan sur le court terme, puisque les Etats-Unis sont prêts à en déchirer les fondations ?

La réaction timide au coup de force au Venezuela exprime cette relation complexe avec les Etats-Unis. Tout le week-end, les chefs d'Etat européens ont tenté de gagner du temps pour pouvoir coordonner leur approche. Il s'agit de réagir à un moment historique car, même en le comparant à l'Irak, la Libye ou l'Afghanistan, nous n'avions jamais été dans une situation semblable, dans laquelle les Etats-Unis, pouvoir fondateur du droit international, torpillent à ce point les fondements des relations internationales.

En décembre, l'administration américaine a sanctionné cinq individus européens, dont l'ancien commissaire européen Thierry Breton, pour leur supposée atteinte à la liberté d'expression. Là aussi, la réaction européenne a été faible, voire inexistante…

Nous, Européens, avons été pris au dépourvu, parce que nous n'avons pas anticipé que des sanctions américaines pourraient viser des individus européens d'une telle façon. C'est de l'hubris absolu de la part des Américains et la marque de fabrique des systèmes autoritaires, ou au moins de la naissance des systèmes autoritaires. Ils ne s'entourent que de gens loyaux, incapables de donner une opinion divergente, ce qui aveugle les gouvernants et leur donne une idée démesurée de leur propre pouvoir. L'idée qu'en contrôlant toutes les ressources — pétrole, informations, technologie — vous n'avez plus besoin de respecter les relations internationales, constitue une caractéristique des systèmes autoritaires.

Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.

De quelles armes dispose l'Europe pour contrer cette administration américaine ? Si demain son armée intervient au Groenland ou si davantage de sanctions touchent des dirigeants européens, que se passe-t-il ?

C'est la question la plus cruciale du moment. Nous avons besoin de stratégies qui planifient ces scénarios jusqu'au bout : s'il y a une invasion du Groenland, quelles réactions à la fois diplomatiques et militaires engageons-nous à chaque étape ? Jamais nous ne nous étions permis d'élaborer ce genre d'hypothèses, et surtout pas de les communiquer entre capitales européennes. Mais c'est la réalité aujourd'hui : l'espoir n'est pas une stratégie. Il est illusoire de penser que les Américains n'envahiront pas le Groenland pour des raisons de morale ou de respect de l'ordre mondial. Ces concepts ne signifient rien pour cette administration américaine.

La priorité doit être l'unité absolue. Ce qui signifie augmenter la coordination entre toutes les capitales, entre les conseils de sécurité nationaux, entre les services de renseignements. Les Britanniques vont avoir un rôle majeur à jouer sur ce dossier, notamment en convainquant les autres Five Eyes [Canada, Australie, Nouvelle-Zélande] d'aider les Européens à atteindre leurs objectifs de planification et de stratégie. Les Européens doivent s'aligner et coordonner leur action diplomatique au maximum, puis déterminer qui sera le porte-parole du continent sur des questions spécifiques et à des moments spécifiques. Ils le font déjà sur l'Ukraine, il faudra maintenant le faire pour tous les sujets relatifs aux Américains : le Groenland mais aussi les tentatives d'ingérence dans les élections en Allemagne cette année et, encore plus important, dans la présidentielle française de 2027.

Comment contrer ces ingérences américaines dans les élections en France et en Allemagne ?

Ces ingérences vont se produire : la Stratégie de sécurité nationale indique clairement que des ressources américaines seront dévolues à cet effet, ce qui jusqu'à présent se faisait de manière clandestine via des réseaux de droite, qui se sont développés dans l'ombre depuis dix ans et opèrent maintenant en pleine lumière. La principale réponse doit consister à renforcer nos propres systèmes. En Allemagne, les réseaux Maga cherchent les failles dans nos démocraties, en particulier les aspects qui reposent sur des habitudes et ne sont pas protégés par des normes. Le système allemand a par exemple des faiblesses sur les dons d'argent faits aux partis politiques, qui devraient être bien plus encadrés et régulés.

Dans toutes les démocraties, ces mouvements commencent par menacer et affaiblir les réseaux d'éducation publique, puis ils sapent la confiance dans les autorités et dans les médias avec de la désinformation. Ils visent tous les secteurs où demeurent des insécurités, d'ordre législatif ou structurel. Nous devons renforcer ces secteurs d'urgence, dans les six prochains mois en Allemagne, puisque les premières élections régionales ont le lieu le 6 septembre prochain. C'est à nous, Européens, de faire nos devoirs.

L'AfD, parti d'extrême droite allemand, semble particulièrement important pour l'Amérique Maga : Elon Musk l'a soutenu publiquement, plusieurs de ses dirigeants ont voyagé à Washington… Pourquoi ce parti politique paraît-il central en Europe pour l'administration Trump ?

En France, le Rassemblement national est très bien organisé, complet sur la stratégie et opérationnel. Jordan Bardella a du charisme et peut gagner les élections. Ce genre de profil n'existe pas en Allemagne. L'AfD, à l'inverse des autres mouvements à tendance autoritaire en Europe, a besoin d'aide pour se renforcer politiquement, structurellement et stratégiquement. Si ce parti trouve autant d'écho à Washington, c'est parce qu'en Allemagne il leur reste beaucoup à faire pour concrétiser leur ascension politique et que les stratèges Maga pensent qu'il peut réussir.

Le président Trump a tenu une conférence de presse à Palm Beach samedi 3 janvier, à la suite de l'attaque militaire américaine au Venezuela.
Le président Trump a tenu une conférence de presse à Palm Beach samedi 3 janvier, à la suite de l'attaque militaire américaine au Venezuela.

Des élections vont aussi avoir lieu aux Etats-Unis cette année, avec les midterms en novembre…

Cette administration est tellement remplie de courtisans et de partisans que, soit elle ne s'intéresse même plus aux élections à venir, soit elle se pense capable de manipuler le système électoral et le mode de scrutin pour garder la main sur son électorat, malgré un rejet très net de ses décisions. Tous les sondages parus aux Etats-Unis depuis le 3 janvier indiquent que les Américains, de tous bords politiques, ne veulent pas que leur pays soit impliqué au Venezuela. Les électeurs veulent voir leurs problèmes résolus à la maison, sur leur territoire, ils veulent des solutions pour le coût de la vie, et leur gouvernement n'agit pas sur ces questions. Sur cette base, les démocrates mènent de 16 points sur l'ensemble du pays.

A moins que les changements du système électoral ne bouleversent largement la motivation des électeurs américains, le contrôle des deux chambres par les Républicains se trouve plus que jamais en danger. Mais cette administration, qui redéfinit le pouvoir exécutif, semble n'en avoir rien à faire : ils pensent que, quand viendra l'heure des élections, ils auront arraché tellement de pouvoir aux institutions de contrôle démocratique — les deux chambres du Congrès, la Cour suprême, le département de la Justice — qu'elles ne pourront plus les stopper.

Dans un essai paru dans Foreign Policy, vous encouragez les Européens à aider la démocratie américaine. Mais, concrètement, que peuvent faire les Européens ?

Le premier élément consiste à faire prendre conscience aux Américains que tout un système travaille de manière déterminée à détruire la démocratie américaine et les démocraties dans le monde. Il faut aussi soutenir les poches de résistance, non seulement ceux qui manifestent dans les rues des Etats-Unis mais aussi les Etats américains directement : vous avez par exemple onze procureurs généraux qui mettent en cause la légalité des droits de douane devant la Cour suprême, décidés par le président sur la base de ses pouvoirs d'urgence. Sur les questions médicales, plusieurs Etats — qui ont des gouverneurs démocrates comme républicains — s'allient contre le département de la Santé afin de protéger leurs citoyens avec leurs propres recommandations vaccinales. Ces décisions ouvrent de nouveaux canaux diplomatiques aux Européens, différents de la Maison-Blanche mais essentiels pour préserver le dialogue transatlantique et les valeurs américaines, alors que les Etats-Unis célèbrent leur 250e anniversaire cette année.

Les Européens n'ont pas l'habitude de ces procédés et ne sont, là encore, pas dotés des bonnes stratégies : ils doivent pourtant les mettre en place d'urgence, alors que les gouverneurs américains cherchent des moyens pour préserver la viabilité économique de leur Etat, sa santé, sa capacité à organiser des élections… Ils auront besoin d'un soutien international, à la fois moral mais aussi structurel. Ce sont des opportunités pour les Européens.

© REUTERS

Donald Trump lors d'un discours en Pennsylvanie, le 9 décembre 2025.
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