"Il avait une tête d’agent russe" : l’ENA, nid d’espions de Vladimir Poutine
La candidature de trop. Le 10 mars 2025, cinq médias européens, dont Le Monde, le quotidien belge De Morgen et l’ONG EU Observer, révèlent les noms de vingt espions russes récemment expulsés de Belgique. Parmi eux, un nom attire particulièrement l’attention. Dmitry Iordanidi est présélectionné pour être nommé chef de la mission de l’Organisation pour la sécurité et la coopération (OSCE) en Serbie. Ultime provocation de Moscou qui justifiera une exception à l’usage diplomatique selon lequel ces affaires se règlent discrètement, sans "griller" le patronyme des agents secrets.
Selon ces cinq médias, Iordanidi, 55 ans, n’est pas seulement ce diplomate un rien terne qu’on peut observer aux côtés de Vladimir Poutine lors d’un entretien avec le président serbe Tomislav Nikolic, en 2013. Jusqu’en 2023, il était l’un des deux représentants les plus importants à Bruxelles du SVR, le renseignement extérieur, l’équivalent russe de la DGSE. Une des pièces maîtresses de l’espionnage du Kremlin en Europe. Avant son séjour belge, ce pur produit de l’administration russe avait occupé plusieurs postes en Europe, à l’ambassade de Russie à Belgrade ou à la mission de l’OSCE en Bosnie-Herzégovine. Drôle d’animal que ce Dmitry Iordanidi, capable de s’inscrire sur des sites de rencontres, à Bruxelles, avec un pseudonyme synonyme de "gras du cadavre".
Telle n’était pas sa seule singularité. Entre 1999 et 2001, il a suivi une scolarité en tant qu’étudiant étranger à l’Ecole nationale d’administration (ENA), dans la promotion Nelson Mandela, en compagnie de Laurent Wauquiez ou de Philippe Gustin, actuel directeur de cabinet du Premier ministre Sébastien Lecornu. Parmi ses ex-camarades, nombreux sont ceux qui ne se souviennent plus de lui – ou feignent de l’avoir oublié. Quelques-uns se rappellent tout de même d’un étudiant « discret », voire « introverti », comme le signale Falihery Ramakavelo, ex-militaire malgache, aujourd’hui directeur d’une école d’enseignement supérieur à Antananarivo. "C’était quelqu'un de très agréable et cultivé, qui ne se mettait pas en avant", évoque Tytti Yli-Viikari, ex-directrice de la Cour des comptes en Finlande. L’intéressé n’était en tout cas pas considéré comme particulièrement liant. "C’était quelqu’un de réglo, mais pas spécialement ouvert, moins qu’un autre étudiant russe de la promotion, par exemple. Il avait un style de fonctionnaire classique, avec un manteau en loden, ce n’était pas le genre qui saute d’un hélicoptère pour faire exploser un pipeline", détaille un haut fonctionnaire allemand.
Un autre "diplomate" russe bien connu du contre-espionnage européen présente un profil étrangement similaire. En juillet 2022, le think tank américain Robert Lansing Institute dévoile le nom de huit diplomates russes récemment expulsés de Bruxelles, accusés d’avoir espionné l’Otan en Belgique. Parmi eux, Dmitry Kirizliev… étudiant à l’ENA dans la promotion Romain Gary, entre 2003 et 2005. Il a pu y croiser Edouard Geffray, l’actuel ministre de l’Éducation nationale, ou le polémiste d’extrême droite Jean Messiha. Lui aussi a gravité dans les capitales du Vieux Continent, à Paris comme deuxième secrétaire à l’ambassade dès 2001, puis, officiellement, au département de la coopération européenne du ministère des Affaires étrangères russe.
"L'œil de Moscou"
Même CV, mais pas la même personnalité. Au sein de sa promotion, Kirizliev, né en 1970, a laissé un souvenir différent du taciturne Iordanidi. "Cela ne m’étonne pas !", nous répond un membre du corps préfectoral quand on l’informe de ce CV d’espion. Un haut fonctionnaire d’un pays du continent américain le décrit comme un "poutiniste" : "Il défendait les positions russes avec beaucoup de vigueur". Un ex-cadre de Bercy se souvient aussi d’un regard plein de malice sur les soupçons qu’il suscitait : "Je me souviens d’un garçon plutôt affable, avec certes une tête d’agent russe comme on peut en voir dans les films d’espionnage, mais dont il se moquait avec humour, puisqu’il aimait lui-même à se surnommer l’œil de Moscou'."
Quelques années auparavant, un autre Russe a montré la voie. 1991, l’Union soviétique s’apprête à s’effondrer. L’ENA décide alors d’ouvrir son cursus international à deux étudiants moscovites. Dont Sergueï Jirnov. Ce journaliste francophone passe pour inoffensif, il fait en réalité partie de la filière des espions clandestins du KGB. "C’est moi qui ai parlé de l’ENA à mes supérieurs. Je leur ai expliqué que c’est l’endroit où se fabrique l’élite française, où on peut approcher des hauts fonctionnaires en début de carrière. Idéal pour s’infiltrer en France, mais aussi à l’étranger, grâce à la carte de visite. Ils ont tout de suite adoré", nous raconte Jirnov.
Le général Drozdov, son chef, le charge de faire des fiches sur chacun des étudiants. État civil, hobbies, idéologie… "Je me rappelle avoir décrit l’Autrichienne Karin Kneissl comme facilement recrutable idéologiquement. Je pense que ma fiche a été utilisée", affirme Sergueï Jirnov. Cette journaliste devient ministre des Affaires étrangères d’un gouvernement autrichien d’extrême droite entre 2017 et 2019, une période pendant laquelle Vladimir Poutine se rend à son mariage. En 2023, elle s’installe en Russie où elle dirige un « observatoire géopolitique » à l’université de Saint-Pétersbourg.
L’espionnage est longtemps resté un sujet tabou à l’ENA, où l’accueil des étudiants étrangers est avant tout vu comme un vecteur d’influence française. Au point qu’un jour, Sergueï Jirnov arrive en cours de sport avec un t-shirt siglé "KGB", ce que tout le monde prend pour un trait d’humour. Dans Je ne pouvais rien dire (L’Archipel), Paul-Louis Voger (un pseudonyme), ex-officier du contre-espionnage, relate sa surprise en constatant en 2003, un peu par hasard, qu’aucune enquête de sécurité n’est menée sur ces élèves : "Mes collègues reconnaissent que, débordés par le suivi local du terrorisme, ils n’ont pas le temps de s’en occuper". Parmi les stagiaires en préfecture automatiquement habilités secret-défense, à l’époque, le policier français remarque le nom d’un certain "Dmitry K.", c’est-à-dire Dmitry Kirizliev. "Il est fiché par les Belges et par notre division A4 comme officier sous couverture SVR !", découvre Voger, qui fait changer son niveau d’accès.
L'ombre de l'espionnage chinois
"La culture de contre-ingérence est historiquement très faible en France", constate Jérôme Poirot, énarque (promotion Averroès, 1998-2000) et coordonnateur adjoint du renseignement à l’Elysée entre 2009 et 2015. "Dans ma promotion, il y avait deux étudiants chinois qui photocopiaient tout", se souvient-il. Lorsque Nathalie Loiseau devient directrice de l’Ena, en 2012, les candidats russes se font plus rares, à l’inverse des Chinois qui « investissaient fortement dans leurs relations avec les élèves africains, appelés à devenir les futures élites de leur pays », témoigne l’ex-ministre : « Je les sélectionnais moi-même en me rendant à Pékin et leur disait de se tenir à carreau, qu’au moindre comportement suspect ils reprendraient l’avion ».
Contrairement à la filière française de l'Ena, le recrutement des étudiants étrangers ne fait pas l'objet d'un concours mais d'une procédure beaucoup plus souple. "Les ambassades proposent des candidats, puis la direction de l'école, le directeur en dernier ressort, tranche", détaille Patrick Gérard, directeur de l'Ena entre 2017 et 2021, qui ne cache pas avoir parfois écarté des dossiers sur le conseil de services de renseignement.
Depuis les oukazes du général de Gaulle - ordonnant par exemple que l'admission d'étudiants allemands figure dans le traité de réconciliation franco-allemand de 1963 - , le "cycle international long", comme on appelle, en interne, ce programme d'élèves étrangers, est utilisé comme un élément d'influence politique. D'où l'afflux d'étudiants russes à chaque réchauffement des relations avec le Kremlin, ou l'émergence d'une filière sud-américaine depuis une dizaine d'années. Même au risque d'inviter une taupe dans le temple de l'élite française.
Le principe est simple : les élèves français et leurs homologues étrangers doivent se mélanger dans une logique de réseautage à long terme. Quand Emmanuel Macron investit l'Elysée, en 2017, le Liban ou la Turquie placent à la tête de leur ambassade parisienne... deux camarades de promotion à l'Ena du président de la République. Lorsqu'il devient directeur de l'Ena, Patrick Gérard décide de sensibiliser davantage les étudiants aux impératifs de sécurité nationale. En janvier 2018, le directeur de la DGSE, Bernard Emié, donne une conférence à l'Ena... lorsqu'un étudiant chinois, pourtant pas convié, tente de pénétrer dans l'établissement. Il est éconduit.
Découvrira-t-on, dans quelques années, un nouveau nid d’espions russes à l’INSP (le nouveau nom de l’Ena), ou plutôt un essaim d’agent chinois ? Il arrive en tout cas que le renseignement français tente lui aussi de tirer profit de ces échanges. Dans 44 ans à la DGSE (Talent), l’ex-espion Richard Volange raconte comment il a tenté de retourner un étudiant russe à l’ENA, ex-interprète de Vladimir Poutine, en 2001. Sous la légende d’un consultant pour des groupes pétroliers, il l’invite au restaurant, lui fait écrire des rapports sur la politique russe contre rémunération. Mais la tentative de recrutement s’achève brusquement… en raison d’une plainte de la DST, désireuse de récupérer le dossier. Les querelles de services, autre spécificité française.

© Emmanuel Polanco
