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Un an après la catastrophe de Fukushima, les regrets du Premier ministre Naoto Kan

L'Express : Dans quelles conditions avez-vous été informé des événements du 11 mars 2011 ?

Naoto Kan : Ce jour-là, je me trouvais à la chambre haute de la Diète, où j'assistais à une réunion de la commission des Comptes. Je répondais aux questions de l'opposition quand, à 14h46, le séisme a eu lieu. Tout a commencé à trembler violemment. Mon attention a été attirée par un lourd chandelier qui menaçait de tomber. Des gens se sont glissés sous les bureaux. Le président a suspendu la séance. Quand les secousses se sont arrêtées, avec mon équipe, nous sommes retournés au kantei [NDLR : bureau du Premier ministre]. J'ai immédiatement réuni la cellule de crise dans la salle prévue à cet effet au sous-sol du bâtiment. Nous étions confrontés à des problèmes de communication par téléphone portable, il a fallu déménager et nous nous sommes finalement installés dans mon bureau et dans la salle voisine. C'est de là que les premières décisions ont été prises.

Personnellement, comment avez-vous vécu les premiers jours ?

Au début, j'ai passé l'essentiel de mon temps à cet étage. J'en sortais uniquement pour me rendre dans les zones dévastées. Vous savez, pour aller du kantei à la résidence du Premier ministre, où je logeais à l'époque, il suffit de faire 110 pas. Pourtant, pendant une semaine, je ne suis pas rentré chez moi. Je dormais par épisodes, une demi-heure de temps en temps. Je n'ai quasiment pas quitté ma tenue de crise. Mon épouse, Nobuko, apportait des fruits, notamment des mikan [NDLR : sortes de mandarines], pour moi comme pour mon équipe. Elle m'a aussi aidé à retrouver d'anciens camarades d'université qui travaillent aujourd'hui dans le nucléaire. Après une semaine, je me suis rendu compte qu'aucun membre de mon équipe n'avait quitté le centre de crise : ils n'osaient pas rentrer chez eux, car je restais là. J'ai passé une courte nuit à la résidence afin de les libérer un peu.

Outre le séisme et le tsunami, la crise de la centrale nucléaire de Fukushima présentait un défi particulier...

Juste après le séisme, les barres de contrôle des réacteurs se sont automatiquement mises en place, conformément aux procédures d'urgence. Mais un peu plus tard, à cause du tsunami, le site a perdu son alimentation électrique et, peu après, tout moyen de refroidissement. Je savais ce que cela voulait dire : il pouvait y avoir une fusion du cœur. J'ai alors formé une cellule de crise spéciale. Elle réunissait des gens de la Compagnie d'électricité de Tokyo (Tepco), du ministère de l'Industrie, des différentes agences de sûreté nucléaire ainsi que le porte-parole du gouvernement, Yukio Edano. Nous avions besoin d'un maximum d'informations. On ne comprenait pas bien ce qui se passait. Après la perte de l'alimentation, Tepco a demandé des camions équipés de groupes électrogènes. Comme il fallait aller vite, j'ai pensé à en envoyer par hélicoptère, mais on m'a dit que c'était impossible à cause du poids.

Comment s'est déroulée la gestion de cette crise ?

Au début, Tepco, entreprise privée, et la Nisa [NDLR : Agence de sûreté nucléaire et industrielle] ne fournissaient aucune information vraiment fiable. Pourtant, les données sur le risque de diffusion des émissions radioactives obligeaient à réagir vite. Tôt dans la matinée du 12 mars, j'ai décidé d'aller en hélicoptère à la centrale et de m'entretenir avec le directeur, Masao Yoshida, afin de me rendre compte de la réalité des problèmes. Le pire a été quand, au milieu de la nuit du 15 mars, quatre jours après le début de la crise, le ministre de l'Industrie, Banri Kaieda, m'a annoncé que Tepco envisageait d'abandonner la centrale... Le même jour, je me suis rendu au siège de l'entreprise, où j'ai rencontré les dirigeants du groupe. Là, je les ai placés devant leurs responsabilités. Je leur ai dit : "Cet accident est arrivé par votre faute. Vous devez tout faire, prendre tous les risques pour résoudre cette crise". La première semaine, la situation ne faisait qu'empirer. Nous n'avions aucune perspective. J'ai envisagé le pire : évacuer Tokyo et sa région. J'en ai fait des cauchemars. Grâce aux efforts de ceux qui ont risqué leur vie, l'accident n'a pas été aussi grave que je le redoutais et les zones d'évacuation n'ont pas dépassé 20 kilomètres.

Un an après, quelles leçons tirez-vous de la catastrophe en général ?

J'ai apprécié le calme de la population confrontée à un drame d'une ampleur unique. La police, les Forces d'autodéfense [NDLR : l'armée], les pompiers et les ouvriers de Tepco à la centrale ont accompli un travail extraordinaire. Ils n'ont pas hésité à se rendre dans les endroits les plus dangereux. Tous méritent un grand hommage. Il y a eu un séisme, un tsunami, puis un accident nucléaire. C'est un ensemble, certes, mais chaque problème présente ses caractéristiques propres. Vingt mille vies ont été perdues. A travers l'expérience du tsunami, j'ai pris conscience des limites de l'être humain face à la puissance de la nature.

Et sur l'accident nucléaire ?

C'est là que je nourris le plus de regrets : cette crise n'a pas été évitée. Si des mesures de prévention suffisantes avaient été mises en place, il n'y aurait jamais eu un tel drame. Cet accident a une cause humaine ; il faut aujourd'hui tout revoir, tout réformer, à commencer par les façons de penser et d'agir.

Sur le plan politique, vous avez tenté de former un gouvernement d'union nationale, sans succès. Comment analyser cet échec ?

Compte tenu de l'ampleur de la crise, j'avais souhaité réserver deux années à travailler avec l'opposition pour la reconstruction. Malgré toutes mes tentatives, formelles et informelles, je n'ai jamais pu rencontrer en tête à tête Sadakazu Tanigaki [NDLR : le leader du Parti libéral démocrate].

Est-ce à dire qu'il n'a pas saisi l'ampleur de la catastrophe ?

(Silence, sourire.) Le mieux serait de lui demander directement.

En quoi cette catastrophe vous a-t-elle changé ?

Mon point de vue a évolué sur le nucléaire : aujourd'hui, je comprends que, malgré tous les efforts consentis sur le plan technique, il est impossible de garantir une sécurité à 100 %. La vie de beaucoup de gens est en jeu. L'existence même du pays peut être remise en question. Pour échapper à ce risque, il n'y a qu'une solution : cesser de dépendre de cette énergie. J'ai demandé une refonte de la politique énergétique du Japon à l'horizon 2030 ; au G8 de Deauville, en France, j'ai annoncé que nous porterions la part des énergies renouvelables à 20 % de la production d'électricité d'ici au début des années 2020. Par la suite, j'ai fait adopter une loi pour soutenir leur développement. Convaincre la population que l'on peut se passer du nucléaire sans manquer d'énergie n'est pas facile. Développer les technologies liées aux énergies renouvelables est une fin en soi, et ne peut pas se résumer à un simple moyen pour faciliter la sortie du nucléaire. Une telle volonté politique signifie innover, investir, créer des emplois. De quoi contribuer au développement économique.

Restez-vous impliqué dans le développement de ces activités ?

Oui. Je rencontre des industriels et je multiplie les déplacements. A la fin de 2011, je me suis rendu en Espagne et en Allemagne. En janvier, j'étais au Danemark : le travail réalisé à Copenhague, ville tournée vers les énergies renouvelables, m'a beaucoup impressionné. Je pense m'en inspirer pour la mise au point du plan de reconstruction de Higashi-Matsushima [NDLR : département de Miyagi].

Revenons à la situation après la catastrophe. Vous avez reçu le président français Nicolas Sarkozy trois semaines après...

Oui, il est venu fin mars. J'ai beaucoup apprécié cette visite, car il fut le premier dirigeant étranger à se rendre au Japon après la catastrophe. Nicolas Sarkozy est sympathique, c'est un "nice guy" [sic]. Au G8 de Deauville, il nous a fourni une aide importante. Je l'ai remercié et le remercie encore. Cela dit, concernant le nucléaire, M. Sarkozy et moi ne partageons pas les mêmes positions. Nicolas Sarkozy promeut cette source d'énergie. Sur le plan politique, j'avoue me sentir plus proche de François Hollande.

© Kyodo/MAXPPP

Le Premier ministre japonais Naoto Kan (debout) s'exprime lors d'une réunion de la cellule de crise qui s'est tenue dans ses bureaux à Tokyo le 21 mars 2011.
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"L’une des dirigeantes préférées de Donald Trump" : au Japon, le tournant sécuritaire de Sanae Takaichi

Le Japon n’est guère coutumier des bouleversements politiques. C’est pourtant ce qu’il a vécu le 8 février, avec l’écrasante victoire aux législatives de sa première ministre, Sanae Takaichi. Sous la houlette de la "dame de fer" nippone et armé du slogan "Un Japon fort et prospère", le Parti libéral démocrate (PLD, droite conservatrice), a remporté 316 sièges sur 465, contre 198 dans l’assemblée sortante.

Un raz-de-marée électoral idéal pour Takaichi : la voilà libérée des interminables négociations parlementaires pour faire adopter ses textes. Forte d’une nouvelle "super majorité" - preuve du soutien d’une population séduite par sa fermeté envers la Chine, son franc-parler et son charisme -, elle peut mettre en œuvre ses "Sanaenomics", une politique budgétaire axée sur l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et la relance de la consommation intérieure.

Takaichi a aussi les mains libres pour appliquer un programme sécuritaire des plus nationalistes à même d’enterrer définitivement le "régime d’après-guerre" caractérisée par un attachement au pacifisme et une rupture avec les ressorts idéologiques qui ont conduit aux dérives militaristes des années 1930 et 1940. La cheffe de gouvernement a promis un "virage audacieux" pour renforcer la politique de sécurité nationale.

Vaste programme qui prévoit cette année une poursuite de la hausse du budget militaire - il atteindra 2 % du PIB lors de l'année fiscale se terminant en mars 2026 contre à peine plus de 1 % en 2022 - et la révision des trois textes encadrant la sécurité nationale, la défense et l'acquisition de matériel. Les nouvelles moutures devraient se traduire par la levée de plusieurs tabous comme l’interdiction de la vente d’armes létales à l’étranger. Pour l'heure, l’archipel s’interdit d’exporter du matériel autre que celui servant au sauvetage, au transport, aux systèmes d’alerte, à la surveillance et au déminage. Ces limitations devraient être balayées pour, dit-on au gouvernement, accélérer "la coopération avec les pays alliés". D’après le quotidien Asahi, les Philippines, inquiètes des visées chinoises en mer de Chine méridionale, veulent acheter à la marine nippone des frégates d’occasion équipées de missiles antinavires. L’Indonésie serait également intéressée par des frégates et des sous-marins.

Des renseignements dignes de la CIA

Autre tabou levé, et non des moindres, celui des trois principes de "non-possession", "non-fabrication" et de "non-introduction sur le territoire" d’armes nucléaires, adoptés en 1967, et qui pourraient se retrouver aux oubliettes de l’histoire. Interrogée à ce sujet en novembre 2025, Takaichi a éludé cette question ultrasensible : "A ce stade, le gouvernement les maintient comme politique nationale". Elle s’est pourtant, à plusieurs reprises avant son arrivée au pouvoir, exprimée contre le principe de "non-introduction" d'armes atomiques sur le sol national qu'elle juge "irréaliste" si le Japon veut bénéficier d'une dissuasion nucléaire "étendue" de la part des États-Unis.

Outre son attachement à la défense, la cheffe de gouvernement veut créer entre 2026 et 2028 une structure de renseignements inspirée de la CIA américaine, à même de centraliser les informations gérées aujourd’hui par les services du ministère des Affaires étrangères, du ministère de la Défense ou de l’Agence nationale de la police. Ce projet serait accompagné d’une législation contre l’espionnage qui fait déjà craindre une atteinte aux libertés.

Le tout sur fond de consolidation de l’alliance avec l’allié américain. La première ministre est attendue le 19 mars à Washington par Donald Trump, qui l’a félicitée pour sa victoire aux législatives, lui souhaitant "beaucoup de succès dans l’application de (son) programme conservateur et (son) ambition de paix par la force". "Takaichi est en passe de devenir, à l’instar de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, l’une des dirigeantes étrangères préférées de Trump", ironise l’analyste politique Ko Koga.

Le volontarisme sécuritaire de Takaichi s’appuie sur une fervente idéologie nationaliste à laquelle elle a été biberonnée dès sa jeunesse. Ses parents l’ont éduquée en l'imprégnant du Rescrit impérial, un texte de 1899 autrefois présent dans toutes les écoles, et considéré comme un vecteur idéologique du militarisme nippon. Dès son entrée en politique dans les années 1990, la native de Nara se rapproche des jeunes élus PLD, dont son mentor, Shinzo Abe (1954-2022), hostiles à toute repentance pour le passé militariste nippon et partisans de faire du Japon un "pays normal" doté d’une véritable armée. "Sous une administration Takaichi, tout en encourageant la recherche sur les faits historiques, le Japon s'abstiendra de présenter de nouvelles excuses au niveau de l'État pour des questions déjà réglées et indemnisées par les traités d'après-guerre. Les manuels scolaires devraient également être revus afin que les enfants soient fiers d'être Japonais", écrit-elle dans un texte publié en 1999.

Vers une armée japonaise ?

Dès le 8 février, elle a annoncé sa volonté de se rendre au sanctuaire Yasukuni qui honore, entre autres, les criminels de guerre nippons et reste considéré - notamment à Pékin et Séoul - comme un symbole du militarisme japonais. Elle a aussi affiché son ambition de réécrire la Constitution nippone dont l’article 9 affirme le renoncement à la guerre. Cette vieille ambition de la frange conservatrice du PLD vise à supprimer toute référence pacifiste – considérée comme imposée par les Américains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – et à inscrire dans la loi fondamentale l’existence d’une armée japonaise. Depuis 1954, l’archipel ne dispose que d’une "force d’autodéfense" dénuée de capacité d’intervention à l’extérieur, si ce n’est pour des opérations de maintien de paix ou, de manière très encadrée, en appui d’un allié attaqué dans un contexte menaçant pour le Japon.

Premier ministre entre 2012 et 2020, Shinzo Abe a tenté de réviser la Constitution. Dès 2016, il pouvait compter sur une majorité des deux tiers des sièges aux deux chambres du Parlement, condition sine qua non modifier ce texte. Les scandales de caisses noires du PLD, les réticences d'un parti allié et le boycott des débats par l’opposition ont fait avorter son projet. La donne semble aujourd’hui différente et Takaichi a les cartes pour réaliser l’ambition de son mentor. Son parti détient plus des deux tiers des sièges à la Chambre basse. Ce n’est pas le cas au Sénat mais il peut compter sur l’appui de petites formations, également favorables à la réforme.

Dans le même temps, l’opinion a évolué et le référendum obligatoire pour valider une modification constitutionnelle semble désormais gagnable. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, plus de la moitié des Japonais soutiennent la révision de la Constitution, selon les sondages publiés dans l’Asahi. La montée des tensions avec la Chine, le développement nucléaire nord-coréen, et les doutes sur le soutien américain en cas de guerre, suscitent de réelles inquiétudes. La fermeté affichée par Takaichi, notamment sur la question taïwanaise - elle a déclaré qu'une attaque de la Chine contre l'île pourrait constituer une "menace pour la survie du Japon", ce qui impliquerait l’envoi de troupes nippones -, plaît à une large frange d’une jeunesse qui connaît peu ou mal l’histoire de la guerre. Qu'ils s'en rendent compte ou non, le tournant politique observé dans l’archipel pourrait bien bouleverser la géopolitique en Asie de l’Est.

© via REUTERS

La Première ministre Sanae Takaichi, lors d'une conférence de presse à Tokyo, le 18 février 2026.
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