"En Iran, les femmes sont perçues comme une faute à corriger" : le témoignage puissant de la joueuse d’échecs Mitra Hejazipour
"Je cherchais une issue parmi les pièces." Pour Mitra Hejazipour, les échecs ne furent pas seulement cette école de la persévérance, mais surtout le chemin vers sa liberté. C’est ce que raconte le Grand maître Féminin dans un livre à l’énergie et au courage communicatifs, La joueuse d'échecs (Albin Michel), écrit avec Sarah Doraghi. Le récit d’une initiation autant que d’une émancipation. En stratège, la jeune prodige a patiemment échafaudé les scénarios de son exil. Fuir l’Iran, cette prison où les femmes sont perçues comme une "faute à corriger".
En 2019, lors du championnat du monde à Moscou, elle décide de retirer son hijab. Ce jour-là, elle devient une figure de la dissidence iranienne. Réfugiée en France, elle obtient la médaille d’or au championnat tricolore. En 2024, L’Express lui décernait son Prix de la liberté. Son témoignage paraît au moment où le peuple iranien fait trembler le régime des mollahs. Sa lecture en est d’autant plus précieuse.
L’Express : Quelles nouvelles avez-vous de vos proches en Iran ?
Mitra Hejazipour : Il est très difficile d’obtenir des informations car l’Internet est coupé. Mais grâce au réseau Starlink, des proches ont pu me donner des nouvelles. Le régime a peur alors il tue. Il n’a plus aucun scrupule. Il y a des snipers sur les toits qui visent les manifestants à la tête. Aux gens qui viennent réclamer la dépouille d’un proche éliminé par les forces de sécurité, on réclame de l’argent. S’ils ne peuvent ou ne veulent payer, on exige d’eux qu’ils fassent une déclaration accusant le défunt de trahison.
Croyez-vous encore que le régime des mollahs puisse être renversé ? Ce ne sont pas les premières manifestations contre lui…
Cette fois, c’est différent. Nous avons un leader, Reza Pahlavi, capable d’assurer la transition politique. Il est légitime. Les gens scandent son nom dans la rue. Le régime fait tout pour le discréditer. Les mollahs ont peur, il faut comprendre cela. Ils vivent leurs dernières heures au pouvoir. De ce régime, il ne reste que la tête du serpent.
Dans votre livre, vous citez un chauffeur de taxi à Téhéran il y a quelques années : "Ils sont tous obsédés par le voile alors que l’inflation et la corruption gangrènent le pays", dit-il. Ce discours fait écho à celui que tient une partie de la gauche française depuis le début de la révolte en Iran. Celle-ci minimise l’opposition à l’islamisme. Que vous inspire cette attitude ?
Certains Français devraient veiller à ne pas se laisser manipuler par la propagande du régime des mollahs. Bien sûr que la vie chère a joué un rôle, mais ce qui se produit actuellement en Iran, c’est une révolte contre le régime islamique. Les Iraniens se battent pour leur liberté. A commencer par les femmes. L’Iran est une prison pour elles.
Les femmes iraniennes sont en première ligne de la révolution. Où trouvent-elles ce courage ?
Ce sont les femmes, plus que quiconque, qui paient le prix d’un système fondé sur la discrimination. On les perçoit comme une faute à corriger. Etre une femme dans ce pays, c’est un péché. Elles y sont considérées comme des citoyennes de seconde zone. Pour voyager en dehors des frontières, elles doivent obtenir l’autorisation de leur père, puis de leur mari. Leur témoignage en justice ou même leur vie valent la moitié de ceux d’un homme. Les femmes iraniennes sont privées des droits les plus élémentaires – des droits aussi naturels que celui de choisir librement leur tenue. Cette oppression est inscrite dans la loi. Ce sont des hommes qui écrivent les règles, et qui dictent aux femmes comment elles doivent se comporter dans l’espace public.
Aujourd’hui, une nouvelle génération de jeunes femmes, nées après la révolution, se lève. Conscientes des inégalités criantes entre les sexes, elles osent remettre en question l’ordre établi. Mais l’appareil d’Etat – judiciaire, sécuritaire, militaire – tente par tous les moyens de les faire taire. Des femmes, mais aussi leurs familles, sont arrêtées, torturées, parfois tuées. Là où le droit devrait protéger les victimes, en Iran, il protège les bourreaux. Le régime islamique et la justice à son service figurent parmi les plus grands violateurs des droits humains du monde.
Ce pays est fou, écrivez-vous. Est-ce pour échapper à cette folie que vous avez choisi les échecs ?
J’ai grandi dans un monde où la passion religieuse exigeait des petites filles qu’elles jouent la comédie de la foi. Les échecs vous aident à développer une pensée rationnelle et à vous poser des questions, ce qui, dans une société très religieuse, est perçu comme un crime. Ce jeu a été mon bouclier. Il a eu sur mon chagrin l’effet d’un baume apaisant. Au départ, ce n’était pas mon idée. Mon père a insisté pour que je pratique ce sport. Au début, je me suis révoltée contre ma famille. Le problème, ce n’étaient pas les miens, mais ce système de surveillance mis en place par le régime. J’ai peu à peu pris conscience que je vivais dans une forteresse hermétique au monde extérieur.
Vous écrivez joliment : "Je cherchais une issue parmi les pièces (de l’échiquier)".
Ma liberté dépendait de mes succès aux échecs. Je donnais vie à mes pièces d’échecs et elles me donnaient des ailes en retour. Si je gagnais, j’avais la possibilité de participer à des compétitions à l’étranger. Ces voyages m’ont ouvert les yeux. Je voyais bien que les autres peuples vivaient en paix. Je me souviens d’un séjour en Espagne. Les femmes se promenaient librement au bord de la mer. A l’inverse, quand je perdais, ma libération s’éloignait.
Le jeu d’échecs a d’abord été interdit puis autorisé en Iran. Pour quelles raisons ?
La fondation iranienne des échecs a été créée sous le Chah. Elle a été dissoute après l’avènement de la République islamique, qui considérait que les pièces autour de ce jeu étaient haram [interdit]. Les islamistes ont inventé toute une histoire autour d’un islam chiite qui aurait été assassiné par un homme jouant aux échecs ! Il ne faut pas chercher de raisons derrière les interdictions des islamistes ! Les mollahs sont des arnaqueurs.
"En Iran, la vie des petites filles ne dure pas", écrivez-vous également. Quand la vôtre a-t-elle pris fin ?
L’enfance se termine quand on vous met le voile, à l’âge de six ans. La société tout entière vous précipite dans l’âge adulte. Lorsqu’on m’a imposé le hijab, j’ai grandi d’un coup. J’ai commencé à utiliser l’expression "quand j’étais petite". Les adultes me reprenaient : "Mais tu es petite !".
Que représente le voile pour vous ?
C’est le symbole de l’obscurantisme. Il emprisonne les femmes. Je ne critique pas celles qui le portent mais l’idéologie rétrograde qu’il véhicule.
Au championnat du monde, à Moscou, en 2019, vous avez pris la décision de ne plus le porter…
J’avais été championne d’Iran à 19 ans, trois ans plus tard j’étais championne d’Asie, puis je recevais le titre de Grand Maître International féminin… J’avais consacré ma vie aux échecs. Depuis des années, moi, Mitra, 25 ans, iranienne, je luttais seule, en silence, dans le plus grand secret. Depuis des années, j’élaborais des scénarios de rébellion. Parfois sur un podium une médaille autour du cou, parfois sur le pupitre dans l’amphithéâtre d’une université. En pleine rue ou au milieu d’une mosquée. Je m’imaginais arracher mon voile, le piétiner, le déchirer, le brûler.
La Fédération avait été avertie par mes coéquipières. J’ai soudain senti mon téléphone vibrer dans ma poche : "La Fédération vous interdit formellement de participer à ce championnat du monde." C’était le deuxième avertissement de la journée. Quelques heures plus tôt, on m’avait menacée de mettre un terme à ma carrière professionnelle, à moi d’en assumer les conséquences. On m’avait rappelé que le non-respect du port du hijab, ici à Moscou, mettait en péril tout le système échiquéen iranien. Et aussi que mon comportement compromettait le destin de mon équipe. Je connaissais ces méthodes : culpabilisation, menaces, torture psychologique visant à étouffer toute révolte individuelle.
Tandis que les pièces s’entrechoquaient, je me disais qu’aujourd’hui, à des milliers de kilomètres de l’Iran, le moment était venu de gagner ma liberté. Je voulais marquer mon opposition à la République islamique. Parce que, depuis quarante-cinq ans, elle vole la vie et la jeunesse de tout un peuple. Parce que tant de familles vivent encore dans la peur et le silence. Et parce que j’étais consciente de porter la voix de celles qu’on n’entend pas, il fallait que j’exprime ma colère. Peu importait si tout ce que j’avais jusque-là accompli s’en trouverait réduit en cendres ou si je devenais un symbole de honte. Peu importaient les larmes de ma mère. Les germes de la liberté qui avaient poussé en moi étaient si féconds qu’il n’y avait plus aucune place pour que s’enracine la peur. J’ai senti le regard de mon adversaire peser sur moi. Comme si elle comprenait qu’autour de cet échiquier une bataille plus grande se jouait. J’étais tête nue devant elle. J’ai fixé la caméra qui zoomait sur moi. Et j’ai souri de ma victoire. Consciente que cette image circulerait partout dans mon pays.
Certains en Occident défendent le voile au nom de la liberté des femmes. Que vous inspirent les débats en France notamment sur ce sujet ?
La situation en Occident est différente de l’Iran. Certains en Occident sont en train de créer une situation irrémédiable en fustigeant les femmes qui portent le voile. Aux yeux de certaines d’entre elles, le hijab devient un symbole de résistance. La critique du voile devrait se concentrer sur les idées qu’il charrie. Il faut faire de la pédagogie et non désigner des boucs émissaires. Il faut rappeler que les femmes n’ont pas la même valeur que les hommes dans l’islam.
Un livre vous a marqué : 1984 de George Orwell. Cette dystopie décrivait ce que vous viviez ?
En seconde, au lycée, je dévorais ce livre. Je le cachais sous mon manteau et, à l’abri des regards, je m’y plongeais avec passion. C’était comme si je vivais dans les pages de ce roman qui me parlait tant. Au début, "Big Brother" était une incarnation de mon père. Il contrôlait chacun de mes faits et gestes. Dans le taxi, la radio crachait la voix de Khamenei qui nous serinait tous les jours : "L’ennemi est partout. Mais nous sommes toujours victorieux. Notre guide est bienveillant. Les femmes sont libres, ce sont des êtres supérieurs. L’islam n’est pas une cage pour elles, mais un écrin. Nous devons défendre notre religion. La justice islamique règne… Et les martyrs sont le trésor de la révolution…" Avec le recul, je comprends pourquoi ce matraquage m’a d’abord empêchée de saisir les enjeux profonds de 1984.
En entrant dans l’adolescence, j’ai développé une résistance aux règles qui avait pris sa source au cœur du foyer familial. Si bien qu’un jour, comme dans une combinaison d’échecs, ce livre a fait naître une étincelle dans mon esprit. J’ai pris soudain la mesure du mot "ennemi". Ce pouvait être tout et n’importe qui et surtout quiconque contestait l’establishment. Big Brother incarnait bien autre chose que l’autorité de mon père. Il dénonçait tout un système. Je ne comprenais pas encore tous les rouages de la mécanique oppressive, mais ce livre m’avait ouvert les yeux sur les mensonges du Guide suprême. Non, les femmes en Iran n’étaient pas libres, elles devaient même subir toutes les formes de domination. Et cela, je l’avais bien intégré. Je décryptais les métaphores démagogiques dont on nous rebattait les oreilles. Les Iraniennes ne vivaient pas dans un écrin, mais dans une cage fermée à double tour.
Si le régime des mollahs est renversé, envisagez-vous de rentrer en Iran ?
Quand ce régime s’effondrera, il y aura tellement de choses à faire. Tout est à construire là-bas. J’aimerais jouer les intermédiaires entre l’Iran et la France pour favoriser les échanges et la coopération entre nos deux pays. Quand l’Iran sera libre, le Moyen-Orient sera en paix.

© Albin Michel
