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Affaire Epstein : l’ancien président américain Bill Clinton, mis en cause, ne s’est pas présenté à son audition au Congrès

L’ancien président, qui avait affirmé en 2019 n’avoir pas parlé à Jeffrey Epstein depuis plus d’une décennie, a toujours démenti avoir eu connaissance des « terribles crimes » commis par celui-ci. Son épouse, Hillary Clinton, refuse également se présenter devant le Congrès.

© DEPARTEMENT DE LA JUSTICE AMERICAINE via REUTERS

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Mohammed VI, les secrets d'un roi : ses séjours parisiens, sa brouille avec Emmanuel Macron, sa vie privée

Bientôt vingt-sept ans de règne et un brouillard toujours aussi épais. Mohammed VI est-il le "roi des pauvres" ou un chef d’Etat fainéant ? Un monarque progressiste ou un autocrate autoritaire ? Gouverne-t-il lui-même en télétravail ou est-il le pantin de ses conseillers ? Dans Mohammed VI, le mystère (Flammarion), une enquête d’exception publiée ce 14 janvier, le journaliste Thierry Oberlé s’emploie à dissiper la brume autour du roi du Maroc. Il révèle que "M6", comme l’appellent les Marocains, souffre d’une maladie chronique, une affection très invalidante et a priori incurable. S’y ajoute une affection plus psychologique, cette éternelle tentation de l’ailleurs qui le pousse à fuir régulièrement les frontières de son pays, parfois plus de six mois par an. Avec une préférence toute particulière pour les séjours parisiens, malgré ses relations exécrables avec Emmanuel Macron.

Ce livre nous immerge aussi dans le bocal du "mahzen", comme on nomme à Rabat la cour du roi, un univers de trahison et de disgrâces. Y surnagent depuis plusieurs années les frères Azaitar, des boxeurs originaires d’Allemagne, dont Thierry Oberlé retrace les liens avec le crime organisé. Au fil d’un chapitre foisonnant, l’auteur brise encore un tabou : la complaisance, voire les complicités royales, avec lesquelles le trafic de drogue prospère depuis la région marocaine du Rif, jusqu’à représenter 80 % du cannabis écoulé en France. Malgré ces usages baroques, il arrive que Mohammed VI ordonne, et l’intendance exécute. Avec quelques succès spectaculaires à son actif : à rebours des principes du droit international, le Royaume a obtenu que l’ONU adoube la marocanité du Sahara occidental, en novembre 2025. En dépit des apparences, le fils a réussi là où son père, le redoutable Hassan II, a toujours échoué. Découvrez des extraits exclusifs du livre.

Roi en télétravail

Le roi a toujours eu le goût de l’ailleurs, du lointain. Dès le début de son règne, il voyage, emmenant avec lui sa cour et ses amis. Ses déplacements sont secrets au point que des collaborateurs le rejoindraient avec de vrais faux passeports. "Mohammed VI, qui accumule autant de titres royaux, a-t-il le droit de s’absenter si souvent et pendant si longtemps sans même annoncer la date de son voyage et sa durée ?", interrogeait le journaliste marocain Ali Anouzla dans un éditorial publié en juin 2013 sur le site d’information Lakome. Est-ce cette interrogation qui lui a valu un bref séjour en prison et la fermeture de son journal officiellement accusé d’avoir diffusé une vidéo d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ? À partir de 2015, la tendance au voyage s’accentue. En 2017 et 2018, Mohammed VI passe plus de la moitié de son temps loin de son pays.

"Le roi est un hédoniste, confie un de ses fidèles, il aime les plaisirs de l’existence." Cela signifie-t-il qu’il est peu studieux ? Les avis divergent. Adepte avant l’heure du télétravail, il gouvernerait au quotidien par téléphone. En 2018, année quasi sabbatique, il est absent presque toute l’année. Oublié le distanciel ! Ses collaborateurs insistent sur son implication dans les grands dossiers et son acuité intellectuelle. "Il s’intéresse aux sujets prioritaires comme à des sujets a priori secondaires, avec une patience pointilleuse, en leur accordant une importance identique", indique l’un d’eux.

"Il est beaucoup dans l’évitement et sa concentration sur son immense charge est séquentielle", commente un ancien diplomate français à Rabat. Mohammed VI dédaigne la politique marocaine mais se passionne pour le développement des lignes TGV. Il surveille dans ses moindres détails le chantier de construction du Royal Mansour de Marrakech. Durant les travaux, il fait installer des caméras sur place et des écrans de contrôle chez lui. S’il voit un maçon peu absorbé par sa tâche, il signale le tire-au-flanc.

Le secret de sa fortune

Il y a une dizaine d’années, le magazine Forbes classait Mohammed VI au cinquième rang des grandes fortunes d’Afrique et en tête de la liste des rois les plus riches du continent. Le redéploiement des avoirs du souverain entamé depuis le début de son règne avait, semble-t-il, permis de faire fructifier sa fortune dans des proportions massives. Sur le plan mondial, il occupait la septième position dans le top 10 des têtes couronnées. Mohammed VI réussissait le tour de force d’être aussi riche que l’émir du Qatar, sans pétrole mais grâce à des montages financiers. En 2014, sa fortune était estimée à 2,5 milliards de dollars.

En 2015, elle avait plus que doublé en passant à 5,7 milliards de dollars. Forbes expliquait ce bond en avant par de "nouvelles informations sur la valeur des actifs de la SNI, la holding royale". Depuis, la SNI devenue Al Mada est sortie de la Bourse de Casablanca. La holding royale n’a plus l’obligation de rendre publics ses résultats et elle se garde bien de se prêter à l’exercice de transparence. La fiche du roi dans le "Who’s Who" de Forbes, dont le classement est une référence, n’est plus réactualisée faute d’informations. Il faut examiner les comptes société par société pour y voir clair.

Mohammed VI, l'homme le plus riche du Maroc
Mohammed VI, l'homme le plus riche du Maroc

Avant la dissolution de la SNI dans Al Mada, un dernier bilan financier émanant du conseil d’administration de la société avait été repris par l’agence officielle MAP. On y apprenait que la SNI/Al Mada, qui est détenue majoritairement par la famille royale, avait réalisé en 2017 un résultat net de 4,65 milliards de dirhams (420 millions d’euros), en hausse de 5,12 % par rapport à l’exercice précédent, selon les états financiers consolidés du groupe. En 2020, l’hebdomadaire Jeune Afrique plaçait Al Mada à la 37e place de son classement des 500 plus grandes entreprises d’Afrique sur la base de ses comptes de 2018. Le fonds d’investissement a depuis disparu de sa liste.

En dépit des écrans de fumée, il est certain que la fortune de Mohammed VI s’est accrue ces dernières années – même pendant le Covid-19 –, grâce à la bonne santé de ses entreprises, au rachat de sociétés agglomérées au groupe, aux investissements dans l’immobilier et bien sûr aux dividendes versés à la famille royale. Selon la lettre confidentielle Africa Intelligence, l’assemblée générale d’Al Mada avait proposé de verser en 2022 la coquette somme de 305 millions d’euros à ses heureux actionnaires royaux, malgré des résultats en forte baisse. La fortune de Mohammed VI pourrait aujourd’hui dépasser les 10 milliards de dollars.

Tabou de la drogue

Face aux défis de la culture et du trafic la position du Makhzen consiste à "ne pas troubler les réseaux existants tout en contrôlant leur évolution", écrit l’anthropologue Khalid Mouna, dans son livre tiré de sa thèse Le Bled du kif : économie et pouvoir chez les Ketama du Rif. "La gestion de l’économie du kif en tant que dossier sensible relève de l’autorité du Palais royal. Les acteurs politiques acceptent la règle du jeu et laissent les relais monarchiques gérer ce type de situation", explique le chercheur. Le propos date de 2010, il est toujours d’actualité.

"En 2006, j’avais écrit une lettre au roi pour dénoncer le trafic qui se déroulait dans la lagune de Nador en toute impunité et au vu de tous", me racontait, dix ans plus tard, Chakib Al Khayari, un militant associatif défenseur des paysans rifains. "J’ai écopé d’une peine de trois ans d’emprisonnement pour avoir dit, à la suite du démantèlement d’un réseau, que les arrestations avaient épargné les gros poissons et les détenteurs de postes sensibles", ajoutait-il. Avant de conclure, dans un sourire amer : "Au moins, en prison, j’étais à l’abri des représailles des grands trafiquants." La justice marocaine avait estimé que ses déclarations étaient dénuées de tout fondement, qu’elles portaient atteinte aux "efforts déployés dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue" et qu’il avait "perçu des fonds de parties étrangères". Il n’est pas bon, au Maroc, d’être un lanceur d’alerte dénonçant l’existence de complicités à haut niveau au sein d’institutions étatiques : Chakib Al Khayari avait, selon ses termes, "brisé un tabou" en affirmant que "les barons avaient trouvé leur place au Parlement". Les islamistes du PJD, au gouvernement de 2011 à 2021, ne disaient pas autre chose quand ils étaient au pouvoir. Pour eux, le rival du PAM était "le parti des trafiquants". En 2015, durant la campagne des régionales, le Premier ministre Abdelilah Benkirane affirmait quant à lui que "l’argent utilisé par le PAM" durant les élections était "issu de la poudre que l’on connaît tous". Le parti a toujours réfuté.

Mais le ver était dans le fruit du parti du roi dès sa naissance, en 2008. Initié par Fouad Ali El Himma, le conseiller politique du monarque, le PAM s’est appuyé à sa fondation sur une solide base rifaine. Il a rallié, dans la région d’Al Hoceïma, Saïd Chaou. Né en 1967, ce cousin d’Ilyas El Omari, dirigeant du PAM, a émigré aux Pays-Bas dans les années 1980 pour gagner sa vie dans le commerce de stupéfiants. Il avait pignon sur rue à Roosendaal, dans le Brabant, près de la frontière belge, une localité où les consommateurs et les dealers français venaient s’approvisionner en cannabis dans les coffee-shops, en toute légalité à l’époque. Il rentre riche au pays avec des ambitions. L’"enfant prodigue" du Rif est élu député en 2007 sous les couleurs d’un micro-parti, Al Ahd, qui obtient une demi-douzaine d’élus au Parlement. Sa formation est absorbée l’année suivante par le PAM dont l’objectif est de gagner les prochaines échéances électorales. Ilyas El Omari le présente, selon le média en ligne Le Desk, "comme un digne fils de la diaspora rifaine revenu au pays pour investir". En 2010, Chaou prend la poudre d’escampette et rentre à Roosendaal. Il est lâché par ses amis politiques et déchu de son siège de député.

Refuge parisien

Seuls les membres du premier cercle connaissent sa destination. Lorsqu’il est en déplacement privé, Mohammed VI disparaît des radars. Il se trouve à Paris, à New York ou ailleurs. Lorsque l’escapade est française, la DGSE est en général informée par Rabat pour assurer sa sécurité, et ce, même pendant les périodes de mésentente. En 2022, Mohammed VI a passé quatre mois pratiquement ininterrompus en France, de juin à début octobre, en dépit de ses clashs avec Emmanuel Macron. Il en allait de même durant la brouille avec François Hollande. Le séjour le rapprochait de ses sœurs, Lalla Meryem et Lalla Hasna, également propriétaires de pied-à-terre dans la capitale et parisiennes d’adoption. (…)

De ses voyages anonymes dans sa ville de cœur, il reste sur les réseaux sociaux une vidéo qui ne l’est pas. Prise sur le vif par le passager d’une voiture, étonné de voir le roi, elle montre le souverain en virée nocturne avec des proches, dont un combattant d’arts martiaux hispano-marocain, avançant sur un trottoir, le regard désorienté. Devenue virale, la séquence a fait jaser. Rien de tel en cette fin d’été 2023. Depuis trois ans, il n’est plus contraint de descendre au Ritz, place Vendôme, ou au Crillon, place de la Concorde, où il avait ses habitudes. Il est propriétaire d’un hôtel particulier près de la tour Eiffel, du côté du Champ-de-Mars, acquis pendant la période du Covid. Un modeste investissement de 80 millions d’euros dont il souhaite, selon un familier du Palais, faire profiter son fils qui, à la différence de son père et de son défunt grand-père, n’éprouve pas une attirance particulière pour la Ville Lumière et plus généralement pour la culture française.

Brouille avec Macron

Emmanuel Macron est furieux. Sa colère contre le roi du Maroc ne retombe pas depuis qu’il a appris que l’un de ses smartphones personnels serait ciblé par un logiciel espion. L’Élysée a été prévenu par le consortium de journalistes internationaux Forbidden Stories, qui révèle le 18 juillet 2021 le listing d’un utilisateur étatique du logiciel espion israélien Pegasus. Le président est en bonne compagnie. Les enquêteurs du "projet Pegasus" ont repéré dans le registre les coordonnées de personnalités, notamment politiques, dont l’ex-locataire de Matignon Édouard Philippe et 14 ministres – de Gérald Darmanin à Jean-Yves Le Drian. Dans la majorité des cas inspectés par le laboratoire d’analyses d’Amnesty International, la preuve d’une présence du virus est établie. L’existence de cette liste signifie qu’un client du logiciel espion vendu à des États par la firme israélienne NSO a au mieux envisagé une infection, au pire infiltré les téléphones. Le Maroc est suspecté. Aux côtés des personnalités françaises apparaissent en effet les numéros d’appel de centaines de Marocains. Ce sont des opposants, des journalistes, des avocats et même des membres de la famille royale. L’analyse de la liste montre que les commanditaires de cet espionnage de masse s’intéressent à l’actualité hexagonale, marocaine ainsi qu’algérienne. (…)

Le mouchard Pegasus est vicieux : il incruste ses virus vite et bien pour accéder aux messageries, aux données, aux sons et aux images de n’importe quel téléphone. Il prend le contrôle de l’appareil pour siphonner un ordinateur connecté. Emmanuel Macron utilise fréquemment le 06 visé par ce logiciel espion, vendu à des États par NSO Group, une firme de la "start-up nation" israélienne, et ce avec l’assentiment de son gouvernement. La vérification du smartphone n’apaise pas l’état d’esprit de "Jupiter", selon un ambassadeur qui suit l’affaire depuis le Proche-Orient.

Le président appelle Mohammed VI. La conversation est brève et tendue. Il demande au roi si le royaume l’a espionné. Mohammed VI est catégorique : il ne l’a jamais fait et aucun ordre n’a été transmis dans ce sens, il en donne sa parole. "Je ne vous crois pas !", répond, glacial, le président français. L’appel s’interrompt. "Macron a été très, très maladroit. Il a manqué de respect au roi du Maroc, ce que je sais de sources très sûres", croit savoir l’écrivain franco-marocain, ami du Palais, Tahar Ben Jelloun. (…)

Emmanuel Macron n’a pas d’atomes crochus avec Mohammed VI, ni de liens privés avec son royaume. Et, pour sa part, Mohammed VI ne peut être que dans la retenue face à un président à la personnalité aussi jupitérienne que celle de son père. Le Maroc n’est pas pour Emmanuel Macron un jardin méridional où l’on prend ses aises, séduit par le charme de l’hôte. (…) À Rabat, l’ambassadeur de France est en quarantaine et ses collaborateurs s’ennuient. "Emmanuel Macron ne calcule pas le roi. Il ne le comprend pas et cela ne le dérange pas outre mesure. Il éprouve à son égard une forme d’indifférence", raconte un conseiller spécial d’Emmanuel Macron. Lors d’une réunion, informé des récriminations adressées par Mohammed VI, le président se lâche : "Mais qu’est-ce qu’il a, ce mec ?", s’agace-t-il.

© Diego Mallo

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Le phosphore blanc a été massivement utilisé par Israël sur le sud du Liban, selon une étude

Une enquête menée par un chercheur en sources ouvertes documente l’usage massif de munitions au phosphore blanc par Israël, lors du dernier conflit avec le Hezbollah au sud du Liban, entre octobre 2023 et novembre 2024. L'usage du phosphore blanc n'est pas explicitement interdit par le droit international, mais il réglementé en tant qu’arme incendiaire et prohibé dans les zones densément peuplées.

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En Iran, le peuple se dresse contre les islamistes : l'heure de la révolte finale ?

Il y a ces médecins à qui l’on ordonne de ne pas soigner les blessés affluant en masse dans les hôpitaux, ces hommes et femmes qui n’hésitent plus à brûler des photos du Guide suprême, et ces dizaines, voire centaines, de sacs mortuaires qui s’entassent au centre médico-légal Kahrizak de Téhéran. Des manifestants abattus froidement par les services de sécurité iraniens.

Entre deux coupures d’Internet et quelques brèves discussions grâce au réseau Starlink, des témoignages glaçants affluent des 31 provinces du pays. Brutalité abjecte d’un régime islamiste aux abois face au courage inouï de la population iranienne qui, jour après jour, descend dans la rue au péril de sa vie. Les chiffres du bain de sang sont effroyables : plus de 500 morts et 10 000 arrestations depuis le 28 décembre, selon l'ONG Hrana, basée aux Etats-Unis.

Même si la brutale répression réduit les chances d’une chute immédiate du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement prochain de la République islamique demeure entière.
Même si la brutale répression réduit les chances d’une chute immédiate du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement prochain de la République islamique demeure entière.

Quarante-sept ans après l’instauration de la République islamique, le régime des mollahs reste une machine à réprimer implacablement son peuple. Mais telle une vague qui revient chaque fois plus forte, les Iraniens continuent de se lever face à un régime liberticide, corrompu et inapte. Ils ont lancé le mouvement "vert" de 2009 contre la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, les protestations contre la hausse des prix du carburant en 2019, la révolution "Femme, Vie, Liberté" en 2022, après la mort de Mahsa Ahmini pour un voile mal ajusté. Aujourd’hui, encore, tout un peuple revient à la charge, dépassant ses peurs, pour en finir avec ce régime honni. Nul ne peut prédire si ce mouvement sera, comme les précédents, fauché par les balles.

Un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté

"Je suis dévasté… Ce black-out numérique et les rares nouvelles, sombres et sanglantes, venant d'Iran me tuent à petit feu", témoigne Maziar, un ingénieur de 31 ans qui, avant de rejoindre l'Allemagne, a participé à tous les mouvements de colère de ces dernières années. Cette fois, l’étincelle est venue des bazars, qui ont baissé le rideau face à l’hyperinflation. Un coup dur pour les mollahs, tant ce cœur battant de l’économie, soutien stratégique du régime, avait été l’épicentre de la chute du chah en 1979. Presque cinq décennies plus tard, un Iranien sur trois vit sous le seuil de pauvreté. "La République islamique n’a pas tenu ses promesses. Elle s’est montrée incapable d’assurer la protection sociale des Iraniens, résume Riccardo Alcaro, directeur de recherche à l'Istituto Affari Internazionali, à Rome. Son projet d'organisation de l'économie et de la société est un échec total."

Décrié depuis longtemps, le pouvoir théocratique a perdu toute crédibilité. Jamais le régime des mollahs, menacé à l’intérieur et à l’extérieur du pays, n’aura paru aussi en danger. "Sa situation est fragile. Chaque vague de protestations a ajouté une couche supplémentaire à cette crise de légitimité”, souligne Raz Zimmt, directeur du programme Iran à l’Institut national d’études de sécurité (INSS) de l’université de Tel-Aviv.

Aux motifs économiques, tels que les pénuries d’eau, d’aliments et les coupures électriques, se sont ajoutées des revendications politiques. La jeunesse, très mobilisée, ne voit aucun avenir dans l’Iran exsangue de Khamenei. Une scène, filmée par un téléphone portable lors de la "journée de l’étudiant" le 7 décembre dernier, illustre cet incroyable souffle de liberté qui la traverse depuis plusieurs années. Un jeune homme lit d’une voix ferme, à l’émotion contenue, le discours qu’il a préparé, face à Saïd Jalili, un proche d’Ali Khamenei, venu à l’université de la capitale s’exprimer devant une salle remplie d’élèves. "Vous, dont les mains et chaque souffle, chaque respiration portent l’odeur du sang, vous inondez les rues de vos forces répressives [...] Vous tuez et vous tuez. Mais vous ne savez pas que la voix de la liberté ne s’éteindra pas. [...] Alors tuez-nous. Peut-être viendra-t-il un jour où mon Iran, ma belle patrie, du fait de votre incurie et de vos politiques insensées, n’aura plus d’air pour respirer ni d’eau pour étancher sa soif. Mais même ce jour-là, la voix sera. La plume sera." Tout est résumé dans les mots poignants de cet étudiant d’un courage fou, dont le sort reste inconnu… Le désespoir est tel, en Iran, qu’il est plus fort que la mort.

Ce sont encore les étudiants qui, face aux miliciens bassidjis, ont scandé le 30 décembre "Mort au principe du Velayate Faqih !", le concept théologique qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique. Au sein de la population, l’une des moins religieuses de la région, les aspirations pour une société plus séculière ne cessent de grandir. "On voit dans les cortèges un impressionnant rejet de l’islam. Des femmes et des hommes affirment ne pas être musulmans, mais persans, et se réclament de Cyrus le Grand [fondateur du premier grand empire iranien, vers 550 avant J.-C.] et de Xerxès [roi de l’empire achéménide, au Ve siècle avant notre ère]. C'est l'affirmation d’une identité iranienne fondée sur le zoroastrisme [religion dominante en Iran avant l’islam] et l’héritage de la Perse antique", constate Bernard Haykel, professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton.

Des secousses externes

A cette vague de contestations se sont greffées toute une série de secousses externes. Depuis la chute de son allié Bachar al-Assad en Syrie, en décembre 2024, le pouvoir enchaîne les catastrophes géopolitiques. Israël a décapité le Hezbollah et affaibli le Hamas, ses bras armés dans la région. Téhéran ne s’est jamais vraiment remis de la "guerre des douze jours" qui, en juin dernier, a vu Israël frapper des sites stratégiques iraniens, éliminer des hauts cadres du régime, et les Etats-Unis bombarder des installations nucléaires. Les deux piliers stratégiques de Téhéran ont été ébranlés : son programme nucléaire et son influence régionale.

Et voilà que Donald Trump menace ouvertement le régime iranien de représailles en cas de violences sur les manifestants. Si l’envoi de troupes au sol paraît exclu, le récent coup de force américain au Venezuela, l’allié de l’Iran en Amérique latine, et la capture de Nicolas Maduro ont déclenché un vent de panique à Téhéran. Les Etats-Unis pourraient-ils reproduire l’opération chirurgicale menée en Amérique latine à 11 000 kilomètres de là, au cœur des montagnes de l’Alborz, en mêlant frappes ciblées et enlèvement du Guide suprême ? Certains médias iraniens pro régime affirment - sans confirmation à ce stade - que les Etats-Unis ont déjà déployé la 101e division aéroportée à la frontière. Reste qu'une offensive contre ce pays difficile d'accès serait autrement plus compliquée que dans les Caraïbes. "Quand bien même ils captureraient l’ayatollah Khamenei, cela ne signifierait pas la chute immédiate du régime, qui pourrait mener des représailles dans toute la région, même avec des alliés diminués", tempère Ali Vaez, directeur du projet Iran de l’International Crisis Group. A l’inverse du clan Assad, le système iranien ne dépend pas d’un seul homme. Après les éliminations ciblées menées par le Mossad israélien en juin dernier, le Guide suprême, déjà très âgé (87 ans) et malade, aurait déjà choisi plusieurs dignitaires religieux comme successeurs potentiels.

Des appels à la défection

Si la brutale répression a réduit les chances d’une chute à court terme du pouvoir, l’hypothèse d’un basculement demeure entière dans les semaines ou les mois qui viennent. Pour le chancelier allemand Friedrich Merz, il ne fait guère de doute qu'il "vit ses derniers jours et semaines". Depuis plusieurs jours, des appels à la défection visant les Gardiens de la révolution circulent abondamment sur les réseaux, sans que l’on sache s’ils se traduisent dans les faits.

"Face à une révolte, le régime se ressoude. Les forces ultraconservatrices, les Gardiens de la révolution et tout l'entourage de Khamenei se rassemblent pour la défense de leur pouvoir et de leurs intérêts économiques", analyse Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran pour le centre d’étude Etopia. En exerçant une pression maximale sur Téhéran - déjà étranglé par les sanctions américaines -, Donald Trump espère faire émerger une ligne plus modérée et conciliante avec les intérêts américains. Par ricochet, il perturbe deux grands partenaires de l’Iran : la Russie et surtout la Chine, de loin le premier acheteur de pétrole iranien. Deux superpuissances qui risquent déjà de pâtir des droits de douane à 25 % que le président américain a instaurés le 12 janvier contre les pays commerçant avec l’Iran.

Dans ce contexte, Téhéran cherche à garder le canal ouvert avec Washington, via l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff. Certains conseillers de la Maison-Blanche plaident pour privilégier la voie diplomatique face à la ligne interventionniste qui a prévalu depuis la réélection de Donald Trump. Une rencontre entre officiels iraniens et américains pourrait même avoir lieu. Enivré par son succès au Venezuela, le président américain poursuivra-t-il sur sa lancée ? "Il reste convaincu, comme les dirigeants de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et d’Israël, que le régime iranien est le plus dangereux et menaçant de la région", note Bernard Haykel. S’il décide d’écarter l’option militaire, d’autres solutions - non létales - restent à sa disposition, comme l'imposition de nouvelles sanctions contre des personnalités du régime ou des cyberattaques afin de court-circuiter le black-out imposé aux Iraniens.

Pour l’heure, rien ne semble pouvoir apaiser la colère de la population. Les mesures prises par le régime - une aide à hauteur de 6 euros par mois et par personne durant quatre mois, alors que le salaire moyen s’élève à 170 euros - n’ont rien changé. "C’est comme mettre un pansement sur un cancer, résume Raz Zimmt, de l’INSS. La seule véritable solution serait un changement radical de politique. Mais au vu des discours de Khamenei, il est clair qu'il n'a aucune intention de changer de cap".

Au sein des cortèges, certains manifestants réclament le retour de Reza Pahlavi, le fils du dernier chah d'Iran, seule option crédible selon eux, alors qu’il n’existe aucune opposition libre et structurée dans ce pays de plus 90 millions d’habitants. Benyamin Netanyahou rêve de le voir conduire la transition démocratique en Iran. Mais sa légitimité, très relative, reste encore à prouver.

Cette révolution sera-t-elle la bonne ? Sans aide extérieure et face à des tireurs sans pitié, les manifestants risquent de s’épuiser. Le régime ne fera alors que repousser sa fin. "Même si, dans quelques jours, le régime vient à bout des manifestations, ce ne sera qu'une question de temps avant qu'une nouvelle vague n'éclate, car aucun problème fondamental n'aura été résolu", résume Raz Zimmt, pour qui le régime devra, quoi qu'il arrive, se transformer. "Il est probable qu'après la mort de Khamenei, ou même avant, nous assistions à un changement radical dans le mode de gouvernement de l'Iran - et que des révisions constitutionnelles transforment par exemple la République islamique en une sorte de régime autoritaire militaire avec un Guide suprême beaucoup plus faible et un président plus fort issu des rangs des gardiens de la révolution."

Maziar, cet Iranien exilé en Allemagne ne s’en satisferait pas. Il lance un appel aux responsables politiques occidentaux : "Vous devez stopper le régime islamique en Iran. C'est une hécatombe, ils chassent des gens désarmés dans les rues. Vous devriez expulser leurs ambassadeurs et rappeler les vôtres. Cette dictature doit prendre fin le plus vite possible. Entendez notre voix, sauvez notre nation."

© via REUTERS

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Iran : la révolte brisée ? Parlons-en avec A. Savinel-Barras, M. Pirzadeh, K. Gafaiti et A. Corpet

En Iran, le régime semble avoir pour objectif que le monde ne sache pas ce qu’il s'y passe. De rares vidéos amateur nous parviennent toutefois. Elle sont tournées et envoyées au péril de leur vie par des citoyens iraniens et nous permettent d'en savoir plus sur cette nouvelle révolte, réprimée dans le sang par les autorités iraniennes.

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Grok, l'IA d’Elon Musk, rattrapée par la polémique des deepfakes sexuels

Indonésie, Royaume-Uni, France... de nombreux pays ont ouvert des enquêtes et restreint l'accès à Grok, chatbot qui permet de générer des images de femmes dénudées créées par IA, à partir d'images de personnes réelles. La haute commissaire française à l'Enfance, Sarah El Haïry, a saisi, mardi, la commissaire européenne à la Souveraineté numérique.

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Reconnaissance du Somaliland : les Émirats arabes unis désormais non grata en Somalie

Mogadiscio a suspendu toute coopération avec les Émirats arabes unis, révoquant tous les accords conclus avec Abou Dhabi. La raison de la colère somalienne ? Le soutien discret émirati à la reconnaissance du Somaliland, territoire sécessionniste somalien. Un nouveau bras-de-fer s’ouvre sur les bords de la mer Rouge.

© Photo HASSAN ALI ELMI/AFP

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EN DIRECT, Iran : la France convoque l’ambassadeur iranien, dénonçant « une répression intolérable, insupportable et inhumaine » des manifestants

Plusieurs pays européens, comme l’Allemagne, l’Espagne ou les Pays-Bas, ainsi que la Grande-Bretagne, ont fait de même récemment. Aux Etats-Unis, Donald Trump a demandé aux manifestants de « continuer », promettant que « l’aide est en route », sans d’autres précisions.

© AP

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