Guerre en Ukraine : à Oujhorod, dans les Carpates, la paix, si proche et si lointaine

© ADRIEN VAUTIER/LE PICTORIUM POUR «LE MONDE»

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La candidature de trop. Le 10 mars 2025, cinq médias européens, dont Le Monde, le quotidien belge De Morgen et l’ONG EU Observer, révèlent les noms de vingt espions russes récemment expulsés de Belgique. Parmi eux, un nom attire particulièrement l’attention. Dmitry Iordanidi est présélectionné pour être nommé chef de la mission de l’Organisation pour la sécurité et la coopération (OSCE) en Serbie. Ultime provocation de Moscou qui justifiera une exception à l’usage diplomatique selon lequel ces affaires se règlent discrètement, sans "griller" le patronyme des agents secrets.
Selon ces cinq médias, Iordanidi, 55 ans, n’est pas seulement ce diplomate un rien terne qu’on peut observer aux côtés de Vladimir Poutine lors d’un entretien avec le président serbe Tomislav Nikolic, en 2013. Jusqu’en 2023, il était l’un des deux représentants les plus importants à Bruxelles du SVR, le renseignement extérieur, l’équivalent russe de la DGSE. Une des pièces maîtresses de l’espionnage du Kremlin en Europe. Avant son séjour belge, ce pur produit de l’administration russe avait occupé plusieurs postes en Europe, à l’ambassade de Russie à Belgrade ou à la mission de l’OSCE en Bosnie-Herzégovine. Drôle d’animal que ce Dmitry Iordanidi, capable de s’inscrire sur des sites de rencontres, à Bruxelles, avec un pseudonyme synonyme de "gras du cadavre".
Telle n’était pas sa seule singularité. Entre 1999 et 2001, il a suivi une scolarité en tant qu’étudiant étranger à l’Ecole nationale d’administration (ENA), dans la promotion Nelson Mandela, en compagnie de Laurent Wauquiez ou de Philippe Gustin, actuel directeur de cabinet du Premier ministre Sébastien Lecornu. Parmi ses ex-camarades, nombreux sont ceux qui ne se souviennent plus de lui – ou feignent de l’avoir oublié. Quelques-uns se rappellent tout de même d’un étudiant « discret », voire « introverti », comme le signale Falihery Ramakavelo, ex-militaire malgache, aujourd’hui directeur d’une école d’enseignement supérieur à Antananarivo. "C’était quelqu'un de très agréable et cultivé, qui ne se mettait pas en avant", évoque Tytti Yli-Viikari, ex-directrice de la Cour des comptes en Finlande. L’intéressé n’était en tout cas pas considéré comme particulièrement liant. "C’était quelqu’un de réglo, mais pas spécialement ouvert, moins qu’un autre étudiant russe de la promotion, par exemple. Il avait un style de fonctionnaire classique, avec un manteau en loden, ce n’était pas le genre qui saute d’un hélicoptère pour faire exploser un pipeline", détaille un haut fonctionnaire allemand.
Un autre "diplomate" russe bien connu du contre-espionnage européen présente un profil étrangement similaire. En juillet 2022, le think tank américain Robert Lansing Institute dévoile le nom de huit diplomates russes récemment expulsés de Bruxelles, accusés d’avoir espionné l’Otan en Belgique. Parmi eux, Dmitry Kirizliev… étudiant à l’ENA dans la promotion Romain Gary, entre 2003 et 2005. Il a pu y croiser Edouard Geffray, l’actuel ministre de l’Éducation nationale, ou le polémiste d’extrême droite Jean Messiha. Lui aussi a gravité dans les capitales du Vieux Continent, à Paris comme deuxième secrétaire à l’ambassade dès 2001, puis, officiellement, au département de la coopération européenne du ministère des Affaires étrangères russe.
Même CV, mais pas la même personnalité. Au sein de sa promotion, Kirizliev, né en 1970, a laissé un souvenir différent du taciturne Iordanidi. "Cela ne m’étonne pas !", nous répond un membre du corps préfectoral quand on l’informe de ce CV d’espion. Un haut fonctionnaire d’un pays du continent américain le décrit comme un "poutiniste" : "Il défendait les positions russes avec beaucoup de vigueur". Un ex-cadre de Bercy se souvient aussi d’un regard plein de malice sur les soupçons qu’il suscitait : "Je me souviens d’un garçon plutôt affable, avec certes une tête d’agent russe comme on peut en voir dans les films d’espionnage, mais dont il se moquait avec humour, puisqu’il aimait lui-même à se surnommer l’œil de Moscou'."
Quelques années auparavant, un autre Russe a montré la voie. 1991, l’Union soviétique s’apprête à s’effondrer. L’ENA décide alors d’ouvrir son cursus international à deux étudiants moscovites. Dont Sergueï Jirnov. Ce journaliste francophone passe pour inoffensif, il fait en réalité partie de la filière des espions clandestins du KGB. "C’est moi qui ai parlé de l’ENA à mes supérieurs. Je leur ai expliqué que c’est l’endroit où se fabrique l’élite française, où on peut approcher des hauts fonctionnaires en début de carrière. Idéal pour s’infiltrer en France, mais aussi à l’étranger, grâce à la carte de visite. Ils ont tout de suite adoré", nous raconte Jirnov.
Le général Drozdov, son chef, le charge de faire des fiches sur chacun des étudiants. État civil, hobbies, idéologie… "Je me rappelle avoir décrit l’Autrichienne Karin Kneissl comme facilement recrutable idéologiquement. Je pense que ma fiche a été utilisée", affirme Sergueï Jirnov. Cette journaliste devient ministre des Affaires étrangères d’un gouvernement autrichien d’extrême droite entre 2017 et 2019, une période pendant laquelle Vladimir Poutine se rend à son mariage. En 2023, elle s’installe en Russie où elle dirige un « observatoire géopolitique » à l’université de Saint-Pétersbourg.
L’espionnage est longtemps resté un sujet tabou à l’ENA, où l’accueil des étudiants étrangers est avant tout vu comme un vecteur d’influence française. Au point qu’un jour, Sergueï Jirnov arrive en cours de sport avec un t-shirt siglé "KGB", ce que tout le monde prend pour un trait d’humour. Dans Je ne pouvais rien dire (L’Archipel), Paul-Louis Voger (un pseudonyme), ex-officier du contre-espionnage, relate sa surprise en constatant en 2003, un peu par hasard, qu’aucune enquête de sécurité n’est menée sur ces élèves : "Mes collègues reconnaissent que, débordés par le suivi local du terrorisme, ils n’ont pas le temps de s’en occuper". Parmi les stagiaires en préfecture automatiquement habilités secret-défense, à l’époque, le policier français remarque le nom d’un certain "Dmitry K.", c’est-à-dire Dmitry Kirizliev. "Il est fiché par les Belges et par notre division A4 comme officier sous couverture SVR !", découvre Voger, qui fait changer son niveau d’accès.
"La culture de contre-ingérence est historiquement très faible en France", constate Jérôme Poirot, énarque (promotion Averroès, 1998-2000) et coordonnateur adjoint du renseignement à l’Elysée entre 2009 et 2015. "Dans ma promotion, il y avait deux étudiants chinois qui photocopiaient tout", se souvient-il. Lorsque Nathalie Loiseau devient directrice de l’Ena, en 2012, les candidats russes se font plus rares, à l’inverse des Chinois qui « investissaient fortement dans leurs relations avec les élèves africains, appelés à devenir les futures élites de leur pays », témoigne l’ex-ministre : « Je les sélectionnais moi-même en me rendant à Pékin et leur disait de se tenir à carreau, qu’au moindre comportement suspect ils reprendraient l’avion ».
Contrairement à la filière française de l'Ena, le recrutement des étudiants étrangers ne fait pas l'objet d'un concours mais d'une procédure beaucoup plus souple. "Les ambassades proposent des candidats, puis la direction de l'école, le directeur en dernier ressort, tranche", détaille Patrick Gérard, directeur de l'Ena entre 2017 et 2021, qui ne cache pas avoir parfois écarté des dossiers sur le conseil de services de renseignement.
Depuis les oukazes du général de Gaulle - ordonnant par exemple que l'admission d'étudiants allemands figure dans le traité de réconciliation franco-allemand de 1963 - , le "cycle international long", comme on appelle, en interne, ce programme d'élèves étrangers, est utilisé comme un élément d'influence politique. D'où l'afflux d'étudiants russes à chaque réchauffement des relations avec le Kremlin, ou l'émergence d'une filière sud-américaine depuis une dizaine d'années. Même au risque d'inviter une taupe dans le temple de l'élite française.
Le principe est simple : les élèves français et leurs homologues étrangers doivent se mélanger dans une logique de réseautage à long terme. Quand Emmanuel Macron investit l'Elysée, en 2017, le Liban ou la Turquie placent à la tête de leur ambassade parisienne... deux camarades de promotion à l'Ena du président de la République. Lorsqu'il devient directeur de l'Ena, Patrick Gérard décide de sensibiliser davantage les étudiants aux impératifs de sécurité nationale. En janvier 2018, le directeur de la DGSE, Bernard Emié, donne une conférence à l'Ena... lorsqu'un étudiant chinois, pourtant pas convié, tente de pénétrer dans l'établissement. Il est éconduit.
Découvrira-t-on, dans quelques années, un nouveau nid d’espions russes à l’INSP (le nouveau nom de l’Ena), ou plutôt un essaim d’agent chinois ? Il arrive en tout cas que le renseignement français tente lui aussi de tirer profit de ces échanges. Dans 44 ans à la DGSE (Talent), l’ex-espion Richard Volange raconte comment il a tenté de retourner un étudiant russe à l’ENA, ex-interprète de Vladimir Poutine, en 2001. Sous la légende d’un consultant pour des groupes pétroliers, il l’invite au restaurant, lui fait écrire des rapports sur la politique russe contre rémunération. Mais la tentative de recrutement s’achève brusquement… en raison d’une plainte de la DST, désireuse de récupérer le dossier. Les querelles de services, autre spécificité française.

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Face au massacre à huis clos en Iran, qui a fait plusieurs milliers de morts depuis le 28 décembre, l’Union européenne ne peut rester les bras croisés. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a promis qu’elle allait proposer rapidement aux Vingt-Sept de nouvelles sanctions. Mais jusqu'où doit aller l’UE ?
Fin août, Paris, Londres et Berlin ont déjà activé le "snapback", rétablissant toutes les sanctions de l'ONU pour non-respect par Téhéran de ses engagements nucléaires. Alors que la répression de la République islamique ne connaît plus de limites, Bruxelles doit maintenant élargir sa "liste noire" de 230 Iraniens déjà visés pour leurs violations alarmantes des droits humains et de son programme balistique.
La présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, qui a récemment interdit aux diplomates iraniens d'entrer dans leurs bureaux de Strasbourg, milite activement pour l’inscription des Gardiens de la révolution au rang d’organisation terroriste, comme les Etats-Unis en 2019. Une mesure qui serait sans précédent pour l’UE envers l'institution militaire d’un État souverain. Cette option, qui asphyxierait financièrement encore un peu plus le bras armé iranien mais nécessiterait un processus juridique rigoureux, est loin de faire consensus au sein des Etats membres.
Si l’UE déploie cette arme, elle acterait alors sa rupture avec la République islamique qui fermerait tous ses canaux diplomatiques en guise de représailles. Et laisserait le peuple iranien, qui fait preuve d’un courage inouï, encore un peu plus seul face à l’implacable oppression.
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C'est un "Conseil de la paix" qui pourrait raviver des guerres commerciales… entre autres. Cet organe, que Donald Trump compte mettre en place pour résoudre les conflits internationaux, en commençant par Gaza, suscite des tensions diplomatiques, notamment avec la France, menacée par le président américain de droits de douane de 200 % sur les vins et champagnes français si elle refuse d'en faire partie. Le projet de charte du "Conseil de la paix" dévoilé par plusieurs médias montre que le président américain a revu ses ambitions. Il ne mentionne pas explicitement le territoire palestinien et lui assigne un objectif plus large : celui de contribuer à la résolution de conflits armés dans le monde. L’organe a désormais pour mission de "promouvoir la stabilité, rétablir une gouvernance fiable et légale, et assurer une paix durable dans les régions affectées ou menacées par des conflits", peut-on lire dans le préambule.
Cette instance a également suscité des réprobations en Israël ces derniers jours. Les autorités israéliennes ont annoncé samedi contester la composition d'un organe subordonné au "Conseil de la paix", le "Conseil exécutif pour Gaza", qui contribuerait à l'administration de la trêve entre Israël et le Hamas. "L'annonce de la composition du comité directeur de Gaza, qui relève du Conseil de la paix, n’a pas été coordonnée avec Israël et va à l’encontre de sa politique", a déploré dans un communiqué le bureau de Benyamin Netanyahou. Dans le viseur du Premier ministre israélien : la composition de ce conseil, où l'on retrouve notamment Ali al-Thawadi, un haut responsable qatari, ainsi que le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan, un ancien chef des services de renseignement.
Des responsables israéliens, dont Benyamin Netanyahou, ont déjà exprimé leur vive opposition à l'implication turque dans la situation à Gaza après la guerre. Les relations entre Israël et la Turquie se sont considérablement détériorées ces deux dernières années. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a réduit le niveau des relations avec Israël, comparé Benyamin Netanyahou à Adolf Hitler et fait l'éloge du Hamas, dont l'attaque d'octobre 2023 a déclenché le conflit. Les responsables israéliens ont vivement critiqué la Turquie pour avoir accueilli des dirigeants du Hamas. Comme le rappelle le New York Times, Israël s'inquiète également de l'influence croissante de la Turquie sur un autre front, en Syrie, où le gouvernement syrien - qui a succédé à Bachar el-Assad fin 2024 - est perçu comme proche d'Ankara.
Les opposants politiques de Benyamin Netanyahou en Israël n'ont pas tardé à le critiquer pour la présence de la Turquie au sein du "Conseil exécutif pour Gaza". Yaïr Lapid, chef de l'opposition parlementaire israélienne, a qualifié cette participation de "grave échec diplomatique" d'Israël. Pour sa part, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich, une figure ultranationaliste, a accusé les Turcs et les Qataris d'être trop proches du Hamas, affirmant qu'ils "partageaient le même désir de détruire l'Etat d'Israël".
Bezalel Smotrich, chef de l'un des deux partis d'extrême droite au sein du gouvernement Netanyahou, estime que les projets de Donald Trump pour Gaza après la guerre vont à l'encontre des intérêts d'Israël et demande la fermeture du Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) de Kiryat Gat, dans le sud-est d'Israël, relate le Financial Times. Cette base lancée sur une initiative américaine a été créée en octobre dernier afin de réunir des experts de dizaines de pays travaillant sur des plans pour l'avenir de l'enclave palestinienne. "Nous devons expliquer à Donald Trump que son plan est néfaste pour l'Etat d'Israël et l'annuler", a affirmé Bezalel Smotrich. "Il est temps de démanteler le quartier général de Kiryat Gat."
Le président américain entend faire du "Conseil de la paix" un rouage essentiel de sa politique visant à mettre fin à plus de deux ans de bombardements de l’armée israélienne dans le territoire palestinien. Cette instance a notamment pour mission de superviser la phase 2 du plan Trump visant à mettre fin à la guerre à Gaza, après trois mois de fragile cessez-le-feu obtenu sous la pression de Washington. Car si la première phase du plan, qui prévoyait la fin des combats et la libération de tous les otages israéliens, vivants ou morts, détenus par le Hamas, est terminée, la deuxième phase, qui prévoit le désarmement du Hamas et le retrait des troupes israéliennes de Gaza, s'annonce bien plus complexe. Israël continue de bombarder Gaza quasi quotidiennement et tue parfois des civils, affirmant répondre aux violations du cessez-le-feu. Le Hamas n'a de son côté toujours pas restitué le corps du dernier otage israélien à Gaza.
Selon Axios, de nombreux membres de l’équipe de Donald Trump sont exaspérés par la ligne dure du Premier ministre israélien à Gaza et ailleurs. Ils craignent également que, faute de parvenir à insuffler une dynamique à la deuxième phase de l'accord, Israël ne reprenne les hostilités. Les conseillers de Donald Trump déplorent les objections de Benyamin Netanyahou, notamment sur la composition du "Conseil exécutif pour Gaza". "C'est notre affaire, pas la sienne. Nous avons réussi à accomplir à Gaza ces derniers mois des choses que personne ne croyait possibles, et nous allons continuer sur cette lancée", a déclaré un haut responsable américain à Axios, en parlant du chef du gouvernement israélien. "S'il veut que nous gérions Gaza, ce sera à notre façon (...) Il ne peut pas vraiment s'opposer à nous", a estimé ce responsable américain.
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Dans le hall d’entrée, le visiteur est accueilli par un samouraï grandeur nature, en cotte de mailles fine, brandissant une épée au-dessus de sa tête. Visage balafré, cheveux blancs réunis en catogan, yeux ambrés, Geralt de Riv est le héros de l’un des jeux vidéo les plus vendus au monde, The Witcher (Le Sorceleur) : plus de 75 millions d’exemplaires écoulés depuis 2007.
Avec le footballeur Robert Lewandowski (FC Barcelone) et la joueuse de tennis Iga Swiatek (n° 2 mondiale), ce guerrier solitaire est l’un des visages du nouveau soft power polonais. Celui d’un pays conquérant et décomplexé. Le Premier ministre Donald Tusk avait même offert le jeu au président américain Barack Obama, lors de sa visite en 2014. Tiré d’une série de livres à succès écrits par le polonais Andrzej Sapkowski (qui ont aussi donné lieu à une série Netflix), il a su conserver une identité nationale. "On y trouve des paysages ruraux, des légendes et des rituels anciens inspirés par la Pologne, précise Michal Nowakowski, codirecteur général de CD Projekt, en pull et baskets. Cette touche exotique a séduit des joueurs de toute la planète."
Il nous reçoit au siège de l’éditeur de jeux vidéo, à Varsovie, sur la rive droite de la Vistule, dans une ancienne zone industrielle. Au fur et à mesure qu’elle grandissait, l’entreprise est devenue un véritable petit quartier, avec ses cafés, ses restaurants, ses terrains de sport, ses salles de tests de jeux vidéo, ses terrasses…
Géant européen, avec une capitalisation boursière de près de 6 milliards d’euros et 1 200 salariés, CD Projekt illustre à lui seul le "miracle polonais" : l'impressionnante transformation du pays depuis la chute du régime communiste. Oublié, les clichés sur le "plombier polonais". Reléguée parmi les pays les plus pauvres d’Europe en 1990, la Pologne a connu en trois décennies et demie une croissance économique effrénée. Aujourd’hui, c’est elle qui tire l’Europe, avec une hausse du PIB d’environ 3,2 % en 2025 selon les estimations du FMI, la deuxième plus forte sur le Vieux Continent après l’Irlande. Elle a même fait son entrée dans le club des 20 premières économies mondiales : les Etats-Unis l’ont d'ailleurs formellement invitée au prochain G20, en Floride. Mieux, le PIB par habitant atteint désormais plus de 80 % de celui de la France (à parité de pouvoir d’achat) et, toujours selon le FMI, serait en passe de dépasser celui du Japon ! Devant cette montée en puissance, les Polonais ne cachent pas leur fierté. "Jusqu’à présent, nous rêvions de rattraper les pays les plus développés […]. Aujourd’hui, nous pouvons dire qu’il est possible de dépasser ceux qui, il n’y a pas si longtemps, nous regardaient d’en haut", s’est enorgueilli le Premier ministre Donald Tusk l'an dernier.
D’autant que le pays est également en train de devenir un géant militaire. Face à la menace russe, Varsovie prévoit d’investir cette année 4,8 % de son PIB dans la défense (contre un peu plus de 2 % pour la France). Déjà, la Pologne possède la plus grande armée de l’UE, avec plus de 216 000 militaires, et la deuxième derrière l’Ukraine sur le continent.

Longtemps jugée avec condescendance par les grandes capitales de l’Ouest, la Pologne s’est aussi renforcée sur le plan diplomatique. Depuis le début de la guerre en Ukraine, elle a gagné en crédibilité. Dès 2008, elle avait été la première à avertir du risque d’invasion russe en Ukraine, après l’offensive de Moscou contre la Géorgie. Elle n’avait ensuite cessé de tirer la sonnette d’alarme, après l’annexion de la Crimée en 2014, quand Paris se berçait encore d’illusions sur Poutine. Dans un alignement heureux des planètes, ce basculement vers l’est du centre de gravité de l’Europe a coïncidé avec le retour au pouvoir, en 2023, de Donald Tusk. L’influent ancien président du Conseil européen peut compter à Bruxelles sur ses alliés allemands du PPE (le grand parti de droite européen), tels Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission ou le chancelier Friedrich Merz. Il a par ailleurs obtenu que le poste de commissaire au Budget, stratégique pour l’attribution des fonds européens, revienne à son compatriote Piotr Serafin.
A 47 ans, Michal Nowakowski, le codirigeant de CD Projekt, qui réalise la quasi-totalité de ses ventes à l'étranger, n’a pas oublié le chemin parcouru. Sa passion pour les jeux vidéo s'est éveillée avec un ordinateur Atari 800XL, acheté avec des dollars à un revendeur étatique, alors que cette devise était pourtant interdite dans la Pologne soviétique des années 1980. Comme tous ses copains, il joue sur des disquettes piratées. Son père, un dessinateur de bandes dessinées, lui fait découvrir des revues underground de science-fiction et de "fantasy". La première fois qu’il quitte son pays, c’est en 1991, pour rendre visite en France aux membres de sa famille expulsés de Pologne dix ans plus tôt. "Je n’en croyais pas mes yeux devant une telle abondance dans les magasins : les vêtements de marque, les bonbons, et toutes les marques de savon alors qu’il n’y en avait qu’un chez nous ! Ça a éveillé en moi une soif : pourquoi ne pourrions-nous pas avoir droit à ça, nous aussi ?", se souvient l’entrepreneur. Mission accomplie. Aujourd’hui, ses enfants n’ont pas l’impression de vivre dans un monde différent lorsqu’ils voyagent en Europe de l’Ouest. Ce sentiment d’infériorité n’en a pas moins été un moteur. "Le succès des pionniers des jeux vidéo a ouvert la voie en prouvant aux suivants que c’était possible. Jusque-là, on pensait que tout ce qui était produit en Pologne était forcément moins bon que ce qui était fait à l’Ouest", témoigne le quadragénaire.
Après la chute du communisme, le plan Balcerowicz (du nom du ministre des Finances de l’époque) impose une "thérapie de choc" pour lutter notamment contre l’hyper inflation : libéralisation des prix, austérité budgétaire, privatisations… A court terme, le coût social est rude, mais l’économie se redresse rapidement. Surtout, et tous les entrepreneurs que nous avons rencontrés l’affirment : l’entrée de la Pologne dans l’UE en 2004 a été un formidable accélérateur, et même un point de bascule. Le marché européen s’est ouvert. "Et l’utilisation efficace des fonds de l’UE pour construire des infrastructures a été déterminante, insiste Marcin Mrowiek, chef économiste au cabinet Grant Thornton. Il y avait un vrai consensus sur le fait que nous ne pouvions pas gaspiller cet argent."
Varsovie reflète cette mue. Les larges avenues où s’alignent des immeubles de style soviétique n’ont certes pas disparu. Mais le temps où la capitale était grise, lugubre et vétuste, est révolu. Des tours aux lignes futuristes poussent comme des champignons autour de la gare centrale, formant une amorce de skyline. Des musées à l’architecture audacieuse, comme le musée juif ou le tout nouveau musée d’art moderne, un cube blanc, ancrent la ville dans son époque. La capitale s’est dotée d’infrastructures de transport (tramway, métro, bus) flambant neuves. Et l’on sent vibrer l’énergie de la cité dans ses bars branchés, ses parcs et ses manifestations culturelles.

Détruite à 70 % pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville de Wroclaw, la capitale de la Basse-Silésie, dans l’ouest du pays, incarne, elle aussi, cette résurrection. Dans le classement établi par Oxford Economics des villes qui ont connu l'essor économique le plus vigoureux entre 2010 et 2025, Wroclaw se classe à la troisième place derrière Dublin (Irlande) et La Valette (Malte). Et la moitié des 20 premières sont polonaises ! Nombre de groupes étrangers (3M, BNY, Crédit Suisse, Hewlett Packard, Google) s’y sont installés, profitant de la proximité avec l’Allemagne et d’une main-d’œuvre meilleur marché qu’à l’ouest. Mais la cité doit surtout son dynamisme à un écosystème de quelque 300 start-up (jeux vidéo, technologie médicale, espace) dans lequel chacun fait profiter les autres de son expérience.
Parmi celles-ci, Infermedica, créée en 2012, propose des solutions sur smartphone utilisant l’IA pour aider les gens à s’aiguiller dans le circuit médical (automédication, médecin généraliste, urgences, ambulance) en fonction de leurs symptômes. Objectif : orienter les patients à temps et éviter l’engorgement inutile des services. La société, qui a levé plus de 50 millions de dollars, est présente dans plus de 30 pays et sa solution a déjà été utilisée 25 millions de fois. Piotr Orzechowski, son fondateur, cheveux courts bruns et sourire franc, a eu l’idée du concept en jouant à Akinator sur Internet : un génie cherche à deviner par déduction logique le nom du personnage mystère choisi par le joueur en lui posant des questions. "Pourquoi ne pas appliquer le même principe à la maladie en interrogeant l’utilisateur sur ses symptômes ?", s’est demandé celui qui a commencé à programmer sur de vieux ordinateurs rapportés par son père professeur de chimie dès l’âge de 7 ans.
Aujourd’hui, il considère que la Pologne est "l’un des meilleurs endroits en Europe pour lancer une entreprise". "A Wroclaw, vous avez accès à des jeunes diplômés très bien formés qui ont soif de prouver que la Pologne peut accomplir de grandes choses", observe-t-il. Il lui a fallu beaucoup se battre contre les préjugés. "Je me souviendrai toujours de ce que m’a dit, un jour, un investisseur en capital-risque suédois : 'Nous n’allons pas investir dans votre entreprise. Peut-être que si vous n’étiez pas polonais, les gens vous verraient différemment. Mais vous êtes polonais…' A l’époque, nous étions associés au secteur du bâtiment, pas au développement de l’IA dans la santé", sourit ce patron de 39 ans.
A l’image de Piotr Orzechowski, les Polonais ont une revanche à prendre sur l’Histoire. Il faut les comprendre : leur pays a disparu une première fois de la carte de l’Europe de 1795 à 1918, dépecé par les empires prusse, austro-hongrois et russe. Après une courte période d’indépendance, il est envahi de 1939 à 1945 par l’Allemagne nazie (à l’ouest) et l’URSS (à l’est). Après la Seconde Guerre mondiale, il passe sous tutelle soviétique, jusqu’en 1989. "Depuis, le pouvoir d’achat des Polonais a considérablement augmenté, surtout dans les grandes villes. Nous sommes toujours derrière l’Allemagne, le Royaume-Uni ou la France, mais les gens peuvent partir en vacances à l’étranger, acheter une voiture, prendre un crédit immobilier. Il y a trente ans, c’était réservé à quelques rares privilégiés", se souvient Piotr, dont le salaire horaire a été "multiplié par 20" depuis qu’il travaille. Le cadre de vie aussi, s’est amélioré. "Wroclaw n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était dans mon enfance. C’était un endroit peu attrayant, à l’époque. Grâce aux fonds européens, le centre historique a été rénové. Nous avons pu agrandir l’aéroport, moderniser la gare, créer un stade, des hôpitaux, des centres commerciaux, des lieux de loisir", précise le chef d’entreprise. Résultat, la vieille ville a retrouvé sa splendeur : sa place du marché médiévale aux façades pittoresques, ses cathédrales en briques rouges de Silésie, sa magnifique université créée au début du XVIIIe siècle.
Allemande pendant plus de deux cents ans sous le nom de Breslau, la ville est reprise par les Soviétiques aux nazis en mai 1945. Elle devient polonaise (Wroclaw) lors du partage de Yalta, lorsque les frontières du pays se décalent vers l’ouest. La population est entièrement renouvelée. Les Allemands fuient et sont remplacés par des gens originaires de Lviv ou de Vilnius, deux régions cédées par la Pologne. "Venus d’ailleurs, nos parents ont dû tout recommencer ici. C’est sans doute ce qui a donné à la ville, qui a accueilli 200 000 Ukrainiens depuis le début de la guerre, son ouverture d’esprit", raconte Jakub Mazur, le maire adjoint, depuis son bureau donnant sur une place remplie de parterres de fleurs pour faire contrepoint aux façades soviétiques. Et l’édile de poursuivre : "A la chute du communisme, nous aurions pu sombrer, mais nous avons toujours été une nation travailleuse : nous avons commencé à nous former, à travailler à l’étranger ou dans des entreprises internationales, à créer nos propres entreprises… Au moment de l’adhésion à l’UE, les mentalités étaient prêtes."
Alors que le pays lutte contre une inquiétante fuite des cerveaux, Mateusz Palczewski, 38 ans, médecin de formation et responsable de la validation clinique d’Infermedica, n’a aucune envie de le quitter. "Dans la génération précédente, beaucoup de familles sont parties à l’étranger pour gagner plus. Mais j’ai tout ce qu’il me faut dans ce pays. Il y a des opportunités formidables, ici. Pas besoin d’aller aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Allemagne", affirme celui qui, adolescent, rêvait de s’offrir des Nike et que son père roule dans quelque chose de mieux qu’une vieille Dacia.
Mateusz est toutefois conscient des défis à relever. L’un des plus préoccupants est la crise démographique. Le taux de fertilité est tombé à 1,1 enfant par femme en 2024. La taille de la population ne s’est stabilisée que grâce à l’arrivée massive d’Ukrainiens (près d’un million sont encore présents dans le pays).
A cela, s’ajoute la faiblesse de l’investissement. La Pologne ne dépense que 1,4 % de son PIB en recherche et développement, contre le double en Allemagne. "Dans les dix ou quinze prochaines années, la Pologne a la capacité d’atteindre le niveau de vie de l’Europe occidentale. Mais pour cela, il faut davantage d’investissements privés, d’innovation. Les groupes polonais doivent se développer, jouer des rôles de champions européens", souligne Carlos Mulas-Granados, représentant du FMI pour l’Europe centrale, orientale et sud-est, dans son bureau du centre de Varsovie. Autres freins, le coût de l’énergie, qui provient à près de 60 % du charbon. Et bien sûr, le risque géopolitique, avec la menace russe, dont l’une des conséquences est le creusement alarmant du déficit, du fait de la hausse des dépenses militaires.
Très divisé politiquement, le pays a vu son élan diplomatique freiné depuis l’élection à la présidence de Karol Nawrocki, en juillet dernier, soutenu par le parti ultraconservateur Droit et Justice (PiS). Ce trumpiste convaincu ne cesse d’accuser le Premier ministre Donald Tusk d’être vendu aux Allemands et à Bruxelles, sur fond de montée de l’extrême droite. "Ce qui s’est passé en Pologne au cours de ma vie, je peux le qualifier de miracle. Ce pays, qui était une périphérie sombre et arriérée de l’Europe, est devenu, grâce au talent et à l’esprit d’entreprise de ses habitants, ainsi qu’aux subventions de l’UE, l’un des pays les plus prospères d’Europe", résume l’écrivain et poète Tomasz Rosycki. Mais attention, prévient-il : "La démocratie polonaise est jeune et la proportion de personnes mécontentes des changements est élevée par rapport à celle qui les considère comme une bénédiction." "Malheureux comme un Polonais", disait-on dans l’Europe du XIXe siècle. Si l’essor du pays se poursuit, il faudra bientôt trouver une autre expression.

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"Je cherchais une issue parmi les pièces." Pour Mitra Hejazipour, les échecs ne furent pas seulement cette école de la persévérance, mais surtout le chemin vers sa liberté. C’est ce que raconte le Grand maître Féminin dans un livre à l’énergie et au courage communicatifs, La joueuse d'échecs (Albin Michel), écrit avec Sarah Doraghi. Le récit d’une initiation autant que d’une émancipation. En stratège, la jeune prodige a patiemment échafaudé les scénarios de son exil. Fuir l’Iran, cette prison où les femmes sont perçues comme une "faute à corriger".
En 2019, lors du championnat du monde à Moscou, elle décide de retirer son hijab. Ce jour-là, elle devient une figure de la dissidence iranienne. Réfugiée en France, elle obtient la médaille d’or au championnat tricolore. En 2024, L’Express lui décernait son Prix de la liberté. Son témoignage paraît au moment où le peuple iranien fait trembler le régime des mollahs. Sa lecture en est d’autant plus précieuse.
L’Express : Quelles nouvelles avez-vous de vos proches en Iran ?
Mitra Hejazipour : Il est très difficile d’obtenir des informations car l’Internet est coupé. Mais grâce au réseau Starlink, des proches ont pu me donner des nouvelles. Le régime a peur alors il tue. Il n’a plus aucun scrupule. Il y a des snipers sur les toits qui visent les manifestants à la tête. Aux gens qui viennent réclamer la dépouille d’un proche éliminé par les forces de sécurité, on réclame de l’argent. S’ils ne peuvent ou ne veulent payer, on exige d’eux qu’ils fassent une déclaration accusant le défunt de trahison.
Croyez-vous encore que le régime des mollahs puisse être renversé ? Ce ne sont pas les premières manifestations contre lui…
Cette fois, c’est différent. Nous avons un leader, Reza Pahlavi, capable d’assurer la transition politique. Il est légitime. Les gens scandent son nom dans la rue. Le régime fait tout pour le discréditer. Les mollahs ont peur, il faut comprendre cela. Ils vivent leurs dernières heures au pouvoir. De ce régime, il ne reste que la tête du serpent.
Dans votre livre, vous citez un chauffeur de taxi à Téhéran il y a quelques années : "Ils sont tous obsédés par le voile alors que l’inflation et la corruption gangrènent le pays", dit-il. Ce discours fait écho à celui que tient une partie de la gauche française depuis le début de la révolte en Iran. Celle-ci minimise l’opposition à l’islamisme. Que vous inspire cette attitude ?
Certains Français devraient veiller à ne pas se laisser manipuler par la propagande du régime des mollahs. Bien sûr que la vie chère a joué un rôle, mais ce qui se produit actuellement en Iran, c’est une révolte contre le régime islamique. Les Iraniens se battent pour leur liberté. A commencer par les femmes. L’Iran est une prison pour elles.
Les femmes iraniennes sont en première ligne de la révolution. Où trouvent-elles ce courage ?
Ce sont les femmes, plus que quiconque, qui paient le prix d’un système fondé sur la discrimination. On les perçoit comme une faute à corriger. Etre une femme dans ce pays, c’est un péché. Elles y sont considérées comme des citoyennes de seconde zone. Pour voyager en dehors des frontières, elles doivent obtenir l’autorisation de leur père, puis de leur mari. Leur témoignage en justice ou même leur vie valent la moitié de ceux d’un homme. Les femmes iraniennes sont privées des droits les plus élémentaires – des droits aussi naturels que celui de choisir librement leur tenue. Cette oppression est inscrite dans la loi. Ce sont des hommes qui écrivent les règles, et qui dictent aux femmes comment elles doivent se comporter dans l’espace public.
Aujourd’hui, une nouvelle génération de jeunes femmes, nées après la révolution, se lève. Conscientes des inégalités criantes entre les sexes, elles osent remettre en question l’ordre établi. Mais l’appareil d’Etat – judiciaire, sécuritaire, militaire – tente par tous les moyens de les faire taire. Des femmes, mais aussi leurs familles, sont arrêtées, torturées, parfois tuées. Là où le droit devrait protéger les victimes, en Iran, il protège les bourreaux. Le régime islamique et la justice à son service figurent parmi les plus grands violateurs des droits humains du monde.
Ce pays est fou, écrivez-vous. Est-ce pour échapper à cette folie que vous avez choisi les échecs ?
J’ai grandi dans un monde où la passion religieuse exigeait des petites filles qu’elles jouent la comédie de la foi. Les échecs vous aident à développer une pensée rationnelle et à vous poser des questions, ce qui, dans une société très religieuse, est perçu comme un crime. Ce jeu a été mon bouclier. Il a eu sur mon chagrin l’effet d’un baume apaisant. Au départ, ce n’était pas mon idée. Mon père a insisté pour que je pratique ce sport. Au début, je me suis révoltée contre ma famille. Le problème, ce n’étaient pas les miens, mais ce système de surveillance mis en place par le régime. J’ai peu à peu pris conscience que je vivais dans une forteresse hermétique au monde extérieur.
Vous écrivez joliment : "Je cherchais une issue parmi les pièces (de l’échiquier)".
Ma liberté dépendait de mes succès aux échecs. Je donnais vie à mes pièces d’échecs et elles me donnaient des ailes en retour. Si je gagnais, j’avais la possibilité de participer à des compétitions à l’étranger. Ces voyages m’ont ouvert les yeux. Je voyais bien que les autres peuples vivaient en paix. Je me souviens d’un séjour en Espagne. Les femmes se promenaient librement au bord de la mer. A l’inverse, quand je perdais, ma libération s’éloignait.
Le jeu d’échecs a d’abord été interdit puis autorisé en Iran. Pour quelles raisons ?
La fondation iranienne des échecs a été créée sous le Chah. Elle a été dissoute après l’avènement de la République islamique, qui considérait que les pièces autour de ce jeu étaient haram [interdit]. Les islamistes ont inventé toute une histoire autour d’un islam chiite qui aurait été assassiné par un homme jouant aux échecs ! Il ne faut pas chercher de raisons derrière les interdictions des islamistes ! Les mollahs sont des arnaqueurs.
"En Iran, la vie des petites filles ne dure pas", écrivez-vous également. Quand la vôtre a-t-elle pris fin ?
L’enfance se termine quand on vous met le voile, à l’âge de six ans. La société tout entière vous précipite dans l’âge adulte. Lorsqu’on m’a imposé le hijab, j’ai grandi d’un coup. J’ai commencé à utiliser l’expression "quand j’étais petite". Les adultes me reprenaient : "Mais tu es petite !".
Que représente le voile pour vous ?
C’est le symbole de l’obscurantisme. Il emprisonne les femmes. Je ne critique pas celles qui le portent mais l’idéologie rétrograde qu’il véhicule.
Au championnat du monde, à Moscou, en 2019, vous avez pris la décision de ne plus le porter…
J’avais été championne d’Iran à 19 ans, trois ans plus tard j’étais championne d’Asie, puis je recevais le titre de Grand Maître International féminin… J’avais consacré ma vie aux échecs. Depuis des années, moi, Mitra, 25 ans, iranienne, je luttais seule, en silence, dans le plus grand secret. Depuis des années, j’élaborais des scénarios de rébellion. Parfois sur un podium une médaille autour du cou, parfois sur le pupitre dans l’amphithéâtre d’une université. En pleine rue ou au milieu d’une mosquée. Je m’imaginais arracher mon voile, le piétiner, le déchirer, le brûler.
La Fédération avait été avertie par mes coéquipières. J’ai soudain senti mon téléphone vibrer dans ma poche : "La Fédération vous interdit formellement de participer à ce championnat du monde." C’était le deuxième avertissement de la journée. Quelques heures plus tôt, on m’avait menacée de mettre un terme à ma carrière professionnelle, à moi d’en assumer les conséquences. On m’avait rappelé que le non-respect du port du hijab, ici à Moscou, mettait en péril tout le système échiquéen iranien. Et aussi que mon comportement compromettait le destin de mon équipe. Je connaissais ces méthodes : culpabilisation, menaces, torture psychologique visant à étouffer toute révolte individuelle.
Tandis que les pièces s’entrechoquaient, je me disais qu’aujourd’hui, à des milliers de kilomètres de l’Iran, le moment était venu de gagner ma liberté. Je voulais marquer mon opposition à la République islamique. Parce que, depuis quarante-cinq ans, elle vole la vie et la jeunesse de tout un peuple. Parce que tant de familles vivent encore dans la peur et le silence. Et parce que j’étais consciente de porter la voix de celles qu’on n’entend pas, il fallait que j’exprime ma colère. Peu importait si tout ce que j’avais jusque-là accompli s’en trouverait réduit en cendres ou si je devenais un symbole de honte. Peu importaient les larmes de ma mère. Les germes de la liberté qui avaient poussé en moi étaient si féconds qu’il n’y avait plus aucune place pour que s’enracine la peur. J’ai senti le regard de mon adversaire peser sur moi. Comme si elle comprenait qu’autour de cet échiquier une bataille plus grande se jouait. J’étais tête nue devant elle. J’ai fixé la caméra qui zoomait sur moi. Et j’ai souri de ma victoire. Consciente que cette image circulerait partout dans mon pays.
Certains en Occident défendent le voile au nom de la liberté des femmes. Que vous inspirent les débats en France notamment sur ce sujet ?
La situation en Occident est différente de l’Iran. Certains en Occident sont en train de créer une situation irrémédiable en fustigeant les femmes qui portent le voile. Aux yeux de certaines d’entre elles, le hijab devient un symbole de résistance. La critique du voile devrait se concentrer sur les idées qu’il charrie. Il faut faire de la pédagogie et non désigner des boucs émissaires. Il faut rappeler que les femmes n’ont pas la même valeur que les hommes dans l’islam.
Un livre vous a marqué : 1984 de George Orwell. Cette dystopie décrivait ce que vous viviez ?
En seconde, au lycée, je dévorais ce livre. Je le cachais sous mon manteau et, à l’abri des regards, je m’y plongeais avec passion. C’était comme si je vivais dans les pages de ce roman qui me parlait tant. Au début, "Big Brother" était une incarnation de mon père. Il contrôlait chacun de mes faits et gestes. Dans le taxi, la radio crachait la voix de Khamenei qui nous serinait tous les jours : "L’ennemi est partout. Mais nous sommes toujours victorieux. Notre guide est bienveillant. Les femmes sont libres, ce sont des êtres supérieurs. L’islam n’est pas une cage pour elles, mais un écrin. Nous devons défendre notre religion. La justice islamique règne… Et les martyrs sont le trésor de la révolution…" Avec le recul, je comprends pourquoi ce matraquage m’a d’abord empêchée de saisir les enjeux profonds de 1984.
En entrant dans l’adolescence, j’ai développé une résistance aux règles qui avait pris sa source au cœur du foyer familial. Si bien qu’un jour, comme dans une combinaison d’échecs, ce livre a fait naître une étincelle dans mon esprit. J’ai pris soudain la mesure du mot "ennemi". Ce pouvait être tout et n’importe qui et surtout quiconque contestait l’establishment. Big Brother incarnait bien autre chose que l’autorité de mon père. Il dénonçait tout un système. Je ne comprenais pas encore tous les rouages de la mécanique oppressive, mais ce livre m’avait ouvert les yeux sur les mensonges du Guide suprême. Non, les femmes en Iran n’étaient pas libres, elles devaient même subir toutes les formes de domination. Et cela, je l’avais bien intégré. Je décryptais les métaphores démagogiques dont on nous rebattait les oreilles. Les Iraniennes ne vivaient pas dans un écrin, mais dans une cage fermée à double tour.
Si le régime des mollahs est renversé, envisagez-vous de rentrer en Iran ?
Quand ce régime s’effondrera, il y aura tellement de choses à faire. Tout est à construire là-bas. J’aimerais jouer les intermédiaires entre l’Iran et la France pour favoriser les échanges et la coopération entre nos deux pays. Quand l’Iran sera libre, le Moyen-Orient sera en paix.

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