Face à Donald Trump et Vladimir Poutine, le prix d'une Europe indépendante
Vladimir Poutine et Donald Trump ont réveillé l’Europe, le Russe en agressant l’Ukraine et l’Américain en cherchant à faire main basse sur le Groenland. Bien involontairement, ils ont chacun de leur côté contribué à faire basculer nombre de décideurs européens en faveur d’une Europe forte, souveraine et apte à tenir tête aux grands prédateurs. Le mot d’ordre à Bruxelles est désormais "l’Europe indépendante". Mais l’aspiration légitime ne deviendra un projet politique que si les Etats membres se dotent d’une stratégie commune et d’une capacité d’action collective. La mue coûtera cher. Entre les avions de combat et les pensions de retraite, il va falloir faire des choix douloureux.
Hélas, on peine à trouver des responsables politiques qui aient le courage de le dire en public. Les citoyens, eux, semblent prêts à l’entendre. Près de trois sur quatre (73 %) souscrivent à l’idée que l’Europe ne peut plus compter que sur elle-même pour sa défense, selon un sondage Cluster 17/Le Grand Continent réalisé en janvier dans sept pays européens, dont les cinq les plus peuplés. Les opinions ont bien compris qu’en ce début 2026, le tableau géopolitique n’a jamais été aussi sombre depuis les pires heures de la guerre froide.
Une épée de Damoclès
A l’Est, Moscou vise la domination de toute une partie du continent, comme à l’époque soviétique. A l’Ouest, la dépendance à l’égard des États-Unis n’est plus seulement un handicap pour l’Europe : elle est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête. Malgré le recul tactique de Trump sur le Groenland, la confiance est détruite, pour longtemps. Les dernières déclarations provocantes de l’hôte de la Maison-Blanche, dénigrant l’aide que les partenaires de l’Otan ont apporté aux soldats américains en Afghanistan, ont jeté derechef de l’huile sur le feu.
L’Europe doit regarder la réalité en face. Les Etats-Unis ne la considèrent plus comme un allié utile et fiable mais comme une région politiquement louche, au point qu’elle pourrait devenir une menace pour la civilisation occidentale. Il est revenu à un Canadien, le Premier ministre Mark Carney, d’exprimer le mieux, dans son discours de Davos, le dilemme que ressentent les stratèges européens : "On ne peut pas vivre dans le mensonge d’une intégration mutuellement bénéfique quand cette intégration devient la source de notre subordination". Une situation résumée crûment par son homologue belge, Bart De Wever : "Être un vassal heureux est une chose, être un esclave misérable en est une autre".
Le retour à une voie nationale, prôné pour l’Europe par ses adversaires du dedans (Viktor Orbán) comme du dehors (J.-D. Vance), n’offre aucune alternative digne de foi. Qui peut croire qu’isolés les uns des autres, livrés à eux-mêmes, les Etats européens, même le plus puissant d’entre eux, l’Allemagne, pourraient promouvoir leurs intérêts avec une quelconque efficacité dans un monde régi par la loi de la jungle ? Et troquer une soumission pour une autre, en se rapprochant de la Chine et de la Russie, serait tomber de Charybde en Scylla. Si l’Europe veut éviter le grand effacement, elle n’a pas beaucoup d’options. Elle doit emprunter une voie ardue, coûteuse, de longue haleine : celle de la construction d’une puissance politique et militaire, qui limite sa dépendance énergétique et technologique, qui dissuade ses adversaires et qui soit capable de prendre des décisions rapides lorsqu’elle est menacée.
Quelques décisions bienvenues ont déjà été prises. L’Europe se réarme, c’est le cas notamment en Allemagne. Elle apprend à défendre sa souveraineté numérique et technologique. Elle renoue avec une politique industrielle. Elle se diversifie en direction du Sud global en nouant de vastes accords commerciaux avec l’Amérique du Sud et l’Inde. Mais elle est toujours loin du compte. Si elle veut vraiment être prise au sérieux par ses adversaires comme par ses partenaires, elle n’échappera pas à une grande remise à plat de son mode de vie et de son État-providence dispendieux. L’indépendance est à ce prix.
© REUTERS






