Menace russe : quand un wargame souligne les failles de l'Otan et de l'Europe
Mardi 27 octobre 2026, 6h47. A Berlin, une certaine fébrilité gagne la chancellerie face aux nouvelles préoccupantes venues de l'Est, et notamment de Lituanie, pays membre de l'Otan et de l'Union européenne. Vilnius soupçonne la présence de forces spéciales russes sur son territoire – les jours précédents, des camions venus de Russie sans marques extérieures ont franchi sa frontière ; des milliers de soldats russes y sont par ailleurs massés. Des vidéos falsifiées circulent sur les réseaux sociaux, mettant en cause les soldats d'une brigade de la Bundeswehr présente sur place. Puis le Kremlin, au prétexte d'une crise humanitaire dans l'exclave russe de Kaliningrad, frontalière de la Lituanie, envoie ses troupes s'emparer de Marijampole, ville lituanienne charnière.
Les Etats-Unis n'y voient pas matière à mettre en œuvre l'article 5 de l'Otan, qui stipule la solidarité de chaque pays membre face à une attaque menée contre l'un d'eux, puisqu'il s'agit d'une crise humanitaire ; les autorités allemandes, elles, se perdent en consultation avec les Länder. Les Polonais décrètent la mobilisation générale mais n'envoient pas de troupes en Lituanie, tandis que la brigade allemande présente sur place n'intervient pas, en partie parce que la Russie a utilisé des drones pour poser des mines sur les routes menant à sa base... Avec 15 000 hommes, les Russes ont réussi à s'emparer d'une ville européenne stratégique en quelques jours.
"Nous savions que l'Allemagne hésiterait"
Ce scénario est celui qui est ressorti d'un wargame, une simulation de guerre, lancé par le journal allemand Die Welt en décembre et dont les résultats viennent d'être publiés. Y prenaient part d'anciens décideurs et militaires, des politiciens et des experts, dont Peter Tauber, ancien secrétaire général de la CDU, dans le rôle du chancelier fédéral, et Alexander Gabuev, expert politique, dans celui du président russe. Le point de départ n'a rien d'improbable tant l'exclave de Kaliningrad fait figure de zone névralgique en Europe de l'est.
Dans le Wall Street Journal, le contre-amiral Giedrius Premeneckas, chef d'état-major de la défense lituanienne, a émis des réserves quant à la possibilité d'un tel scénario, estimant que les forces armées lituaniennes – 17 000 soldats en temps de paix et 58 000 après mobilisation – auraient été en mesure à elles seules de faire face à une menace russe limitée à Marijampole. La Russie elle-même aurait fort à perdre, selon le haut-gradé : "L'Otan doit lui dire très clairement que si elle le fait, elle perdra Kaliningrad."
L'un des principaux enseignements du wargame, c'est à quel point Moscou pourrait exploiter les faiblesses de l'Allemagne, la plaque tournante de l'Otan : son fédéralisme, qui oblige les ministères à se coordonner avec les Länder dans son processus de prise de décision, mais aussi la trop grande prudence de ses dirigeants. "La dissuasion ne dépend pas seulement des capacités propres, mais aussi de comment l'ennemi évalue notre volonté, et dans le jeu de guerre, mes "collègues russes" et moi savions que l'Allemagne hésiterait. Et cela suffisait pour gagner", a déclaré Franz-Stefan Gady, analyste militaire basé à Vienne qui jouait le rôle du chef d'état-major russe. Thomas Zimmermann, chef de service au ministère de la Défense allemand, estimait pour sa part qu'un problème majeur de la Bundeswehr résidait dans son empreinte électronique : les trop nombreux signaux envoyés par ses troupes, par radio, par faisceau hertzien ou par satellite, en faisaient une cible pour la Russie, car ils révélaient leurs positions.
200 000 soldats russes aguerris mobilisables
De nombreux experts se sont accordés au cours des mois passés pour évoquer une menace russe de plus en plus concrète, ainsi que la possibilité qu'elle s'en prenne à un pays de l'Otan, afin de redevenir la puissance dominante en Europe. "Pour atteindre cet objectif, la Russie n'hésitera pas, si nécessaire, à entrer en conflit militaire direct avec l'Otan", a déclaré Martin Jäger, chef des services secrets allemands, en octobre dernier. Certains se rassurent en observant la lenteur des avancées russes en Ukraine, à l'image du président finlandais Alexander Stubb. "Poutine a échoué dans pratiquement tout ce qu'il a entrepris. Il n'a même pas tenté de s'attaquer à l'Otan parce qu'il ne réussit pas en Ukraine. Il ne faut donc pas surestimer les capacités russes." La Russie recrute quelque 35 000 nouveaux soldats par mois, mais en perd environ 30 000 sur la même durée sur les champs de bataille ukrainiens. Toutefois, certains responsables européens et analystes en matière de sécurité affirment que l'armée russe pourrait mobiliser jusqu'à 200 000 soldats aguerris en se contentant de gérer le front en Ukraine, plutôt que de continuer à attaquer. Et les déplacer à sa guise. A la frontière lituanienne, par exemple.

© Adrien Vautier/Le Pictorium/Maxppp




