La Somalie, pilier de la stratégie antiterroriste américaine malgré les insultes de Donald Trump

© Commandement des Etats-Unis pour l’Afrique via AP

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Le directeur du très sérieux Institut français des relations internationales (Ifri), Thomas Gomart, ferait-il son coming out idéologique ? Le titre de son nouveau livre, Qui contrôle qui ? (Tallandier), fait explicitement référence à Lénine. Pour l’historien, invité du troisième numéro des "Temps sauvages", le podcast géopolitique de L’Express, le communisme sous-tend encore la politique internationale.
La mondialisation n’a-t-elle pas vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par un Parti communiste totalement léniniste dans son fonctionnement ? La volonté léniniste d’éliminer l’adversaire ressurgit. Le retour du conflit et des rapports de force laisse les libéraux interdits. Le schisme transatlantique plonge les Européens, qui ne jurent que par le droit, dans la sidération. Il faut puiser dans la géopolitique pour comprendre ce retournement, savoir déchiffrer les symboles, et s’intéresser à la psychologie des dirigeants. Ce à quoi s’emploie Thomas Gomart en mettant en scène les nouveaux clivages mondiaux à travers six duels remarquablement bien incarnés : Poutine/Zelensky, Trump/von der Leyen, Xi Jinping/Modi, Netanyahou/Khamenei, le Giec et Fox News, ou encore le Vatican et la Silicon Valley. Au-delà de ces personnalités et de ses organisations, des mécanismes profonds sont à l’œuvre dans le monde actuel, dont l’expert des relations internationales analyse avec clarté les ressorts profonds. L'intégralité de ces échanges est à retrouver sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.
Le libéralisme et le communisme sous-tendent encore la politique internationale. Deux auteurs emblématiques de ces courants de pensée peuvent nous aider à comprendre les antagonismes géopolitiques actuels : Benjamin Constant (1767-1830) et Lénine (1870-1924). Une grande figure du libéralisme européen et le révolutionnaire bolchevique se répondent à un siècle de distance. Le premier exaltait "la liberté en tout" alors que le second a instauré "la discipline de parti". On érige à nouveau des statues de Lénine en Russie, en Biélorussie, et dans le Donbass en Ukraine. Mais Lénine est moins un sujet russe que chinois aujourd’hui. Xi Jinping est plus léniniste que marxiste. La mondialisation a vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par le Parti communiste, totalement léniniste dans son organisation et son fonctionnement. Les purges servent à garantir sa "pureté". Lors du sommet des Brics à Kazan en octobre 2024, Xi Jinping s’est référé à un texte qui a marqué Lénine : Que faire ? Les hommes nouveaux de Nikolai Tchernychevski (1828-1889). Le but de Lénine était de détruire ses adversaires. Benjamin Constant, lui, estimait que le commerce devait permettre d’obtenir de gré à gré ce qu’il était possible d’espérer gagner par la violence. Dans son texte majeur, De l’usurpation, très vive critique de Napoléon, il écrit : "La guerre et le commerce ne sont que deux moyens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire". Dans Le Passé d’une illusion, François Furet relie ces deux auteurs. Leur duel a bien eu une postérité : c’est le monde d’aujourd’hui.
Il y a aujourd'hui plus de propriétaires d'iPhone que de catholiques dans le monde : 1,8 milliard contre 1,4. Néanmoins, l’Eglise catholique conserve une unité et une influence sans équivalent. En dehors de l’Europe, il y a un dynamisme très fort du catholicisme. C’est du Vatican qu’est venue la première critique contre l’alliance de la Maison-Blanche et des seigneurs de la tech. Deux mois avant sa mort, le pape François a adressé une lettre aux évêques américains dans lesquelles il s’oppose aux mesures de "déportation de masse" mises en œuvre par l’administration Trump.
Converti au catholicisme, le vice-président J.D. Vance a quasiment forcé les portes du Vatican avec une armada de SUV pour être reçu par le souverain pontife mourant et obtenir ainsi une forme de reconnaissance. Comme s’il voulait rejouer la vieille dialectique du pape et de l’empereur. En tout et pour tout, il a obtenu trois Kinder pour ses enfants. Léon XIV, qui a une double nationalité américaine et péruvienne, met en avant la doctrine sociale de l’Eglise pour répondre aux développements de l’intelligence artificielle. Entre le Vatican et la Silicon Valley se joue une certaine conception de l’homme à l’âge numérique.
L'un des grands enjeux du XXIe siècle, c’est le rapport à la vérité. Les faits ne sont pas des opinions : cette évidence est de plus en plus oubliée. Le réchauffement climatique est une réalité documentée par une autorité scientifique, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). L’originalité de cette structure réside dans sa nature hybride : politique par son principe de fonctionnement intergouvernemental, scientifique par sa méthodologie et le recrutement de ses spécialistes. Toujours prudent dans ses assertions, le Giec fonctionne comme une "machine à consensus".
Dès sa création en 1996, le réseau télévisé Fox News lancé par le magnat australien Rupert Murdoch a produit un contre-discours climatosceptique. Fox News a permis l’éclosion médiatique de Donald Trump, qui lui doit beaucoup. Trente ans après, force est de constater que la production d’opinions l’a emporté sur la rigueur scientifique. Une preuve frappante de ce que j’avance ?
Très engagé contre le réchauffement climatique, le fondateur de Bill Gates a publié un texte fin 2025 annonçant que sa fondation allait désormais consacrer ses efforts à la lutte contre la pauvreté et à la santé publique. Qu’une personnalité aussi emblématique abandonne son combat pour l’environnement reflète l’évolution du rapport de force. Même Gates a renoncé à son objectif d’atténuer le réchauffement ! En un sens, Fox News a gagné !
La guerre coloniale menée en Ukraine par Vladimir Poutine est un échec militaire patent. Conformément à la tradition soviétique, Poutine consomme ses soldats comme du petit bois. En Afghanistan, les Soviétiques ont perdu 15 000 hommes. En Ukraine, les derniers chiffres font état d’1,2 millions de pertes (tués, blessés, disparus), un bilan qui montre l'inefficacité militaire d’une Russie qui, en quatre ans de guerre, n’a conquis que 20 % du territoire ukrainien. En même temps, la Russie peut se targuer d’avoir remporté un certain succès diplomatique : la majorité des pays qui, dans le monde, a condamné l’agression n'a, en réalité, pas sanctionné Moscou. Et son discours antioccidental trouve un écho certain.
Y a-t-il un gagnant ? Non, pas pour l’instant. La guerre d'Ukraine fait perdre à l'Europe, Russie incluse, son principal avantage comparatif sur la scène internationale, à savoir sa stabilité stratégique. C’est cela que Poutine a détruit. Au fond, le vrai vainqueur est Xi Jinping. Depuis son entrée à l’OMC, en 2001, la Chine a su se métamorphoser pour rivaliser avec les Etats-Unis et l’Europe, tout en sortant des millions de personnes de la pauvreté. A la tête de la Russie depuis un quart de siècle, Poutine a, lui, choisi d’entraîner son pays dans une guerre éternelle, ce qui impliquait de rompre avec l’Europe, son principal partenaire économique. Il réécrit l’histoire en mettant à feu et à sang son voisin auquel il nie le droit à exister comme nation indépendante.
Dès février 2025, lors de la première réunion de son cabinet, Donald Trump avait donné le ton : "L’Union européenne a été créée pour entuber les Etats-Unis." Cinq mois plus tard, le président américain reçoit Ursula von der Leyen en cravate dorée sur son golf de Turnberry, en Ecosse. Entre autres mesures chocs, il annonce 15 % de droits de douane aux exportateurs européens. La présidente de la Commission européenne cède pour préserver la faible croissance européenne.
Cette rencontre, qui avalise le retour du protectionnisme, acte surtout la soumission des Européens à Donald Trump. "Donald Trump a mangé Ursula von der Leyen au petit-déjeuner", commente le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Pourquoi a-t-elle accepté ce "diktat" ? Rappelons d’abord qu’elle subissait une pression politique et économique extrêmement forte pour trouver un deal. Sur le fond, elle n’a fait que mettre en action ce qui lui a été demandé par le Conseil européen.
Le grand problème de cet "accord de Turnberry", c'est qu’il entérine la victoire intellectuelle de Donald Trump sur l'Europe dans la lecture qu’il nous impose du fonctionnement du commerce international. Et nous acceptons de payer un tribut, à savoir le prix de notre sécurité. Mais cela suffira-t-il ? En réalité, Bruxelles et la plupart des dirigeants européens minorent l’offensive idéologique lancée à leur encontre par le président américain. Ils s’efforcent de préserver le modèle de relations transatlantiques issu de la Seconde Guerre mondiale, alors que Washington veut non seulement y mettre un terme, mais aussi subvertir les démocraties européennes minées par l’immigration. En fait, Ursula von der Leyen et les autres ne comprennent pas la puissance des symboles trumpiens.
Animal politique exceptionnel, Donald Trump est parvenu à exercer une emprise cognitive. De fait, il soumet la relation transatlantique à un fort paradoxe. Tandis qu’elle connaît une profonde divergence idéologique, elle subit une fusion de plus en plus forte sur le plan médiatique, comme le montre l’affaire Epstein, une boule de neige politico-médiatique qui ne cesse de grossir et en devient presque oppressante. On peut voir l’émergence de ce nouvel espace cognitif comme une évolution de la démocratie, dans le sens où c’est aujourd’hui celui qui produit le plus de discours qui prend l'ascendant sur les formes de représentativité démocratique.
Dans cet espace cognitif, qui est avant tout un espace de manœuvre, tenter de démêler le virtuel du réel n’a plus de sens. La question est : a-t-on la capacité de produire un contre-discours ? C'est le grand problème des Européens. Que pouvons-nous faire face à un Peter Thiel, qui a, à la fois, la puissance financière, une prétention intellectuelle et la maîtrise de canaux de communication ? Nous sommes obligés de l'écouter, car il crée un effet d'asymétrie qui accentue l’emprise. Pour toutes ces raisons, il est très difficile d’exister dans cet espace cognitif. Ajoutons que la démocratie n’en sort pas gagnante. Regardez la façon dont cette affaire Esptein est lue et expliquée en Chine, en Russie ou dans le monde arabe. Partout, elle est présentée comme l'exemple le plus abouti du déclin de l'Occident…

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Derrière les façades de brique rouge des universités américaines les plus prestigieuses, une question embarrassante refait surface : certaines recherches ont-elles été financées, directement ou indirectement, par l’argent de Jeffrey Epstein ? Mort en 2019 dans sa cellule alors qu’il était détenu pour trafic sexuel, le financier continue de hanter le monde académique. La publication récente de nouveaux documents par le ministère américain de la Justice ravive les interrogations sur l’étendue de ses liens avec plusieurs campus, note le quotidien américain le The New York Times (NYT).
Harvard, le MIT, Stanford, Bard College, Columbia… Au fil des années, Jeffrey Epstein a donné de l’argent – ou laissé miroiter des dons substantiels – à des chercheurs et à des institutions. Des universitaires dont les noms figurent aujourd’hui dans les dossiers affirment s’être tournés vers lui uniquement pour financer leurs travaux, y compris après sa condamnation en 2008 pour sollicitation de prostitution d’une mineure. Ils assurent n’avoir recherché qu’un soutien économique, dans un environnement où la levée de fonds est devenue une nécessité structurelle.
Aux États-Unis, la philanthropie privée est l’un des piliers du financement de l’enseignement supérieur. Le New York Times rappelle que les universités américaines cumulent plus de 927 milliards de dollars de dotations. Pourtant, même les établissements les plus riches restent en quête permanente de nouveaux fonds. "Certains présidents consacrent jusqu’à un quart de leur temps à la collecte de dons", souligne le quotidien outre-Atlantique. Dans ce système, chercheurs et administrateurs multiplient les contacts avec des mécènes potentiels. Une brèche dans laquelle Jeffrey Epstein s’est engouffré.
Aujourd'hui, plusieurs dirigeant essaient de minimiser les dégâts. "Comme je le dis depuis des années, toute interaction avec Jeffrey Epstein n’avait qu’un seul but : lever des fonds pour Bard", s'est défendu le président de l’université, Leon Botstein. Sauf que comme le rappelle un autre article du New York Times, leur relation dépassait le cadre universitaire. Les récents documents dévoilés montrent que le président de Bard avait conclu un courriel de 2013 adressé au délinquant sexuel par "Tu me manques" et prévu un voyage sur l'île de Jeffrey Epstein en 2012, révélation faite par le Times Union, un journal américain local.
De son côté, Nicholas Christakis, professeur à Yale, a expliqué au New York Times n’avoir rencontré Jeffrey Epstein qu’une seule fois "dans le cadre d’une levée de fonds pour [son] laboratoire", précisant que celui-ci n’avait jamais reçu de financement de sa part. "Comme tout chercheur, je suis responsable du financement de mon laboratoire", a-t-il martelé.
Reste une question centrale : qu’y gagnait Jeffrey Epstein ? Le prestige des institutions fréquentées lui offrait une forme de respectabilité. Selon un rapport publié par Harvard en 2020, consulté par le NYT, certaines demandes du financier "semblaient s’inscrire dans une démarche plus vaste de réhabilitation" de son image. L’université y soulignait également que le site de la fondation d’Epstein avait surestimé ses dons de plusieurs dizaines de millions de dollars. D’après Le Monde, le prédateur sexuel aurait versé 7,5 millions de dollars à Harvard à partir des années 1990 ; en 2014, le site de l’université le présentait encore comme "l’un des plus grands soutiens des scientifiques".
Dans de nombreux cas, ses échanges semblent avoir été réalisés directement avec des professeurs, parfois à l’insu des services chargés de la collecte de fonds. À quelques exceptions près, dont Leon Botstein ou Lawrence H. Summers, alors président de Harvard, les contacts d’Epstein se situaient à des échelons intermédiaires, ses promesses n’étant pas toujours jugées suffisantes pour mobiliser les plus hauts dirigeants. Face aux répercussions, plusieurs établissements cherchent à prendre leurs distances. Certaines pages en ligne et certains emplois du temps ont été supprimés, des enquêtes internes ouvertes. Harvard a rendu publiques ses investigations sur les liens entre ses donateurs et Epstein.
D’autres universités ont choisi de couper court, reversant leurs contributions et condamnant publiquement ses crimes. En 2020, l’université d’État de l’Ohio annonçait ainsi qu’elle restituerait l’intégralité des fonds reçus de Jeffrey Epstein à une initiative de lutte contre le trafic d’êtres humains. Une manière d’éteindre l’incendie. Sauve qui peut.

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