LE MONDE DE CLEMENCEAU - Gaza, Cisjordanie, Iran... Les sujets sur la table lors de la première réunion du "Conseil de paix" de Donald Trump
Le Japon n’est guère coutumier des bouleversements politiques. C’est pourtant ce qu’il a vécu le 8 février, avec l’écrasante victoire aux législatives de sa première ministre, Sanae Takaichi. Sous la houlette de la "dame de fer" nippone et armé du slogan "Un Japon fort et prospère", le Parti libéral démocrate (PLD, droite conservatrice), a remporté 316 sièges sur 465, contre 198 dans l’assemblée sortante.
Un raz-de-marée électoral idéal pour Takaichi : la voilà libérée des interminables négociations parlementaires pour faire adopter ses textes. Forte d’une nouvelle "super majorité" - preuve du soutien d’une population séduite par sa fermeté envers la Chine, son franc-parler et son charisme -, elle peut mettre en œuvre ses "Sanaenomics", une politique budgétaire axée sur l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et la relance de la consommation intérieure.
Takaichi a aussi les mains libres pour appliquer un programme sécuritaire des plus nationalistes à même d’enterrer définitivement le "régime d’après-guerre" caractérisée par un attachement au pacifisme et une rupture avec les ressorts idéologiques qui ont conduit aux dérives militaristes des années 1930 et 1940. La cheffe de gouvernement a promis un "virage audacieux" pour renforcer la politique de sécurité nationale.
Vaste programme qui prévoit cette année une poursuite de la hausse du budget militaire - il atteindra 2 % du PIB lors de l'année fiscale se terminant en mars 2026 contre à peine plus de 1 % en 2022 - et la révision des trois textes encadrant la sécurité nationale, la défense et l'acquisition de matériel. Les nouvelles moutures devraient se traduire par la levée de plusieurs tabous comme l’interdiction de la vente d’armes létales à l’étranger. Pour l'heure, l’archipel s’interdit d’exporter du matériel autre que celui servant au sauvetage, au transport, aux systèmes d’alerte, à la surveillance et au déminage. Ces limitations devraient être balayées pour, dit-on au gouvernement, accélérer "la coopération avec les pays alliés". D’après le quotidien Asahi, les Philippines, inquiètes des visées chinoises en mer de Chine méridionale, veulent acheter à la marine nippone des frégates d’occasion équipées de missiles antinavires. L’Indonésie serait également intéressée par des frégates et des sous-marins.
Autre tabou levé, et non des moindres, celui des trois principes de "non-possession", "non-fabrication" et de "non-introduction sur le territoire" d’armes nucléaires, adoptés en 1967, et qui pourraient se retrouver aux oubliettes de l’histoire. Interrogée à ce sujet en novembre 2025, Takaichi a éludé cette question ultrasensible : "A ce stade, le gouvernement les maintient comme politique nationale". Elle s’est pourtant, à plusieurs reprises avant son arrivée au pouvoir, exprimée contre le principe de "non-introduction" d'armes atomiques sur le sol national qu'elle juge "irréaliste" si le Japon veut bénéficier d'une dissuasion nucléaire "étendue" de la part des États-Unis.
Outre son attachement à la défense, la cheffe de gouvernement veut créer entre 2026 et 2028 une structure de renseignements inspirée de la CIA américaine, à même de centraliser les informations gérées aujourd’hui par les services du ministère des Affaires étrangères, du ministère de la Défense ou de l’Agence nationale de la police. Ce projet serait accompagné d’une législation contre l’espionnage qui fait déjà craindre une atteinte aux libertés.
Le tout sur fond de consolidation de l’alliance avec l’allié américain. La première ministre est attendue le 19 mars à Washington par Donald Trump, qui l’a félicitée pour sa victoire aux législatives, lui souhaitant "beaucoup de succès dans l’application de (son) programme conservateur et (son) ambition de paix par la force". "Takaichi est en passe de devenir, à l’instar de la Première ministre italienne Giorgia Meloni, l’une des dirigeantes étrangères préférées de Trump", ironise l’analyste politique Ko Koga.
Le volontarisme sécuritaire de Takaichi s’appuie sur une fervente idéologie nationaliste à laquelle elle a été biberonnée dès sa jeunesse. Ses parents l’ont éduquée en l'imprégnant du Rescrit impérial, un texte de 1899 autrefois présent dans toutes les écoles, et considéré comme un vecteur idéologique du militarisme nippon. Dès son entrée en politique dans les années 1990, la native de Nara se rapproche des jeunes élus PLD, dont son mentor, Shinzo Abe (1954-2022), hostiles à toute repentance pour le passé militariste nippon et partisans de faire du Japon un "pays normal" doté d’une véritable armée. "Sous une administration Takaichi, tout en encourageant la recherche sur les faits historiques, le Japon s'abstiendra de présenter de nouvelles excuses au niveau de l'État pour des questions déjà réglées et indemnisées par les traités d'après-guerre. Les manuels scolaires devraient également être revus afin que les enfants soient fiers d'être Japonais", écrit-elle dans un texte publié en 1999.
Dès le 8 février, elle a annoncé sa volonté de se rendre au sanctuaire Yasukuni qui honore, entre autres, les criminels de guerre nippons et reste considéré - notamment à Pékin et Séoul - comme un symbole du militarisme japonais. Elle a aussi affiché son ambition de réécrire la Constitution nippone dont l’article 9 affirme le renoncement à la guerre. Cette vieille ambition de la frange conservatrice du PLD vise à supprimer toute référence pacifiste – considérée comme imposée par les Américains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale – et à inscrire dans la loi fondamentale l’existence d’une armée japonaise. Depuis 1954, l’archipel ne dispose que d’une "force d’autodéfense" dénuée de capacité d’intervention à l’extérieur, si ce n’est pour des opérations de maintien de paix ou, de manière très encadrée, en appui d’un allié attaqué dans un contexte menaçant pour le Japon.
Premier ministre entre 2012 et 2020, Shinzo Abe a tenté de réviser la Constitution. Dès 2016, il pouvait compter sur une majorité des deux tiers des sièges aux deux chambres du Parlement, condition sine qua non modifier ce texte. Les scandales de caisses noires du PLD, les réticences d'un parti allié et le boycott des débats par l’opposition ont fait avorter son projet. La donne semble aujourd’hui différente et Takaichi a les cartes pour réaliser l’ambition de son mentor. Son parti détient plus des deux tiers des sièges à la Chambre basse. Ce n’est pas le cas au Sénat mais il peut compter sur l’appui de petites formations, également favorables à la réforme.
Dans le même temps, l’opinion a évolué et le référendum obligatoire pour valider une modification constitutionnelle semble désormais gagnable. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, plus de la moitié des Japonais soutiennent la révision de la Constitution, selon les sondages publiés dans l’Asahi. La montée des tensions avec la Chine, le développement nucléaire nord-coréen, et les doutes sur le soutien américain en cas de guerre, suscitent de réelles inquiétudes. La fermeté affichée par Takaichi, notamment sur la question taïwanaise - elle a déclaré qu'une attaque de la Chine contre l'île pourrait constituer une "menace pour la survie du Japon", ce qui impliquerait l’envoi de troupes nippones -, plaît à une large frange d’une jeunesse qui connaît peu ou mal l’histoire de la guerre. Qu'ils s'en rendent compte ou non, le tournant politique observé dans l’archipel pourrait bien bouleverser la géopolitique en Asie de l’Est.
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Il est considéré par certains comme l’homme le plus puissant d’Inde, juste après le premier ministre Narendra Modi. Peu connu du grand public en dehors de son pays, Ajit Doval, le Conseiller national à la sécurité du chef du gouvernement, est de tous les déplacements à l’étranger et de toutes les réceptions de chefs d’Etat. Cette fois encore, lors de la visite d’Emmanuel Macron en Inde du 17 au 19 février, le discret Ajit Doval, homme de petite taille à l'allure de comptable, portant lunettes et moustache, était omniprésent.
Cet officier de police à la retraite né en 1945 a servi auprès de l’Information Bureau, les services de renseignement indiens. Personnage mystérieux, il aurait passé sept ans comme agent infiltré au Pakistan, où il recueillait des renseignements sur les groupes terroristes. Peu d’informations vérifiables existent sur ses faits d’armes, mais de nombreux récits héroïques ont circulé à ce sujet. Proche du mouvement d'extrême droite Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), socle idéologique du parti politique de Narendra Modi, le Bharatiya Janata Party (BJP), Ajit Doval a fondé en 2009 son propre centre de réflexion.
En 2014, Modi le choisit pour en faire son conseiller à la sécurité nationale, un poste clé. Officiellement, son rôle est de chapeauter la sécurité de l’Inde, tant sur son territoire qu'à l’international. Les limites réelles de son pouvoir "restent floues, notamment en raison du caractère opaque de ses activités", estime le journaliste Praveen Donthi dans un portrait fleuve publié dans le magazine Caravan, convaincu que son champ d'action "dépasse largement le cadre officiel".
Son influence serait aujourd'hui considérable sur les ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères. Il faut dire que la "doctrine Doval" régit largement la politique indienne en matière de sécurité et de renseignement. L’analyste indien AG Noorani la définissait dès 2015 par "l'absence de considération pour la morale, l'extrémisme affranchi de tout calcul ou dosage, et le recours à la force militaire". L'homme joue par ailleurs "le rôle de l’un des principaux conseillers diplomatiques de Modi", selon le journaliste Praveen Donthi.
Ainsi, lorsque la relation avec les Etats-Unis était au plus bas en septembre dernier, New Delhi aurait dépêché son émissaire pour rencontrer le secrétaire d’Etat Marco Rubio et apaiser les tensions dans un contexte d'âpres négociations en vue d'un accord commercial, selon l'agence Bloomberg. La partie indienne a démenti, mais peu de temps après cette période, les relations entre les deux pays ont commencé à montrer des signes d’accalmie. Donald Trump avait imposé en août 2025 des barrières douanières punitives de 50 %, reprochant à New Delhi ses achats de pétrole russe. Ces taxes ont été ramenées à 18 % et Washington affirme que l’Inde s’est engagée à ne plus acheter d’or noir à la Russie.
Une promesse qui vient perturber la politique étrangère indienne, fondée sur le "multi-alignement". Alliée historique de Moscou, l’Inde a toujours refusé de condamner l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les liens entre les deux pays remontent à l’époque de l’URSS et New Delhi dépend encore cruellement des livraisons d’équipement militaires en provenance de Moscou. Ces dernières années le géant sud asiatique a néanmoins tenté de diversifier ses fournisseurs d’armement, se tournant vers Israël et la France. L’Inde a d'ailleurs annoncé début février sa décision d’acheter 114 Rafale supplémentaires pour son armée de l’Air. New Delhi avait déjà acquis 36 avions de combat français. A l'époque, Ajit Doval, encore lui, avait joué un rôle central dans la signature de ce méga contrat, approuvé en août 2016, alors même qu’il ne faisait pas partie des négociateurs officiels.
Preuve de son rôle central, lors des discussions bilatérales avec la France, le 17 février, à Bombay, Narendra Modi était flanqué, à sa droite, de son ministre des Affaires étrangères et, à sa gauche, d'Ajit Doval. "Il a la confiance du premier ministre et son opinion pèse à la fois sur la politique étrangère et matière d’accords de défense", confirme Nilanjan Mukhopadhyay, auteur de plusieurs ouvrages sur la politique indienne.
"Bien qu’Ajit Doval ne possède pas de position ministérielle, il est le super ministre de tout, il remplace le ministre de la Défense quand il est absent, il est là en dépit de la présence du ministre des Affaires étrangères. Il a pris une importance considérable : il est partout même là où il n’a pas lieu d’être", poursuit-il.
Pas une visite officielle sans que le conseiller à la sécurité ne s’assure des derniers réglages. Et c'est lui qui s'est rendu en France le 13 janvier dernier pour y présider, aux côtés d’Emmanuel Bonne, le conseiller diplomatique du président français, le 38e dialogue stratégique Inde France. Il y a bien sûr été question de défense mais aussi du nucléaire, de technologie, d'espace et de l’ensemble du partenariat stratégique.
Pendant la visite du président français en Inde, les deux pays se sont mis d'accord pour coordonner leurs efforts afin de lutter contre les grands déséquilibres mondiaux, notamment sur le plan commercial. "Nous partageons l’idée que les défis mondiaux ne peuvent être surmontés qu’à travers des institutions multilatérales réformées", a estimé le Premier ministre indien. Emmanuel Macron a proposé une "réunion ad hoc qui permettra d’établir des convergences concrètes sur l’agenda international des grands équilibres". Ce sommet pourrait avoir lieu au printemps avant celui du G7 à Evian en juin, auquel Narendra Modi a été convié. Il y a fort à parier qu’Ajit Doval sera de la partie.
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Il arrive parfois que l'actualité semble se jouer loin de nous. Alors tous les vendredis, on s’intéresse à un évènement qui a marqué la semaine, d’un point de vue européen, et on prend le temps d’expliquer pourquoi il nous concerne tous.
En février 2022, Vladimir Poutine espérait une guerre éclair. Quatre ans plus tard, la Russie et l'Ukraine se sont à nouveau retrouvées autour de la table pour négocier. Et, à nouveau, les pourparlers à Genève se sont soldés par un échec.
Les discussions, menées par les Etats-Unis et marquées par l’absence des Européens autour de la table, ont achoppé sur les mêmes points que lors des précédents cycles : la présence de soldats étrangers sur le sol ukrainien, et la cession des territoires occupés.
L’illustration, en réalité, de l’absence de volonté de la part de la Russie, et surtout de Vladimir Poutine, de sortir de la guerre.
Pour analyser la position russe alors que le conflit entre dans sa cinquième année, Charles Haquet, rédacteur en chef du service Monde de L’Express, est dans cet épisode de La semaine européenne.
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Cet épisode a été écrit et présenté par Charlotte Baris, monté et réalisé par Jules Krot.
Crédits : Le Parisien
Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent
Visuel : Alice Lagarde
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EXCLUSIF. Les 13 agressions de Poutine en France : l’effrayante note des services secrets
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C’est un tableau de chasse d’un nouveau genre : y figurent presque en temps réel des données sur les cibles russes récemment détruites par les pilotes de drones ukrainiens. Mis en place l’été dernier par Kiev, ce "Online Killboard" recense sur son site Internet vingt-huit catégories d'objectifs comprenant des soldats ennemis, des chars, des dépôts de munitions ou même des radars. Avec pour chacune, le nombre d’éliminations opérées par les meilleures unités de dronistes ukrainiens. Quatre ans après le début de l’invasion sanglante lancée par Vladimir Poutine, cette initiative inédite, aux allures de tableau de scores de jeu vidéo, illustre une fois de plus la manière dont ces petits engins ont bouleversé le champ de bataille.
Rien qu’en 2025, Kiev a revendiqué près de 820 000 frappes de drones réussies contre des cibles ennemies - dont 240 000 sur des soldats. "C’est un type de guerre entièrement nouveau où des millions de drones sont devenus la principale force de combat des deux armées, observe Yehor Cherniev, député et vice-président de la commission défense au Parlement ukrainien. Toute la ligne de front bourdonne comme un essaim." Omniprésents, ces engins sont aujourd’hui responsables de près de 80 % des pertes humaines et matérielles au combats. Dans les capitales européennes, qui voient avec une inquiétude croissante la menace russe s’intensifier à leurs frontières, l’expérience unique acquise par Kiev dans leur maniement intéresse au plus haut point.
"Nous avons encore presque tout à apprendre des Ukrainiens en ce qui concerne les drones FPV (first person view, ou vue subjective), estime Yohann Michel, responsable du pôle puissance aérienne à l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD). Nous en sommes au stade où l’on expérimente des systèmes qu'ils utilisent déjà tous les jours au combat." Du front du Donbass à la spectaculaire opération Spiderweb menée en juin dernier au cœur du territoire russe contre des bombardiers stratégiques, l’Ukraine a fait la preuve de leur potentiel. Dès 2024, le pays a été le premier au monde à créer une Force de systèmes sans pilote, une nouvelle branche au sein des armées, spécialement dédiée aux drones. La Russie a fait de même l’année suivante. "Les armées occidentales n'ont rien de similaire, martèle le député Yehor Cherniev. Mais elles devraient s'empresser de se servir de l'expérience ukrainienne."
Si celles-ci ont commencé à former certaines de leurs unités à l’utilisation de ces engins volants pour des missions de frappe ou de reconnaissance, Kiev - comme Moscou - conserve plusieurs longueurs d’avance. "Les applications peuvent être extrêmement variées, pointe Mykhailo Gonchar, président de l’institut ukrainien Centre for Global Studies Strategy XXI. Au-delà de leur rôle offensif, ils peuvent aussi servir à la logistique en acheminant du matériel ou des munitions sur des positions critiques."
Kiev a appris en parallèle à contrer les drones adverses. L’été dernier, la plateforme ukrainienne Brave1, conçue pour développer des technologies innovantes dans la défense, a dévoilé de nouvelles munitions conçues pour améliorer l’efficacité des fusils d’assaut contre les petits drones, grâce à une ogive composée de sous-projectiles. Le but : accroître les chances de toucher sa cible, et in fine, de survivre en cas d’attaque.
"Les Ukrainiens sont passés maîtres dans l'art de se protéger, résume une source militaire. Clairement, aucune armée occidentale ne sait le faire aussi bien qu'eux." Quitte à parfois en revenir à des moyens rustiques. L’an dernier s’est généralisée l’installation de kilomètres de filets anti-drones, souvent de simples filets de pêche, dans certaines villes ou axes logistiques clés situés à proximité du front. De même, des cages de protection en ferraille ont été ajoutées sur la plupart des chars afin d’améliorer leur résistance aux attaques. "L’armée ukrainienne est aujourd’hui la plus expérimentée et la mieux préparée à un conflit de ce type, insiste Olevs Nikers, président de la Baltic Security Foundation et conseiller du gouvernement letton. Les leçons que l’on peut tirer sont innombrables pour les forces européennes."
Les Ukrainiens ont aussi développé une expertise précieuse en matière de défense antiaérienne, après des années de pilonnage de leurs villes et infrastructures. En particulier contre les drones kamikazes russes à longue portée, tels que les modèles iraniens Shahed, envoyés par centaines. "Personne n'arrive à les descendre de manière aussi économique que les Ukrainiens, explique une source militaire. Là où les armées occidentales ont au mieux des missiles qui coûtent dix fois plus cher que les drones ennemis, ils parviennent à les détruire pour une somme relativement modique." Parmi les méthodes utilisées : des équipes mobiles dotées de véhicules armés de mitrailleuses pour les neutraliser à basse altitude, ou des hélicoptères chargés de les abattre directement depuis les airs.
D’autres moyens plus innovants ont vu le jour. A l’automne, le fabricant ukrainien General Cherry a annoncé la production en série du drone intercepteur Bullet, qui, avec ses plus de 300 km/h au compteur, a été conçu spécifiquement pour neutraliser les Shahed. "Ce qui frappe, c’est la capacité d’adaptation des Ukrainiens, note l’ancien délégué général pour l'armement Emmanuel Chiva. Ils ont cette capacité à développer et tester des matériels de manière extrêmement rapide pour passer à la génération suivante avant que leur ennemi ne trouve la parade."
Des solutions émergent aussi en Europe. Début février, la start-up française Alta Ares a testé avec succès son propre intercepteur Black Bird, dans des conditions arctiques, avec les forces armées estoniennes. Doté d’un turboréacteur, l’engin a atteint les 450 km/h. Preuve d'un intérêt mutuel, les ministères de la Défense français et ukrainien ont signé début février une lettre d’intention en vue de permettre la "production conjointe" de solutions innovantes, en particulier dans le "domaine des drones".
Alors que les Européens ont formé des dizaines de milliers de soldats ukrainiens, les rôles seraient-ils en train de s'inverser "On peut totalement envisager des échanges réciproques, jauge Jacob Parakilas, responsable de recherche en défense à RAND Europe. Leur expérience, leur perspective et leurs tactiques pour opérer avec succès dans cet environnement sont d'une valeur inestimable." Après le survol du territoire polonais par une vingtaine de drones en septembre, Kiev avait annoncé l’envoi d’instructeurs chez son voisin pour assurer une formation contre les menaces aériennes. Le mois suivant, une autre équipe s’était rendue au Danemark pour un exercice d’interception.
Les enseignements du conflit s'étendent à d'autres secteurs moins visibles mais tout aussi cruciaux. C'est le cas de la guerre électronique, qui sert à repérer ou perturber les signaux électromagnétiques de l'ennemi, comme les ondes radio ou les rayonnements infrarouges. Longtemps négligée par les forces occidentales, elle s'avère décisive en Ukraine. "Leur armée est devenue experte dans ce domaine, confirme une source militaire. Le soldat russe qui commet l'erreur de se connecter à un réseau social près du front sera aussitôt repéré et pris pour cible." De même, les systèmes de brouillage permettant de parasiter la liaison entre un drone et son opérateur se sont généralisés et sont impliqués dans la neutralisation de la majorité des engins envoyés.
Dans cette course effrénée à l’innovation, l’Ukraine a aussi pris de l’avance en ce qui concerne les robots terrestres, des plateformes montées sur roues et pilotées à distance par un opérateur. Utilisés initialement pour la logistique ou l'évacuation de blessés sans exposer d'équipage, certains modèles ont désormais des mitrailleuses ou lance-grenades intégrés. "Même si nos armées ont fait quelques essais avec des robots logistiques notamment au Mali, nos connaissances dans ce domaine restent limitées, retrace Yohann Michel, de l’IESD. Il serait plus qu’utile pour nos forces d’en apprendre davantage sur leur utilisation dans un cadre offensif." En Ukraine, le secteur avance à pas de géant. En juillet, une unité russe avait déposé les armes dans la région de Kharkiv après avoir subi une attaque n’impliquant pas des soldats… mais des robots terrestres et des drones FPV. Une première dans l’histoire, mais pas la dernière. Fin janvier, trois nouveaux soldats russes se sont rendus à un engin robotisé. Les Ukrainiens n'ont pas fini de nous surprendre.
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