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"La situation à la prison d'Evin est critique. Les forces spéciales (de la police iranienne Nopo) contrôlent l'établissement, les accès sont verrouillés et les autorités ont quitté les lieux. La nourriture se fait rare et l'économat est fermé." Sur X, la femme d’un prisonnier politique, condamné à 3 ans d'incarcération pour avoir critiqué le pouvoir, témoigne de l'inquiétude qui gagne les familles de détenus. Que va-t-il advenir de ces prisonniers alors que le ciel de Téhéran s'embrase sous les missiles américains et israéliens et que le régime est prêt à tout pour se maintenir ? L'ONG Iran Human Rights tire déjà la sonnette d'alarme face au danger d'exécutions accélérées menées sous le couvert de la guerre.
Depuis des décennies ce lieu, symbole de la répression de la République islamique, vit au rythme des soubresauts de l'histoire iranienne. Chaque vague de colère, suivie d'arrestations arbitraires, a vu son lot d'opposants y être brutalement incarcéré : royalistes, communistes, marxistes, libéraux, réformateurs… En plus d'être un lieu d'horreur où la torture est monnaie courante, l'établissement construit en 1972 sous le règne du dernier chah est devenu un carrefour d’idées politiques, au point d'être surnommé "l’université d'Evin" par ses occupants.
Otage retenu à Evin entre 2022 et 2024, Louis Arnaud en a été le témoin. Dans son ouvrage La Révolution intérieure (Éditions des Équateurs, paru en 2026), il décrit une mosaïque de groupes très hétérogènes, aux visions et aux modes d’action divergents. Même si la majorité d'entre eux n’aspire qu’à la chute du régime des mollahs, leurs relations n’en demeurent pas moins souvent conflictuelles, parfois même hostiles. "Dans une seule et même cellule, on pouvait trouver un royaliste, un ancien réformateur et un libéral, tous réunis", décrit Mohsen Amiri, futur doctorant en relations internationales, détenu pour son activisme universitaire durant le mouvement "Femme, vie, liberté", dans la tristement connue "section 209". Dans ce quartier de haute sécurité des services de renseignement s’entassent jusqu’à 35 personnes dans un espace d'environ 30 mètres carrés.
Cette promiscuité est d'autant plus difficile à vivre quand des opposants doivent partager leur quotidien avec des personnalités qui ont gravité près du pouvoir. Karim Lahidji, président d’honneur de la Fédération internationale pour les droits humains, prend l'exemple de la militante Faezeh Rafsanjani, emprisonnée dans la section des femmes. La présence de la fille de l'ancien président et pilier de la Révolution a parfois, malgré ses critiques envers le régime, suscité un malaise chez les autres détenues, parmi lesquelles Nasrin Sotoudeh et Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023.
Loin de l'exposition de ces grandes figures d'Evin, une règle d'or tacite régit le quotidien des prisonniers plus anonymes : réduire au strict minimum toute affiliation politique visible. "On s'efforce de dissimuler nos attaches organisationnelles ou nos liens politiques structurés, rapporte Mohsen Amiri, condamné à trois ans de prison avant d'être amnistié. Car le risque d'infiltration ou de présence d'informateurs parmi les détenus est une menace constante." "Cela rend le dialogue extrêmement difficile et instaure une méfiance permanente, complète Louis Arnaud. Le régime va même jusqu’à répandre de fausses rumeurs pour semer le doute. La pression est telle qu'il n'y a aucun espace pour penser la suite."
Malgré cette atmosphère étouffante, le Français, dont l'un des proches compagnons d'infortune donnait des cours de philosophie à Evin, a pu observer, dans la discrétion, des "assemblées" s'organiser. Ces réunions visaient à trouver des compromis politiques au sein de la "prison publique", cette section d'Evin aux conditions plus "humaines" où il a ensuite été transféré. Outre des actions symboliques, comme une grève de la faim collective pour l'anniversaire de la mort de Mahsa Amini, les échanges en prison pouvaient servir de socle à des réflexions plus profondes sur l'après-régime.
Kamyar Sharifi, autre étudiant téhéranais arrêté à cette période, a ainsi assisté à des débats sur "l'identité islamique du pays" ou sur l'avenir même du centre de détention : le "préserver comme une forme d'héritage ?" La question du traitement de leurs propres bourreaux occupait aussi les esprits. "Imaginez la scène : nous sommes leurs prisonniers, et pourtant, dans un coin de la cellule, certains chuchotent que le jour de la libération, nous ne devrons pas leur ressembler, se souvient le jeune homme aujourd'hui basé à Londres. Nous devrons les traiter avec équité, sans aucune torture, rien de tel ; simplement leur garantir un procès juste devant un tribunal impartial."
"Des discussions émergeaient sur ce à quoi pourrait ressembler un avenir politique idéal, poursuit Mohsen Amiri qui détaille certains scénarios imaginés dans la pénombre des cellules : les détenus d'orientation de gauche s'articulaient plutôt autour de versions d'une démocratie fédérale. Les libéraux, de leur côté, décrivaient souvent des modèles républicains ou des formes de monarchie constitutionnelle. Ces conversations existaient bel et bien, mais elles relevaient davantage de l'exploration intellectuelle que de la stratégie organisationnelle."
Ces questionnements sur l'après-République islamique n'ont cessé de gagner en intensité. Le futur doctorant, qui a vu nombre de ses ex-codétenus se tourner vers un soutien explicite au fils du dernier chah, Reza Pahlavi, estime que des figures comme le sociologue Saeed Madani, le réformiste Mostafa Tajzadeh, le journaliste politique Mehdi Mahmoudian, proche du même courant, et Narges Mohammadi, pourraient jouer un rôle de premier plan dans un futur conseil de transition. Louis Arnaud abonde en ce sens en voyant à Evin les figures clés d'un virage démocratique, "en parallèle à Reza Pahlavi", dont le nom a été massivement scandé dans les rues du pays et à l'étranger, en janvier. Entre les bombes et les barreaux, l'Iran retient son souffle.

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