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Les "faucons" de la géopolitique prennent le pouvoir en Europe : "Ils n'ont pas peur de l'escalade"

Noël, le temps des cadeaux, des retrouvailles, de la chaleur au coin du feu et… des réprimandes. L'hiver dernier, en rentrant dans leurs pays respectifs pour les fêtes, les élus et les hauts fonctionnaires européens de Bruxelles ont reçu un accueil pour le moins chahuté. "Partout, sauf peut-être en Pologne, ils s'en sont pris plein la tête à propos de la soumission d'Ursula von der Leyen à Donald Trump lors du deal écossais de Turnberry, raconte un observateur bien placé. Début janvier, nombreux sont revenus à Bruxelles en défendant une ligne dure européenne sur la politique internationale, que ce soit face aux Etats-Unis ou à la Russie."

Au fil du mois, les menaces de Donald Trump sur le Groenland, puis le tumultueux forum de Davos ont achevé de convaincre les derniers ingénus, persuadés que les relations volcaniques entre les deux côtés de l'Atlantique ne relevaient que du malentendu. "Même les Néerlandais sont devenus partisans de la manière forte", raconte, ébahie, une source à Bruxelles. L'Europe des herbivores et des colombes aurait donc fait son temps.

Un groupe de pensée majoritaire dans l'establishment européen

A leur place, les faucons européens ont pris le pouvoir. Leur profil ? Ils ne considèrent plus les Etats-Unis comme un allié, soutiennent une augmentation massive des dépenses militaires nationales et approuvent l'action de l'Union européenne. Dans une étude passionnante, publiée mi-février et basée sur des sondages réalisés en novembre dernier dans 14 pays, le Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) dresse le portrait de ce nouvel animal géopolitique, en plein essor un an après le retour de Donald Trump au pouvoir.

"Sous la force des événements, des pays qui ont longtemps été dans le camp atlantiste ou des colombes, comme l'Allemagne, se convertissent rapidement à cette posture stratégique de faucon, relève Célia Belin, coauteure du rapport de l'ECFR et spécialiste des relations transatlantiques. C'est un groupe de pensée qui pour l'instant ne dépasse pas 28 % à l'échelle européenne, mais qui est très présent dans l'establishment, c'est-à-dire les partis de gouvernement du centre gauche au centre droit." Ce profil de faucons représente ainsi 44 % des électeurs du parti Renaissance en France, 48 % de la Coalition civique au pouvoir en Pologne et une majorité de la CDU (centre droit, 51 %) et du SPD (centre gauche, 55 %) en Allemagne. Plus étonnant, ils sont fortement présents dans l'électorat de Giorgia Meloni (32 %), ce qui pourrait influencer le comportement international de la dirigeante italienne.

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Il ne faut toutefois pas confondre le faucon géopolitique européen avec son homologue américain. Longtemps incarnés par Dick Cheney, le vice-président de George W. Bush qui a précipité la Maison-Blanche dans le chaos irakien, ou plus récemment par John Bolton, ancien conseiller de Donald Trump et partisan d'une large intervention militaire en Iran, les faucons américains militent pour que les Etats-Unis soient le gendarme du monde, dans leur propre intérêt. "L'Euro-faucon n'est pas interventionniste, mais il est prêt à défendre le territoire européen et à répondre à la Russie, poursuit Célia Belin. C'est aussi l'idée, comme on l'a vu avec le Groenland, de ne pas avoir peur de l'escalade, là où les Euro-colombes peuvent craindre les conséquences de certaines décisions. L'exemple le plus frappant est la livraison d'armes à l'Ukraine : sous la pression des colombes, les Européens ont mis des années à s'autoriser à livrer certaines catégories d'armes plus offensives à Kiev."

Les colombes n'ont pas perdu toutes leurs illusions

Ce nouvel état d'esprit, symbolisé par l'envoi de troupes européennes au Groenland en janvier, signifie-t-il pour autant que l'Europe est devenue carnivore ? Constanze Stelzenmüller, directrice du Centre sur les Etats-Unis et l'Europe à la Brookings Institution, se montre sceptique sur la pérennité de ce changement. "La crise diplomatique autour du Groenland a certes constitué un choc mais, de facto, les Européens semblent continuer de partir dans toutes les directions dans leur relation avec les Américains", estime l'experte allemande depuis Washington. Mi-février, les applaudissements à Munich, après le discours plus apaisé du secrétaire d'Etat Marco Rubio, ont montré que les colombes européennes n'avaient pas (encore) perdu toutes leurs illusions.

Il n'empêche, les chiffres sont là. "Pour une majorité d'Européens, les Américains ne sont plus un allié, mais un partenaire nécessaire, au même rang que la Turquie ou la Chine, appuie Pawel Zerka, politologue polonais à l'ECFR. La population européenne n'est pas aveugle et voit bien que les Etats-Unis de Donald Trump ne s'expriment plus nécessairement en alliés de notre continent." Un état d'esprit qui aura, aussi, des conséquences dans les urnes.

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Cette semaine, Mette Frederiksen a surpris tout le Danemark en annonçant des élections anticipées le 24 mars, en un temps record. En décembre, son parti sociodémocrate stagnait autour de 16 % dans les sondages : après l'épisode du Groenland et les menaces de Donald Trump, sa cote est remontée à 22 %, ce qui pourrait sauver son poste. "Mette Frederiksen est devenue l'un des principaux visages des faucons européens, note Célia Belin. Pendant longtemps, Emmanuel Macron a été l'inspiration des faucons et il reste leader sur ces sujets, mais sa faiblesse politique en interne l'oblige à se contenter d'être main dans la main avec les Allemands, les Polonais et les Danois."

D'après l'étude de l'ECFR, 44 % des électeurs danois entrent à présent dans la catégorie des faucons. Pari payant pour leur cheffe de file ? Réponse le 24 mars.

© via REUTERS

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