La correction s’est accélérée sur les logiciels et services: l’indice S&P 500 Software & Services a perdu près de 4 % mardi, encore 0,73 % mercredi, enchaînant six séances de baisse et effaçant environ 830 milliards de dollars de capitalisation depuis le 28 janvier. Les investisseurs arbitrent en urgence le risque que l’IA ne reste pas un simple moteur de productivité, mais devienne un concurrent direct des briques logicielles historiques.
Un déclencheur symbolique, une angoisse systémique
La goutte d’eau est venue d’Anthropic, qui a ajouté à Claude un agent orienté tâches juridiques, avec extensions sales/marketing et data. Le signal n’est pas tant fonctionnel que stratégique: les modèles s’invitent dans l’applicatif, exactement là où se loge la rente des éditeurs. D’où la crainte d’une intégration verticale façon Amazon: partir d’un point étroit, capter la valeur en amont et en aval, et attaquer les marges les plus grasses de l’entreprise.
Le marché a puni les détenteurs d’actifs et d’infrastructures de données « propriétaires » censées constituer une barrière. Thomson Reuters (Westlaw) a décroché de près de 16 % mardi avant un léger rebond mercredi. MSCI a reculé d’environ 7 % puis encore 1,8 %. RELX a plongé de 14 % puis -1,3 % supplémentaire. London Stock Exchange Group a abandonné près de 13 % puis -0,1 %. L’indice sectoriel S&P Software & Services accuse désormais -13 % sur six séances et -26 % depuis le pic d’octobre.
Les habituels acheteurs de creux ne se sont pas manifestés. La faiblesse a contaminé le reste de la tech: S&P 500 -0,51 %, Nasdaq -1,51 %; Nvidia -3,4 %, Meta -3,2 %, Alphabet -2 %, Oracle -5,1 %.
Le débat: données, « moats » et horizon de valorisation
Pour James St. Aubin (Ocean Park Asset Management), le mouvement entamé fin 2023 traduit une prise de conscience: la concurrence en IA générative fragilise des positions jusqu’ici perçues comme inexpugnables. Même si l’ampleur de la réaction paraît excessive, le risque doit être intégré dans les multiples. Il y voit aussi un signal avancé pour l’emploi qualifié.
À l’inverse, plusieurs voix relativisent la portée immédiate de ces agents IA. Sans données de référence sectorielles profondes et gouvernées, les modèles ne suffisent pas à remplacer des piles logicielles critiques. Jensen Huang (Nvidia) juge « illogique » l’idée d’un remplacement pur et simple des outils; Mark Murphy (JPMorgan) parle de « saut logique » à propos d’un plugin qui supplanterait toutes les couches d’un SI.
Le dilemme d’allocation est clair: les cycles d’IA raccourcissent l’horizon de prévisibilité au-delà des 3 à 5 ans utilisés pour valoriser les éditeurs. Les investisseurs réévaluent la prime de risque, avec effet ricochet sur la chaîne de financement. Oppenheimer note que la faiblesse des logiciels a pesé sur les alternatifs: Apollo, Ares, Blackstone, Blue Owl, Carlyle, KKR ont perdu de 3 % à 11 % mardi avant un rebond technique mercredi. Chez Ares Capital, la direction estime l’exposition au risque de disruption « très limitée » et n’identifie pas de menace sur le cœur des logiciels d’entreprise.
Automatisation vs marges: la ligne de crête
La pression vient précisément de ce qui a longtemps soutenu la tarification: l’automatisation des tâches récurrentes. Si Claude et ses pairs absorbent une part croissante du « run », les marges des éditeurs sont questionnées. D’autres rappellent que les mêmes outils abaissent les coûts R&D, accélèrent la mise sur le marché et pourraient, in fine, améliorer la profitabilité. Le marché tranche, pour l’instant, en faveur de la prudence.
Au-delà du bruit de court terme, l’enjeu se jouera sur la capacité des éditeurs à verrouiller des actifs de données différenciants, à intégrer nativement des modèles dans leurs workflows et à faire accepter une tarification fondée sur la valeur créée plutôt que sur le siège. Ceux qui orchestrent l’IA au niveau du produit, de la sécurité et de la gouvernance garderont la main; ceux qui la subissent verront leurs multiples converger vers des commodités.
Source : ITHome