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Ukraine : de Macron à Meloni, l'idée de discussions directes avec Moscou refait surface en Europe

Les dirigeants européens ne sont pas encore tous alignés, mais l'idée devient prégnante en ce début 2026. Alors que la guerre en Ukraine dure depuis bientôt quatre ans, la reprise d'un dialogue avec le président russe Vladimir Poutine est de plus en plus évoquée. Un revirement alors que jusqu'à présent les Vingt-Sept ont été plutôt tenus à l'écart des discussions directes dans les négociations de paix menées principalement par les États-Unis, sous la gouvernance de Donald Trump.

"Parler d'une seule voix"

Ce mercredi 4 février, dans deux interviews distinctes accordées au site d'information Euronews, la Première ministre lettonne, Evika Siliņa, et le président estonien, Alar Karis, ont ainsi appelé à des discussions directes avec la Russie. Les deux dirigeants plaident pour que l'Union européenne nomme un envoyé spécial pour rouvrir les canaux diplomatiques avec la Russie, dans le cadre des négociations en cours pour mettre fin à la guerre en Ukraine. "Nous devons être à la table des négociations parce que les Ukrainiens eux-mêmes ont commencé à négocier. Alors pourquoi les Européens ne négocieraient-ils pas ?", a déclaré la Première ministre lettone en marge du Sommet mondial des gouvernements à Dubaï, faisant référence aux négociations entre Kiev et Moscou par l'intermédiaire de Washington à Abou Dhabi, mais sans Européens. "Il y a quelques années, nous étions dans une position où nous ne parlions pas avec les agresseurs, et maintenant, nous sommes inquiets de ne pas être à la table", a relevé de son côté Alar Karis.

Deux semaines plus tôt, la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni avait évoqué la même idée lors de sa conférence de presse de rentrée, suggérant déjà la nomination d'un envoyé spécial de l'UE pour l'Ukraine, en vue de cette reprise éventuelle d'un dialogue avec Moscou. Cela "permettrait de faire la synthèse, de parler d'une seule voix" car "depuis le début des négociations, de nombreuses voix parlent, de nombreux formats existent", avait alors justifié la dirigeante italienne. Fin janvier, le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel a lui aussi rejoint l'appel à renouer le contact avec la Russie.

L'Allemagne pas favorable

A l'instar de la dirigeante italienne, le président français Emmanuel Macron s'est également dit favorable à l'idée dès la fin 2025. Le 19 décembre, à l'issue d'un sommet à Bruxelles où l'Union européenne a trouvé un accord pour débloquer 90 milliards d'euros pour soutenir Kiev, le président avait déjà ouvert la porte à ces négociations, estimant qu'il allait "redevenir utile de parler" à son homologue russe, après près de six mois sans communication. Ce mardi, il a assuré que des choses étaient en train de se mettre en place, avec "des discussions en cours au niveau technique", précisant qu'une telle action se faisait en concertation avec la présidence ukrainienne. Selon des informations de L'Express, le conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron, Emmanuel Bonne, s’est d'ailleurs rendu discrètement à Moscou, ce 3 février, pour y rencontrer son homologue du Kremlin Iouri Ouchakov.

L'idée ne fait toutefois pas l'unanimité. La semaine dernière, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a tenté de balayer toute tentative. "Nous ne pouvons pas demander à la Russie de nous parler", a-t-elle déclaré à l'issue d'une réunion des ministres des affaires étrangères à Bruxelles, ajoutant que Vladimir Poutine devait d'abord faire des concessions, tout comme les Etats-Unis demandent à l'Ukraine des concessions "assez fortes".

Sur la même ligne, l'Allemagne n'est pas favorable à la réouverture des canaux diplomatiques avec Vladimir Poutine, estimant que les exigences de la Russie sont "maximalistes" pour mettre fin à la guerre. "Nous soutenons des discussions directes entre la Russie et l'Ukraine au plus haut niveau car il ne peut y avoir de paix juste et durable sans la participation de l'Ukraine", a déclaré à Euronews un porte-parole du ministère fédéral des affaires étrangères de l'Allemagne. "Malheureusement, nous n'avons vu aucun changement dans la position de la Russie jusqu'à présent : la Russie continue de répéter des exigences maximalistes et ne montre aucune volonté réelle de négocier alors qu'elle poursuit ses attaques brutales contre l'infrastructure énergétique ukrainienne et d'autres cibles civiles."

© REUTERS

Emmanuel Macron à l'Elysée, le 5 février 2026.
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Affaire Epstein : pourquoi Keir Starmer se retrouve dans la tourmente

Les nouvelles révélations dans l'affaire Epstein, dont trois millions de documents ont été publiés par le ministère de la Justice américain le 30 janvier dernier, pourraient-elles coûter son poste au Premier ministre britannique Keir Starmer ? Si ce dernier n'est pas nommé dans l'affaire, c'est sa décision de choisir Peter Mandelson, ami du prédateur sexuel mort dans une prison de New York en 2019, comme ambassadeur à Washington, qui cristallise la colère de la majorité de la classe politique britannique.

Enquête criminelle ouverte

Déjà cité dans les premières publications de documents (5 600 fois au total), Peter Mandelson, ancien ministre de Tony Blair et Gordon Brown, avait été limogé de son poste de diplomate à Washington dès le mois de septembre 2025. Mais cette fois, dans les nouvelles publications de documents outre-Atlantique, c'est la transmission d'informations financières sensibles, voire confidentielles, de Peter Mandelson à Jeffrey Epstein alors qu'il était au gouvernement (entre 2008 et 2010), qui préoccupe l'Angleterre. D’après les dossiers publiés, Peter Mandelson est allé jusqu’à partager des documents internes au gouvernement britannique, susceptibles d'influer sur les marchés financiers. La police londonienne a d'ailleurs ouvert mardi une enquête criminelle visant l'ancien diplomate, "pour des infractions liées à une faute dans l'exercice d'une fonction officielle", a-t-elle annoncé dans un communiqué de presse.

La classe politique, y compris le camp travailliste dont le Premier ministre est issu, est d'autant plus en colère que ce mercredi 4 février, lors d'une séance de questions au gouvernement au Parlement, Keir Starmer a confirmé pour la première fois qu’il avait eu connaissance de la relation à long terme de Peter Mandelson avec Jeffrey Epstein avant de le nommer ambassadeur aux États-Unis en 2024, affirmant toutefois que l’ancien diplomate avait "menti à plusieurs reprises" sur la profondeur de sa relation avec le délinquant sexuel. "Peter Mandelson a menti au Premier ministre, il a caché des informations qui ont depuis été révélées et a présenté Jeffrey Epstein comme quelqu'un qu'il connaissait à peine", a déclaré une source de Downing Street auprès du Guardian.

"Nous pensions qu’il avait été un ministre des Entreprises efficace du gouvernement de Gordon Brown ; il a également été un commissaire européen au commerce exemplaire. C’est un homme politique talentueux et nous étions convaincus que ses compétences seraient un atout précieux pour notre pays, dans un contexte délicat pour les relations avec les Etats-Unis", a essayé de justifier Wes Streeting, le ministre de la Santé britannique, mercredi, sur la chaîne de radio publique BBC. Malgré les tentatives d'explication et de justification, le gouvernement de Keir Starmer n'a pas réussi à faire retomber la colère et semble sur la sellette.

"Confiance érodée"

Aujourd'hui, de nombreux élus des deux camps se questionnent sur les circonstances de la nomination de Peter Mandelson au poste le plus prestigieux de la diplomatie britannique, et interrogent le processus de vérification de Downing Street. L'opposition conservatrice somme ainsi le chef du gouvernement de publier tous les documents liés à la nomination de Peter Mandelson et aux conditions de sa révocation. Sous peine de censure. Le ministre de la Santé a déclaré à la BBC que les documents seraient publiés avec une "transparence maximale", justifiant quelques exemptions pour tout ce qui pourrait nuire à la sécurité nationale ou aux relations diplomatiques.

Fait rare dans l'hémicycle britannique, la cacophonie a laissé place à une étrange harmonie, dirigée contre le Premier ministre et son cabinet mercredi. Déjà impopulaire après plus d'un an de gouvernance sans éclat, le chef du gouvernement désormais éclaboussé par le scandale Epstein pourrait bel et bien chuter dans les jours à venir. Les députés travaillistes ont d'ores et déjà averti que les jours de Keir Starmer en tant que Premier ministre étaient comptés. "La confiance est terminée. Je ne suis personnellement pas sûr de pouvoir soutenir le Premier ministre lors d’un vote de confiance", a soufflé l'un d'entre eux auprès du Guardian.

Ce jeudi, Keir Starmer a présenté ses excuses aux victimes de Jeffrey Epstein jeudi et a déclaré qu'il regrettait d'avoir nommé Peter Mandelson ambassadeur. "On savait depuis un certain temps que Mandelson connaissait Epstein, mais aucun d'entre nous ne connaissait la profondeur et la noirceur de cette relation", a-t-il de nouveau assuré, face à la presse. Et de s'adresser aux victimes : "Je suis désolé. Désolé de ce qui vous a été fait, désolé que tant de personnes au pouvoir vous aient laissé tomber, désolé d'avoir cru aux mensonges de Mandelson et de l'avoir nommé". Pas sûr que la publication des documents relatifs à la nomination de Peter Mandelson ne suffise à apaiser le Parlement, favorable mercredi soir à un "départ à zéro".

© via REUTERS

Le Premier ministre Keir Starmer lors d'une séance de questions au gouvernement mercredi 4 février.
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Fiscalité sur les legs et les héritages : et si la France s'inspirait du modèle italien ?

Serait-il plus simple d’aller sur la planète Mars que de réformer la France ? Tout politique français, même le moins aguerri, sait que curseur bougé rime avec levée de boucliers. Notre système de retraite est probablement celui qui aura le plus pâti de cette sempiternelle satisfaction du statu quo. Et encore : la dernière réforme remonte à 2023 - voire 2014 si l’on considère le gel du décalage de l’âge de départ à la retraite voté dans le dernier budget - là où la taxation des héritages n’a pas été repensée depuis… plus d’un siècle ! Certes, des ajustements ponctuels ont été réalisés et des propositions ont été faites, y compris récemment lors de l’examen du projet de loi de finances 2026. Reste qu’aucune réforme structurelle n’a été conduite depuis le troc du barème proportionnel pour un barème progressif en 1901.

Pourtant, "le système français reste inégalitaire, punitif pour les héritiers éloignés et peu lisible", déplore Victor Fouquet, conseiller fiscal au Sénat, dans une note pour l’Institut Thomas More. Alors, pourquoi la France s’en satisfait-elle ? D’autant qu’il existe, non loin de chez elle, des modèles plus performants. Comme en Italie, où après avoir été supprimé, l’impôt sur les héritages et les legs a été réintroduit sous la forme d’une flat tax. Loin du débat traditionnel qui voit s’opposer les partisans d’une abrogation totale de l'impôt sur l'héritage et ceux de son augmentation, le spécialiste en fiscalité et en analyse économique du droit, Victor Fouquet, montre qu’il existe une troisième voie, plus pertinente. Entretien.

L’Express : "L’héritage réduit les inégalités patrimoniales, tandis que la taxation de l’héritage les accroît", écrivez-vous. Que cache ce surprenant paradoxe ?

Victor Fouquet : La littérature empirique montre que, à eux seuls, les héritages réduisent les inégalités patrimoniales. La raison est simple : en proportion de leur patrimoine préexistant, et même si les montants sont moins importants, les plus pauvres reçoivent davantage que les plus riches. Les successions et donations ont donc pour effet immédiat de diminuer les inégalités relatives. Cet effet égalisateur s’estompe néanmoins au fil du temps, à mesure que les héritiers les moins bien dotés consomment le patrimoine qui leur a été transmis. Les héritiers les plus favorisés sont davantage enclins à conserver et faire fructifier le patrimoine reçu, ce qui creuse à nouveau les inégalités patrimoniales.

Vous êtes pour autant contre la suppression de l’impôt sur l’héritage…

Ceux qui veulent supprimer l’impôt sur l’héritage ont politiquement raison mais économiquement tort. L’impôt sur l’héritage a beau être l’impôt le plus impopulaire, ce n’est pas l’impôt le plus mauvais d’un point de vue économique. Surtout lorsque l’on tient compte des très fortes distorsions ou inefficacités générées par ailleurs par la structure de notre système fiscal. Quitte à se priver de plus de 21 milliards d’euros de recettes fiscales, mieux vaudrait alléger en priorité la fiscalité sur le travail, en particulier le travail qualifié, ou sur le stock de capital que de supprimer intégralement les droits de succession et de donation.

Par ailleurs, les arguments avancés sont souvent de mauvaise foi : il s’agirait d’un impôt "immoral" et "confiscatoire", taxant "des montants déjà taxés". L’impôt sur l’héritage est, certes, une redondance fiscale, mais il l’est au même titre que tous les impôts sur l’épargne ou la consommation tirés de revenus déjà taxés une première fois ! Rappelons d’autre part que seules 10 % des transmissions entre parents et enfants sont imposées, à un taux effectif moyen qui ne dépasse pas les 5 %. Cela ne veut pas dire qu’il faille en sens inverse l’augmenter…

N’est-ce pas parce qu’il n’est pas suffisamment élevé que l’impôt sur l’héritage ne parvient pas à corriger les inégalités sociales ?

Le pouvoir correcteur de l’impôt sur l’héritage dépend de sa conception. Pour être puissamment redistributif, il doit être fortement progressif et taxer durement les gros héritages, sans échappatoires ou "niches" fiscales, tout en appliquant des seuils d’exonération suffisamment élevés qui permettraient la transmission de petits patrimoines en franchise d’impôt. Cet impôt théoriquement idéal du point de vue de la redistribution n’existe nulle part dans le monde, car il aurait pour contrepartie des coûts économiques exorbitants.

La puissance égalisatrice de l’impôt sur l’héritage est atténuée dans les faits par le traitement fiscal préférentiel de certains actifs, notamment les entreprises familiales, qui profite avant tout aux grosses transmissions. Mais il faut bien avoir conscience qu’une action fortement égalisatrice, par abaissement des patrimoines les plus importants, risquerait en l’espèce de s’effectuer davantage au détriment de la collectivité qu’au bénéfice des plus petits patrimoines. La redistribution n’est pas toujours quelque chose d’aisée à réaliser : généralement, on ne partage pas une entreprise industrielle ou commerciale, on la dilapide.

En matière de fiscalité sur les héritages et les donations, l'Italie offre, dites-vous, un compromis "intelligent". Expliquez-nous.

Après l’avoir abrogée en 2001, l’Italie a rétabli cette fiscalité en 2006 sous forme d’un impôt proportionnel avec trois taux différenciés (4 %, 6 % et 8 %) selon la proximité du défunt ou du donateur avec l’héritier ou le donataire. Cette différenciation des taux est à la fois simple et légitime, aussi bien philosophiquement qu’économiquement : la taxation d’un patrimoine transmis à un cousin ou une nièce est réputée en effet moins désincitative que la taxation d’une épargne accumulée en vue d’être transmise à un enfant.

Là où l’Italie conjugue trois niveaux de taux et d’abattements, la France ne distingue pas moins de sept catégories de bénéficiaires, avec une combinaison d’abattements très faibles et de taux très élevés qui surtaxe les héritiers collatéraux ou sans lien de parenté. La preuve : 50 % des recettes de l’impôt sont tirées des transmissions en ligne indirecte, alors qu’elles ne représentent que 10 % des flux.

Outre sa simplicité, le grand mérite d’un impôt proportionnel "à l’italienne" est de rendre quasiment inopérantes les stratégies de planification successorale, celle-ci n’ayant d’intérêt que pour bénéficier pleinement des abattements. Avec un impôt à taux constants, il n’y a plus aucune incitation à séquencer les donations dans le seul but d’échapper aux taux les plus élevés du barème.

Existe-t-il d’autres modèles européens dont la France pourrait s’inspirer ?

Le système irlandais est souvent cité comme modèle alternatif. En 1976, l’Irlande a mis en place une imposition des successions et des donations reçues tout au long de la vie. Préconisé par un certain nombre d’économistes, ce système prévoit d’imposer toute nouvelle réception patrimoniale en fonction du montant total déjà reçu par le bénéficiaire sur son cycle de vie, indépendamment de toute considération relative à la provenance, familiale ou non, de la transmission. Avec des taux fortement progressifs, ce système est censé inciter l’épargnant-transmetteur à répartir son patrimoine entre plusieurs bénéficiaires, en favorisant ceux qui ont reçu un patrimoine plus faible afin qu’ils paient un impôt moins élevé. Réduisant la concentration patrimoniale, ce système aboutirait du même coup à une plus grande égalité des chances.

Néanmoins, le système irlandais s’éloigne du modèle théorique sur plusieurs points : l’Irlande applique un taux unique proportionnel (33 %) avec un niveau d'abattements qui dépend fortement du lien de parenté entre le récipiendaire et le défunt ou le donateur, ce qui perturbe les choix de transmission. Or, ce système est selon moi une impasse : l’héritage revêt une dimension anthropologique qui ne peut être niée – ou en tout cas réduite à un traitement économique exclusif des liens familiaux qu’entretiennent les parents-épargnants avec leur progéniture. L’application en France d’un tel système serait en outre lourde de menaces pour les libertés publiques, puisqu’elle appellerait la mise en place, pour chaque contribuable, d’un compte individualisé retraçant l’ensemble des informations afférentes aux donations et successions reçues tout long de la vie.

Vous plaidez plus largement pour une réforme en profondeur de notre modèle. En quoi celui-ci est-il si défaillant ?

Le problème de notre fiscalité de l’héritage est celui de notre fiscalité tout entière : elle affiche des barèmes d’imposition facialement très progressifs, avec des taux marginaux comparativement très élevés, qu’elle contrebalance par une multitude de niches fiscales sans lesquelles l’impôt ne serait pas tolérable - exception faite pour le "pacte Dutreil" destiné à tenir compte de la spécificité des entreprises familiales comme actif transmissible.

Or cela génère des coûts multiformes : économiques d’abord, en raison des distorsions fiscales associées à la progressivité des taux et aux dispositifs dérogatoires ; administratifs ensuite, liés à la complexification et à la gestion du système fiscal ; civiques enfin, chacun s’imaginant que son voisin est fiscalement avantagé par tel ou tel régime de faveur. De façon générale, il faudrait faire l’exact inverse de ce que nous faisons : avoir des bases fiscales plus larges et des taux marginaux moins élevés, de façon à rapprocher les taux effectifs des taux faciaux (NDLR : les taux affichés par la loi, et non ceux réellement payés)

Vous démontez l'idée reçue selon laquelle, la progressivité de l'impôt limiterait la concentration des richesses. Pourquoi ?

En théorie, l’effet correcteur de l’impôt sur la concentration des richesses n’est garanti que si les taux sont progressifs, autrement dit s’ils croissent avec le niveau des patrimoines imposables. En pratique toutefois, le mitage de l’assiette par l’application d’exonérations ou de niches diverses – qui de surcroît profitent davantage aux plus fortunés – limite cet effet correcteur, tout en ayant au passage des coûts collectifs non négligeables.

En ligne directe, l’hyper-progressivité de notre impôt sur l’héritage n’est qu’apparente, et elle n’est justifiable ni financièrement - son rendement demeure modeste -, ni socialement - sa faible contribution aux recettes fiscales atténue mécaniquement sa vocation redistributive. Un impôt proportionnel avec un seuil d’exonération suffisamment élevé, pour ne pas pénaliser les héritiers défavorisés, mais une assiette fiscale suffisamment large, pour limiter l’optimisation fiscale des héritiers les plus favorisés, serait à mes yeux plus efficace. En raison de la forte concentration des patrimoines, la proportionnalité suffirait en effet à ce que ceux qui ont les plus gros patrimoines contribuent, en termes absolus, beaucoup plus que les autres.

Depuis 1901, aucune refonte en profondeur n'a été faite sur la fiscalité des héritage. Comment l'explique-t-on ? Cet enjeu est-il aussi éruptif chez nos voisins européens ?

L’année 1901 a marqué un bouleversement dans la conception de l’impôt avec l’avènement de la progressivité pour les seuls droits de succession - les droits de donation resteront proportionnels jusqu’en 1942. De proche en proche, on est passé d’une égalité devant l’impôt de type libéral à une égalité par l’impôt de type collectiviste, l’impôt n’étant alors plus seulement la contrepartie d’un service rendu par l’État mais un instrument privilégié de redistribution des richesses et de correction des positions sociales.

Pour les impôts autres que sur le revenu, la progressivité est pourtant admise sans être constitutionnellement requise. Mais ce qui nous distingue de nos voisins européens, ce n’est pas la progressivité du barème - la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne, la Suisse ou encore l’Espagne appliquent tous des taux progressifs,-, c’est la surtaxation des héritages en ligne collatérale et entre non-parents, y compris pour des transmissions de faible montant !

Quels pourraient être les effets d'une nouvelle augmentation de la fiscalité sur les héritages, comme le réclament la gauche ?

Si la littérature empirique écarte tout effet négatif significatif des droits de succession et de donation sur la production, les réactions comportementales n’ont été "testées" que pour des hausses de fiscalité limitées. Rien ne dit qu’il en irait de même dans l’hypothèse d’une augmentation massive de la fiscalité, à plus forte raison dans le cas déjà singulier de la France par rapport au reste du monde. Une fiscalité trop lourde sur les héritages risquerait d’altérer les comportements d’épargne les plus altruistes, dissuadant ainsi l’accumulation de capital sur plusieurs générations. Or, sauf à augmenter la fiscalité dans des proportions inconsidérées, la "dotation universelle en capital" défendue par la gauche ne pourrait être que d’un montant dérisoire.

© ZUMA PRESS/MAXPPP/MAXPPP

Rome, le 19 mai 2016. Manifestation des retraites contre la réforme des retraites.
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Etats-Unis - Iran : ce que l'on sait des négociations prévues vendredi à Oman

Tout juste quelques semaines après la répression sanglante des manifestations en Iran, menée par le régime des mollahs, et les menaces du président américain de renverser ce dernier, Washington et Téhéran semblent privilégier la désescalade. Les Etats-Unis et l'Iran ont convenu de prendre part à des discussions ce vendredi 6 février à Oman, ont déclaré mercredi des représentants des deux pays, après des heures de confusion sur la tenue réelle de ces négociations et leur lieu.

La possible annulation de ces pourparlers, face aux divergences quant à leur organisation, a suscité de vives inquiétudes à travers le Moyen-Orient, alors que le président Donald Trump menace de recourir à la force militaire. Interrogé mercredi après-midi par la chaîne de télévision américaine NBC News, le locataire de la Maison-Blanche a répondu par l'affirmative à la question de savoir si le guide suprême de la Révolution iranienne, l'ayatollah Ali Khamenei, devait être inquiet. "Je pense qu'il devrait être très inquiet", a-t-il déclaré.

A Oman plutôt qu'en Turquie

Selon le site américain Axios, au moins neuf pays de la région ont contacté mercredi la Maison-Blanche aux plus hauts niveaux, dont le Pakistan, l'Arabie saoudite, le Qatar, l'Égypte et les Émirats arabes unis, exhortant fortement les États-Unis à ne pas annuler la rencontre. "Ils nous ont demandé de tenir la réunion et d'écouter ce que les Iraniens ont à dire. Nous avons dit que nous ferons la réunion s'ils insistent. Mais nous sommes très sceptiques", a ainsi déclaré un responsable américain au média en ligne. En fin de journée, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi a finalement confirmé la tenue des pourparlers à Oman, après des heures d'incertitude.

Après que les Etats-Unis ont donné leur accord pour ce changement, initialement refusé selon Axios, c'est donc finalement à Oman plutôt qu'en Turquie que les négociations devraient avoir lieu. Et pour cause : Téhéran insiste pour que la réunion soit bilatérale pour n'aborder qu'un seul sujet, celui de son programme nucléaire. Or, la Turquie avait travaillé pour organiser à Istanbul, avec d'autres pays de la région, des discussions axées sur des questions telles que le programme de missiles balistiques de l'Iran et d'autres préoccupations dont la répression meurtrière des manifestations anti-régime de début janvier, qui aurait fait près de 30 000 morts selon plusieurs ONG.

Sujets de discussion non définis

L'émissaire du président américain, Steve Witkoff, et son gendre, Jared Kushner, devraient participer aux pourparlers face à Abbas Araqchi. Mais à 24 heures du début des discussions, les sujets qui devraient être abordés ne sont toujours pas clairs. Téhéran a répété être disposé à évoquer uniquement son programme nucléaire, qui se trouve de longue date au cœur des préoccupations des puissances occidentales. Mais le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio a déclaré mercredi qu'il était nécessaire que les discussions concernent plusieurs autres sujets, pour être significatives. "Si les Iraniens veulent une rencontre, nous sommes prêts", a-t-il dit aux journalistes, insistant sur le programme balistique de Téhéran, son soutien à des groupes armés au Proche-Orient et la façon dont le peuple iranien est traité. Les autorités iraniennes ont décrit leur programme de missiles balistiques comme une "ligne rouge" pour les négociations, présentant ces armes comme indispensables à la sécurité du pays. Selon un représentant iranien interrogé par Reuters, l'insistance des Etats-Unis à discuter de questions autres que le nucléaire pourrait ainsi compromettre les négociations.

Interrogé par l'agence de presse AP, un responsable de la Maison-Blanche a pour sa part indiqué que Washington restait "très sceptique" quant au succès des pourparlers, mais a accepté le changement de plans par respect pour les alliés de la région. Reste que la désescalade semble être le chemin privilégié par les deux puissances, alors qu'aucune d'entre elles n'a vraiment intérêt à un conflit armé qui pourrait déstabiliser l'ensemble de la région, déjà largement fragilisée par la guerre à Gaza.

Mardi 3 février, deux incidents sont déjà intervenus. Un drone iranien a d'abord été abattu par un avion de chasse américain, après s'être trop approché du porte-avions USS Abraham Lincoln, qui naviguait à environ 800 kilomètres au sud des côtes de l'Iran. Quelques heures plus tard, deux navires du Corps des gardiens de la révolution islamique et un drone iranien menaçaient d'arraisonner un pétrolier battant pavillon américain. Un destroyer américain, avec le soutien de l’armée de l’air, a finalement escorté le bateau pour le mettre en sécurité.

© REUTERS/Elizabeth Frantz

Le président américain Donald Trump, ici à Washington (États-Unis) le 20 janvier 2026, dispose de plusieurs options pour agir en Iran.
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Fin du traité New Start entre Russie et Etats-Unis : "Nous allons vers une ère où le nucléaire sera moins régulé"

Quinze ans jour pour jour après son entrée en vigueur, le traité New Start prend officiellement fin ce 5 février. Dernier accord de maîtrise de l’armement nucléaire entre Washington et Moscou, il limitait jusqu’alors le nombre d’ogives déployées comme celui des lanceurs. L’expiration de cet accord, qui avait été négocié en 2010 entre Barack Obama et Dmitri Medvedev, illustre une "poursuite du détricotage de l’architecture de maîtrise des armements nucléaires", estime Héloïse Fayet, responsable du programme dissuasion et prolifération au Centre des études de sécurité de l'Ifri. L’occasion, aussi, de mener "une réflexion sur la manière de faire du contrôle de l’armement autrement". Entretien.

L’Express : Pourquoi le traité New Start n’a-t-il pas été prolongé ?

Héloïse Fayet : Sur le plan légal, cela n’était plus possible dans la mesure où il l’avait déjà été une première fois. En effet, New Start ne comprenait qu'une seule clause de renouvellement. Or celle-ci avait déjà été activée en 2021 pour prolonger le traité de 5 ans - ce qui nous amène à sa date d’expiration de ce 5 février 2026. En revanche, il était éventuellement possible de prolonger une partie de ses dispositions. En septembre dernier, Vladimir Poutine avait ainsi proposé de maintenir pendant un an l’aspect quantitatif du traité, c’est-à-dire la limitation du nombre de têtes nucléaires stratégiques déployées. Cette prolongation ne concernait toutefois pas les autres éléments de l’accord, qui sont en réalité les plus importants.

Tout ce qui touche à la vérification et à la transparence, avec des inspections des sites nucléaires de chaque pays, n’était pas inclus dans la proposition. Il faut d’ailleurs rappeler que la Russie les avait suspendues en 2020 pendant la pandémie de Covid, avant que Poutine ne décide de suspendre l’application de New Start en 2023 à la suite de la guerre en Ukraine. De fait, il n’y a plus eu d'inspection américaine des sites nucléaires russes depuis 2020. Ce qui laisse penser à certains membres de la communauté stratégique américaine que la Russie a également arrêté d'appliquer les dispositions quantitatives de New Start, et aurait potentiellement déjà déployé plus de têtes nucléaires que ce que le traité lui autorise.

Est-ce la raison pour laquelle les Etats-Unis n’ont pas répondu à la proposition de Poutine ?

Au moment où Vladimir Poutine avait fait sa proposition, la réaction de Donald Trump avait été assez mitigée pour plusieurs raisons. Premièrement, le fait d’exclure les dispositions relatives à la transparence et à la vérification écartait de facto les éléments les plus intéressants du traité. Deuxièmement, Vladimir Poutine liait indirectement sa proposition à une mise en pause du "Golden dome" [NDLR : le bouclier antimissile voulu par Trump], en sous-entendant que sa mise en œuvre pourrait libérer la Russie du respect de ses engagements en matière de contrôle des armements. Il semblait dès lors assez improbable que Trump accepte de se lier les mains et de renoncer à ce projet en échange d’un hypothétique respect de ses engagements par la Russie.

Enfin, la troisième raison est qu’une partie de la communauté stratégique américaine considère que New Start et les limitations sur l'arsenal nucléaire américain ne sont plus appropriés face aux nouveaux défis auxquels sont confrontés les Etats-Unis. Et notamment à la montée en puissance de la Chine sur le plan nucléaire. Certains considèrent ainsi qu’il faudrait augmenter l’arsenal nucléaire américain afin de pouvoir dissuader à la fois Moscou et Pékin.

Cette expiration de New Start doit-elle nous inquiéter ?

Oui et non. Il faut admettre que cette expiration symbolise quand même la poursuite du détricotage de l’architecture de maîtrise des armements nucléaires. On peut rappeler la sortie du traité FNI sur les forces nucléaires intermédiaires par les Etats-Unis en 2019, ou le départ de Poutine du traité interdisant les essais nucléaires en 2023. L’expiration de New Start s’inscrit donc dans une dynamique plus large. Du reste, et de manière très terre à terre, le fait que la Russie ou les Etats-Unis passent de 1500 têtes nucléaires déployées à potentiellement 1700 cela ne fera pas énormément de différence, dans la mesure où le nombre d’armes actuellement déployées permet déjà de provoquer des dégâts incommensurables. De plus, il n’y a pas eu besoin de l’expiration de New Start pour voir la Chine augmenter son nombre d’armes nucléaires.

Dans ce contexte, l’intensification de la compétition stratégique s’accompagne d’une augmentation potentielle des arsenaux nucléaires. On assiste clairement à la fin d’une époque qui avait vu prospérer ce type de traités hérités de la guerre froide. Mais cela pourrait aussi être l’opportunité d’une réflexion sur la manière de faire du contrôle de l’armement autrement. Par exemple, en ne se contentant plus seulement de compter le nombre de têtes nucléaires déployées, mais en prêtant attention aux attitudes en matière de dissuasion nucléaire, ou au type d’armes employées.

New Start n’était donc plus un instrument suffisant…

Effectivement. Comme on l’a vu, ce traité n’a pas empêché Poutine d’utiliser la menace nucléaire pour sa guerre en Ukraine. La maîtrise des armements uniquement fondée sur le quantitatif et des mécanismes de transparence n’est peut-être plus adaptée à notre époque. Les nouveaux éléments que l’on pourrait ajouter font notamment partie de ce que les Américains appellent le Behavioural Arms Control (BAC) - c’est-à-dire une maîtrise des armements fondée sur le comportement des Etats, afin de promouvoir une approche centrée sur le sens des responsabilités, plutôt que sur le nombre de têtes nucléaires.

Avec l’expiration de New Start, faut-il s’attendre à ce que la Russie augmente le nombre d'ogives nucléaires en sa possession ?

Cela fait partie des possibilités, et d’ailleurs, certains la soupçonnent de l’avoir déjà fait. Cela demandera à être vérifié dans les prochaines estimations des chercheurs indépendants travaillant sur ce sujet. Les Russes n’ont toutefois pas nécessairement besoin d’augmenter davantage leur arsenal nucléaire, dans la mesure où, contrairement à Washington, Moscou n’a pas besoin de dissuader Pékin, qui est pour l’instant considéré comme un allié par le Kremlin. Dès lors, l'augmentation qui me semble la plus probable est celle de l’arsenal américain.

Face aux menaces russes et chinoises, une bonne partie de la communauté stratégique américaine considère qu’il est temps d’augmenter le nombre d’armes nucléaires déployées. Et le fait est qu’ils n’auraient pas beaucoup de difficultés à le faire. Il leur suffirait de sortir de leurs réserves des têtes nucléaires qui ont été retirées en 2010 du fait de New Start et de les charger sur des missiles de SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d'engins) ou des missiles balistiques dans des silos. A mon sens, on peut s’attendre dans un avenir proche à des déclarations ouvertes du côté américain, expliquant qu’il faut augmenter l’arsenal nucléaire, ou à tout le moins se donner plus de flexibilité - on verra le type de vocabulaire employé.

Donald Trump voudrait inclure la Chine dans un nouveau traité de contrôle des armements nucléaires. Cela vous semble-t-il crédible ?

Non, cela ne me semble pas crédible du tout. Les Chinois sont totalement arc-boutés contre cette idée. Ils considèrent que tant qu’ils n’auront pas autant d’armes nucléaires stratégiques que les Russes et les Américains, c’est-à-dire autour de 1500, ils n’ont aucune raison d’aller vers un accord de maîtrise des armements sur le plan quantitatif. Je ne crois donc pas du tout à un accord trilatéral. A l’inverse, je pense que l’on se dirige vers une ère où il y a de moins en moins de traités et de régulation du nucléaire. De plus, pour Pékin, le contrôle des armements n’est pas lié qu’aux armes nucléaires mais à une posture plus large de compétition stratégique avec les Etats-Unis. Et même si les récentes révisions de la Statégie de Défense Nationale National et la Stratégie de Sécurité Nationale de Trump sont moins véhémentes envers Pékin que par le passé, les Chinois savent très bien qu’ils restent considérés comme un adversaire par l’Amérique.

© REUTERS

Photo d'archive montrant Barack Obama et Dmitri Medvedev, alors présidents des États-Unis et de la Russie, en train de signer le traité New Start, au château de Prague, le 8 avril 2010
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Roberto Vannacci, la nouvelle épine radicale dans le pied de Giorgia Meloni

Existe-t-il quelque chose à la droite de l'extrême droite ? Roberto Vannacci en est convaincu. Le député européen, qui le clame depuis des mois, a finalement sauté le pas pour "poursuivre un rêve". Ce mardi 3 février, il a claqué la porte de la Ligue, le parti italien d'extrême droite - dirigé par Matteo Salvini, numéro deux du gouvernement - auquel il doit son siège à Bruxelles. La raison : le mouvement est trop "modéré" aux yeux de celui qui ne dissimule pas son admiration pour Benito Mussolini, ni son attrait pour le fascisme.

Dans son ambition de rassembler, Roberto Vannacci, a lancé son propre parti : Futuro Nazionale (NDLR : Futur National, en français). Si le nom laisse peu de place au doute sur la direction impulsée, un communiqué daté de ce mardi précise ses ambitions. Sur X, il dépeint "sa" droite : "vraie, cohérente, identitaire, forte, fière, convaincue, enthousiaste, pure et contagieuse". Et l'ancien militaire le clame, sa "droite n'est pas pas à la carte... et par-dessus tout elle n'est pas modérée".

Un général limogé, adepte du "grand remplacement"

De quoi faire bondir ses anciens alliés... mais pas de surprise. Depuis plusieurs semaines, alors que la pression montait en interne, l'homme politique s'est attelé à tourmenter ses rangs avec l'idée d'une scission. Le 24 janvier, l'eurodéputé a officiellement déposé le nom Futuro Nazionale, avant fermer la porte sur X : "Les pages récemment apparues sur les réseaux sociaux et les groupes Telegram faisant référence à Futuro Nazionale ne reflètent pas mon opinion ni celle de mes proches". Puis d'ouvrir une fenêtre : "Si je décide d'ouvrir des comptes sur les réseaux sociaux à ce sujet, je ne manquerai pas de vous en informer".

Une tournure des évènements qui ne surprend pas le politologue italien, Roberto d'Alimonte. "Depuis son élection, Giorgia Meloni se rapproche du centre droit, presque d'un parti modéré, c'est pour cette raison qu'il existe aujourd'hui en Italie un espace pour la droite radicale". Et l'expert de préciser : "Ce qui arrive en Italie aujourd'hui, c'est ce qui est arrivé en France il y a quelques années : quand le Rassemblement national a commencé à se dédiaboliser, Eric Zemmour est apparu".

Et les similitudes ne se cantonnent pas aux calendriers. Avant de faire ses premiers pas dans l'arène politique, Roberto Vannacci s'était improvisé essayiste. Dans Il mondo al contrario - traduisez, Le monde à l’envers - , pamphlet auto-publié devenu best-seller, le général éructe sa tétanie du "grand remplacement", son racisme, son homophobie... Succès en librairie récompensé par un limogeage de l'armée.

Giorgia Meloni dans l'impasse ?

Quant à la déradicalisation de Giorgia Meloni, elle est bien à l'origine de crispations au sein de la coalition gouvernementale. Sur les bancs de la Ligue, on s'agace de son soutien à l'Otan et on lui reproche son aide à l'Ukraine. Fronde dont Roberto Vannacci s'est volontiers emparé, assurant, par exemple, préférer Vladimir Poutine à Volodymyr Zelensky. Mais pour le gouvernement qui s'est déjà donné bien du mal à former sa majorité pas question de se fâcher pour ça. Le 29 janvier, conscient de l'instabilité de son siège, Matteo Salvini s'est envolé à la rescousse de son soldat. "Il y a de la place pour différentes sensibilités au sein de la Ligue. [...] Nous voulons construire et grandir, pas nous battre", avait-il alors plaidé. Moins d'une semaine plus tard, le divorce était acté. Mais le chef de la Ligue l'assure : il n'est pas en "colère", seulement "déçu et amer".

Et le gouvernement a bien des raisons de se faire du souci. Certes, depuis sa naissance Futuro Nazionale ne compte qu'un membre, mais il n'est pas exclu que des élus de la coalition ou de la Ligue le rejoignent dans les jours qui suivent. Ensuite, la coalition a été formée de justesse, et quelques pourcents pourrait faire chavirer les élections législatives de 2027.

Roberto d'Alimonte voit deux issues : "soit Roberto Vannacci va s'essouffler [d'ici aux élections], soit il pourrait représenter 3 ou 4 % des voix. Mais même un tel score poserait un problème à Giorgia Meloni". Et la présidente du conseil n'est pas étrangère à cette situation, elle qui tente de réformer le système électoral en sa faveur. Car dans une Italie particulièrement bipartisane, la femme politique craint et anticipe une union de la gauche, d'autant plus menaçante alors que son clan se déchire.

Giorgia Meloni devra donc trancher : s'allier ou ne pas s'allier avec Futuro Nazionale ? Si laisser Roberto Vannacci filer pourrait mener à la défaite, une alliance avec une droite si radicale serait synonyme de controverse, difficile à assumer avant une élection. Encore faut-il que l'option soit sur la table, car rien ne garantit que le dissident accepte de rentrer au bercail.

© REUTERS

Roberto Vannacci souhaite désormais fonder son propre parti, ce qui met potentiellement en danger toute la coalition de Giorgia Meloni.
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Minneapolis : l'émissaire de Donald Trump annonce le retrait de 700 policiers de l'ICE

Tom Homan, chargé par Donald Trump de la sécurité des frontières, a annoncé ce mercredi 4 février le retrait immédiat de 700 agents de la police de l’immigration (ICE) dans le Minnesota, ramenant leur nombre à 2 000 sur le terrain. Surnommé le "tsar des frontières", Tom Homan a justifié cette réduction par une coopération "sans précédent" des autorités locales qui gèrent les prisons du comté.

"Soyons clairs : le président Trump a la ferme intention de procéder à des expulsions massives durant son mandat et les mesures de contrôle de l’immigration se poursuivront quotidiennement dans tout le pays", a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse. "Le président Trump a pris un engagement. Et nous n’avons donné aucune instruction contraire."

Début janvier, l'administration Trump a déployé environ 2 000 agents fédéraux dans le Minnesota, dans le cadre de l'opération Metro Surge. Le 6 janvier, Todd Lyons, directeur par intérim du service de l'immigration et des douanes (ICE), l'a qualifiée de "plus grande opération d'immigration jamais menée", la veille du meurtre de Renee Good. Au fil du mois de janvier, des centaines d'agents supplémentaires ont été déployés.

Des critiques jusque dans le camp républicain

Le renforcement des effectifs a été contesté et dénoncé dès ses débuts par le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, et d'autres démocrates, qui ont exigé le retrait d'un déploiement fédéral vingt fois supérieur au nombre normal d'agents chargés de l'application des lois sur l'immigration dans l'Etat, surpassant ainsi les forces de police locales.

Cette lutte contre l'immigration s'inscrit dans une campagne nationale, fièrement affichée par Donald Trump mais elle a suscité des critiques, notamment de la part de certains de ses collègues républicains. Des juges fédéraux ont également questionné la légalité de la détention de ces migrants. En guise de défense, le président américain affirme que nombre d'entre eux sont souvent coupables de fraude financière ou de crimes violents.

Pour tenter d'apaiser la colère qui régnait dans les rues de la ville, après la mort de deux citoyens américains, Renee Good et Alex Pretti, tués par des agents fédéraux, Donald Trump a envoyé Tom Homan au Minnesota fin janvier. Ce dernier a déclaré que son objectif était de rétablir l'effectif habituel d'environ 150 agents fédéraux de l'immigration dans l'Etat, mais n'a pas précisé quand il pensait que cela serait possible. Il n'a pas plus non précisé s'il quitterait lui aussi l'Etat après y avoir été dépêché pour superviser les opérations.

Des prisons divisées face à la coopération avec l’ICE

L'émissaire de Donald Trump souhaite que davantage de prisons au Minnesota autorisent les agents d'immigration à transférer la garde des migrants détenus. Certaines le font déjà, mais seulement sept shérifs sur les 87 comtés du Minnesota ont signé des accords de coopération officiels avec l'ICE. D'autres, notamment la principale prison de Minneapolis, refusent de coopérer. Minneapolis et certaines autres villes interdisent à leurs employés, y compris les policiers, de s'enquérir de la citoyenneté des personnes ou de coopérer avec les services fédéraux de l'immigration, arguant que cela menace la sécurité publique si les migrants victimes ou témoins de crimes craignent de se manifester.

Tom Homan, un ancien agent de l'ICE, a également accusé les manifestants d"entraver" le travail des agents de l'immigration, qu'il a salués comme des patriotes faisant respecter la loi, accomplissant un travail difficile tout en étant injustement vilipendés.

© REUTERS

Des manifestants brandissent des pancartes lors d'une manifestation "ICE Out" (NDLR : départ des agents de l'immigration) à Minneapolis, dans le Minnesota aux États-Unis, le 30 janvier 2026 , après la mort de Renee Nicole Good et d'Alex Pretti, abattus par des agents fédéraux de l'immigration.
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Le "porte-avions spatial" chinois, arme du futur ou outil de propagande ?

Les images semblent droit sorties d'un film de la saga Star Wars ou d'un ancien épisode de Star Trek. La télévision d'Etat chinoise CCTV vient de diffuser une vidéo figurant en 3D le Luanniao, un gigantesque porte-avions capable d'évoluer aux limites de la haute atmosphère et dont la mise en service se ferait d'ici vingt à trente ans. Cette sorte d'aile volante pourrait notamment transporter 88 chasseurs Xuan Nu, des avions furtifs que l'on voit jaillir de ses entrailles dans la vidéo, et pourrait tirer des missiles hypersoniques. Les caractéristiques de ce "porte-avions spatial", le premier du genre, donnent le vertige : 242 mètres de long, 684 mètres de large, et un poids au décollage de 120 000 tonnes. Selon l'expert en défense Peter Layton, de l'Australia’s Griffith Asia Institute, interrogé par The Telegraph, un tel appareil surclasserait toute concurrence "en évoluant en grande partie à l’abri des conditions météorologiques et de la plupart des systèmes de défense". Il permettrait en outre à Pékin de se positionner directement au-dessus de ses cibles pour lancer des frappes. Un message qui ne doit pas laisser Taïwan insensible.

De nombreux écueils à surmonter

Mais est-il pour autant réalisable ? Des experts pointent les nombreux écueils devant être surmontés, tels que l'alimentation électrique, le refroidissement, la protection des débris spatiaux, et tout particulièrement la propulsion. Selon Peter Layton, un tel appareil requerra "d'énormes quantités de combustible" ainsi qu'un moyen de propulsion qui reste à définir. La Chine planche depuis plus d'une décennie sur une fusée réutilisable, du genre de celles mises au point par SpaceX, mais sans résultat concret jusqu'à présent.

Le projet du Luanniao s'inscrit dans dans un programme militaire chinois plus vaste, nommé Nantianmen ("Porte céleste du Sud"), qui inclut tout un arsenal aérien futuriste, dont le vol hypersonique, la furtivité, la coordination autonome d’essaims de drones, l’IA, les armes à énergie dirigée et les opérations espace-atmosphère. Son application la plus concrète est le Baidi, un avion de chasse qui serait susceptible d’opérer aux limites de l’espace et dont une maquette a été présentée au Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Chine en 2024.

"Piège psychologique"

L'annonce du projet vise surtout à marquer les esprits, chinois, dans un premier temps, mais également américains. Donald Trump n'a-t-il pas annoncé dès son retour au pouvoir en janvier 2025 un programme tout aussi utopique ? Inspiré du "bouclier de fer" israélien, le "Dome d'or" serait un bouclier anti-missiles visant à protéger le territoire américain de toutes les menaces venues du ciel. A propos des projets chinois, le journaliste spécialisé Brandon J. Weichert parlait en septembre dans The National Interest d'une "campagne de propagande" destinée à rendre les pays occidentaux fébriles.

"Les Etats-Unis ne doivent pas sous-estimer la menace high-tech que représente la Chine, écrivait-il. Mais ils ne doivent pas non plus tomber dans le piège psychologique tendu par la Chine, qui vise à les faire tomber de la même manière que l'Initiative de défense stratégique (IDS) du président Ronald Reagan a fait tomber l'Union soviétique, en forçant la superpuissance à négliger le progrès économique et à risquer l'implosion dans la poursuite d'une prouesse technologique de pointe qui n'aura finalement qu'une valeur militaire marginale." En dévoilant ces images, Pékin actionne donc un levier non négligeable : jouer sur la vanité du dirigeant américain, Donald Trump, pour l'obliger à renchérir. Et tomber dans le piège.

© Capture d'écran CCTV/The Independant

Le porte-avions spatial Luanniao pourrait entrer en service d'ici 20 à 30 ans, selon les autorités chinoises.
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Guerre en Ukraine : le voyage discret du conseiller diplomatique d'Emmanuel Macron à Moscou

Selon nos informations, Emmanuel Bonne, le conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron, s’est rendu discrètement à Moscou, mardi 3 février, pour y rencontrer son homologue du Kremlin Iouri Ouchakov. Alors que les pourparlers entre Russes et Ukrainiens se poursuivent à Abou Dhabi grâce à la médiation des Etats-Unis, la France tente ainsi de rester dans le jeu.

Alors que son conseiller était à Moscou, le président de la République, en déplacement en Haute-Saône, expliquait que la reprise du dialogue avec Vladimir Poutine "est en train de se préparer : il y a des discussions qui se font au niveau technique". Selon le chef de l’Etat, tout cela se fait "en transparence et en concertation" avec Volodymyr Zelensky et les autres pays européens.

"Utile de parler à Poutine"

En décembre dernier, lors d’une conférence de presse à Bruxelles, Emmanuel Macron estimait déjà qu'il allait "redevenir utile de parler à Vladimir Poutine", pour éviter que l'Europe ne soit écartée des décisions sur l'Ukraine. Cette déclaration avait été bien accueillie par le Kremlin.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine se sont longuement entretenus par téléphone le 1er juillet dernier, renouant un dialogue interrompu depuis septembre 2022. Leur entretien portait évidemment sur l’Ukraine mais également sur le nucléaire iranien. En avril 2024, leurs deux ministres de la Défense, Sébastien Lecornu et Sergueï Choïgou s’étaient parlé par téléphone au sujet de la menace terroriste, à la suite d’un grave attentat islamiste à Moscou.

Commerce d'uranium

Pour l’instant, ni le chancelier allemand Friedrich Merz, ni le Premier ministre britannique Keir Starmer n’envisagent de renouer le dialogue avec Moscou, même si l’Elysée les tient informés des démarches françaises.

Depuis l’invasion majeure de l’Ukraine en février 2022, les relations franco-russes sont fortement dégradées. On l’a encore vu avec l’arraisonnement de deux pétroliers de la "flotte fantôme" russe, le Boracay au large de Saint-Nazaire en septembre dernier, puis le Grinch, le 22 janvier en Méditerranée occidentale. Par ailleurs, Paris accuse régulièrement la Russie de mener des campagnes de désinformation contre la France.

Toutefois, une coopération à bas bruit se poursuit. Dans un rapport publié le 26 janvier, Greenpeace assure que "le commerce de l’uranium entre la France et la Russe se poursuit dans une grande opacité". L’organisation antinucléaire dénonce la poursuite de la coopération d’EDF, Orano et Framatome avec Rosatom. L’entreprise russe continue à livrer à la France de l’uranium enrichi – en particulier de l’uranium dit de "retraitement ré-enrichi". Même si ces importations sont en baisse depuis 2022, elles représenteraient toujours 24 % du total. Par ailleurs, la France achète toujours du gaz naturel liquéfié (GNL) à la Russie, même si les contrats en cours ne devraient pas se poursuivre au-delà de cette année.

© Photo via MaxPPP

Emmanuel Macron et son conseiller diplomatique Emmanuel Bonne, le 17 avril 2025 à l'Elysée.
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Des navires de guerre sabotés en Allemagne : ce que l'on sait de l'interpellation de deux suspects

Au cours de l'année 2025, plusieurs navires de la marine allemande ont été la cible de tentatives de sabotage alors qu'ils stationnaient à quai. Cinq au total, tous dans le port de Hambourg, au nord du pays. Un sabotage a été découvert lors des contrôles avant le départ alors que l'un des navires, la corvette "Emden", se préparait pour son voyage inaugural vers la ville portuaire de Kiel, sur les bords de la mer Baltique.

Ce mardi 3 février, deux hommes identifiés comme étant des travailleurs sur ces navires ont été arrêtés, a annoncé le parquet de la grande ville portuaire. L'un, âgé de 37 ans et originaire de Roumanie, interpellé à Hambourg, l'autre, âgé de 54 ans, en Grèce, d'où il est originaire.

Graviers dans le moteur et coupure de courant

Selon le quotidien allemand Der Spiegel, l'enquête porte précisément sur sept cas de tentative de sabotage sur cinq navires de la marine allemande. Le journal rapporte notamment un incident début 2025 au cours duquel 20 kilogrammes de graviers abrasifs ont été placés dans le bloc-moteur de la corvette "Emden". L'autre incident majeur ayant conduit à des vérifications a été observé sur la corvette "Cologne", où les suspects auraient coupé l'alimentation électrique du navire, risquant de déclencher un incendie. Selon les premiers éléments de l'enquête, des conduites d'eau douce auraient également été coupées, et des bouchons de réservoirs de carburant subtilisés.

Selon le parquet général, qui précise que les enquêtes sont toujours en cours, ces activités de sabotage auraient pu causer des dommages importants si elles n'avaient pas été détectées. D'après les informations du Spiegel, les deux suspects travaillaient sous contrat pour un groupe hambourgeois qui propose des services de réfection, notamment dans le domaine de la protection des surfaces et de la corrosion des navires. Les enquêteurs soupçonnent ces deux hommes notamment parce que les périodes de sabotages correspondaient systématiquement avec leurs heures de travail en 2025. Ainsi, les enquêteurs ont indiqué que les graviers retrouvés dans le moteur de l'Emden étaient en réalité destinés à des travaux de sablage (une technique de nettoyage et de décapage de surface). Une tâche qui incombait ce jour-là aux deux hommes arrêtés.

L'ombre de la Russie

Au moment de leur arrestation, à Hambourg et dans un village de Grèce, les domiciles des deux hommes ont également été perquisitionnés par les autorités des deux pays. Selon des responsables de la police grecque, l'homme de 54 ans a été arrêté à l'aube chez lui dans le nord de la Grèce après l'émission d'un mandat d'arrêt européen au nom de l'Allemagne. Les policiers ont entre autres saisi six téléphones portables, trois clés USB, une carte SIM, un disque dur, ainsi que des preuves de 19 comptes bancaires, rapporte l'agence de presse Reuters.

S'exprimant lors d'une conférence de presse, un porte-parole du bureau du procureur de Hambourg a refusé de donner plus de détails sur la provenance des ordres de sabotages et leurs motivations. Il n'empêche qu'à Berlin, les spéculations sont déjà vives à propos d'une implication de la part de Moscou. D'autant que les navires corvettes ciblés sont particulièrement destinés aux opérations en mer Baltique où la marine allemande a considérablement développé ses activités ces dernières années en raison de la menace russe. Par le passé, des dirigeants politiques et responsables militaires ont déjà accusé la Russie de s'engager dans des actes de sabotage, d'espionnage et de guerre hybride depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022.

© dpa/picture-alliance/ via MAXPPP

La corvette "Emden" dans le port de Hambourg, le 3 février 2026.
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Espionnage : comment la Russie a intercepté les communications de satellites européens

La guerre de l'information se joue aussi en orbite dans l'espace. Selon des révélations faites par le journal britannique Financial Times, des communications non cryptées d'au moins douze satellites européens clés auraient été interceptées par deux appareils spatiaux russes. Autrement dit, la Russie, par le biais de deux satellites délibérément stationnés à proximité des engins européens, a pu intercepter des communications et peut-être d'autres données plus ou moins sensibles.

Manœuvres suspectes répétées en orbite

Les satellites espions russes en question, appelés "Luch-1" et "Luch-2", sont particulièrement surveillés par les instances européennes spatiales depuis plusieurs années, notamment parce qu'ils ont effectué des manœuvres suspectes répétées en orbite. Et ce, de façon plus intense ces trois dernières années, dans le contexte de l'invasion russe en Ukraine. Toujours selon le Financial Times, qui a pu consulter les données orbitales, les deux satellites russes se sont attardés à proximité des engins européens pendant des semaines. Depuis son lancement en 2023, Luch-2 s'est approché de 17 satellites européens, rapporte le quotidien.

Les deux appareils russes sont soupçonnés de "faire des sigint (intelligence des signaux)", a déclaré le major-général Michael Traut, chef du commandement spatial de l'armée allemande, au Financial Times, faisant référence à la pratique consistant à rester à proximité des satellites de communication occidentaux. Ceux approchés par Luch-1 et Luch-2 sont principalement utilisés à des fins civiles, notamment pour la télévision par satellite, et dans de plus rares cas, pour des communications gouvernementales sensibles et militaires.

Possibles interférences

Auprès du journal britannique, un haut responsable européen s'est dit "préoccupé par le fait que des informations sensibles, notamment les données de commande des satellites européens, ne soient pas cryptées, car beaucoup ont été lancés il y a des années sans ordinateurs embarqués avancés ni capacités de cryptage". Les deux satellites russes auraient ainsi pu récupérer de nombreuses informations, alors que les engins européens ciblés desservent tout le continent européen ainsi que de grandes parties de l'Afrique et du Moyen-Orient.

Selon les analystes, les données collectées pourraient même permettre à la Russie de prendre le contrôle des satellites européens, et de manipuler leurs propulseurs pour les déplacer, voire les faire s'écraser sur Terre. En outre, les renseignements recueillis par Luch-1 et 2 pourraient également aider Moscou à coordonner des attaques plus lointaines contre les intérêts occidentaux.

Cet espionnage via satellites est loin d'être une nouveauté. Déjà en 2018, la ministre des Armées française de l'époque, Florence Parly, avait publiquement accusé la Russie "d’acte d’espionnage" contre le satellite militaire franco-italien Athena-Fidus, pour tenter d’intercepter des communications sécurisées. Le satellite Luch-1 était alors pointé du doigt. "Les réseaux satellites sont un talon d'Achille des sociétés modernes. Quiconque les attaque peut paralyser des nations entières", a de son côté déclaré le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius dans un discours prononcé en septembre dernier.

D'après plusieurs médias européens dont Le Parisien, le satellite Luch-1 aurait été détruit le 30 janvier dernier après une collision avec des débris spatiaux. Si Luch-1 semble hors d'état de nuire aux intérêts européens, la question de la vulnérabilité des satellites européens demeure prégnante.

© REUTERS

L'antenne d'un satellite Luch-1, à Jeleznogorsk en Russie le 2 avril 2014.
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Sondage : ce que les Européens attendent de l’UE face aux tempêtes géopolitiques

Confrontés à la guerre qui fait rage depuis quatre ans dans l’est du continent et aux doutes sur la fiabilité du parapluie sécuritaire américain, les citoyens des 27 Etats membres expriment de fortes attentes de protection de la part de l’Union européenne, dont la faiblesse face aux tempêtes géopolitiques est une source d’angoisse. C’est ce qui ressort d’une vaste enquête d’opinion publiée ce mercredi 4 février par le Parlement européen.

Dans le détail, les personnes interrogées sont 89 % à souhaiter que les Etats membres de l’UE se montrent plus unis sur la scène internationale. Ils sont 86 % à penser que la voix de l’UE dans le monde devrait être plus forte. Quelque 73 % d’entre eux expriment le désir que ses moyens soient renforcés. Les deux tiers (66 %) attendent que l’UE joue un rôle plus important pour protéger les citoyens contre les crises internationales et les risques de sécurité, selon l’enquête réalisée par Eurobaromètre dans les 27 Etats membres en novembre 2025. Quelque 10 % d’eurosceptiques, à l’inverse, jugent préférables une diminution du rôle joué par l’Union.

La demande de protection adressée à l’UE rassemble de larges majorités absolues en France (70 % des personnes interrogées), en Allemagne (66 %), en Italie (67 %) et en Espagne (73 %). En Pologne en revanche, elle plafonne à 45 % (avec 18 % qui souhaitent une diminution de son rôle).

L’aspiration générale à la protection s’exprime sur fond de vive préoccupation des citoyens européens qui se déclarent "très inquiets" ces temps-ci des conflits proches de l’espace européen (72 %) mais aussi de la menace terroriste (67 %) et des cyberattaques (66 %). De larges majorités se disent également très inquiètes de la dépendance de l’Europe à l’égard de puissances tierces pour sa défense comme pour son approvisionnement énergétique ; de l’immigration non contrôlée ; de la désinformation ; et des risques de catastrophes environnementales accentuées par le réchauffement climatique.

Lorsqu’on les interroge sur les domaines dans lesquelles l’UE devrait prioritairement se renforcer, les citoyens citent en premier la défense et la sécurité, ce qui peut être interprété comme un feu vert donné aux efforts pour développer l’Europe de la défense et réarmer les pays membres. Viennent ensuite la compétitivité économique et industrielle, en seconde position, et l’indépendance énergétique, en troisième. Les angoisses sécuritaires n’effacent pas les tourments économiques qui s’expriment partout avec force. Les citoyens sont seulement 16 % en moyenne à penser que leur pouvoir d’achat s’améliorera dans les cinq années qui viennent, contre 28 % qui anticipent au contraire sa diminution. À noter que le pessimisme économique atteint un sommet en France, où ceux qui pensent que leur pouvoir d’achat va diminuer représentent 45 % des personnes interrogées.

Une oasis de stabilité dans le monde

Plus généralement, les Européens sont 62 % à se déclarer satisfaits que leur pays appartienne à l’Union, une proportion historiquement élevée depuis le début du siècle même si elle recule un peu par rapport au pic de 66 % atteint en 2019. Sans surprise, cette proportion varie nettement selon les pays. Elle dépasse les deux tiers dans des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, le Danemark et la Suède, mais elle n’atteint que 53 % en France, 52 % en Italie et même 40 % en Grèce. Par classe d’âge, ce sont les jeunes adultes (moins de 30 ans) qui sont les plus pro-européens. La quasi-totalité d’entre eux exprime l’ambition d’une Union plus unie (90 %), à la voix plus forte (87 %) et dotée de moyens plus importants (78 %).

À lire l’étude, l’Union européenne évoque pour les citoyens de ses Etats membres une oasis de stabilité dans un monde de plus en plus chaotique. Mais si elle veut répondre aux attentes fortes qu’ils sont très nombreux à exprimer à son égard, elle doit serrer les rangs, se doter des moyens de peser dans le monde, renforcer sa défense et améliorer ses perspectives économiques. Les politiciens ont beau être peu nombreux à porter ces sujets, les espoirs des citoyens sont bien là.

Sondage réalisé par Eurobaromètre du 6 au 30 novembre 2025 pour le compte du Parlement européen auprès d’échantillons représentatifs de la population de plus de 15 ans, en majorité selon la méthode face à face, dans les 27 Etats membres de l’Union européenne ; au total, 26 453 entretiens ont été réalisés.

© PHOTOPQR/LE COURRIER PICARD/MAXP

Les Européens sont 89 % à souhaiter que les Etats membres de l’UE se montrent plus unis sur la scène internationale, selon une vaste enquête d’opinion.
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Vladislav Inozemtsev : "En Russie, l’armée de Poutine est devenue la poubelle de la société"

C'est un sinistre business model, dont l'ingénieur en chef s'appelle Vladimir Poutine : dans la Russie d'aujourd'hui, mourir est plus rentable que vivre. "Dans une région russe au niveau de vie moyen, une personne qui s’engage dans l’armée, combat pendant un an et est tuée au front — avec toutes les preuves administratives requises — fait gagner à sa famille une somme qu’elle n’aurait jamais pu accumuler en quinze ou vingt ans de travail", décrit l'économiste russe Vladislav Inozemtsev dans une note passionnante pour l'Institut français des relations internationales (Ifri), dont L'Express a eu le primeur.

"Au royaume de Poutine, la mort devient ainsi le moyen le plus rentable, sur le plan économique, de tirer profit de sa propre vie", écrit-il dans cette étude qui sera publiée le 9 février. Inozemtsev appelle cela "l'économie de la mort", devenue le principal moteur de la croissance grâce à la relance de la consommation permise par cet afflux d'argent. Poutine y voit un autre avantage, et non des moindres : il "recycle" au front tous les indésirables de la société. Le président russe le sait : il n'a aucun intérêt à arrêter cette guerre. "Pour Poutine, la fin de ce conflit serait le début des ennuis", avance Inozemtsev.

L’Express : Vous décrivez l’évolution de l’armée russe en une "armée de mercenaires". Pourquoi ce modèle a-t-il été privilégié ?

Vladislav Inozemtsev : Il faut remonter aux années 1990 pour comprendre l’émergence de ce modèle. Après la chute de l’URSS, la "thérapie de choc" destinée à réformer l’économie a paupérisé la population et creusé les inégalités. A l’époque, la solde des militaires, conscrits et contractuels, était dérisoire et l’opposition à la conscription montait. Le service militaire, quasi universel sous l’ère soviétique, a peu à peu été déserté par les classes privilégiées. L’armée russe était devenue une armée de pauvres… jusqu’à la fin des années 1990. En 1999, Vladimir Poutine a tiré les leçons du fiasco de sa première guerre en Tchétchénie (1994-1996) : pour sa seconde offensive dans la république rebelle, il a ordonné d'augmenter la solde des contractuels. Cette dernière atteindra jusqu’à 28 000 roubles mensuels, soit 18 fois le salaire moyen, attirant de nouvelles recrues essentiellement motivées par l’appât du gain. Une approche similaire prévaudra en Syrie.

Deux autres éléments concourent à l’acceptation progressive de ce modèle par la société russe. D’une part, le culte de la violence qui se diffuse dans les années 1990. Durant cette décennie de pauvreté et d'anarchie, la culture criminelle est devenue une norme, glorifiée jusque dans la pop culture. Dans les films et les livres russes, les figures du bandit et du tueur étaient omniprésentes et valorisées, au point que la vie, elle, a perdu toute valeur. Au même moment, l’Etat s’est lui-même transformé en une sorte de gang mafieux.

D’autre part, des sociétés militaires privées contrôlées par des dirigeants russes ont émergé et pris une importance majeure dans les années 2010 : le Slavonic Corps, actif en Syrie, et Wagner dans l’opération du Donbass en 2014. Ces deux exemples ont servi de prototypes à une future armée de mercenaires à grande échelle.

Pourquoi la guerre en Ukraine marque-t-elle un tournant ?

Lorsqu’il lance son "opération militaire spéciale" le 24 février 2022, Poutine l’imagine comme un "Blitzkrieg". Il n’envisage pas de payer davantage les soldats appelés au front. Mais les premiers mois du conflit se soldent en carnage. Il devient alors évident que la Russie a besoin de plus de soldats. Quand le Kremlin annonce la mobilisation partielle en septembre, c'est un tollé dans la société russe. C'est à ce moment-là que Poutine déclare pour la première fois que les personnes mobilisées recevront 190 000 roubles (soit 3 200 euros à ce moment-là) par mois.

"Il est désormais plus rentable de mourir que de vivre et de travailler en Russie. C’est ce que j'appelle "l’économie de la mort."

Puis, il annonce que cette somme sera aussi versée à ceux qui signeront volontairement un contrat. Petit à petit, Poutine a formé ce que j’appelle une armée de mercenaires, c’est-à-dire des volontaires dont la rémunération est bien supérieure au salaire moyen, et se double de nombreuses primes – à la signature du contrat, en cas de mort ou de blessure. Des primes proposées par l’Etat central, bientôt rejoint par les gouverneurs locaux qui ont commencé à promettre aux soldats potentiels des salaires de plus en plus élevés. Jusqu'à 4 millions de roubles juste pour signer le contrat, soit environ cinq salaires annuels dans le pays.

À la fin de 2023, ce système était bien établi : si vous voulez partir à la guerre, vous signez votre contrat et recevrez immédiatement en moyenne trois millions de roubles. Ensuite, une solde de 200 000 à 240 000 roubles par mois, et si vous êtes tué, votre famille recevra diverses indemnités. Au total, cela constitue une somme moyenne de 16 à 17 millions de roubles [près de 190 000 euros actuels]. Dans la plupart des régions russes, un homme de 30-35 ans, s'il occupe un emploi moyen, ne gagnera jamais une pareille somme avant la retraite. Il est désormais plus rentable de mourir que de vivre et de travailler en Russie. C’est ce que j'appelle "l’économie de la mort".

Et cette "économie de la mort" est le principal moteur de la croissance russe, dites-vous. Pourquoi ?

Je sais que c'est difficile à dire et à écrire, car les gens ne veulent pas entendre cela, mais voilà mon raisonnement : les premiers concernés par cette économie de la mort sont des gens absolument inutiles pour l’économie de marché. De nombreuses statistiques nous informent sur le profil des soldats. L’âge moyen des nouveaux contractuels est proche de 50 ans. Certains sont malades (fin 2023, le nombre de cas de VIH dans l’armée avait été multiplié par 20 par rapport aux chiffres d’avant-guerre), ils soudoient les services médicaux pour obtenir un faux certificat. Une part importante est au chômage ou occupe des emplois très peu rémunérés sans aucune qualification. Seuls 7 à 8 % d'entre eux ont fait des études supérieures. Beaucoup sont en faillite ou des criminels condamnés. Bref, l’armée est devenue une sorte de "poubelle" dans laquelle Poutine jette les parias de la société.

"Ce modèle profite à l'économie car il élimine les indésirables"

Ce processus touche les couches les plus défavorisées de la société et je dirais donc qu'il profite à l'économie car il élimine les indésirables. En échange de ces vies, Poutine injecte beaucoup d'argent dans l'économie et de nombreux indicateurs suggèrent que dans les régions pauvres, cela a eu un fort impact. Par exemple, on a constaté dans ces régions une augmentation considérable des dépôts bancaires et des transactions immobilières. Plusieurs enquêtes se sont intéressées à l’usage de l’argent touché par les veuves et les familles des soldats décédés. Elles placent cet argent dans des banques, l'utilisent pour acheter des logements modestes mais de qualité, financent les études de leurs enfants à l'université, etc.

Vous écrivez que "la routinisation de la guerre renforce Poutine". Vraiment ?

C’est la raison d’être de ce business de la mort : on incite les volontaires à signer un contrat en leur vendant un "jackpot" (salaires + primes), ce qui permet à Poutine d’éviter la mobilisation et tout soulèvement social que cette dernière pourrait engendrer. La guerre n'est pas très populaire parmi les Russes, et s'il s'avérait qu'un jour n'importe qui pouvait être envoyé au front sans consentement, cela constituerait une réelle menace pour le régime.

Ce modèle a-t-il des limites ?

Cela se discute, car Poutine dispose de suffisamment d'argent. Le montant dépensé pour les soldes et les primes (des militaires et de leurs familles) s'élevait à 3,5-3,8 milliards de roubles en 2025 (environ 2% du PIB), soit un tiers des dépenses militaires. Or, il est assez facile d'emprunter cet argent sur le marché intérieur ou d'augmenter légèrement les impôts pour le couvrir. Et je ne vois pas de pénurie de personnes pouvant être enrôlées.

De plus, si le gouvernement accroît les avantages, le nombre de personnes souhaitant s'engager dans l'armée pourrait encore augmenter. Bref, c’est une situation dictée par le marché. Un marché d'esclaves. Le vrai problème se posera lorsque la guerre prendra fin. Pour Poutine, la fin du conflit serait le début des ennuis.

Comment ces vétérans pourront-ils réintégrer la vie civile ?

Le retour des soldats à la vie civile s'est rarement déroulé sans problème – qu’il s’agisse des vétérans soviétiques de la guerre d'Afghanistan ou des Américains du retour du Vietnam. Dans la Russie d’aujourd’hui, il y a un défi supplémentaire : cette armée de mercenaires payés beaucoup plus cher que le salaire moyen. Aucun soldat ne pourra trouver un emploi lui rapportant ne serait-ce que la moitié de sa solde. Et qui sait comment ces "revenants" se comporteront. Ce sont des personnes cruelles, traumatisées par la guerre. Face à ce défi colossal, une des options du pouvoir serait de prolonger les contrats des anciens combattants et de stationner l'armée dans des colonies militaires pendant au moins quelques années. À mon avis, ce serait le seul moyen pour le Kremlin de les "réintégrer".

Il y a déjà eu des tentatives de faire de certains d’entre eux une nouvelle élite dans les régions…

C’est un non-sens. En réalité, c’est impossible car on ne peut pas transformer des parias absolus, sans instruction et sans qualification en une main-d'œuvre précieuse. L’une des fonctions de cette "économie de la mort" est justement de se débarrasser ces gens. Vous pouvez les échanger contre de l’argent, en faire de la chair à canon et dédouaner les veuves et les enfants, mais vous ne pouvez pas les changer eux-mêmes. Et la guerre les rendra encore plus mauvais.

Quels effets aura la "militarisation" des esprits sur la société, d’après vous ?

A mon sens, le grand risque est que la figure du soldat mercenaire devienne un modèle au sein de la société, dans un remake de la criminalisation des années 1990. A l'époque, faire partie d'un gang, être recruteur, sans parler de tueur, était une activité très lucrative et une position sociale très respectée. Si vous regardez les cimetières les plus chers des grandes villes russes, vous verrez d'immenses parcelles couvertes par les tombes de ces gangsters des années 1990 ; ce sont les plus luxueuses. Après son arrivée au pouvoir, Poutine a déclaré que cette culture criminelle devait être abolie. Cela n'a jamais été le cas. Mais la normalisation de la vie dans les années 2000 et 2010 a largement contribué à l’érosion de cette mentalité. L'homme d'affaires, le petit entrepreneur ou le fonctionnaire sont devenus beaucoup plus respectés qu'un gangster, mais il a fallu environ 20 ans pour changer l'état d'esprit des gens et une nouvelle génération a vu le jour, ce qui a modifié les comportements sociaux.

L’après-guerre en Ukraine représentera un défi similaire, et il faudra beaucoup de temps et d’efforts pour changer la donne. Depuis quatre ans, le Kremlin établit volontairement des parallèles avec la Seconde Guerre mondiale, dite en Russie "Grande Guerre patriotique" et la guerre en Ukraine. Les soldats sont glorifiés, au point que perdre la vie est une sorte de comportement social acceptable et encouragé. D’ores et déjà, cela influence beaucoup la culture populaire.

Comment ?

De nombreux films sont tournés sur la guerre et sur ces héros. De nouveaux monuments et musées consacrés à la guerre en Ukraine ouvrent dans les villes de province. A l’école, la mémoire des soldats tombés au combat est exaltée. Certains anciens combattants sont envoyés délivrer leur témoignage sur les bancs des écoles pour enseigner aux enfants l'amour de la patrie. Cela fait donc partie intégrante de la propagande d'État.

© Sputnik/Mikhail Metzel/Pool via REUTERS

Le président russe Vladimir Poutine préside une réunion au Kremlin sur la guerre en Ukraine, le 29 décembre 2025.
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Etats-Unis : le traitement inédit d’une plainte visant Tulsi Gabbard, directrice du renseignement, interroge

Une plainte enfermée dans un coffre-fort, le congrès écarté, et à en croire le Wall Street Journal, un "mystère digne d’un roman de John le Carré"… Voilà l’affaire qui fait frémir les couloirs du renseignement national américain. Selon les informations du quotidien, une plainte a été déposée en mai dernier auprès de l’inspecteur général des services de renseignement à l’encontre de la directrice de l’agence, Tulsi Gabbard.

La sulfureuse militaire devenue femme politique n’en est pas à sa première controverse depuis qu’elle a rejoint l’entourage Trump. Adorée des médias russes, un animateur populaire la surnommait "notre copine" en 2022. Désormais, la mission d’enquêter sur les résultats de l’élection présidentielle américaine de 2020 a été rajoutée à son portefeuille. Et la directrice a déjà un avis très tranché : la victoire a été volée. "Le président Trump et toute son équipe sont déterminés à faire en sorte qu’une élection américaine ne soit plus jamais truquée. Tulsi Gabbard joue un rôle de premier plan dans cet effort crucial", avait déclaré l’attachée de presse du président des Etats-Unis, Karoline Leavitt.

Une plainte "sans fondement"...

Quant à la plainte qui la vise, elle en a été informée par un courrier de l’avocat du lanceur d’alerte, envoyé quelques mois plus tard, en novembre.

La lettre, consultée par le Wall Street Journal, reproche au bureau de la femme politique "d’avoir entravé la diffusion de la plainte auprès des législateurs en ne fournissant pas les consignes de sécurité nécessaires à cet effet". Une accusation que Tulsi Gabbard n’a pas cherché à démentir. Bien au contraire, son porte-parole a confirmé avoir rejeté la plainte, considérée comme étant "sans fondement et motivée par des raisons politiques".

Si le bureau de la dirigeante a transmis aux deux chambres américaines une copie de la lettre dès novembre, afin de prendre connaissance de l’affaire, aucune n’a pu consulter la plainte en tant que tel. De quoi irriter les élus démocrates qui, ces dernières semaines, se sont attelés à dénicher davantage d’informations… En vain. Car l’inspecteur général aurait pris des mesures drastiques pour protéger le secret : verrouiller le document dans un coffre-fort. "Certaines plaintes concernent des documents extrêmement sensibles qui nécessitent des conditions particulières de traitement et de stockage. C’est le cas ici", s’est justifié un représentant auprès du WSJ.

… Jamais transmise

Et il ne serait pas ici question d’un retard de courrier. Andrew Bakaj, l’avocat du lanceur d’alerte, n’a lui même pas eu l’opportunité de lire la plainte, jugée trop confidentielle. "D’après mon expérience, il est déconcertant que [le bureau de Gabbard] mette des semaines, voire huit mois, pour transmettre une divulgation au Congrès", a-t-il déclaré dans les colonnes du Wall Street Journal.

Une chose est certaine : que les chambres restent dans l’ombre si longtemps est une première. Selon les experts contactés par le quotidien américain, "l’inspecteur général est généralement tenu d’évaluer la crédibilité de la plainte dans les deux semaines suivant sa réception et, s’il la juge crédible, de la transmettre aux législateurs dans un délai d’une semaine supplémentaire." Il est également possible pour un employé de transmettre directement sa plainte aux commissions du renseignement parlementaire, "à condition que le directeur du renseignement national lui fournisse des instructions sur la manière de la transmettre en toute sécurité". Un processus qui n’est pas régi par des délais précis mais qui "prend généralement quelques semaines".

Une fonction très politique

Quelques jours après son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, Donald Trump, qui avait déjà été visé par un lanceur d’alerte, a licencié une série d’inspecteurs généraux au sein du gouvernement. Une tentative de "purger" les organismes de contrôle indépendants afin de dissimuler des actes répréhensibles, selon le parti Démocrate.

En octobre 2025, le Sénat, majoritairement Républicains, a voté la nomination d’un nouvel inspecteur général de la communauté du renseignement, Christopher Fox. L’homme d’Etat avait été l’assistant de Tulsi Gabbard.

© Eric Lee - Pool via CNP/picture alliance / Consolidated News Photos/Newscom/MaxPPP

Tulsi Gabbard, directrice du renseignement national (DNI), s'exprime lors d'une conférence de presse dans la salle de presse James S. Brady de la Maison-Blanche à Washington, D.C., le mercredi 23 juillet 2025.
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Washington annonce avoir abattu un drone iranien ayant approché un porte-avions "de manière agressive"

Alors que l'administration de Donald Trump tergiverse sur la réponse à apporter au dossier iranien, un avion furtif américain a abattu ce mardi 3 février dans la mer d'Arabie un drone iranien ayant approché "de manière agressive" un porte-avions américain à propulsion nucléaire, a annoncé un haut responsable militaire. "Un chasseur F-35 a abattu un drone iranien en état de légitime défense, afin de protéger le porte-avion et son personnel", a précisé le capitaine Tim Hawkins, porte-parole du commandement central de l'armée américaine, ajoutant qu'aucun blessé ni dégât n'avait été signalé.

Les discussions prévues entre l’émissaire spécial américain Steve Witkoff et des responsables iraniens demeurent maintenues, a tout de même assuré Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, peu après l’incident. Steve Witkoff "doit avoir des discussions avec les Iraniens plus tard dans la semaine. Elles restent programmées pour l’instant mais le président Donald Trump a évidemment plusieurs options sur la table et utiliser la force militaire en fait partie", a-t-elle commenté sur la chaîne Fox News. Une perspective qui suscite des inquiétudes parmi certains Etats du Golfe persique, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ayant déclaré la semaine dernière qu'ils n'autoriseraient pas les Etats-Unis à utiliser leur espace aérien et leur territoire pour attaquer l'Iran, et ce pour se protéger d'éventuelles représailles iraniennes en cas de frappe américaine.

L'administration Trump, elle, exerce pour l'instant une pression considérable et croissante sur l'Iran par un renforcement militaire massif dans la région. Pour autant, des frappes aériennes contre l'Iran ne sont pas imminentes, selon des responsables américains interrogés par le Wall Street Journal (WSJ). Le Pentagone préfère actuellement déployer des systèmes de défense aérienne supplémentaires afin de mieux protéger Israël, ses alliés arabes et les forces américaines en cas de représailles iraniennes et de conflit potentiellement prolongé, rapporte le quotidien américain.

© FAZRY ISMAIL / PISCINE/EPA/MaxPPP

Un officier de l'US Navy passe devant des avions de chasse sur le pont d'envol du porte-avions USS Abraham Lincoln (classe Nimitz) lors d'une visite de presse à Port Klang, en périphérie de Kuala Lumpur, en Malaisie, le 26 novembre 2024.
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La tech au chevet de Donald Trump : 429 millions de dollars de dons avant les élections de mi-mandat

Donald Trump et son entourage ont engrangé un montant inédit de 429 millions de dollars de dons l'an dernier, grâce notamment à l’appui de milliardaires de la tech et d’entreprises cherchant à influencer les orientations politiques, révèle le Financial Times. Cette manne financière constitue un atout majeur pour le président américain à l’approche des élections de mi-mandat de novembre prochain, alors que celui-ci n'est plus en capacité de financer directement sa propre campagne.

Selon le quotidien économique britannique, un comité d’action politique contrôlé par des alliés de Donald Trump, Maga Inc, dispose à lui seul de 304 millions de dollars — davantage que n’importe quelle structure de ce type. Cette somme dépasse de plusieurs dizaines de millions de dollars les fonds disponibles pour l'ensemble des groupes liés au Parti démocrate. Une telle collecte, exceptionnelle, illustre en creux l’emprise persistante de Trump sur le Parti républicain, bien que certains électeurs modérés se soient éloignés de lui en raison de sa politique migratoire répressive et de ses interventions à l'étranger.

De nombreux donateurs

Cette dynamique révèle aussi l’enthousiasme de grands donateurs, prêts à soutenir une administration favorable aux secteurs des cryptomonnaies et de l’intelligence artificielle (IA), hostile à une réglementation jugée excessive, et disposée à mettre un terme à certaines enquêtes visant des alliés politiques. Si Trump n’a pas encore précisé comment il comptait utiliser ces ressources, ses soutiens ont déjà financé des actions, via des fonds distincts, contre le député républicain Thomas Massie, critique de la Maison-Blanche sur les questions budgétaires et la publication des dossiers Epstein. Cette manne pourrait également servir à soutenir des candidats fidèles lors de scrutins clés au Sénat et à la Chambre des représentants, ou encore à maintenir l’influence politique de Trump après son départ de la Maison-Blanche.

Ces derniers mois, Maga Inc a attiré d’importantes contributions issues des milieux de la crypto, de l’IA, ainsi que d’investisseurs et d’entreprises ayant des intérêts économiques liés au pouvoir exécutif. Crypto.com, une plateforme d’échange de cryptomonnaies, s’est distinguée avec un don de 30 millions de dollars, peu après la clôture d’une enquête de la SEC (NDLR : l'organisme fédéral américain de réglementation et de contrôle des marchés financiers) ouverte sous l’administration Biden. L’entreprise a par ailleurs conclu des accords avec des sociétés de cryptomonnaies affiliées à la famille Trump.

Soutenir le programme America First

Parmi les autres donateurs figurent Greg Brockman, dirigeant d’OpenAI, et son épouse, qui ont versé ensemble 25 millions de dollars. Brockman soutient activement des initiatives visant à freiner les réglementations locales sur l’IA et justifie son engagement par la volonté de promouvoir l’innovation technologique américaine. Enfin, l'investisseur Jeff Yass, donateur politique de longue date, a versé un total de 16 millions de dollars à Maga Inc en 2025. Sa société de trading, Susquehanna, détient une participation de plusieurs milliards de dollars dans ByteDance, propriétaire chinois de TikTok, que l’administration Trump a aidé à éviter une interdiction aux États-Unis dans le cadre d’un accord favorable aux actionnaires existants.

Interrogée par le Financial Times sur l'utilisation de ces fonds, la Maison-Blanche a renvoyé les questions vers Maga Inc. "Grâce au leadership du président Trump, Maga Inc disposera des ressources nécessaires pour aider les candidats qui soutiennent le programme America First du président Trump : sécuriser la frontière, garantir la sécurité dans nos rues, dynamiser notre économie et rendre la vie plus abordable pour tous les Américains", a répondu le comité.

© REUTERS

Le président américain Donald Trump lors d'un entretien dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche à Washington, le 14 janvier 2026.
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"Une Europe nouvelle pourrait naître en 2026" : Hubert Védrine décrypte la crise de l’Occident

Depuis le "schisme" trumpiste, l’occident géopolitique né de la Seconde Guerre mondiale vacille. "Ne parlons pas d’ordre mondial. Ce qui existe est un désordre évolutif", estime Hubert Védrine, invité du deuxième épisode du podcast géopolitique de L’Express, Les temps sauvages. Les Européens découvrent leur solitude. Selon l’ancien ministre des Affaires étrangères, ils vont devoir opérer une "révolution conceptuelle" en admettant que les autres ne pensent pas comme eux, et "en renonçant à se prétendre le centre du monde".

Le grand anthropologue français, Maurice Godelier, avec qui il publie un livre d’entretiens, Après l’Occident ?’ (Perrin/Robert Laffont), estime, lui, que les Européens doivent "abandonner leur vision obsolète et ingénue du monde pour redevenir un pôle de référence et d’attraction." Il appelle à un "réarmement moral" pour "mieux répondre à la gangrène antilibérale qui se propage au sein de chaque pays européen". Ce dialogue de haute volée, qui enjambe les siècles avec une joyeuse érudition, réunit deux pourfendeurs de l’universalisme. Tout en critiquant le wokisme et le "droit-de-l’hommisme", ne donnent-ils pas du grain à moudre à tous les contempteurs de l’Occident et aux thuriféraires du relativisme ? Hubert Védrine répond à ces interrogations et ces critiques dans Les temps sauvages. Pour approfondir le sujet, L'Express publie quelques extraits de son livre avec Maurice Godelier.

L'Europe après l'Occident

Hubert Védrine : Le "schisme" assumé par Trump et Vance permet-il encore d’utiliser le terme d’Occident pour englober les États-Unis et l’Europe (et quelques autres), comme si de rien n’était ? Je ne le crois pas. Le retour à une Amérique du XIXe siècle conduit plutôt à réfléchir à ce que doit et pourrait devenir l’Europe dans ce contexte et, par ailleurs, à ses relations futures avec les autres pôles occidentaux dans le monde : Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, Israël. Mais tout cela n’empêchera pas la persistance de l’Occident comme état d’esprit pendant un certain temps, chez tous ceux qui, en Europe et aux États-Unis, continueront de se penser, malgré le trumpisme, un rôle privilégié, une mission, au nom d’une supériorité civilisationnelle ou morale. Et d’autre part, chez ceux qui continuent à raisonner en termes d’Occident à dépasser ou à combattre. Mais il existe aussi une dernière hypothèse selon laquelle Trump voudrait récupérer un Occident "trumpisé", à sa main, dans le cas où les Européens auraient raté l’occasion historique d’enfin devenir une puissance […]

Si une Europe nouvelle, menacée par Poutine et lâchée ou combattue par Trump, mais encore dépendante de lui, apparaît en 2026 à l’issue d’un processus de "destruction créatrice", elle devra s’interroger : la priorité absolue n’est-elle pas de préserver la civilisation européenne et son incomparable mode de vie, plutôt que de se lancer dans de nouvelles aventures missionnaires ? A moins qu’une synthèse originale soit formulée, dont la difficulté peut se résumer ainsi : peut-il y avoir un universalisme sans impérialisme, un soft power sans hard power ou, à la limite, un hard power sans impérialisme ?

Maurice Godelier : L’Europe ne peut pas et ne doit pas reprendre à nouveau la politique de l’Occident missionnaire, ni prendre la place ou jouer le rôle d’une Amérique impérialiste. Elle doit devenir un pôle de référence et d’attraction en revenant à ses racines démocratiques, par une sorte de prosélytisme renouvelé en commençant par l’intérieur, c’est-à-dire via une refondation et un enrichissement de ses valeurs. Dans ce cas, si l’Amérique est autoritaire ou carrément impérialiste, l’Europe se trouvera face à un dilemme : préserver sa civilisation et ses racines par une refondation donc ; ou devenir une sorte de sanctuaire au sein duquel on préserverait pieusement par des prières et des bénédictions des valeurs vidées de leur sens et de leur potentialité, et qui deviendrait le cercueil de l’Occident.

H. V. […] Pour réhabiliter la démocratie en Europe […], il faut que ces mêmes élites se résignent à prendre en compte une partie des demandes populaires (sécurité, maîtrise des flux migratoires), sinon les électeurs en colère détruiront à coups de démocratie directe la démocratie représentative, sourde selon eux à leurs demandes.

M. G. L’urgence commande un réarmement moral dans les domaines du travail, de l’enseignement, de la jeunesse, de la démocratie, venant s’ajouter à un réarmement industriel et militaire. Et il faudra mieux répondre à la gangrène antilibérale qui se propage au sein de chaque pays européen.

La fin de la parenthèse occidentale ?

H.V. Après la crise de Suez en 1956, MacMillan, devenu Premier ministre (Eden ayant été écarté après la débâcle de Suez), reçut l’ambassadeur des États-Unis de l’époque, Winthrop Aldrich, et lui aurait dit en substance : "Cher ami, nous, les Occidentaux, on a eu un bon moment quand même. C’était vraiment bien. Ça a duré cinq cents ans à peu près. Mais c’est fini. L’avenir, c’est les Noirs et les Jaunes (il parle dans le langage de l’époque)." MacMillan, en 1955 ! Hélène Carrère d’Encausse pensait la même chose, peu avant sa mort. Ce n’est évidemment pas vrai quand on voit la puissance américaine encore colossale, dont on ne sait pas ce qu’elle va devenir avec Trump. Mais il y a pas mal de gens dans le fameux Sud "global", même s’il est hétéroclite et divisé, qui pensent ainsi. Les Brics ne sont certes ni globaux ni homogènes – par exemple, l’Inde n’acceptera jamais de dépendre du leadership chinois –,même si la balourdise des droits de douane de Trump les a rapprochées. Par ailleurs, certains des Brics sont des démocraties (l’Inde à nouveau, l’Afrique du Sud, le Brésil). D’autres pays du "Sud", comme le Mexique, ne veulent pas être confondus avec les autocraties. Il n’empêche que pour agir intelligemment d’un point de vue européen, on ne peut pas ignorer le sentiment antioccidental, même s’il est plus rhétorique que géopolitique. En tout cas, il ne faut pas les (ré)unifier contre nous par une stigmatisation angoissée, mais les traiter au cas par cas, intelligemment, et éviter de les coaliser par de grossières erreurs politiques, psychologiques, ou linguistiques. À cet égard, la situation au Proche-Orient est caricaturale et catastrophique.

M.G. – Je suis d’accord. La puissance et les intérêts de l’Inde de Modi n’ont rien à voir avec la situation de l’Afrique du Sud, sans parler de celle d’États comme le Niger ou le Burkina Faso. Vous l’avez dit, l’Inde ne sera jamais le vassal de la Chine, mais l’Afrique du Sud ou le Burkina Faso pourraient bientôt le devenir. C’est pourquoi j’affirme que le Sud "global" n’existe pas. Il existe plusieurs Sud, et la Russie n’est pas un peuple du Sud. Toutefois ce qui les rassemble, c’est en effet de ne plus vouloir se soumettre à l’ordre mondial occidental.

Les COP plus importantes que les insipides G20

M.G. Revenons-en à l’une des dimensions essentielles de l’occidentalisation : l’expansion du capitalisme. Il est devenu mondial à partir du moment où Deng Xiaoping fait entrer l’énorme Chine dans le système capitaliste, comme le fit Gorbatchev avec la Russie. Il est alors devenu le premier et le seul système économique véritablement mondial. La mondialisation a enrichi, chez nous, les grandes entreprises et, dans un premier temps, les classes moyennes. Mais les délocalisations ont appauvri de nombreuses régions de France et augmenté l’influence de Marine Le Pen et du Rassemblement national. Il s’est passé la même chose aux États-Unis, ce qui a nourri le vote trumpiste. La mondialisation de l’économie est inévitable parce que beaucoup de pays n’ont pas de pétrole, de gaz, de lithium, de terres rares ou suffisamment de ressources alimentaires. Cela étant dit, je pense que l’on va voir apparaître, pour des raisons géopolitiques, une fracture en deux mondialisations : l’une rattachée aux États-Unis, l’autre à la Chine. On ira chercher son pétrole, non plus là où il est le moins cher, mais là où se trouvent nos alliés politiques.

H. V. Je vais vous dire avec mes mots comment j’analyse ce phénomène. Commençons par la mondialisation : il y en a eu d’autres avant. Et concernant la plus récente, que j’appelle l’américano-globalisation des trois dernières décennies, elle a pris la forme d’une dérégulation, d’une financiarisation et d’une dollarisation. Il faudrait y distinguer les mondialisateurs et les mondialisés, qui n’avaient en général rien demandé. Les mondialisateurs ont été des idéologues, des théoriciens, des forces économiques, au départ américains, un peu après 1945, massivement après 1992, des entreprises multinationales – en fait occidentales –, des puissances, des pays. Et les Américains étaient tellement convaincus qu’aucune force ne pouvait contrecarrer la leur, qu’ils ne pouvaient que gagner, qu’ils étaient pour l’ouverture totale des frontières (des autres). C’est l’époque de l’érection du protectionnisme en mal absolu, de l’hyperpuissance, de l’arrogance et de la désinvolture olympienne. Tout cela est devenu, en plus ingénu, la vision de l’OMC et celle de la Commission européenne qui a joué activement cette carte, jusqu’à il y a peu. Ce qui a enrichi une partie du monde.

Après le 11-Septembre, la crise des subprimes, le changement de ligne de la Chine en 2017, le Covid, Poutine, l’Ukraine, et surtout le retour de Donald Trump, cette période-là s’est achevée. La mondialisation ne va pas s’arrêter pour autant, parce qu’il y a toujours des forces financières colossales et des innovations technologiques – on ne va pas désinventer Internet, les porte-conteneurs, les portables ou les batteries. Déjà avant Trump, elle se fragmentait, les chaînes de valeur étaient un peu raccourcies ou modifiées. Mais je ne crois pas à la constitution de blocs complètement séparés, hermétiques, du fait de l’interdépendance qui demeurera plus ou moins, et que vous avez rappelée. Le dollar restera longtemps dominant ; la Russie sera reléguée pour un temps, imprévisible, à moins que Trump ne force les Européens à reprendre les relations avec elle ; la Chine exercera une grande influence sur le fameux Sud mal nommé "global" (par l’économie, les routes de la soie, les Brics), mais pas sur l’Inde, et ne pourra pas encore substituer le yuan au dollar. Et de nombreux pays vont jouer du "multi-alignement", forme de sous-gaullisme opportuniste. Cette mondialisation poursuivie malgré tout va être de plus en plus contrainte par le compte à rebours écologique, qui va nourrir une panique croissante, même si en 2024, du fait des contraintes ubuesques imposées aux agriculteurs européens, l’écologisation nécessaire et vitale a connu de leur fait un coup d’arrêt, qu’il faudra dépasser, malgré Trump, qui sur ce point est criminel !

Dans les années qui viennent, les réunions mondiales les plus importantes et les plus tendues seront de plus en plus les COP, climat et biodiversité. Plus importantes que l’Assemblée générale des Nations unies, toujours bavarde, ou même les insipides G20 ou la rhétorique de plus en plus offensive des Brics. Je le répète : malgré Trump !

© IP3 PRESS/MAXPPP

L'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, le 23 septembre 2025.
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Démissions et excuses : l’Europe secouée par les nouvelles publications dans l’affaire Epstein

Ce vendredi 30 janvier, six ans après la mort en prison du prédateur sexuel Jeffrey Epstein, la justice américaine a publié plus de trois millions de nouveaux documents issus de l'enquête le visant. Des pages qui révèlent ou confirment les liens entre le criminel et plusieurs personnalités du Vieux Continent… Et ce, même après sa première condamnation en 2008. Au terme d’un plaider-coupable, le milliardaire ultra-connecté avait alors écopé de 18 mois de prison, pour exploitation sexuelle de mineures.

Royauté, dirigeants politiques, figures économiques… La liste de l’entourage de Jeffrey Epstein n’épargne aucune sphère du pouvoir.

Un ex-prince à quatre pattes

Ce n'est pas la première fois que l'affaire Epstein provoque une onde de choc au Royaume-Uni. En octobre 2025, l'ex-prince Andrew avait été déchu de son titre par son frère, le roi Charles III, pour son implication dans le réseau pédocriminel du financier. Depuis cette nouvelle vague de publication, l'homme fait, une fois encore, couler de l'encre.

Une photographie publiée par la justice américaine le montre, à quatre pattes, au-dessus d'une femme au visage flouté. L'image dont s'est emparée la presse nationale a rapidement fait le tour du royaume. Au lendemain de ces révélations, le quotidien The Daily star titrait "Creepy crawler" - traduisez "bestiole rampante". Le même jour, la une du Sun placardait la mention "Shame on you" - "honte à vous", en français - sur la photographie de l'ancien duc.

Peter Mandelson

Toujours au Royaume-Uni, l’ancien commissaire européen et deux fois ministre de Tony Blair, Peter Mandelson, a également été mis en cause dans l’affaire. Celui dont l’amitié avec Jeffrey Epstein ne laissait plus planer l’ombre d’un doute s’était déjà vu démis de ses fonctions d’ambassadeur à Washington en septembre 2025. Dans cette nouvelle vague de révélations, un cliché de l’homme d’Etat en sous-vêtement a été rendu public. Peter Mandelson est également mis en cause pour corruption : des documents semblent attester qu’il aurait reçu 75 000 livres sterling (86 775 euros) de la part d’Epstein. Accusations qu'il dément.

Dimanche soir, soit deux jours après la parution de ces nouvelles informations, le Britannique a démissionné du Parti travailliste afin d’éviter de provoquer "un embarras supplémentaire" dans sa formation politique, selon ses dires.

Et, de l’autre côté de la Manche, les révélations continuent. Ce lundi 2 février, le Financial Times a dévoilé qu’en 2009, Peter Mandelson, alors secrétaire d’État au commerce, avait divulgué à Jeffrey Epstein "un document sensible du gouvernement britannique qui proposait la vente d’actifs pour un montant de 20 milliards de livres sterling [comptez plus de 23 milliards d'euros, NDLR] et révélait les projets du Parti travailliste en matière de politique fiscale". Le jour même, le Premier ministre britannique, Keir Starmer, a ordonné l'ouverture d'une enquête sur la conduite de Mandelson "pendant son mandat de ministre". Par la voix de son porte-parole, Downing Street a également exprimé sa volonté de voir Peter Mandelson perdre son titre et son siège à la Chambre des lords, la chambre haute du pays.

"C’est tout simplement gênant"

En Norvège, la famille royale - qui n'est pas étrangère aux scandales - est également éclaboussée par les dernières révélations américaines. La princesse Mette-Marit avait déjà admis avoir fréquenté le milliardaire au début des années 2010 par le biais de connaissances communes. Toutefois, les révélations du 30 janvier semblent montrer que la relation entre la future reine et le criminel était plus intime que ce qu'elle avait précédemment confessé.

En novembre 2012, elle lui écrivait par SMS : "Est-il inapproprié pour une mère de suggérer deux femmes nues portant une planche de surf comme fond d’écran pour son fils de 15 ans ?". A plusieurs reprises après la condamnation de Jeffrey Epstein, Mette-Marit s’est rendue dans sa propriété de Palm Beach, en Floride. Dans un communiqué, l'héritière assure avoir fait "preuve d’un mauvais jugement". Et d'ajouter : "Je regrette profondément d’avoir eu le moindre contact avec Epstein. C’est tout simplement gênant".

La princesse n'est pas la seule personnalité norvégienne à avoir visité la villa floridienne. En 2014 et 2017, l’ancien Premier ministre travailliste, Thorbjorn Jagland, a passé plusieurs vacances familiales dans la résidence du milliardaire. En plus d'autres fonctions, l'homme politique était à l'époque chargé de l'attribution du prix Nobel de la paix et président du conseil éponyme.

Des démissions aux quatre coins de l’Europe

Toujours en Scandinavie, la Suède a également été bouleversée par l'affaire. La biologiste Joanna Rubinstein a démissionné de la présidence de Sweden for UNHCR (fondation de collecte de fonds pour l’Agence des Nations unies pour les réfugiés), ce lundi 2 février. En 2012, elle s'était rendue accompagnée de sa famille sur l’île privée de Jeffrey Epstein dans les Caraïbes. "J’étais au courant du jugement [datant de 2008] au moment de ma visite. Ce qui a été révélé par la suite concernant l’ampleur des abus est horrible et je m’en distancie fermement", a commenté auprès du média local Expressen celle qui a également présidé la fondation mondiale pour l’enfance.

De l'autre côté du continent, en Slovaquie, Miroslav Lajcak, célèbre diplomate, ancien ministre des Affaires étrangères et actuel conseiller du Premier ministre, a lui aussi présenté sa démission ce samedi 31 janvier. En 2018, dans un échange SMS, Jeffrey Epstein promettait des femmes à celui qui était à l’époque le chef de la diplomatie slovaque. Celui qui avait déjà été questionné sur ses liens avec le pédocriminel avait alors assuré que leur relation était exclusivement professionnelle.

En France, le nom de l'ancien ministre socialiste de la Culture Jack Lang est apparu dans la nouvelle salve de documents publiés. L'actuel président de l’Institut du monde arabe "assume pleinement" les liens qu'il a eus avec Jeffrey Epstein, tout en assurant être "tombé des nues" en découvrant ses crimes. Sa fille Caroline a quant à elle démissionné de son poste de déléguée générale du Syndicat des producteurs indépendants, pour ne pas "nuire" à ce dernier. Les nouvelles révélations exposent ses liens d'affaires avec le pédocriminel, avec qui elle avait fondé en 2016 une société "offshore".

© Jeff Overs/BBC/Handout via REUTERS

L'ancien ambassadeur britannique aux Etats-Unis, Peter Mandelson, lors d'une interview avec la BBC, le 10 janvier 2026.
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Trump, Poutine, Groenland : et si le chaos international chamboulait la présidentielle de 2027…

Ils sont un certain nombre à miser sur le contexte international pour rebattre les cartes de la présidentielle. Les Français, pronostiquent-ils, s’en remettront à des personnalités d’expérience capables de tenir la barre par gros temps. Le potentiel géopolitique des candidats fera la différence. François Hollande, Jean-Luc Mélenchon, Dominique de Villepin, Edouard Philippe et Michel Barnier avancent leurs états de service. "Ce qui compte dans le moment présent, estimait récemment le premier nommé sur BFMTV, c’est qui veut-on mettre au plus haut sommet, compte tenu des responsabilités qui sont celles du président de la République et de ce qui est en train d’être bouleversé dans le monde avec Donald Trump".

Sorti du tunnel budgétaire, le Premier ministre Sébastien Lecornu entend bien lui aussi s’exprimer sur ces questions à l’occasion des prochaines discussions sur la loi de programmation militaire. Ancien détenteur du portefeuille des Armées, il a publié en 2024 chez Plon un essai de géostratégie intitulé Vers la guerre ? qu’il a depuis actualisé en édition de poche. Il est question d'un nouvel ouvrage dans les prochains mois sur les questions de fond.

Une manière de prendre de la hauteur et de disqualifier les néophytes dans ce domaine. Message à peine subliminal : ils ont à peine assimilé leurs cours de HGGSP et confondent le G20 avec un supermarché. Moi président, suggère Hollande, je ne demanderais pas à Trump "où est-ce qu’il trouve toute cette énergie ?" (dixit Jordan Bardella).

En jouant la carte internationale, les candidats mappemonde veulent aussi contraindre les populistes à désigner leurs ennemis. Les Insoumis et le RN devront clarifier leur position vis-à-vis de la Russie Poutiniste et de l’Amérique Trumpiste. Ce mardi 3 février, le groupe Patriotes pour l’Europe que préside Jordan Bardella organisait au Parlement européen un colloque sur la liberté d’expression avec des trumpistes du think tank The Heritage Foundation.

Or, selon le dernier baromètre Eurobazzoka de Cluster 17 pour Le Grand Continent, la géopolitique creuse de nouveaux clivages : 25 % des électeurs du RN voient en Trump un ennemi (contre 55 % pour l’ensemble des Français), 20 % un ami (contre 7 %), la moitié ne tranchant pas.

Néanmoins, Vladimir Poutine incarne encore aux yeux des Français la principale figure de la menace (avec une note de 6,8, contre 5,3 pour Trump). Pas certain que le plaidoyer de Jean-Luc Mélenchon pour "réintégrer la Russie dans le concert européen" soulève les foules. Rappelons-le : le vainqueur de la présidentielle pourra déclencher le feu atomique. Un effet dissuasif pour les électeurs ?

© REUTERS

Le président américain Donald Trump et son homologue russe Vladimir Poutine à l'issue de leur rencontre à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025
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Iran : le soulèvement qui menace le régime des mollahs

© via REUTERS

Des personnes en deuil portent des cercueils lors d'une procession funéraire pour des membres des forces de sécurité et des civils tués lors des manifestations, dimanche 11 janvier 2026. à Téhéran, en Iran.
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Droits de douane : cet accord entre les Etats-Unis et l'Inde qui pourrait porter un coup à la Russie

L'accord a été annoncé en grande pompe lundi 2 février par Donald Trump sur les réseaux sociaux. "Par amitié et par respect pour le Premier ministre Modi, et à sa demande, nous avons conclu un accord commercial entre les Etats-Unis et l'Inde, qui prend effet immédiatement et en vertu duquel les Etats-Unis appliqueront des droits de douane réciproques réduits, les faisant passer de 25 % à 18 %", a écrit le président américain sur son réseau Truth Social à la suite d'un entretien téléphonique avec le dirigeant indien Narendra Modi.

Cet accord, qui intervient après des mois de négociations tendues entre ces deux Etats, annule aussi, selon un responsable de la Maison-Blanche, d'autres surtaxes de 25 % qui s'ajoutaient à ces prélèvements "réciproques", ramenant donc les droits de douane américains sur les produits indiens de 50 % à 18 %. En échange, l'Inde va notamment réduire des barrières commerciales sur les exportations américaines.

Des répercussions sur la guerre en Ukraine ?

New Delhi, troisième importateur mondial de pétrole, et dont les importations de brut couvrent environ 90 % de ses besoins, s'est également engagé à s'approvisionner davantage en pétrole brut auprès des Etats-Unis, a indiqué Donald Trump. L'Inde, qui a par ailleurs noué un accord de libre-échange avec l'Union européenne la semaine dernière, a "accepté d’arrêter d’acheter du pétrole russe", a assuré le président américain. Les Etats-Unis souhaitent en effet limiter les revenus pétroliers de la Russie afin de rendre plus difficile pour Moscou le financement de la guerre en Ukraine. Une question évoquée entre Donald Trump et Narendra Modi lors de leur appel lundi. "Nous avons abordé de nombreux sujets, notamment le commerce et la fin de la guerre avec la Russie et l'Ukraine", a déclaré le président américain.

Cet accord pourrait donc provoquer un manque à gagner important pour la Russie qui a besoin de cet argent issu du pétrole, son principal moteur pour faire tourner son économie de guerre. Après le déclenchement de la guerre en Ukraine, en février 2022, l'Inde était devenue le principal acheteur de pétrole brut russe transporté par voie maritime à prix réduit. Tandis que l'Europe se détournait du brut russe, les raffineries indiennes, elles, avaient augmenté leurs achats. Comme le précise la revue Conflits, de 2 % des importations totales de l'Inde en 2021, le pétrole russe a bondi à près de 37 % en 2024, faisant alors de la Russie le premier fournisseur du pays, devant l'Irak et l’Arabie saoudite. En 2025, l'Inde importait encore en moyenne plus de deux millions de barils par jour de brut russe, soit plus de 40 % de ses approvisionnements. New Delhi était alors le deuxième acheteur de pétrole à Moscou, derrière la Chine.

Pour tenter de couper les vivres à Vladimir Poutine, Donald Trump a imposé, fin octobre 2025, des sanctions contre les deux plus grandes compagnies pétrolières russes, Rosneft (publique) et Lukoil (privée), réduisant considérablement leur capacité à vendre du brut. Depuis cette date, les importateurs indiens ont commencé à réduire leurs achats de pétrole russe afin non seulement de préserver leurs affaires aux Etats-Unis, mais aussi de continuer à exporter des produits raffinés vers l'Europe et ne pas annihiler la possibilité de nouer l’accord commercial avec Washington, rappelle Les Echos. En parallèle, l'Inde a augmenté ses achats de pétrole auprès des pays du Moyen-Orient, d'Afrique et d'Amérique du Sud.

Les données de sources commerciales consultées par Reuters indiquent que les importations indiennes de pétrole russe ont chuté à leur plus bas niveau en deux ans en décembre 2025. Les achats de pétrole auprès de la Russie s'élevaient à environ 1,2 million de barils par jour (bpj) en janvier dernier et devraient baisser à environ 1 million de bpj en février et 800 000 bpj en mars, selon Reuters.

Une période de transition

Les importations de pétrole russe ne vont pas s’arrêter brutalement du jour au lendemain. Les raffineurs indiens vont en effet avoir besoin d'une période de transition pour finaliser leurs contrats pétroliers avec la Russie avant que les importations en provenance de ce pays puissent être interrompues.

Les achats de pétrole vénézuélien pourraient contribuer à remplacer une partie du brut russe acheté par l'Inde. Dès la semaine dernière, selon Reuters, les Etats-Unis ont informé New Delhi qu'ils pourraient bientôt reprendre leurs achats de pétrole vénézuélien afin de compenser la baisse des importations de pétrole russe. Les importations indiennes de pétrole vénézuélien avaient brutalement pris fin avec les sanctions prises par la première administration Trump contre le régime de Nicolas Maduro, en 2019. L'intervention américaine à Caracas visant le président déchu, début janvier 2026, change désormais la donne.

En attendant, la Russie a déclaré ce mardi 3 février n'avoir reçu "aucune déclaration" de l'Inde concernant un éventuel arrêt des achats de pétrole russe. "Nous respectons les relations bilatérales américano-indiennes", a déclaré le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov à des journalistes. "Mais nous attachons la même importance au développement d'un partenariat stratégique avancé entre la Russie et l'Inde." "C'est ce qui compte le plus pour nous", a-t-il ajouté, "et nous entendons approfondir nos relations bilatérales avec (New) Delhi".

L'annonce de cet accord survient à un moment particulièrement délicat pour la Russie, alors que son économie souffre sous l'effet conjugué de la chute des prix du pétrole, des nouvelles sanctions occidentales et d'un effort de guerre de plus en plus coûteux. Les revenus pétroliers de Moscou sont en chute libre. Selon le ministère russe des Finances, les recettes pétrolières et gazières de la Russie ont ainsi reculé de près de 25 % en 2025, privant ainsi le Kremlin de sa principale source de financement du conflit.

© via REUTERS

New Delhi, troisième importateur mondial de pétrole, s'est engagé à s'approvisionner davantage en pétrole brut auprès des Etats-Unis. L'Inde devrait ainsi arrêter progressivement ses achats de pétrole russe.
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Dérives de l'ICE : Donald Trump, le sparadrap des droites populistes, par Catherine Fieschi

À Minneapolis, la violence politique est devenue un message. Les événements de la semaine dernière le confirment. La démonstration de force, la brutalité policière exhibée, l’usage létal de l’appareil d’État — comme dans l’assassinat d’Alex Pettri par l’ICE — relèvent d’un même dispositif : rappeler ce que le pouvoir peut faire, et qui il peut viser. La violence du monde Maga n’est pas une dérive incontrôlée, mais un calcul politique fondé sur la dissuasion, la sidération et l’exemplarité. Le retrait partiel de l’ICE à Minneapolis n’a d’ailleurs été accompagné d’aucun infléchissement de discours de la part de l’administration Trump.

Hannah Arendt insistait sur un point essentiel : la violence surgit lorsque le pouvoir n’a plus besoin de convaincre. Instrument politique à part entière, elle vise des effets symboliques autant que matériels. La violence trumpiste serait donc une stratégie destinée à déplacer le seuil du tolérable.

Cette grammaire doit informer notre lecture de la situation européenne. L’extrême droite et la droite populiste s’installent dans les institutions, accèdent au pouvoir ou s’en rapprochent. Pourtant, une conviction semble persister : ces forces "dédiabolisées" auraient neutralisé leur rapport à la violence. Comme si l’ascension politique impliquait mécaniquement un assagissement. Comme si l’Union européenne constituait, par nature, un garde-fou suffisant. Or c’est précisément ce cadre que ces forces s’emploient à affaiblir de l’intérieur, tout en maintenant la violence hors champ tant que dure la phase de conquête.

Face au trumpisme, une partie de l’extrême droite européenne affiche désormais l’embarras. Donald Trump gêne. On critique ses outrances, on feint la distance, on évoque ses provocations géopolitiques — au Groenland notamment — au nom d’une souveraineté soudain sourcilleuse. Le Slovaque Fico, pourtant soutien affiché du président américain, confie publiquement ses craintes face à son "état d’esprit". Mais sur l’ICE, rien. Pas un mot. Les atteintes à la souveraineté embarrassent les patriotes autoproclamés ; les exécutions publiques, beaucoup moins. Meloni, pourtant critique de l’opération Groenland, ne semble aucunement troublée par l’irruption de l’ICE aux JO de Milan-Cortina.

La dédiabolisation n’est pas une pacification

Depuis des années, ces droites expliquent qu’il faut "prendre Trump au sérieux, mais pas au pied de la lettre". Admirer l’énergie (sic), la force, la personnalité — surtout pas le fond. Dissocier le style de la politique réelle. Or depuis sa réélection, cette distinction ne tient plus. Il n’y a plus d’écart entre la parole et l’acte, entre la mise en scène et la décision publique. Continuer à jouer l’embarras relève désormais du théâtre.

Ce double spectacle est la matrice des populistes. Tandis que la distance se joue devant les caméras, les échanges et les courbettes se poursuivent en coulisses — et se sont intensifiés depuis le retour de Trump au pouvoir. En 2025, plusieurs enquêtes ont documenté de nouveaux déplacements de responsables du Rassemblement national aux États-Unis, lors de conférences conservatrices à Washington et en Floride. Des cadres du RN y ont rencontré des consultants proches de l’administration Trump, spécialisés dans la polarisation électorale et la communication de crise. Des proches de Jordan Bardella ont multiplié les échanges informels avec des élus trumpistes autour des questions migratoires et de l’autorité de l’État. Quant à Sarah Knafo, elle est passée par le Claremont Institute, cet écosystème intellectuel au cœur du pouvoir Maga.

Le phénomène est européen. En Allemagne, Alice Weidel, figure centrale de l’AfD, revendique ses liens avec le camp trumpiste – la fine bouche n’est de mise qu’en matière d’invasions potentielles. En Hongrie, Orbán s’inscrit depuis longtemps dans cette même trajectoire. Et même récemment, l’affinité idéologique l’emporte sur toute mise à distance. Partout, la même grammaire : une respectabilité affichée, une radicalité assumée, et une violence maintenue à la lisière du visible, prête à être mobilisée sans jamais être pleinement exposée.

La dédiabolisation n’est pas une pacification : c’est une mise en scène. Violence et respectabilité sont les deux faces d’un même spectacle. L’une rassure, l’autre menace. Ensemble, elles préparent l’épreuve de force tout en prétendant l’éviter. La réussite ne tient qu’à un fil : la crédulité des électeurs.

Catherine Fieschi est chercheuse au centre Robert Schuman de l’Institut universitaire européen (IUE) de Florence

© EPA

Donald Trump et Giorgia Meloni à la Maison-Blanche, en avril 2025.
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Les Européens sont les champions du pessimisme : et si c’était leur principal problème ?

Les Européens sont les champions du monde du pessimisme. A les écouter, tout va mal en ce début 2026. L’ordre international déraille sous les coups de boutoir de Vladimir Poutine et de Donald Trump ; l’économie est à l’agonie ; l’immigration est hors de contrôle ; le crime organisé règne en maître ; l’extrême droite est aux portes du pouvoir ; l’islamisme progresse dans la jeunesse issue de l’immigration.

Le cafard qui fut longtemps l’apanage des Français se répand comme une traînée de poudre à travers le continent. Trois enquêtes publiées ces dernières semaines l’attestent. Les personnes interrogées par FGS Global pour le média Politico dans les 27 Etats de l’Union pensent en majorité que leur pays est engagé sur une mauvaise pente. Seuls trois d’entre eux font exception : la Pologne, le Danemark et la Lituanie. La même question posée par Ipsos indique que 91 % des Français, 79 % des Hongrois, 74 % des Néerlandais, 71 % des Allemands et des Italiens ont une vision négative de l’avenir de leur pays. Un autre sondage, réalisé par Gallup sur les cinq continents, présente la Bulgarie, la Bosnie, l’Autriche et la Belgique comme les nations les plus déprimées de la planète !

Ce tableau n’est pas sans raison, mais sa noirceur dissimule d’autres réalités qui devraient inciter à plus d’optimisme. Dans les Etats de l’Union européenne, contrairement à beaucoup d’autres pays, les droits individuels et collectifs des citoyens sont protégés, les libertés sont garanties, les systèmes de protection sociale sont sûrs. La démocratie, malgré ses défauts, y règne en maître. L’économie y est résiliente et continue à progresser. Résultat, le niveau de vie des Européens n’a jamais été aussi élevé dans l’Histoire. Dans le classement 2025 réalisé par The Economist, sept des dix économies les plus performantes du monde, Portugal en tête, font partie de l’UE.

Quand on se regarde on se désole mais quand on se compare, on se console… La liste est longue des traits qui rendent l’Europe attractive. Les inégalités sont moins marquées qu’ailleurs. L’offre culturelle et artistique est au top niveau. Les congés payés sont généreux. Les métropoles figurent parmi les plus vivables du monde. Le système éducatif est solide. La transition écologique est bien engagée. On se bouscule pour venir en Europe mais les modèles alternatifs, eux, n’attirent pas. Rares sont ceux qui souhaitent aller s’installer en Russie, en Iran ou à Cuba. Même en Chine, où l’économie est puissante, le solde migratoire est négatif sans discontinuer depuis les années 1960.

L’inconvénient du pessimisme exagéré est qu’il est la prophétie autoréalisatrice par excellence : il est toxique pour la croissance ; il paralyse l’investissement et l’innovation ; il accélère les récessions. Nos politiciens devraient s’inspirer du président Franklin D. Roosevelt qui, lors de la grande crise économique des années 1930 aux Etats-Unis, exhortait les Américains à reprendre espoir : "La seule chose dont nous devons avoir peur, c’est de la peur elle-même. Cette terreur sans nom, sans raison, sans justification, qui paralyse les efforts nécessaires pour transformer le déclin en progression".

Ce qui a changé par rapport aux générations précédentes n’est pas seulement que notre bien-être a atteint des niveaux inégalés, et donc que l’angoisse de le voir s’étioler devient prégnante. C’est aussi que les réseaux sociaux nous mettent en contact sans filtre avec la planète. La proximité des guerres et des catastrophes devient immédiate, au détriment des nouvelles locales et familiales qui nous incitent parfois à l’optimisme. Quelques heures passées sur X ou sur TikTok nous laissent penser que la civilisation est sur le point de s’écrouler. Le même laps de temps consacré à se promener en forêt pourrait nous réconcilier avec la vie. Mais selon Ipsos, les Européens jugent tout à fait improbable, dans leur grande majorité, une diminution de leur consommation des réseaux sociaux cette année. Le pessimisme a de beaux jours devant lui.

© REUTERS

Selon un sondage Ipsos, 91 % des Français, 79 % des Hongrois, 74 % des Néerlandais, 71 % des Allemands et des Italiens ont une vision négative de l’avenir de leur pays.
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