Les moyens militaires déployés par le Danemark pour assurer la sécurité du Groenland seraient insuffisants face aux menaces russes et chinoises. Voilà, en somme, ce qui suffirait à justifier, selon Donald Trump, le passage sous pavillon américain de la dépendance du Danemark. Un argument fallacieux, claque Copenhague qui contre-attaque, pointant la responsabilité américaine après la fermeture de plusieurs bases militaires et des effectifs militaires passés de 10 000 en période de guerre froide à moins de 200 aujourd'hui.
Mais qu'importe le réel et ce qu'il cache. Donald Trump n'a jamais semblé aussi déterminé à mettre la main sur ce territoire de l'Arctique. La Maison-Blanche chante même qu'il étudierait "activement" des projets de rachat. Ainsi, face à la détermination de la première puissance mondiale, le Danemark a-t-il encore des cartes à jouer pour l'en dissuader ? Et quid de l'Otan ? Survivrait-elle à un conflit entre deux de ses membres ? L'analyse du professeur en sciences politiques à l’Université de Copenhague et spécialiste en relations internationales, sécurité et de défense, Mikkel Vedby Rasmussen.
L'Express : Comment le Danemark réagirait-il en cas d'intervention américaine sur son territoire autonome ?
Mikkel Vedby Rasmussen : Même si l’administration Trump surfe sur l’euphorie suscitée par une série d’actions militaires décisives au Venezuela, une intervention militaire américaine m'apparaît peu probable. Mais ne vous y trompez pas : si les Etats-Unis lançaient une invasion, les forces danoises présentes sur l'île se battraient.
Dans ce dossier, il est important d'avoir en tête qu'en 1941, l’ambassadeur du Danemark à Washington, Henrik Kauffmann, a accordé aux États-Unis des droits sur le territoire du Groenland, ce qui a, de facto, partagé la souveraineté de l’île entre Copenhague et les États-Unis : aux Américains la souveraineté en matière de sécurité, aux Danois celle des affaires intérieures (NDLR : cette situation sera ensuite formalisée et pérennisée par l’accord de défense de 1951).
Or, le Groenland a depuis poursuivi un objectif d’indépendance sans tenir compte de cette réalité géopolitique. Aujourd'hui, c'est sur ce point fondamental que s'appuie l’administration Trump. À Washington, certains parlent d’une logique du "fuck around and find out" [en français poli, "qui s’y frotte s’y pique"] : les États-Unis ne toléreraient pas que des alliés comme des adversaires jouent avec leurs intérêts stratégiques sans en assumer les conséquences. L’indépendance groenlandaise est ainsi assimilée à un test dangereux.
Le Danemark dispose-t-il encore de leviers pour dissuader Donald Trump de s'emparer du Groenland ?
Le gouvernement danois a tenté de convaincre les Américains qu’il assumait pleinement ses responsabilités en matière de sécurité. Mais jusqu’ici, Copenhague n’est pas parvenue à freiner la dynamique indépendantiste, ni à contenir les ambitions les plus débridées du gouvernement groenlandais en matière de coopération avec la Chine. Si les autorités groenlandaises renonçaient à leurs projets d’indépendance et si le royaume du Danemark adoptait des mesures fermes à l’égard de Pékin, cela contribuerait largement à désamorcer l’offensive politique de Donald Trump.
Ne serait-ce pas céder à la pression et aux velléités impériales américaines ?
On peut toujours spéculer sur les motivations de l’administration Trump et en quoi ses ambitions pourraient s’inscrire dans le cadre des traités existants. Il n’en reste pas moins que le président américain veut le Groenland. Le Danemark doit en prendre acte. Au bout du compte, la menace russe en mer Baltique est plus déterminante pour nous. S’il fallait choisir, ce serait notre priorité.
Plusieurs pays européens ont défendu la souveraineté du Groenland, sans préciser ce qu’ils feraient en cas d’annexion américaine. Les Européens ont-ils un plan ou naviguent-ils à vue ?
La déclaration européenne rappelle que le peuple groenlandais est maître de son destin et que toute décision doit être prise par le Danemark et le Groenland dans le cadre juridique du royaume. Autrement dit, elle ne ferme pas la porte à un accord entre les États-Unis et les Groenlandais, dès lors que celui-ci serait entériné par Copenhague.
Il ne s’agit donc en rien d’une "doctrine Monroe à l’envers". Bien au contraire, le texte insiste sur le caractère transatlantique de la sécurité dans l’Arctique. J’y vois avant tout la volonté des Européens de ne pas être tenus à l’écart de ce dossier. Dans l’immédiat, ce soutien européen est évidemment précieux pour le Danemark. Mais il a aussi un revers : la question groenlandaise risque d’être imbriquée à d’autres dossiers – les droits de douane, l’Ukraine – au point que Copenhague pourrait être sommée de faire des concessions au nom d’un intérêt jugé supérieur.
À ce propos, la faiblesse de la réaction des dirigeants européens est-elle un aveu d’impuissance, ou relève-t-elle simplement d’une "realpolitik" visant à préserver le soutien américain à l’Ukraine ?
En réalité, les dirigeants européens soutiennent mordicus une position danoise objectivement fragile. Et cette fragilité ne tient pas tant aux pressions américaines qu’à un choix assumé, constitutionnel et politique : celui d’avoir ouvert la voie à l’indépendance du Groenland. Le Groenland finira, tôt ou tard, par se détacher du Danemark. La véritable question est de savoir s’il pourra le faire sans tomber sous la dépendance des États-Unis.
Et qu’en est-il de l’Otan ? L'Alliance atlantique pourrait-elle survivre à un affrontement entre alliés ?
Les relations parfois conflictuelles entre la Grèce et la Turquie montrent que l’Otan a déjà connu des tensions internes. Mais ici, la situation est différente, car les États-Unis sont eux-mêmes partie prenante. Le Danemark se trouve à la croisée de deux zones stratégiques majeures : la Baltique, où il est directement engagé dans la dissuasion face à la Russie et la protection de ses alliés nordiques et baltes ; et l’Atlantique Nord, dont le Groenland constitue un pivot essentiel pour le contrôle des routes maritimes, de l’espace aérien et de l’accès à l’Arctique.
Les revendications américaines sur le Groenland contraignent ainsi Copenhague à arbitrer entre ces deux priorités stratégiques. Il pourrait arriver un moment où le Danemark se retrouverait face à un dilemme stratégique : en s’opposant aux États-Unis sur le Groenland, Copenhague risquerait de fragiliser le soutien américain dont il dépend pour sa sécurité en mer Baltique, notamment face à la Russie. Dans une telle configuration, le choix serait politiquement douloureux, mais stratégiquement évident : pour le Danemark, la sécurité de la Baltique prime sur celle du Groenland.
"Si les Etats-Unis lançaient une invasion, les forces danoises du Groenland se battraient", analyse Mikkel Vedby Rasmussen, ancien chef du bureau de stratégie au ministère danois de la Défense.
Après le Venezuela, et en attendant peut-être Cuba et la Colombie, le Mexique et ses trafiquants de drogue sont chaque jour un peu plus dans le viseur de Donald Trump. Le président américain a annoncé jeudi 8 janvier les Etats-Unis allaient mener des frappes "au sol" contre les cartels de la drogue mexicains, sans préciser exactement où. "Nous allons commencer des frappes au sol en ce qui concerne les cartels. Les cartels dirigent le Mexique. C'est très, très triste de voir et regarder ce qui est arrivé dans ce pays", a déclaré Donald Trump dans une interview sur Fox News, alors que les Etats-Unis ont déployé dès cet été un important dispositif militaire dans les Caraïbes et bombardé des embarcations en provenance du Venezuela au nom de la lutte contre le narcotrafic.
Il va "falloir faire quelque chose avec le Mexique"
Le week-end dernier, le milliardaire issu du parti républicain avait incité le Mexique à "se ressaisir", après des mois de pression sur le voisin du sud sur les questions de lutte contre le narcotrafic et de balance commerciale. Le président américain avait exhorté Claudia Sheinbaum, son homologue mexicaine, de laisser Washington envoyer des forces américaines lutter contre ces cartels de la drogue qui opèrent au Mexique, une proposition qu'elle avait déjà rejetée par le passé, a-t-il indiqué. Donald Trump avait évoqué la possibilité d'une intervention militaire américaine au Mexique, affirmant que les cartels de la drogue "dirigent" le pays et qu'il va "falloir faire quelque chose avec le Mexique".
Dans la foulée de l'enlèvement de Nicolas Maduro, Claudia Sheinbaum a évoqué le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, un principe cher à… un ancien président américain, Woodrow Wilson. "Le Mexique soutient avec conviction que l’Amérique n'appartient ni à une doctrine ni à une puissance. Le continent américain appartient aux peuples de chacun des pays qui le composent", a affirmé la présidente du Mexique. "Nous rejetons catégoriquement toute ingérence dans les affaires intérieures d'autres pays", a-t-elle en outre déclaré lundi lors d’une conférence de presse, comme le relate Reuters.
Un exercice d'équilibriste
Depuis l'attaque américaine contre le Venezuela, le gouvernement mexicain se trouve confronté à un exercice d'équilibriste délicat : condamner fermement l'opération tout en renforçant la coopération bilatérale de peur que le Mexique ne se retrouve dans le collimateur de Donald Trump.
La condamnation sans appel de l'attaque par Claudia Sheinbaum semble indiquer qu'elle ne tolérerait pas d'actions similaires contre les narcotrafiquants au Mexique. Cependant, en coulisses, Mexico devrait se rapprocher encore davantage de Washington à la suite de l'enlèvement de Nicolas Maduro, espérant qu'une coopération bilatérale de sécurité renforcée permettra de dissuader toute agression américaine, déclarent à Reuters des responsables mexicains et des analystes de sécurité. "Le renforcement de la coopération en matière de sécurité et le développement de la lutte du Mexique contre les cartels seront essentiels pour éviter une intervention militaire américaine unilatérale", affirme un responsable de la sécurité mexicain sous couvert d'anonymat.
"Claudia Sheinbaum marche sur un fil : elle affirme une position ferme contre toute intervention, tout en faisant la seule chose que le Mexique puisse faire compte tenu de ce rapport de force asymétrique : continuer à coopérer avec les Etats-Unis", indique Carlos Perez Ricart, analyste mexicain de sécurité.
Une pression accrue sur la présidente du Mexique
Au cours de l'année écoulée, Claudia Sheinbaum a su naviguer sur cet équilibre politique délicat, défendant la souveraineté du Mexique tout en apaisant Washington par deux expulsions massives vers les Etats-Unis de membres présumés de haut rang des cartels et en lançant une offensive militaire d'un an contre le cartel de Sinaloa. Ces actions lui ont valu les éloges de hauts responsables américains. Selon David Mora, analyste principal à l'International Crisis Group, il faut s’attendre à ce que le gouvernement mexicain s'engage dans des opérations militaires conjointes avec les Etats-Unis, ce qu'il n'a donc pas fait jusqu'à présent. "La pression sur Claudia Sheinbaum va s'accroître", estime-t-il.
Après l’enlèvement de Nicolas Maduro, les autorités mexicaines ont examiné la possibilité, aussi infime soit-elle, d'une attaque militaire contre leur pays, relève Reuters. Peu croient que Washington ciblerait les dirigeants mexicains comme il l'a fait avec le dirigeant vénézuélien. Mais une action unilatérale contre les cartels de la drogue porterait un coup dur au gouvernement mexicain, sapant son autorité et violant la souveraineté qu'il s'est engagé à défendre.
Le président Donald Trump, ici dans le Bureau ovale à la Maison-Blanche, à Washington D.C., met la pression sur Claudia Sheinbaum afin qu'elle s'attaque fermement aux cartels de la drogue mexicains.
Après Nicolas Maduro, le président américain pourrait-il faire enlever Emmanuel Macron ? La question paraît saugrenue : contrairement au dictateur vénézuélien, le président français a été légitimement élu ; il dirige le pays qui est le plus ancien allié de Washington ; Donald Trump n’a formulé aucune accusation de narcotrafic contre lui et ne lui a pas demandé de quitter le pouvoir.
À bien regarder, pourtant, un tel scénario, même invraisemblable, aide à prendre la mesure de l’abîme dans lequel la relation transatlantique est tombée depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche il y a un an. L’Europe et l’Amérique ont connu des périodes de tension depuis la Seconde Guerre mondiale, par exemple lors de la crise du canal de Suez en 1956 ou de l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Mais jamais les membres de l’Alliance atlantique, celle qui se targuait encore récemment d’être "l’alliance la plus forte que le monde ait jamais connue", n’avaient été aussi proches du divorce.
Dans leur Stratégie nationale de sécurité, publiée en décembre, les Etats-Unis affichent leur intention de déstabiliser les gouvernements progressistes européens au profit des forces nationales populistes. Ils accompagnent le maintien de leur présence dans l’Otan de l’exigence d’un alignement absolu de leurs partenaires sur leurs seuls intérêts nationaux, au point qu’ils s’arrogent, au Groenland, le droit de s’approprier le territoire souverain d’un allié aussi fidèle que le Danemark. Dans ces conditions, s’en prendre à la France, vue comme le pays le plus réticent à s’aplatir devant Washington, pourrait tenter le 47e président américain.
L’administration Trump a montré qu’elle pouvait agir de manière totalement imprévisible sur la scène internationale. Elle ne respecte aucune forme ni aucun principe, si ce n’est la force. L’Amérique "se détourne progressivement de certains de ses alliés et s’affranchit des règles internationales qu’elle promouvait encore récemment", a déploré Emmanuel Macron, le 8 janvier, devant la conférence des ambassadeurs.
L'Europe classée dans le clan des faibles
De fait, Trump ne classe pas les pays en démocraties et autocraties, ni en alliés et adversaires, encore moins en amis et ennemis, mais simplement en forts et faibles. Ceux-là peuvent être traités en partenaires, ceux-ci ne méritent que d’être piétinés. L’Europe, pour son infortune, est classée à Washington dans le camp des faibles. Sa décision de ne pas riposter aux droits de douane américains infligés l’été dernier, dans l’espoir de conserver Washington à ses côtés pour soutenir l’Ukraine, a conforté cette image piteuse.
De tous les dirigeants des grands pays européens, Emmanuel Macron est le plus faible. L’allemand Merz s’appuie sur une coalition gouvernementale fragile, le britannique Starmer est au plus bas dans les sondages, l’espagnol Sanchez est mêlé à une affaire de corruption, le polonais Tusk cohabite avec un chef de l’Etat ultraconservateur… Mais aucun n’a une marge de manœuvre aussi étroite que le président français. Macron, qui ne peut pas se représenter l’an prochain, a dû subir l’humiliation de voir sa réforme des retraites suspendue par le Parlement. Il ne contrôle plus le législatif depuis sa dissolution ratée. Il affronte une impopularité record. Il est devenu ce qu’on appelle à Washington un "lame duck", un dirigeant aux mains liées.
A ce titre, il est une cible idéale pour Donald Trump. Bien sûr, celui-ci ne le fera probablement pas enlever. On se dit néanmoins que même si c’était le cas, cela ne changerait guère la face de l’Europe, tellement les mauvais calculs macroniens ont sapé la position de la France à Bruxelles. Il fut un temps où la voix de la France y était prépondérante. Ce n’est plus le cas. L’impasse dans laquelle Macron s’est enfermé à propos de l’accord de libre-échange conclu par l’UE avec le Marché commun d’Amérique du Sud (Mercosur), qu’il a soutenu avant de s’y opposer en vain, illustre de manière cruelle l’impuissance de celui qui se faisait fort, naguère, de remodeler l’Europe à sa main.
C'est une mobilisation initialement liée à la vie chère, qui s'est depuis élargie à des revendications politiques. Le mouvement de contestation anti-gouvernementale en Iran évolue rapidement, tandis que la pression internationale sur le régime iranien est croissante. Au moins 45 manifestants, dont huit mineurs, ont été tués depuis le début de la mobilisation dans le pays fin décembre, selon un nouveau bilan de l'ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, publié jeudi 8 janvier. L'agence de presse américaine HRANA (Human Rights Activists News Agency) a fait état de 2 200 arrestations lors des troubles.
L'Iran a subi une coupure d'internet nationale jeudi, d'après l'organisation de surveillance d'internet NetBlocks, selon qui les données de connectivité ont révélé une chute brutale et quasi totale du réseau dans le pays au cours de l'après-midi. Cette coupure a coïncidé avec les appels à la mobilisation lancés à l'étranger par Reza Pahlavi, fils du dernier shah d'Iran, renversé lors de la révolution islamique de 1979. "Le monde entier vous regarde. Descendez dans la rue", a exhorté Reza Pahlavi sur les réseaux sociaux.
Great nation of Iran, the eyes of the world are upon you. Take to the streets and, as a united front, shout your demands. I warn the Islamic Republic, its leader, and the IRGC that the world and @POTUS are closely watching you. Suppression of the people will not go unanswered. https://t.co/keyFFounaX
Le régime iranien a déjà imposé des interruptions d'accès à Internet lors de crises. Pendant les douze jours de guerre contre Israël en juin dernier, Téhéran a ainsi bloqué l'accès à Internet, affirmant qu'il s'agissait d'une mesure de sécurité nécessaire pour empêcher les infiltrations israéliennes.
"Le gouvernement iranien utilise les coupures d'Internet comme outil de répression", analyse auprès du New York Times Omid Memarian, expert iranien des droits humains et chercheur principal à DAWN, une organisation basée à Washington spécialisée dans le Moyen-Orient. "Dès que les manifestations atteignent un point critique, les autorités coupent la connexion du pays à Internet afin d'isoler les manifestants et de limiter leurs communications avec l'extérieur." L'Iran était toujours largement coupé du monde extérieur ce vendredi matin. Les appels téléphoniques étaient impossibles à acheminer, les vols annulés et les sites d'information iraniens en ligne n'étaient mis à jour que de manière sporadique.
Ali Khamenei charge Donald Trump
Les images diffusées dans la nuit par la télévision d'État montraient des bus, des voitures et des motos en flammes, ainsi que des incendies dans des stations de métro et des banques.
Les troubles se diffusent dans tout le pays. Une vidéo diffusée sur X et authentifiée par Reuters montre des manifestants à Mashhad, la deuxième ville la plus peuplée du nord-est de l'Iran, arracher un grand drapeau iranien de son mât et le déchirer. Des affrontements ont par ailleurs éclaté entre la population et les forces de sécurité au Grand Bazar de Téhéran.
La montée de la contestation inquiète les autorités. Le dirigeant suprême iranien, Ali Khamenei, a pris la parole ce vendredi, appelant les Iraniens à "préserver l'unité" du pays. Devant un parterre de quelques centaines de personnes, Ali Khamenei a vivement condamné les actions des manifestants qui appellent à la chute du régime. Il a fustigé des "vandales", des "émeutiers" qui "veulent plaire" à Donald Trump en "endommageant des biens publics". Le chef suprême iranien a demandé au président américain de "se concentrer" sur les problèmes de son pays.
Lors d'un entretien avec l'animateur radio conservateur Hugh Hewitt, jeudi, Donald Trump a menacé l'Iran : "Je leur ai fait savoir que s'ils commençaient à tuer des gens, ce qu'ils ont tendance à faire pendant leurs émeutes, ils ont beaucoup d'émeutes, s'ils le font, nous les frapperons très fort".
Condamnation française
La France a également réagi ce vendredi. Les autorités iraniennes doivent faire preuve de la plus grande retenue envers les manifestants qui ont le droit légitime de manifester, a déclaré une source diplomatique française. "Nous déplorons la mort de plusieurs manifestants et appelons les autorités iraniennes à enquêter pleinement sur les circonstances de ces décès", a indiqué à la presse cette source au Quai d'Orsay. "Nous réaffirmons notre attachement à la liberté d'expression et de réunion et appelons l'Iran à respecter toutes ses obligations internationales."
Initiées à Téhéran par des commerçants du Grand Bazar, exaspérés par la chute brutale du rial, la monnaie de l'Iran, les manifestations actuelles impliquent désormais d'autres catégories de la population : principalement des jeunes hommes, contrairement aux femmes et aux jeunes filles qui ont joué un rôle clé en 2022-2023.
Les autorités ont tenté d'adopter une double approche face aux troubles, affirmant que les manifestations liées à la situation économique étaient légitimes et qu'elles seraient accueillies par le dialogue, tout en réprimant certaines manifestations à l'aide de gaz lacrymogènes lors d'affrontements violents dans les rues.
En ce début d'année, Donald Trump n’aura pas attendu longtemps pour acter l’abrupt retour à la loi du plus fort. La capture de Nicolás Maduro, sous couvert de narcotrafic, cache à peine la véritable raison du spectaculaire raid américain à Caracas : gérer les immenses réserves pétrolières du pays. Les raisons de la mise sous pression du Groenland sont similaires. A savoir mettre la main sur le potentiel minier du territoire danois. Le président républicain ne s’en est jamais caché : selon lui, puissance rime avec contrôle de l'énergie. Fossile, dans son cas.
Les premiers jours de 2026 viennent confirmer une tendance grandissante : une division du monde entre "pétro-Etats" et "électro-Etats". Les Etats-Unis, avides de pétrole et de gaz, se campent en leaders du premier groupe. La Chine, qui domine les technologies vertes et s’électrifie à marche forcée, domine la seconde catégorie. Et l’Union européenne ? "Elle occupe une position intermédiaire très inconfortable, dépendante des deux blocs, mais sans s'aligner pleinement sur aucun d'entre eux. En résumé, une soupape de pression", notent les chercheuses Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau dans une captivante analyse publiée mi-décembre.
Les Vingt-Sept évoluent sur une ligne de crête, tiraillés au milieu d’un paysage énergétique de plus en plus bipolaire. En sevrage du gaz russe, le continent s’est davantage tourné vers le GNL américain. Conscient de l’importance de ce marché pour son pays, Donald Trump a utilisé la menace des droits de douane pour obtenir d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, l’engagement de lui acheter pour 750 milliards d’euros de produits énergétiques sur plusieurs années. En parallèle, l’UE, qui cherche à se décarboner, demeure très dépendante de la Chine pour bon nombre de technologies propres : véhicules électriques, panneaux solaires, batteries… Sans oublier les minerais critiques, indispensables pour les secteurs de la tech ou de la défense.
"L'Europe ne doit pas attendre la prochaine crise"
"L'ordre énergétique est en train de changer radicalement. L’Europe ne doit pas attendre la prochaine crise pour ouvrir les yeux et savoir où aller", interpelle Pauline Heinrichs, maîtresse de conférences en études stratégiques (climat et énergie) au King’s College de Londres. Entre les Etats-Unis et la Chine, l’UE pourrait choisir d’emprunter une troisième voie. Celle que Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau, expertes au Center on Global Energy Policy de l’université de Columbia, appellent "l'alliance des Good Guys". C’est-à-dire le rapprochement de nations qui partagent la même situation inconfortable, entre Washington et Pékin. Elles citent notamment le Royaume-Uni, le Japon, le Canada, la Corée du Sud, l’Australie, la Norvège et la Suisse.
"Il s’agit de pays disposés à co-concevoir des systèmes, des normes et des cadres de gouvernance compatibles, détaille Tatiana Mitrova. En mutualisant leurs efforts, ils peuvent accroître de manière significative leurs ressources collectives et leur capacité à faire levier, sans constituer un bloc politique formel." Plutôt que de chercher à reproduire des capacités industrielles à grande échelle ou des chaînes de valeur entièrement domestiques, des partenariats stratégiques permettraient ainsi de pallier les faiblesses européennes. Et inversement pour les autres "Good Guys". Sur l’énergie, "l’Europe n’a guère d’autre choix que de devenir un leader en matière d’efficacité, d’intégration intelligente des systèmes et d’innovation institutionnelle", ajoute la spécialiste. C’est aussi l'avis de Julian Popov, ex-ministre de l'Environnement de Bulgarie, désormais chercheur chez Strategic Perspectives : "Les dirigeants devraient agir de manière décisive pour accroître les investissements dans les réseaux et le stockage à travers le continent. C’est absolument essentiel pour le futur."
Si l’idée d’une telle alliance n’a jamais été vraiment formalisée jusqu’à présent, "elle reflète une logique déjà implicite dans les discussions informelles", assure Tatiana Mitrova. L'ancien député européen Luis Garicano l’évoquait récemment dans les colonnes de L’Express : "Face à la pression des blocs chinois et américains, la Commission devrait mobiliser une grande coalition de pays amis dans le commerce et la défense, avec des États comme la Corée du Sud et le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande". Cela permettrait également à l'exécutif européen de "faire moins mais beaucoup mieux", affirme l'économiste espagnol.
Il ne reste que le plus dur : mettre l’idée en pratique. Face à l’imprévisibilité d’un Donald Trump, le temps presse pour les "Good Guys".
Entre la Chine et les Etats-Unis, "l'Europe occupe une position intermédiaire très inconfortable, dépendante des deux blocs, mais sans s'aligner pleinement sur aucun d'entre eux", notent les chercheuses Tatiana Mitrova et Anne-Sophie Corbeau dans une captivante analyse publiée mi-décembre.
C'est un drame survenu alors que l'administration de Donald Trump mène une répression accrue contre les immigrés depuis son retour au pouvoir. Un agent fédéral des services américains de l'immigration (ICE) a abattu mercredi 7 janvier une femme de 37 ans qui se trouvait dans sa voiture à Minneapolis, dans l’Etat du Minnesota. L'Express fait le point sur la mort de Renee Nicole Good, qui a déclenché des manifestations et un vif débat sur les circonstances de ce décès.
Que s'est-il passé ?
Un agent de l'ICE a tiré en état de légitime défense après qu'"une émeutière violente" a tenté de renverser des policiers, a assuré une porte-parole du Département de la Sécurité intérieure dans un communiqué, ajoutant que l'agent avait craint pour sa vie. Toutefois, des vidéos de la fusillade, diffusées en ligne et authentifiées parReuters, remettent en question la version officielle. L'une d'elles montre un agent s'approcher d'un SUV, ordonner à la conductrice de sortir et saisir la poignée de la portière, tandis qu'un autre agent apparaît devant la voiture. La conductrice recule dans un premier temps puis avance, et l'homme qui se trouve devant elle dégaine son arme, recule et tire trois coups de feu. On ignore si la voiture a heurté le policier, et ce dernier a tiré au moins un coup de feu après que le véhicule l'a dépassé.
You’re lying. There was no attempt to run the officer over and no ICE agents appear to be hurt.
Dans une conférence de presse mercredi soir, la ministre de la Sécurité intérieure Kristi Noem a affirmé que la victime avait "suivi et entravé le travail de (la police) tout au long de la journée" et défendu la réaction de l'agent de l'ICE qui, selon elle, avait été, lors d'une précédente mission en juin, percuté par une voiture "et traîné sur plusieurs mètres".
Qui était la femme tuée ?
Renee Nicole Good avait obtenu une licence d'anglais à l'université Old Dominion de Norfolk, en Virginie, en décembre 2020, selon un communiqué de l'université. Elle vivait depuis peu à Minneapolis. Cette mère de famille a remporté un prix de poésie universitaire, selon une publication Facebook de 2020 du département d'anglais de l'université, qui la décrivait comme originaire de Colorado Springs, dans le Colorado. "Quand elle n'écrit pas, ne lit pas ou ne parle pas d'écriture, elle enchaîne les marathons de films et fait des activités artistiques avec sa fille et ses deux fils", précisait la publication. Le Washington Post a rapporté que cette poétiste a une fille âgée de 15 ans et deux fils ayant 12 et 6 ans.
Renee Nicole Good était une bénévole active au sein d'un réseau de "patrouilles de quartier" regroupant des centaines de membres de la communauté et organisé par des militants locaux pour suivre, surveiller et enregistrer les opérations de l'ICE à Minneapolis, selon Michelle Gross, présidente de l'association Community United Against Police Brutality (basée au Minnesota) et assistante juridique de la National Lawyers Guild.
Michelle Gross, qui a déclaré à Reuters avoir eu connaissance de première main de la participation de Good aux patrouilles "d'observation" de l'ICE, a affirmé que c'est ce qu'elle faisait lorsqu'elle a été interpellée et abattue par un agent fédéral. Contestant les affirmations des autorités fédérales selon lesquelles Renee Nicole Good aurait entravé le travail des agents de l'ICE, Michelle Gross a déclaré qu’elle tentait de faire demi-tour et de quitter les lieux lorsque des policiers ont encerclé sa voiture et que l'un d'eux a ouvert le feu.
"Renee était l'une des personnes les plus gentilles que j'aie jamais connues", a confié sa mère Donna Ganger au Minnesota Star Tribune. "Elle était extrêmement compatissante. Elle a toujours pris soin des autres. Elle était aimante, indulgente et affectueuse. C'était une personne extraordinaire." Donna Ganger a déclaré que sa fille n'était "absolument impliquée dans ce genre de choses", faisant référence aux manifestants qui s'en prenaient aux agents de l'ICE. Son ex-mari a affirmé ne l'avoir jamais vue participer à des manifestations.
Que dit la loi ?
La loi du Minnesota relative à l'usage de la force autorise la police d'État à recourir à la force létale uniquement si des agents estiment que cela est nécessaire pour se protéger eux-mêmes ou protéger autrui contre la mort ou des blessures graves. La loi fédérale applique une norme similaire, autorisant l'usage de la force létale lorsqu'un agent a des motifs raisonnables de croire qu'une personne représente une menace immédiate de mort ou de blessures graves.
Les agents fédéraux bénéficient généralement de l'immunité de poursuites au niveau de l'État pour les actes accomplis dans le cadre de leurs fonctions officielles. Cette immunité ne s'applique que si les actions de l'agent étaient autorisées par la loi fédérale et étaient nécessaires et appropriées. Si le Minnesota poursuivait l'agent, celui-ci pourrait demander le transfert de l'affaire devant un tribunal fédéral et invoquer son immunité de poursuites.
Les agents fédéraux bénéficient de l'immunité civile, sauf si leur conduite a manifestement violé un droit constitutionnel. Cette norme juridique, connue sous le nom d'immunité qualifiée, est devenue un outil très efficace pour protéger les policiers accusés d'avoir fait un usage excessif de la force, comme l'ont révélé plusieurs enquêtes de Reuters en 2020.
Quelles sont les réactions politiques ?
Dès mercredi, Donald Trump a estimé que l’agent avait tiré "en légitime défense". "Cette situation est examinée, dans son intégralité, mais la raison pour laquelle ces incidents surviennent est que la gauche radicale menace, agresse et cible quotidiennement les forces de l’ordre et les agents de la police de l’immigration", a écrit le président américain sur son réseau Truth Social.
Jeudi, le vice-président J.D. Vance a également pris la défense de l'agent depuis la Maison-Blanche. Il a qualifié la mort de "tragédie" tout en défendant l'agent, qui faisait partie des 2 000 agents fédéraux déployés cette semaine dans la région de Minneapolis par l'administration Trump. Après avoir visionné les vidéos, J.D. Vance a tenu la conductrice pour seule responsable. "Ce dont je suis certain, c'est qu'elle a enfreint la loi", a-t-il déclaré lorsqu'un journaliste l'a interrogé sur ses doutes quant à son analyse. "Ce dont je suis certain, c'est que l'agent avait toutes les raisons de penser qu'il était gravement menacé, voire que sa vie était en danger."
Pour sa part, le maire de Minneapolis a catégoriquement rejeté la version des faits rapportée par l'administration Trump. Lors d'une conférence de presse, Jacob Frey a reproché aux autorités fédérales de "tenter de faire passer cela pour un acte de légitime défense". "Ayant moi-même vu la vidéo, je veux le dire directement à tout le monde : ce sont des foutaises", a-t-il ajouté. L'élu démocrate a reproché aux agents de l’ICE de semer le chaos à Minneapolis, leur demandant de "foutre le camp" hors de la ville. Il a également appelé les habitants à rester calmes alors que des manifestations ont lieu dans cette ville depuis la mort de Renee Nicole Good.
L'armée russe a déclaré ce vendredi 9 janvier avoir tiré un missile hypersonique Orechnik sur une cible en Ukraine dans le cadre de ce qu'elle a décrit comme une frappe massive menée pendant la nuit contre des installations énergétiques et des sites de fabrication de drones. L'armée de l'air ukrainienne a confirmé un tir russe de ce missile depuis la base de Kapoustine Iar près de la mer Caspienne.
Le ministère de la Défense a déclaré dans un communiqué que cette frappe était une riposte à une tentative d'attaque de drone ukrainienne contre l'une des résidences du président Vladimir Poutine fin décembre. Kiev a qualifié de "mensonge" l'affirmation russe selon laquelle elle aurait tenté d'attaquer la résidence, située dans la région russe de Novgorod.
"Les cibles de la frappe ont été atteintes", a déclaré le ministère russe de la Défense. Le gouverneur de la région de Lviv, Maksym Kozytskyi, a déclaré qu'une infrastructure critique avait été visée. Selon les médias locaux, le gisement gazier de Stryi, doté d'une importante installation de stockage de gaz, était probablement la cible visée.
D'après l'armée de l'air ukrainienne, Moscou a lancé 36 missiles et 242 drones au total au cours de son attaque nocturne. Quatre personnes ont été tuées à Kiev, où des immeubles résidentiels ont été touchés, ont déclaré les autorités de la capitale ukrainienne. Selon le maire de la ville, Vitali Klitschko, un membre des services de secours a notamment été tué en arrivant près d'un immeuble touché par deux drones successifs. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a indiqué que l'ambassade du Qatar avait été touchée.
Missile à capacité nucléaire
Des blogueurs militaires russes ont diffusé une vidéo censée montrer le moment de l'impact de l'Orechnik sur sa cible dans l'ouest de l'Ukraine. Dans un paysage recouvert de neige, on peut voir six éclairs au sol suivis d'une puissante détonation et d'une série d'explosions. Reuters n'a pas été en mesure de vérifier l'authenticité de cette vidéo.
Le missile Orechnik ("noisetier" en russe) est une arme de dernière génération, hypersonique et capable de transporter une charge nucléaire. Comme le fait remarquer le New York Times, "l'utilisation d'une telle arme – même équipée d'ogives conventionnelles ou factices", représente "une menace sérieuse pour l'Ukraine et ses alliés occidentaux, et une escalade de la part du président russe Vladimir Poutine".
La Russie n'a tiré ce missile sur l'Ukraine qu'une seule fois depuis le début du conflit, en novembre 2024. En représailles à l'autorisation accordée à Kiev par les États-Unis et le Royaume-Uni de frapper en profondeur le territoire russe avec des armes de fabrication occidentale, elle avait alors frappé une usine militaire dans la ville de Dnipro, dans le centre de l’Ukraine. Le missile transportait des ogives factices, et non des explosifs, et n'avait causé que des dégâts limités."Cette fois, les explosions se sont produites bien plus près de la frontière polonaise. La Pologne étant membre de l'Otan et de l'Union européenne, cela laisse supposer une volonté de signaler une menace plus imminente", souligne le New York Times.
"Le président russe Vladimir Poutine utilise un missile balistique à portée intermédiaire près de la frontière entre l'UE et l'Otan en réponse à ses propres hallucinations ; il s'agit là d'une véritable menace mondiale qui exige une réponse mondiale", a de fait fustigé le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriy Sybiha.
D'après Vladimir Poutine, le missile Orechnik à portée intermédiaire est impossible à intercepter en raison de sa vitesse, qui serait plus de 10 fois supérieure à celle du son. Le président russe affirme également que sa puissance destructrice est comparable à celle d'une arme nucléaire, même lorsqu'il est équipé d'une ogive conventionnelle.
Certains responsables occidentaux ont toutefois exprimé leur scepticisme quant aux capacités de l'Orechnik. Un responsable américain a ainsi déclaré en décembre 2024 que cette arme n'était pas considérée comme un élément déterminant sur le champ de bataille.
Il n’a pas troqué la casquette pour le képi… mais presque. Ces dernières semaines, des hauts gradés ont eu la surprise de croiser Didier Lallement, l’ex-préfet de police des années gilets jaunes, à l’état-major des armées. Pas pour une visite de courtoisie : depuis juillet 2025, ce réserviste de la Marine prépare un rapport commandé par Matignon. Le sujet ? L’articulation entre les administrations civiles et l’armée, en cas de conflit majeur impliquant la France. Rendu prévu à l’été 2026.
Beigbeder dans Le Collimateur ?
Charles Beigbeder s’intéresse au Collimateur, le podcast consacré aux questions militaires, soutenu par le think tank Ifri et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées. Le patron, proche de la droite catholique, aimerait nouer un partenariat avec l’émission animée par Alexandre Jubelin. But avoué ? Faire connaître Straton, son nouveau fonds d’investissement dédié aux PME de la défense française.
Wybot, maître espion condamné
Le commissaire Olivier Brun publiera début septembre 2026 aux éditions Perrin une version retravaillée de sa thèse sur Roger Wybot, patron inamovible du contre-espionnage français de 1944 à 1959, récompensée en décembre du prix de l’Académie du renseignement. Il y détaille comment cet ancien militaire a inspiré les méthodes modernes du contre-espionnage français. On y apprend également davantage sur la vie privée du haut fonctionnaire, mordu d’acupuncture au point d’y consacrer un ouvrage érudit, et célibataire endurci. Une des trouvailles du texte : avant-guerre, Wybot a été condamné pour attentat à la pudeur, à une époque où l’homosexualité était réprouvée.
Et notre revue de presse vue d'Europe...
Défection. Un officier de l’armée russe a obtenu l’asile politique en Finlande, courant décembre. "Andreï" (le nom a été changé) avait franchi la frontière russo-finlandaise à ski, en 2023. Il a depuis témoigné de crimes de guerre russes en Ukraine, dans le plus grand secret (Helsingin Sanomat, Helsinki, 1er janvier).
Testament. Avant de céder la place, au 1er janvier, à Benedikt Ross, le chef de l’armée suisse, Thomas Süssli, a livré un dernier entretien. Il y révèle que, selon le renseignement local, 80 espions russes vivent en Suisse. Un chiffre important, puisqu’en 2024, la DGSI française chiffrait également à 80 le nombre d’agents russes à Paris. (Neue Zürcher Zeitung, Zürich, 27 décembre)
Ecoutes. Les services secrets allemands ont écouté Barack Obama à bord d’Air Force One pendant plusieurs années et jusqu’en 2014. Des interceptions rendues possibles grâce à des vulnérabilités dans le cryptage des communications en vol. (Die Zeit, Hambourg, 4 janvier)
Nazisme. Une enquête tentaculaire est actuellement menée contre le régiment des parachutistes de Zweibrücken, en Allemagne. Quelque 63 soldats sont suspectés de nazisme et de harcèlement sexuel. "Sierra-Hötel" criaient par exemple certains militaires en guise de salutation, une allusion au "Sieg Heil" hitlérien. (Frankfurter Allemeigner Zeitung, Francfort, 29 décembre)
Contrat. Le ministère de la Défense espagnol charge Airbus et l’entreprise espagnole Indra d’une première étude pour concevoir son futur avion espion. Montant du contrat : 16 millions d’euros. (Cinco Dias, Madrid, 30 décembre)
Cette semaine l'actualité européenne qui a retenu notre attention, c’est le tournant qu’a pris la relation entre l’Europe et les Etats-Unis.
Le point de départ de cette crise se déroule vers 2 heures du matin le 3 janvier à Caracas, quand des détonations sont entendues dans la capitale vénézuélienne et aux alentours. Des dizaines d’avions et d’hélicoptères américains survolent le pays, avant d’atteindre la résidence de Nicolas Maduro. En quelques minutes, une unité d’élite capture le chef d’Etat et sa femme. Les images du dictateur cagoulé, en attente d’un jugement pour narcotrafic, font le tour du monde.
Le lendemain, dans l’avion présidentiel, Donald Trump se félicite de l’opération, qui ne respecte pourtant aucun cadre international. Il n’exclut pas de recourir à la même méthode dans d’autres pays, comme à Cuba par exemple. Et surtout le président américain s’exprime à nouveau sur le Groenland. "Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale" précise Donald Trump, avant d'ajouter en riant "nous parlerons du Groenland dans 20 jours."
L’attaque au Venezuela, les déclarations offensives de Donald Trump… Deux évènements qui ont suscité des réactions timides de la part de l’Europe. Pourtant c’est une véritable rupture dans notre relation avec les Etats-Unis, comme l'explique Corentin Pennarguear, grand reporter au service Monde de L’Express, dans ce premier épisode de "La semaine européenne".
Le président américain Donald Trump s'adresse aux journalistes à bord de Air Force One, le 4 janvier 2026, après l'attaque du Venezuela et évoque le Groenland
REUTERS/Jonathan Ernst TPX IMAGES OF THE DAY
Emmanuel Macron a annoncé jeudi 8 janvier, dans un communiqué et sur ses réseaux sociaux, que la France voterait "contre la signature de l'accord entre l'Union européenne et les pays du Mercosur". Un accord "d'un autre âge", selon le chef de l'Etat, négocié "sur des bases trop anciennes".
Malgré des "avancées incontestables, le constat doit être dressé d'un rejet politique unanime de l'accord, comme l'ont clairement montré les récents débats à l'Assemblée nationale et au Sénat", a-t-il déclaré. Une position qui ne suffira toutefois probablement pas à bloquer le texte au niveau européen.
La France est favorable au commerce international, mais l’accord UE-Mercosur est un accord d’un autre âge, négocié depuis trop longtemps sur des bases trop anciennes (mandat de 1999).
Si la diversification commerciale est nécessaire, le gain économique de l’accord UE-Mercosur…
Depuis plusieurs semaines, la France tente de rallier d’autres Etats membres afin de constituer une minorité de blocage au sein du Conseil de l’Union européenne - une coalition représentant au moins 35 % de la population de l’UE, nécessaire pour empêcher l’adoption d’un texte commercial. Mais cette coalition ne s’est pas matérialisée. Malgré le soutien de la Pologne, de la Hongrie, de l’Autriche et de l'Irlande, d’autres pays clés comme l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne ou les pays scandinaves, ont choisi de soutenir le traité ou de ne pas s’opposer frontalement, sapant ainsi cette stratégie de blocage. Le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a d'ailleurs jugé mercredi 7 janvier qu’un tel accord offrirait des "avantages énormes" et un "potentiel considérable" pour l’Europe.
Cette séquence européenne intervient alors qu'Emmanuel Macron est, une fois encore, confronté à la gronde des agriculteurs. Ceux-ci s'inquiètent d'une arrivée massive de produits agricoles bon marché, susceptibles de concurrencer leurs productions et de fragiliser leurs exploitations déjà sous pression. Ces derniers mois, la France affirme avoir oeuvré pour obtenir de Bruxelles des garanties supplémentaires : une clause de sauvegarde spécifique, des mesures de réciprocité sur les conditions de production, un renforcement des contrôles sanitaires en Europe et des audits vétérinaires et phytosanitaires dans les pays tiers, a énuméré Emmanuel Macron sur X.
Vingt-ans de négociations
Dans le cadre des politiques commerciales, l’Union européenne peut adopter certains accords à la majorité qualifiée, ce qui signifie que l’opposition d’un Etat membre ne suffit pas à arrêter le processus si une majorité d’autres Etats y est favorable. La Commission peut également être amenée à scinder le volet commercial du reste de l’accord, ce qui permettrait une adoption sans nécessiter l’unanimité stricte de tous les Etats.
Sauf revirement de dernière minute, les Etats membres devraient autoriser vendredi la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à signer l'accord conclu en décembre 2024. Après vingt-cinq ans de négociations, une signature pourrait avoir lieu dès lundi au Paraguay.
L’opération spéciale a été présentée par Donald Trump comme un succès retentissant. Une mission "parfaitement exécutée". Pourtant, le raid américain visant à capturer le président Nicolas Maduro à Caracas le 3 janvier dernier a frôlé la catastrophe à plusieurs reprises, pointe le New York Times dans un long récit publié le 7 janvier, basé sur les dires de "responsables américains actuels et anciens, qui ont parlé sous couvert d’anonymat". La mission, nommée "Absolute Resolve" impliquait plus de 150 aéronefs lancés depuis 20 bases différentes, reposant sur une coordination complexe.
Les hélicoptères de l’armée américaine ont survolé Caracas aux premières heures du samedi 3 janvier, glissant à basse altitude au-dessus de la capitale vénézuélienne pour atteindre le complexe fortifié de Nicolas Maduro. Selon le NYT, les appareils sont alors rapidement pris sous le feu vénézuélien. Le premier hélicoptère de l’assaut, "un gigantesque MH-47 Chinook à double rotor" est endommagé, son pilote et planificateur de la mission est "touché trois fois à la jambe".
L'hélicoptère principal presque abattu
À ce moment, "le succès de l’opération est en jeu" juge le NYT, qui décrit une mission dont l’échec d’un seul élément aurait pu créer des risques catastrophiques pour tous les soldats impliqués. Et de convoquer le souvenir "mortel du Black Hawk abattu à Mogadiscio, en Somalie, en 1993, qui avait déclenché une bataille féroce au cours de laquelle 18 soldats américains étaient morts et 73 blessés".
Le chinook endommagé, pourtant, se stabilise avec l’aide du copilote, et maintient sa capacité à voler. Il parvient à déposer des troupes américaines à l’intérieur du complexe privé du président, avant de retourner en sécurité sur le navire de guerre Iwo Jima stationné au large des côtes vénézuéliennes.
En tout à 2h01 du matin, plus de 80 commandos ont été déployés à Caracas au fil des atterrissages. Dans le complexe, les opérateurs du 160e Régiment d’aviation des opérations spéciales essuient d’intenses échanges de tirs avec la garde privée du président Maduro, avant de parvenir à faire sauter la porte de sa chambre pour le faire prisonnier, lui et sa compagne.
72 Vénézuéliens et Cubains tués
Le chef de vol, que le Pentagone n’a pas identifié pour des raisons de sécurité, a subi de graves blessures, mais se rétablit dans un hôpital du Texas avec un autre soldat, a indiqué l’armée mardi. Cinq autres militaires ont été traités pour blessures et libérés. Les responsables militaires ont qualifié les actions du chef de vol cette nuit-là d’"héroïques". "C’était l’une des démonstrations les plus impressionnantes, efficaces et puissantes de la force et de la compétence militaire américaines de l’histoire américaine", a proclamé Donald Trump après le retour de toutes les troupes.
Du côté vénézuélien, les victimes ont été nombreuses : selon les responsables vénézuéliens, environ 40 Vénézuéliens et 32 Cubains ont été abattus par les forces américaines.
Jacek Bartosiak est l’un des penseurs géostratégiques polonais les plus influents. Fondateur et directeur général du think tank Strategy & Future, il est l’auteur de plusieurs best-sellers, écoulés à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, consacrés aux enjeux de sécurité en Europe centrale et orientale, en Eurasie et dans le Pacifique. En 2025, il publie "Les yeux grands ouverts : stratégie polonaise en cas de guerre mondiale" (Non traduit).
Suivi par près d’un demi-million de personnes sur les réseaux sociaux, il est devenu une figure incontournable du débat public. Dans un pays traditionnellement atlantiste, ses positions profondément critiques à l’égard des États-Unis détonnent. Ultra-sceptique quant à la crédibilité de l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord, il plaide pour une alliance resserrée de la Pologne avec les pays scandinaves, les États baltes, la Turquie et, bien sûr, l’Ukraine, afin de faire face à une menace russe qu’il juge imminente. Un réalignement qui gagne du terrain au sein de la communauté stratégique polonaise, et progressivement parmi la classe politique. "Une guerre en Europe, au‑delà de l’Ukraine, est très probable", avertit ce spécialiste connu pour son franc-parler et un brin provocateur. Entretien.
L'Express : Pourquoi Donald Trump et les Européens n'arrivent-ils pas à mettre fin à la guerre en Ukraine ?
Jacek Bartosiak : Parce que les oppositions fondamentales n’ont pas été résolues sur le champ de bataille. La Russie estime qu’elle n’a pas suffisamment gagné cette guerre. L’Ukraine considère qu’elle ne l’a pas perdue - elle a remporté la guerre navale en mer Noire, enregistré des succès spectaculaires autour de Kiev, Kharkiv et Kherson, et développé une industrie de haute technologie. Dans ces conditions, il est hors de question pour les Ukrainiens d’accepter la paix à n’importe quel prix, même sous la pression américaine.
Par ailleurs, l’Occident, l’Europe et la Russie ne sont pas capables de s’entendre sur les principes qui devraient fonder l’architecture de sécurité après la guerre.
La Russie est coutumière d’une approche maximaliste lors des grandes négociations. Comment faut-il négocier avec le Kremlin ?
Tout dépend de l’objectif poursuivi. La manière la plus simple de négocier serait de vaincre la Russie, comme l’illustre le traité de Brest-Litovsk signée en 1918 [L’empire allemand obtient alors la fin des combats sur le front est de la Première Guerre mondiale face au nouveau pouvoir bolchevique, NDLR]. Ce n’est évidemment pas facile, mais, en tous les cas, il faut cesser de croire au mythe selon lequel la Russie prendrait toujours l’ascendant psychologique dans les négociations.
La difficulté actuelle tient aussi à d’autres facteurs. Les Américains ont découvert qu’ils ne contrôlaient pas Kiev autant qu’ils le pensaient. Et les Européens, après avoir été lâchés cette année par les États-Unis, ont fini par comprendre que Washington négociait leur sécurité sans même les consulter.
Il est dans l’intérêt de l’Europe que l’Ukraine continue à se battre pour protéger le continent et conserver la maîtrise de cet espace stratégique. Une partie importante de l’armée ukrainienne estime d’ailleurs que la Russie peut être battue.
Les pays d’Europe centrale et orientale, eux aussi, refusent une mauvaise paix. Les exigences russes dépassent largement la question ukrainienne : Moscou remet en cause le stationnement des troupes de l’Otan [en Europe de l'Est, NDLR], le droit à l’armement, la souveraineté stratégique. Typiquement, les Polonais n’accepteront pas que ces décisions soient prises sans eux.
Mais dans le même temps, l’Europe, Pologne comprise, ne veut pas entrer en guerre, ce qui serait pourtant nécessaire pour garantir pleinement ces revendications. C’est toute la quadrature du cercle.
Comment les Européens devraient-ils par ailleurs négocier avec les Etats-Unis de Donald Trump ?
Depuis plusieurs années, les États-Unis mènent une politique antieuropéenne. Sur le plan macroéconomique, ils cherchent à affaiblir l’industrie européenne et à nous rendre dépendants de leurs ressources. C’est une forme de tribut impérial. Yánis Varoufákis [économiste et ancien ministre des Finances de la Grèce, NDLR] parle à juste titre de technoféodalisme : domination par les marchés de capitaux, le dollar, et les grandes entreprises technologiques.
Les États-Unis protègent leur propre modèle économique, même si cela doit se faire au détriment de la sécurité de leurs alliés. Je me suis longtemps demandé comment les élites européennes pouvaient l’ignorer ou l’accepter. Les Français font peut-être exception, en raison d’un héritage gaullien fondé sur l’autonomie stratégique vis-à-vis de l’Otan et la possession d’une dissuasion nucléaire indépendante.
Aujourd’hui, c’est l’Ukraine qui défend l’Europe, pas les États-Unis. Les garanties nucléaires américaines ne sont pas crédibles : Washington n’a pas la même évaluation des risques que ses alliés. Les États-Unis n’entreront pas dans une guerre nucléaire pour défendre l’Europe centrale et orientale. Ils ne maîtrisent pas une éventuelle escalade avec la Russie, manquent de forces terrestres, ne sont pas prêts à une guerre de haute intensité comme elle a lieu en Ukraine, et se préparent surtout à une confrontation économique majeure avec la Chine.
C’est pourquoi l’Europe doit bâtir une politique de sécurité autonome et dialoguer avec la Chine. Un grand accord commercial avec Pékin serait mutuellement bénéfique : l’Europe obtiendrait un répit face à la surproduction chinoise, et Pékin verrait d’un bon œil l’émancipation européenne vis-à-vis de Washington.
Comment percevez-vous la réaction de la classe politique polonaise face à la politique de Donald Trump ?
Malheureusement, les élites polonaises sont en état de choc. Nous avons besoin d’une politique d’équilibrage, pas d’une stratégie de soumission à un hegemon. Il faut construire des contrepoids régionaux, notamment en matière de sécurité, avec la Suède, la Finlande, l’Ukraine et la Turquie [deuxième armée de l'Otan en matière d'effectifs, NDLR], afin de bâtir un système militaro stratégique capable de contenir la Russie. Et cela suffira à la dissuader.
Les 10 000 soldats américains actuellement stationnés en Pologne seront-ils maintenus ?
À terme, elles se retireront. Pour l’instant, leur présence sert à maintenir une influence politique à très faible coût, sans garanties de sécurité réelles. Dans leur stratégie de sécurité nationale, les États-Unis critiquent l’Europe, parlent de déclin civilisationnel et annoncent vouloir traiter uniquement avec des partenaires idéologiquement compatibles. C’est une stratégie qui vise à fragmenter l’Europe. Un classique du "diviser pour mieux régner". Les Polonais ne devraient pas s’y soumettre.
En cas de conflit, les États-Unis défendraient-ils la Pologne ?
Pour que j’y croie, il faudrait me présenter des preuves concrètes. Par exemple, un stationnement massif de soldats américains avec leurs familles, ou des troupes déployées en première ligne dans les États baltes, au plus près de la frontière russe, de manière à ce que toute avancée implique de passer "sur des corps américains". Autre possibilité : le déploiement d’armes nucléaires américaines en Pologne, à des points stratégiques que les Russes devraient nécessairement bombarder s’ils voulaient attaquer le pays.
Pourquoi ne croyez-vous pas à la défense européenne ?
Parce qu’elle n’existe pas réellement. L’Europe n’a ni forces crédibles, ni chaînes de commandement opérationnelles, ni industrie de défense suffisante, ni unité de vue sur les objectifs à atteindre.
La France, quant à elle, est en première ligne de la "coalition des volontaires" soutenant l’Ukraine. Elle a également signé un traité d’amitié avec la Pologne. Apparaît-elle à vos yeux comme un garant de sécurité crédible ?
Non plus. La France dispose de forces armées trop faibles. Elle est géographiquement trop éloignée. Sa doctrine nucléaire, ainsi que les capacités qui lui sont rattachées, ne sont pas conçues pour défendre l’Europe dans son ensemble, et encore moins la Pologne.
La dissuasion française n’est crédible qu’en cas d’attaque directe contre la France. Pour qu’elle le soit pour la Pologne, il faudrait, par exemple, que des armes nucléaires françaises non stratégiques - donc à faible puissance - soient stationnées sur le territoire polonais. Il faudrait un véritable partage nucléaire avec la Pologne : que des techniciens polonais aient accès aux dépôts, puissent charger des bombes nucléaires françaises sur des avions polonais. Que les Russes le sachent, et qu’ils en aient peur.
Il faudrait en outre que la décision d’emploi soit déléguée à un niveau inférieur : qu’elle ne relève plus seulement du président français, mais disons d’un officier sur le terrain, dont l’identité et les intentions seraient impossibles à anticiper pour les Russes. Cette incertitude les rendrait totalement nerveux.
De plus, pour que les garanties de sécurités françaises soient réelles, il faudrait que des soldats français soient présents en Pologne, prêts à mourir dès le premier jour d’une guerre conventionnelle. La mort de soldats français, causée par la Russie, provoquerait une telle indignation au sein de l’opinion publique française, qu’elle desserrerait ensuite les contraintes politiques pesant sur l’emploi de l’arme atomique dans le cadre d’un partage nucléaire.
Vous pensez donc que la Pologne devrait construire son propre potentiel nucléaire ?
Le problème est plus large. En réponse à ce que font aujourd’hui les États-Unis, l’Europe devrait reconnaître qu'elle est entrée dans une nouvelle ère et accepter que les États la composant acquièrent leur propre dissuasion. Cela nous protégerait aussi bien de la Russie et ses chantages, que des supposées garanties américaines conditionnées à de lourds tributs financiers.
Ce serait une rupture radicale avec l’ordre international actuel, mais après une phase de désordre relatif, la situation se stabiliserait. Les États-Unis et la Russie seraient furieux, ce qui démontrerait le renforcement de la position de l’Europe dans le monde.
Sur quels partenaires la Pologne devrait-elle compter ?
Pendant trente ans, la Pologne a compté sur les États-Unis pour la sécurité et l’Union européenne pour l’économie. Ce modèle ne fonctionne plus.
Pour bâtir un équilibre fonctionnel, il faut coopérer avec des États qui partagent le même niveau de risque et dont les sociétés refusent de devenir des colonies russes : la Suède, la Finlande, les États baltes, dans une moindre mesure la Roumanie. La Turquie entre aussi dans l’équation.
La Pologne et l’Ukraine sont la clé de cette configuration. C’est ainsi que dans l’Histoire, la République des Deux Nations [de 1569 à 1795, sur un territoire couvrant une grande partie des actuelles Pologne, Ukraine, Biélorussie ainsi que des États baltes, NDLR] a pu contenir la Russie impériale.
Une telle coalition permettrait de contrôler l’escalade dans la guerre hybride et de forcer la Russie à des dilemmes stratégiques profonds. Cela serait suffisant pour contenir une politique russe fondée sur la coercition et la violence à l’égard du continent européen.
Pensez-vous vraiment qu’une telle alliance serait suffisante pour faire face à la Russie ?
Complètement. Au nord, nous contrôlerions la mer Baltique. Au sud, nous repousserions la flotte russe en mer Noire. Et sur le plan terrestre, nous disposons de capacités d’attrition suffisantes.
Ensemble, les industries technologiques ukrainienne, scandinave et polonaise pourraient constituer une véritable barrière face à la Russie. Nous aurions besoin de capacités de frappe en profondeur sur le territoire adverse. Les Ukrainiens démontrent à quel point cela est crucial.
Du reste, le développement actuel des technologies militaires, la baisse des coûts et la démocratisation des systèmes de missiles, des drones de longue portée et des capacités de frappe rendent ce plan possible.
L’absence de dissuasion de ces pays, à ce stade, ne serait-elle pas leur grande faiblesse ?
C’est transitoire. Et puis, une dissuasion conventionnelle peut suffire. La Russie n’a pas utilisé l’arme nucléaire en Ukraine. L’Ukraine se défend sans craindre l’emploi de l’arme nucléaire sur son territoire. L’Europe a peur ; les Ukrainiens, non.
En outre, sur le plan conventionnel, il est possible d’exercer une dissuasion très efficace. Prenons l’exemple de l’oblast russe de Kaliningrad : il doit être un otage stratégique de l’État polonais. En cas de menace imminente d'attaque russe, la Pologne pourrait s’en emparer, et imposer un blocus maritime, aérien et terrestre, jusqu’à son asphyxie. Et la Russie ne pourrait pas réagir.
De la même manière, il est possible de bloquer l’ensemble du commerce russe dans le golfe de Finlande, ainsi qu’en mer Noire. Suivant un tel scénario, la Russie serait pratiquement privée de toute capacité d’exportation. C’est parfaitement réalisable. À une condition toutefois : être prêt à assumer cette confrontation.
Craignez-vous que la guerre menée par la Russie s'étende à d'autres pays que l'Ukraine ?
Oui. Les Russes se sentent aujourd’hui supérieurs militairement et psychologiquement. Ils pourraient s’emparer de Narva, en Estonie, sous prétexte de protéger les russophones. Les Américains diraient : "Bon, d’accord…". Et l’Europe occidentale ne réagirait pas.
Il ne s’agit pas seulement de points de PIB investis dans la Défense, de chiffres abstraits, mais d’être capable de franchir la frontière psychologique de la violence. Les Russes sont en train de le faire : ils tuent, ils meurent, ils sont prêts au sacrifice. Les Ukrainiens aussi, cela se ressent jusqu’à Kiev.
En Europe occidentale, ce n’est pas le cas. C’est pourquoi la seule réponse possible est une alliance régionale fonctionnelle, sinon, la Russie nous imposera sa propre architecture de sécurité.
Vous parlez de Narva. La Pologne pourrait-elle également constituer une cible ?
Oui, bien sûr. Il pourrait s’agir d’une attaque massive de drones. Ou bien la prise d’une petite ville à l’est de la Pologne, près de la frontière avec la Biélorussie, ou au nord, à proximité de l’oblast de Kaliningrad. Les Russes y positionneraient des unités de drones d’élite et révèleraient au grand jour l’impuissance polonaise face à ce type d’attaques.
L’Europe occidentale serait paralysée, enchaînant les réunions intergouvernementales… sans qu’il n’en ressorte rien de concret.
A quel horizon un tel scénario pourrait-il se produire ?
Je ne parle pas de deux ou trois ans, mais d'une période située bien avant. A mon sens, nous entrons dans cette situation critique dès maintenant, et à très grande vitesse.
Que devraient faire les décideurs politiques pour s’y préparer ?
Développer des capacités de défense active. Des unités militaires expérimentales, capables de combattre comme on le fait aujourd’hui à l’Est. Des capacités de frappes en profondeur, un renseignement capable d’opérer profondément à l’Est, et surtout des systèmes de drones et de robotisation avec des capacités de ciblage indépendantes des technologies américaines ou ouest européennes, pour réagir de manière autonome à la menace russe.
La Russie a remis en liberté le chercheur français de 49 ans Laurent Vinatier, a rapporté ce jeudi 8 janvier l'agence de presse russe Tass, citant le service russe de la sécurité intérieure (FSB).
La France estimait que Laurent Vinatier était arbitrairement détenu et demandait sa libération. Celle-ci a finalement eu lieu après la remise en liberté par la France d’un ressortissant russe incarcéré, le basketteur Daniil Kasatkin. Selon son avocat, le sportif arrêté en juin dernier à la demande des Etats-Unis pour une implication présumée dans des attaques informatiques, est rentré à Moscou par avion jeudi.
Considéré comme un "agent de l'étranger"
Une grâce présidentielle de Vladimir Poutine a alors été annoncée en faveur de Laurent Vinatier ce jeudi. Laurent Vinatier avait été condamné en octobre 2024 pour avoir enfreint des lois obligeant les personnes considérées comme des "agents de l’étranger" à s’enregistrer auprès des autorités russes. En détention, il avait ensuite fait l’objet d’une enquête supplémentaire pour espionnage et risquait un nouveau procès dans les mois suivants.
Le chercheur français Laurent Vinatier était soupçonné de collecte illégale d’informations sensibles sur l’armée russe et maintenu en détention à Moscou depuis octobre 2024.
De nouvelles données montrent que le Kremlin a tiré environ 7,2 milliards d’euros de ses exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) vers l’Union européenne en 2025, révèle le quotidien britannique The Guardian. Une information qui met en cause certains gouvernements européens, accusés de financer via ces achats l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine.
C’est seulement le 3 décembre 2025 que les dirigeants de l’UE se sont engagés à interdire les importations de GNL russe — du gaz naturel refroidi à très basse température afin de faciliter son transport — d’ici le 1er janvier 2027 dans le cadre de la feuille de route REPowerEU, visant à mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie.
15 millions de tonnes achetées au Kremlin en 2025
Mais pour l’heure selon les données du Guardian, les importations de GNL russe n’ont absolument pas décéléré malgré la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, que l’UE est censée soutenir et protéger. Ainsi, plus de 15 millions de tonnes de GNL provenant du complexe de Yamal, situé dans la péninsule de Sibérie occidentale du même nom, ont transité vers des ports européens en 2025, pour un total de plus de 7 milliards d’euros versés au Kremlin selon les chiffres de l’ONG de défense des droits humains Urgewald. Pire encore : la part de l’UE dans les exportations mondiales de GNL de Yamal a même augmenté à 76,1 %. Ces importations restent légales et l’Europe centrale et orientale demeure fortement dépendante de cette énergie, raison pour laquelle l’UE se montrait jusqu’ici réticente à les interdire.
L’UE prend également part logistiquement aux exportations russes. Selon le journal, ce sont ainsi deux compagnies maritimes européennes qui assurent en grande partie la logistique de la plateforme d’exportation GNL de Yamal : la britannique Seapeak et la grecque Dynagas, qui assurent respectivement 37,3 % et 34,3 % du transport. Onze des quatorze méthaniers spécialisés brise-glace de classe Arc7 qui transportent le GNL depuis Yamal appartiendraient ainsi à Seapeak — détenue par le fonds d’investissement américain Stonepeak — et à Dynagas.
La France premier importateur européen
Selon Urgewald, 58 navires ont atteint le terminal belge en 2025, livrant 4,2 millions de tonnes de GNL, tandis que 87 navires ont livré 6,3 millions de tonnes de GNL aux ports français de Dunkerque et de Montoir en 2025, faisant de la France le plus grand importateur, avec TotalEnergies comme investisseur clé du projet Yamal. En comparaison, la Chine a reçu 3,6 tonnes de GNL.
L’accès aux ports européens, notamment celui de Zeebruges en Belgique, permet aux méthaniers brise-glace de retourner rapidement dans l’Arctique pour charger davantage de gaz, sans quoi ils devraient emprunter des routes bien plus longues et être immobilisés pendant des semaines lors de voyages vers l’Asie.
Le navire de gaz naturel liquéfié (GNL) Coral Favia à l’ancre. En arrière-plan, le méthanier Seapeak Hispania, qui avait chargé 140 000 mètres cubes de GNL en provenance d’Égypte.
La Chine a piraté les messageries électroniques utilisées par le personnel de plusieurs commissions influentes de la Chambre des représentants américaine, dans le cadre d’une vaste campagne de cyberespionnage connue sous le nom de Salt Typhoon, révèle le Financial Times ce jeudi 8 janvier. Selon des sources proches du dossier, les services de renseignement chinois ont accédé aux systèmes de messagerie de certains collaborateurs de la commission Chine, ainsi que des commissions des affaires étrangères, du renseignement et des forces armées. Ces intrusions ont été détectées en décembre, et l’identité exacte des personnes visées n’a pas été précisée, ajoute le quotidien financier.
Le ministère de la Sécurité d’État (MSS), les services de renseignement chinois, utilise le logiciel Salt Typhoon depuis plusieurs années pour infiltrer les communications téléphoniques. D'après des sources proches du dossier, il est difficile de déterminer si les courriels des parlementaires eux-mêmes ont été consultés. Les experts estiment néanmoins que cette attaque s’inscrit dans une campagne plus large, menée depuis au moins 2019, qui a permis à la Chine "de pénétrer les réseaux de plusieurs grands opérateurs télécoms, de fournisseurs d’accès à Internet, ainsi que des infrastructures gouvernementales, de transport, hôtelières et militaires sur tout le territoire américain", comme l'écrivaitL'Express en septembre dernier. Les enquêteurs ont lié cette campagne à au moins trois sociétés technologiques chinoises, travaillant pour des agences de renseignement militaires et civiles.
Mark Warner, principal démocrate de la commission du renseignement du Sénat, déclarait déjà en décembre, lors d’un événement du Defense Writers Group, qu’il était "déconcertant" que cette campagne chinoise ne suscite pas davantage d’attention. Jake Sullivan, ancien conseiller à la sécurité nationale du président Joe Biden, avait, lui, estimé que les entreprises de télécommunications américaines étaient "extrêmement vulnérables" à ce logiciel. Ce que souligne également le New York Times : "Des éléments essentiels du système de télécommunications américain sont trop anciens pour être modernisés avec les protections de cybersécurité actuelles. Certaines parties du système datent de la fin des années 1970 ou du début des années 1980."
"Spéculations et accusations infondées"
De son côté, le porte-parole de l'ambassade de Chine, Liu Pengyu, a condamné ce jeudi ce qu'il a qualifié de "spéculations et accusations infondées", tandis que le FBI s'est refusé à tout commentaire. La Maison-Blanche et les bureaux des quatre commissions qui auraient été visées par cette surveillance n'ont pas immédiatement répondu aux demandes de commentaires. Au début de l'année dernière, les États-Unis avaient imposé des sanctions au pirate informatique présumé Yin Kecheng et à la société de cybersécurité Sichuan Juxinhe Network Technology, les accusant tous deux d'être impliqués dans l'attaque Salt Typhoon.
À noter que cette campagne s’inscrit dans le cadre d’opérations répétées de cyberespionnage menées par les services chinois et l’Armée populaire de libération contre les infrastructures américaines. En 2024, un autre groupe parrainé par Pékin, Volt Typhoon, avait infiltré les systèmes énergétiques, de transport et de communication des États-Unis, dans ce qui était interprété comme une préparation à un éventuel conflit, rembobine une nouvelle fois le Financial Times. Salt Typhoon, plus ancien, reste particulièrement craint par les services américains, en raison de son ampleur et de sa capacité à collecter des données sensibles, y compris des communications téléphoniques de personnalités politiques et de hauts fonctionnaires.
Selon leNew York Times, "le piratage 'Salt Typhoon' pourrait annoncer une nouvelle ère dans les capacités cyber de la Chine, qui mettra à l’épreuve ses rivaux stratégiques, dont les Etats-Unis". Si les attaques chinoises contre les réseaux américains ne sont pas inédites, le ciblage explicite des messageries utilisées par le personnel de commissions du Congrès constitue une première connue à ce stade. Si l’ampleur exacte des intrusions reste à confirmer, cette affaire fait ressortir la vulnérabilité continue des systèmes de communication américains face aux campagnes sophistiquées de cyberespionnage menées par Pékin.
Voici le premier numéro d’une chronique dans laquelle je vais m’attacher à vous donner quelques clés dans le domaine de l’innovation de défense, des technologies et des enjeux géopolitiques qui en découlent.
Et pour cette première, je souhaitais rendre hommage à un immense auteur de science-fiction qui vient récemment de nous quitter : Pierre Bordage. Cet écrivain français remarquable a publié plus de 40 romans de science-fiction : le cycle de Wang ou celui de L’Enjomineur, ou encore la trilogie Les Guerriers du silence et a connu plusieurs adaptations, notamment en bande dessinée.
Pierre Bordage fut pendant dix ans le président d’un festival de science-fiction remarquable, Les Utopiales, qui a lieu chaque année à Nantes. C’est ce festival, et Roland Lehoucq, son successeur à la présidence, qui ont permis au ministère des Armées français de lancer en 2020 une initiative innovante et de remettre au centre du jeu l’exercice d’anticipation.
Dans le domaine militaire, la prospective et l’anticipation sont au centre de la réflexion stratégique. Pendant des années, la préparation du futur s’appuyait sur deux documents de réflexion : le PP30 (plan prospectif à trente ans publié par la DGA – direction générale de l’armement) et le BMP (oui, on aime bien les acronymes dans ce ministère). Ce dernier, qui signifie "besoin militaire prévisible" était rédigé par l’état-major des armées et éclairait notre besoin en termes de capacités nécessaires pour les dix ans à venir.
Bactérie mangeuse de plastique
Aujourd’hui, le PP30 n’existe plus, il a été remplacé par le Document de référence d’orientation de l’innovation de défense (oui, le Droid !), produit chaque année par l’Agence de l’innovation de défense. Mais ces documents sont rédigés par des ingénieurs, des militaires, des géopoliticiens qui ont, et c’est naturel, du mal à s’affranchir de leur poste actuel, de leur éducation, de leur manière de pensée. Autrement dit, lorsque l’on pose la question : quelles sont les menaces qui pourraient peser sur notre sécurité collective en 2050 ou 2060, la réponse est souvent floue, ou en droite ligne avec celles que nous connaissons aujourd’hui.
L’histoire récente, l’invasion de l’Ukraine en 2022, la guerre des drones que personne n’avait réellement anticipée, ou la désinformation et l’essor de l’intelligence artificielle nous démontrent que souvent, le futur est impensé. Or il est indispensable de se poser la question du long terme. Le président de la République a ainsi annoncé il y a quelques semaines le lancement du porte-avions de nouvelle génération. Ce dernier, s’il est mis à la mer en 2036 ou 2038… devra naviguer jusqu’en 2090 ! Quelles seront les technologies à bord ? Quelle sera notre société, et, partant, les menaces qui pourraient peser sur nous ? Penser un système comme un porte-avions, c’est se poser la question de son emploi dans un monde que nous ne connaissons pas encore.
Le ministère des Armées a donc lancé en 2020 l’expérimentation "Red Team". Des auteurs, scénaristes de science-fiction épaulés par des dessinateurs, des designers, des universitaires, qui travaillent en groupe, en suivant une méthodologie précise, pour penser nos sociétés à venir. Le but ? Penser hors du cadre, nous empêcher de dormir pour mieux nous préparer à ne pas subir. Cette expérimentation fut un succès et une première mondiale. Ces auteurs ont imaginé une nation pirate flottante, une guerre écosystémique dans laquelle le bricolage du vivant échappe à tout contrôle, ou encore un scénario dans lequel l’énergie est régulée, y compris dans les conflits. Avec comme résultats le lancement de plusieurs programmes innovants et classifiés, et la publication pour l’éclairage du grand public d’une série de livres aux éditions Les Equateurs, Ces guerres qui nous attendent, grand succès en librairie.
"Le jour d'après"
Cette réflexion se poursuit aujourd’hui avec le collectif Radar qui vient de publier un ouvrage intitulé Menaces 2035 dans lequel on évoque des scénarios comme une bactérie mangeuse de plastique qui échappe à tout contrôle, ou encore la géo-ingénierie du climat à des fins militaires.
Tout ceci démontre l’importance de l’exercice d’anticipation, par ailleurs une spécialité française. Française ? Ah non pas uniquement. En 1973 Richard Nixon avait créé l’ONA : Office of Net Assessment, au sein du Pentagone. Son rôle : être un laboratoire d’idées pour se projeter de vingt à trente ans dans le futur. L’ONA avait ainsi imaginé "le jour d’après" : comment réagir au premier contact avec une civilisation extraterrestre. Ce service avait contacté le ministère des Armées pour en savoir plus sur la Red Team.
Cela fut stoppé net en 2025 : sur ordre du président Trump, le secrétaire d’Etat à la Défense américain Pete Hegseth a supprimé l’ONA. Le village gaulois français résiste : devenue Radar, la Red Team a aujourd’hui tous les atouts en main pour continuer, en associant diverses communautés et cultures, à éclairer l’avenir. Comme un héritage de la créativité française dont Pierre Bordage fut une flamboyante incarnation.
Emmanuel Chiva, ancien directeur de l'Agence de l'innovation de défense, ancien délégué général pour l'armement
Jeudi 1er janvier, dans un immeuble de la rue Joseph II, à Bruxelles. Le Centre de coordination de la réaction d'urgence(ERCC), est en alerte. Dans cette salle de crise tapissée d'écrans qui surveillent la planète 24 heures sur 24, sept jours sur sept, les équipes viennent d'ouvrir un nouveau dossier : "Crans-Montana", du nom d'une station de ski suisse huppée où une catastrophe s'est produite voilà quelques heures à peine. Les membres de la cellule de crise étudient la liste des besoins que les autorités helvètes viennent de leur transmettre : lits de soins intensifs, médecins, capacités de transport médical aérien. Les agents suivent en temps réel ce qu’il se passe, où et quand, puis évaluent la réponse des secours (hélicoptères, ambulances, équipes médicales mobilisées) ainsi que l’impact humain : nombre de victimes, gravité des blessures, capacités hospitalières restantes, transferts de patients, tension sur les lits spécialisés...
"L'ERCC sert à coordonner l’acheminement de l’aide aux pays touchés par une catastrophe, qu’il s’agisse des secours d’urgence, d’expertise, d’équipes de protection civile ou d’équipements spécialisés", résume Eva Hrncirova, porte-parole de la Commission européenne en charge des questions de protection civile. Il s'agit du cœur opérationnel d'un outil méconnu du grand public : le mécanisme de protection civile de l'Union européenne (MPCU), qui dépend de la Commission européenne. Créé en 2001 et renforcé au fil des années, il est doté d’un budget de 3,3 milliards d'euros pour la période 2021-2027. C'est de ce dispositif de solidarité, unique au monde, dont Berne a bénéficié pour organiser le transfert des blessés vers des unités de soins spécialisées hors de ses frontières.
Le Centre de coordination des interventions d'urgence (ERCC) coordonne l'acheminement de l'aide aux pays touchés par une catastrophe, qu'il s'agisse de biens de première nécessité, d'expertise, d'équipes de protection civile ou d'équipements spécialisés.
Car le jour précédent, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, à Crans-Montana, la fête s’est transformée en cauchemar. Le Constellation, bar discothèque prisé des jeunes vacanciers, s’est embrasé en un éclair. Le bilan est dramatique : quarante morts - dont neuf Français - et 116 blessés, parmi lesquels de nombreux grands brûlés. "Ce type de feu‑là regroupe tout ce qui fait l’horreur : la brûlure, la jeunesse et les lourdes séquelles. À chaque fois, c’est un événement qui marque l’ensemble du pays touché", constate le lieutenant-colonel Frédéric Harrault, porte-parole de la Sécurité civile française.
Très vite, les hôpitaux valaisans et romands se remplissent, puis des patients sont transférés ailleurs dans le pays. Mais une évidence s’impose : la Suisse ne pourra pas, seule, assurer le traitement de tant de blessés. Le pays dispose d’une quinzaine de lits de soins intensifs spécialisés dans la prise en charge des grands brûlés. La France, elle, en compte une cinquantaine. "Aucun pays au monde n’est en capacité d’absorber seul les 116 blessés, résume Frédéric Harrault. D'autant qu’ils doivent bénéficier très rapidement d’une prise en charge spécialisée – idéalement dans les premières 24 à 48 heures – faute de quoi le risque de décès dans les jours qui suivent augmente fortement".
Le premier déploiement des "équipes d'évaluation des brûlés"
C'est là que la mécanique bien huilée du MPCU entre en scène pour sauver des vies. Une fois que le Centre de coordination de la réaction d'urgence a analysé la situation, il diffuse, via une plateforme sécurisée, l’appel à l’aide à tous les États membres du dispositif européen. Il s'appuie alors sur le deuxième pilier du dispositif : le réseau de points de contact des différents pays membres, généralement rattachés aux services de protection civile ou de gestion de crise. Ces derniers indiquent ce que leur pays peut offrir : matériels, personnels, transports, etc. Dans le cas du drame suisse, vingt-trois pays européens se sont manifestés. Certains proposant des lits dans leurs services de grands brûlés, d’autres des avions sanitaires ou des équipes spécialisées comme les Burns Assessment Teams (BAT), les équipes d'évaluation des brûlés.
Créées il y a cinq ans, à la suite de l'incendie de la discothèque Colectiv, à Bucarest, en 2015 – qui avait fait 64 morts et révélé les limites de la coordination européenne face aux afflux de grands brûlés –, ces équipes n'avaient encore jamais été déployées sur le terrain. Composées d'au moins un chirurgien, d'un anesthésiste-réanimateur, d'infirmiers et d'un coordinateur, les BAT participent aux soins dès leur arrivée dans les services où les patients ont été admis en urgence et procèdent à un triage médical secondaire. Ce tri repose sur une évaluation fine de la surface brûlée, de la profondeur des lésions et de l’état des organes vitaux, afin de décider qui peut supporter un transfert aérien, vers quel type de plateau technique et avec quel niveau d’assistance pendant le vol. "Leur mission est de se rendre sur place le plus rapidement possible pour déterminer qui doit être déplacé, quels services peuvent les accueillir et les suivre sur le long terme, car les soins des grands brûlés peuvent durer des mois", résume Frédéric Harrault.
38 patients évacués, dont 16 en France
Dans le cas de Crans-Montana, la séquence a été plus chaotique. Avant même l'activation du MPCU, des hôpitaux suisses avaient déjà appelé des établissements français. "Comme nous avons constaté dès le jeudi 1er janvier l'arrivée de patients en France, nous nous sommes autosaisis et avons directement proposé une équipe BAT à Bruxelles", raconte le lieutenant-colonel Harrault. L’Europe a ensuite proposé son aide à la Suisse, qui a accepté le soir même. "C’est pour cette raison que notre BAT est arrivée le vendredi matin seulement", poursuit le porte-parole de la Sécurité civile française. Sur le terrain, l’équipe française se rend d’abord à Sion, où l’évaluation révèle que les victimes peuvent être traitées sur place. Elle se replie alors vers Lausanne, où elle identifie davantage de patients pouvant être acheminés ailleurs en Europe. "Identifier le bon endroit alors que le temps est compté constitue la principale difficulté", confirme Frédéric Harrault.
Finalement, l’opération a été un succès. "L'ERCC a coordonné l'évacuation médicale de 38 patients vers quatre pays : sept vers la Belgique, seize vers la France, huit vers l’Italie et sept vers l’Allemagne", détaille Eva Hrncirova. La répartition s’est faite en fonction de critères médicaux, mais aussi en tenant compte de la distance, de la langue et parfois des attaches familiales. Cinq pays ont assuré le transport sanitaire, depuis la Suisse ou d’autres hôpitaux européens : la France, l’Italie, le Luxembourg, la Roumanie et la Suisse elle‑même.
38 victimes ont été transportées et accueillies dans des hôpitaux des États membres de l'UE. 16 en France, 8 en Italie, 7 en Belgique et 7 en Allemagne. 5 pays ont assuré le transport : la Suisse (20 personnes), la Roumanie (8), l'Italie (7), le Luxembourg (2) et la France (1).
Ces évacuations ont aussi mobilisé le troisième pilier du dispositif : la réserve stratégique baptisée rescEU. Financée et gérée en partie par la Commission européenne, elle comprend notamment des avions de lutte contre les incendies, des avions sanitaires et des stocks médicaux d’urgence mobilisables. "Depuis 2019, les choses se sont accélérées, notamment à cause des feux de forêt puis du Covid-19. RescEU est monté en puissance : auparavant chaque pays offrait son équipement, désormais, l’Europe se dote elle-même de moyens d’action, hébergés par les États membres, mais activés par l’Union européenne", souligne Frédéric Harrault.
Un mécanisme ouvert au monde
Depuis sa création, le MPCU a déjà été activé plus de 800 fois pour répondre à des catastrophes au sein et hors de l’UE : incendies de forêt, inondations, séismes, pandémies, crises de réfugiés. L'opération suisse s'inscrit dans une série de drames similaires : en mars 2025, le mécanisme avait été déclenché après l'incendie d'une discothèque à Kočani, en Macédoine du Nord, là aussi pour organiser des évacuations de grands brûlés.
À chaque fois, le mécanisme permet de déployer en quelques heures des équipes et des moyens coordonnés, alors même que les systèmes de santé des pays touchés sont sous tension. Le MPCU prend en charge une partie significative des dépenses de transport et des coûts opérationnels : jusqu'à 75 % pour les États membres. Pour les autres, une partie des frais de transport est prise en charge par solidarité et les soins prodigués aux patients sont d’abord assumés par les États d’accueil, mais ils sont ensuite réglés par des accords bilatéraux et les régimes d’assurance maladie.
Outre les 27 pays de l’Union européenne, dix Etats tiers participent au MPCU : l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, l’Islande, la Macédoine du Nord, la Moldavie, le Monténégro, la Norvège, la Serbie, la Turquie et l’Ukraine. Mais pas la Suisse. Berne discute depuis plusieurs années de la possibilité d’adhérer formellement à ce mécanisme, mais le Conseil fédéral a décidé, en novembre 2025, de repousser cette adhésion. Motif invoqué : les bases légales actuelles ne le permettraient pas et le gouvernement suisse préfère attendre une révision du règlement de l’UE.
Pourquoi la Suisse en a-t-elle bénéficié ?
Pourquoi ce report n’a-t-il pas empêché la Suisse de bénéficier de l’activation du dispositif comme pays tiers ? Tout simplement parce que le règlement européen prévoit ce cas de figure. En effet, tout pays au monde peut solliciter le MPCU en cas de catastrophe majeure. Cela a été le cas pour des évacuations médicales d’Ukrainiens vers l’Europe dès mars 2022, ou pour envoyer des équipes de secours après les séismes en Turquie et en Syrie en février 2023. C'est cette disposition qui a permis à la Suisse d’en bénéficier.
Le coût d’une adhésion est évalué à environ 10 millions de francs suisses (9,6 millions d’euros) par an. En échange, la Suisse bénéficierait d’un accès systématique au mécanisme, d’un droit de codécision, d’une participation aux capacités communes, ainsi que d’un accès élargi aux réseaux des États participants. Du côté helvète, on relativise l'enjeu. "La qualité de membre à part entière n'aurait rien changé dans le cas présent pour la Suisse du point de vue de l'aide médicale", a récemment assuré Philippe Boeglin, porte-parole de l'Office fédéral de la protection de la population auprès de nos confrères du Temps.
Une Europe basée sur la solidarité
Mais maintenant que les blessés sont pris en charge, une discussion plus politique se profile déjà à Bruxelles et à Berne, afin de déterminer la place de la Suisse dans ce dispositif qu’elle hésite à rejoindre, mais qu’elle vient d’utiliser dans sa dimension la plus concrète, celle qui consiste à partager des lits de réanimation et des équipes médicales. "Ce mécanisme est basé sur le devoir de solidarité, inscrit noir sur blanc dans les traités européens, rappelle le lieutenant-colonel Harrault. C’est cette Europe basée sur la solidarité qui fait notre force".
Crans-Montana offre ainsi un rare instantané d’une Europe qui fonctionne comme elle a été pensée sur le papier : solidaire, avec une mutualisation volontaire de moyens, où un pays débordé peut s’appuyer sur les autres sans renoncer à sa souveraineté. Derrière les sigles et les acronymes administratifs de l'Union européenne se cache une réalité très simple : des médecins qui se relaient dans des unités surchauffées, des logisticiens qui dénichent des avions à la dernière minute, des administrations qui acceptent de prendre en charge des patients qu’elles n’avaient jamais vus. Une Europe bureaucratique, peut-être, mais qui, certains jours, se transforme en salle d’urgences commune… et fonctionnelle.
Des personnes applaudissent les secouristes près du bar « Le Constellation », après un incendie et une explosion meurtriers survenus lors d'une soirée du Nouvel An dans la station de ski huppée de Crans-Montana, dans le sud-ouest de la Suisse, le 4 janvier 2026.
L’Italie semble desserrer l’étau autour de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, laissant entrevoir une ouverture qui pourrait débloquer sa ratification. Mercredi 7 janvier, le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a jugé qu’un tel accord offrirait des "avantages énormes" et un "potentiel considérable" pour l’Europe. Une inflexion de ton notable, alors que l’Italie figurait jusqu’ici parmi les États les plus réticents à la signature du texte, aux côtés de la France. Après une réunion des ministres de l’agriculture des Vingt-Sept mercredi, les États membres devraient se prononcer sur l’accord ce vendredi 9 janvier.
Antonio Tajani a toutefois tenu à réfuter toute idée de volte-face. "L’Italie n’a jamais changé de position", assure-t-il dans un communiqué, affirmant avoir toujours soutenu la conclusion de l’accord, à condition que les "préoccupations légitimes du secteur agricole" soient prises en compte. Le chef de la diplomatie italienne a salué, à ce titre, les nouvelles mesures annoncées par la Commission européenne en faveur des agriculteurs, au moment où Bruxelles cherche à lever les derniers blocages autour de cet accord controversé.
Ce glissement italien rebat les cartes alors que la colère agricole en France continue. Dans la nuit de mercredi à jeudi, des agriculteurs opposés à l’accord sont arrivés à Paris, certains tracteurs rejoignant la tour Eiffel pour bloquer plusieurs axes routiers. Leur crainte ? Que l'entrée en vigueur du traité avec les pays sud-américains entraîne une concurrence déloyale avec leurs marchandises.
Or le changement de braquet italien fragilise la position française à Bruxelles. Sans l’Italie, Paris ne pourra pas réunir une minorité de blocage au Conseil de l'UE, malgré l'appui de pays ouvertement hostiles au traité, comme la Pologne ou la Hongrie, et même si d’autres pays restent critiques, à l'image de l'Autriche, des Pays-Bas et de l'Irlande. Le camp favorable à l’accord, conduit par l’Allemagne et l’Espagne, pourrait ainsi sortir renforcé.
Quelques garanties italiennes arrachées à Bruxelles
Encore en décembre 2025, Rome avait rejoint Paris pour demander le report de la signature du traité, jugée "prématurée", en réclamant des garanties supplémentaires — contrôles phytosanitaires renforcés, mécanismes de sauvegarde, fonds de compensation pour les agriculteurs. Depuis, la Commission européenne a fait un geste. Mardi 6 janvier, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, s'est dite "satisfaite" de la décision de Bruxelles de débloquer par anticipation des fonds alloués à l’agriculture, et de modifier le cadre financier pluriannuel afin de dégager 45 milliards d’euros supplémentaires pour la politique agricole commune à partir de 2028. Une concession présentée comme une victoire par Rome.
Pour autant, l’Italie ne donne pas encore un total feu vert à l’accord. Le ministre de l’Agriculture, Francesco Lollobrigida, a indiqué au quotidien économique Il Sole 24 Ore que Rome faisait pression pour abaisser le seuil de déclenchement des clauses de sauvegarde, le ramenant de 8 % à 5 %. Selon ce mécanisme, l'accord serait suspendu si les importations en provenance d'Amérique latine dépassaient ce seuil ou si les prix agricoles européens chutaient d'un montant supérieur. " Nous voulons que ce seuil de 8 % soit abaissé à 5 %. Et nous pensons que les conditions sont réunies pour y parvenir", a déclaré Francesco Lollobrigida. L'Italie souhaite s'assurer que les produits agricoles importés dans l'UE respectent les mêmes normes que celles exigées des producteurs européens, a-t-il aussi indiqué.
Rome avance donc ses pions avec prudence. L’Italie dit se projeter davantage dans l’accord, sans s’y engager pleinement pour l'instant. Une position intermédiaire qui pourrait suffire à faire basculer le rapport de force européen. Quitte à laisser Paris bien isolée.
La Première ministre italienne, Georgia Meloni, exige toujours des garanties concernant l'accord du Mercosur, sans pour autant exclure sa signature désormais.
"Ça pourrait être l'affaire du siècle", s'emballeThe Economist. Depuis plusieurs jours, la Maison-Blanche s'accroche à l’idée d’une acquisition du Groenland, invoquant des impératifs de sécurité nationale. Une perspective fermement rejetée par les dirigeants du territoire autonome, du Danemark et par plusieurs responsables européens, qui rappellent que l’île n’est pas à vendre. L’opposition affichée de la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, et des autorités de Nuuk n’a pourtant pas freiné les ardeurs de Donald Trump et de son entourage.
"Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale", a martelé le président républicain ce week-end, évoquant sans preuve une présence russe et chinoise accrue. Son secrétaire d’État, Marco Rubio, a indiqué aux parlementaires que l’administration privilégiait une acquisition négociée plutôt qu’un recours à la force et qu’il devait rencontrer des responsables danois la semaine prochaine pour en discuter. Pour rappel, les États-Unis avaient déjà envisagé par le passé l’achat du Groenland. L'Express fait le point sur les questions soulevées par une telle idée.
Y a-t-il des précédents d'achat de territoires ?
Un tel achat est théoriquement possible, "même si l’expansion territoriale par le biais de paiements en or ou autres est devenue plus rare à l’époque moderne", explique leWall Street Journal. L’histoire montre ainsi que l’argent a déjà redessiné des frontières, en particulier aux États-Unis. Washington a ainsi acheté les îles Vierges au Danemark en 1917. Bien avant, sous la présidence de Thomas Jefferson, la Louisiane avait été rachetée à la France en 1803.
"Les États-Unis ont également acquis tout ou partie de territoires devenus la Floride, la Californie, le Nevada, l’Utah ou l’Arizona auprès de l’Espagne et du Mexique. L’Alaska, achetée à la Russie en 1867, représente à elle seule environ un cinquième du territoire américain actuel", poursuit le quotidien américain. Après la Seconde Guerre mondiale, l’administration américaine a exploré la possibilité d’un achat du Groenland, sans succès : le Danemark a opposé un refus. En 1951, les deux pays ont finalement signé un traité autorisant le maintien des forces américaines sur l’île et qui accorde à Washington une large marge de manœuvre pour l’exploitation d’installations militaires.
Combien coûterait le rachat du Groenland ?
Le prix d’un tel rachat reste hautement spéculatif. "Les estimations de la valeur du Groenland avancées par les économistes oscillent entre 12 milliards et plus de 1 000 milliards de dollars", note le Wall Street Journal. Faute d’acquisitions territoriales comparables ces dernières décennies, toute projection demeure incertaine. Une chose est toutefois acquise : le montant serait sans commune mesure avec l’offre formulée par Washington en 1946, qui proposait 100 millions de dollars pour l’île — l’équivalent de plus de 1,6 milliard de dollars aujourd’hui, inflation comprise.
L’un des derniers échanges fonciers entre États remonte à 1958, lorsque le Pakistan avait racheté pour 3 millions de dollars le port de Gwadar au sultanat de Mascate et d’Oman. Dans ce contexte, la perspective de mobiliser des milliards, voire des milliers de milliards de dollars d’argent public pour une île largement recouverte de glace pourrait être très mal reçue par l’électorat "Make America Great Again" (Maga), relève la BBC.
Quelles modalités ?
Le statut du Groenland au sein du Royaume du Danemark fait l’objet de débats politiques internes depuis des décennies. Longtemps, ces discussions ont porté sur une éventuelle indépendance de l’île, et non sur un changement de nationalité — une hypothèse remise sur la table lors du premier mandat de Donald Trump. Colonisé par l’union dano-norvégienne dès 1721, puis administré par le Danemark seul à partir de 1814, le Groenland s’est doté d’un Parlement en 1979 avant d’obtenir un statut de large autonomie en 2009. Cette législation prévoit que toute décision de séparation relève exclusivement du peuple groenlandais.
Sur le plan juridique, toute cession devrait donc être approuvée par le Groenland lui-même, même si le Danemark conserverait un rôle politique et moral, soulignent les experts. En cas de vente, les fonds reviendraient à l’île, et non à Copenhague, soulignent nos confrères de TF1 Info. Côté américain, l’opération supposerait un financement validé par le Congrès et l’approbation des deux tiers du Sénat, une majorité jugée difficile à atteindre. L’accord devrait enfin recevoir l’aval de l’Union européenne, rappelle la BBC.
Et si le Danemark refuse ?
Donald Trump et son entourage n’excluent pas le recours à la force pour prendre le contrôle du Groenland : "L’utilisation de l’armée américaine est toujours une option", a rappelé la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt. Cette hypothèse a gagné en crédibilité après l’arrestation récente de Nicolas Maduro par des forces spéciales américaines, perçue comme un signal de durcissement. Si la faible population de l’île — 56 000 habitants pour un territoire plus vaste que le Mexique — la rendrait militairement contrôlable par une force limitée, une telle intervention porterait un coup sévère à l’Otan et aux relations transatlantiques, déjà fragilisées par les tensions entre Washington et ses alliés européens.
Après MAGA (Make America Great Again), un nouvel acronyme circule dans le monde trumpiste, et gagne du terrain dans les pages de la presse américaine. Surnommée "FAFO. Pour "Fuck Around and Find Out", il traduit une dynamique qui tend à se confirmer chaque mois un peu plus : les dirigeants mondiaux qui défient Donald Trump s’exposent à des représailles violentes et complètement dénuées de considérations diplomatiques. Autrement dit, l'approche préférée du président milliardaire consiste à punir immédiatement ceux qui s’opposent aux intérêts américains, ou en tout cas à l’image qu'il s’en fait.
Cette pseudo-doctrine doit son nom au chef du Pentagone, Pete Hegseth, qui l'a résumée en déclarant que le président vénézuélien Nicolas Maduro, capturé le 3 janvier par les forces américaines car accusé de narcoterrorisme, "effed around, and he found out" ("a tenté le coup, et il a vu ce qui se passait"). "Je ne comprends toujours pas comment ils n’ont pas encore compris", s’exclamait quant à lui le secrétaire d’Etat Marco Rubio aux journalistes à Mar-a-Lago, quelques heures après la capture du chef d'Etat sud-américain. Une doctrine qui repose finalement moins sur un cadre stratégique formalisé que sur une démonstration de force personnelle du président, présenté par son propre entourage comme imprévisible et prêt à agir sans délai.
Le concept déjà viral sur les réseaux
Chez les adeptes de MAGA, le terme prend. Sur les réseaux sociaux, des vidéos virales décorellées floquées "FAFO" circulaient déjà ces derniers mois, montrant des enfants à la mine déconfite, découvrant les conséquences auto-punitives de leurs bêtises : croquer dans un piment, jouer avec le tuyau d’arrosage… Bien qu’il existait déjà sur internet, le terme semble bénéficier d’un nouveau coup de projecteur et d’un tournant éditorial avec sa trumpisation. Les vidéos de parents hilares ont peu à peu été remplacées par des montages des images de Nicolas Maduro menotté, superposées sur les expressions faciales d’un Trump triomphant sur fond de bandes son épiques.
La Maison-Blanche n’a pas tardé à adopter une communication autour de ce concept, en diffusant une image de Trump légendée "FAFO" après sa conférence de presse à Mar-a-Lago samedi 3 janvier. Marco Rubio a quant à lui averti les nations étrangères de ne pas "jouer avec le président Trump". "Le 47ᵉ président des Etats-Unis n’est pas un joueur. Si vous ne le saviez pas, maintenant vous savez", a-t-il menacé. Le chargé de La Défense américaine Pete Hegseth a quant à lui cité plusieurs exemples d’application de la doctrine FAFO, notamment l’Iran, les rebelles houthis au Yémen et la frontière sud des Etats-Unis, déclarant que "beaucoup de politiciens veulent parler… Le président Trump agit par l’action".
"Il ne faut pas magnifier la politique de Trump"
Pour le journal américainThe Atlantic, Donald Trump semble pour l’heure réserver la doctrine FAFO à l’ouest du planisphère, qu’il considère comme une zone où les Etats-Unis peuvent agir plus librement que dans le reste du monde. Dans cette logique, il a adressé un avertissement direct à Delcy Rodríguez, devenue présidente par intérim du Venezuela après la capture de Nicolas Maduro : si elle ne se conforme pas aux exigences américaines, elle s’exposerait à une nouvelle action militaire. "Si elle ne fait pas ce qui est juste, elle va payer un très gros prix, probablement plus gros que Maduro", a-t-il déclaré d’un ton menaçant auprès d’un correspondant du journal dimanche 4 janvier. Une stratégie qui s’inscrirait dans une vision plus large visant à affirmer la domination américaine dans les Amériques et à dissuader toute ingérence de puissances rivales comme la Russie ou la Chine.
Selon le journal américain pourtant, certains experts contestent néanmoins que cette approche constitue une véritable doctrine. "Il n’y a pas de Trump Doctrine : quoi qu’il fasse, il n’existe pas de grand cadre conceptuel ; c’est juste ce qui lui convient à l’instant" estime ainsi auprès du journal John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale du président. Pour Kori Schake, directrice des études de politique étrangère à l’American Enterprise Institute, "il ne faut pas magnifier la politique de Trump en disant qu’il y a une doctrine".
Surnommée FAFO, l'approche préférée du président milliardaire consiste exposer immédiatement quiconque s'oppose à lui à des représailles violentes et dénués de considérations diplomatiques.
Le secrétaire d'Etat américain Marco Rubio a déclaré mercredi 7 janvier qu'il s'entretiendrait la semaine prochaine avec des responsables danois à propos du Groenland, sans signaler une quelconque volonté de Washington de renoncer à l'objectif exprimé par Donald Trump de prendre le contrôle du territoire. Une rencontre confirmée par la cheffe de la diplomatie de l'île arctique, Vivian Motzfeldt, qui annonce que le Groenland y participera également.
L'intervention militaire des Etats-Unis au Venezuela le week-end dernier, lors de laquelle l'armée américaine a bombardé la capitale Caracas et a capturé le président Nicolas Maduro, a exacerbé les craintes du Danemark et de ses alliés européens de voir le Groenland faire face à un scénario similaire. D'autant que la Maison-Blanche a répété mercredi que "toutes les options" sont sur la table pour acquérir, pour des raisons de sécurité nationale selon le président américain, l'île de l'Arctique semi-autonome.
Une porte-parole de la présidence américaine a déclaré mardi qu'une intervention militaire était "toujours une option", alors même que des dirigeants européens, dont le président français Emmanuel Macron, ont marqué leur soutien au Danemark et au Groenland.
Interrogé mercredi sur la proposition de Copenhague de dialoguer sur la situation au Groenland, où les Etats-Unis disposent d'une base militaire, Marco Rubio a déclaré aux journalistes qu'il rencontrerait la prochaine semaine des responsables danois. "Nous allons discuter", dit-il.
Première volonté : acheter le Groenland
Le secrétaire d'Etat américain a rappelé que la volonté de Donald Trump a toujours été d'acheter le Groenland, sans toutefois exclure une opération militaire. "Si le président identifie une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis, chaque président conserve l'option d'y répondre par des moyens militaires", a-t-il déclaré. "En tant que diplomate (...), ce sur quoi nous travaillons, c'est plutôt de régler la situation de manière différente - cela inclut le Venezuela", a-t-il ajouté.
Le Premier ministre du Groenland a exhorté Donald Trump à mettre en sourdine ses velléités d'annexion de l'île, déjà exprimées par le président américain en 2019 lors de son premier mandat à la Maison-Blanche. Donald Trump juge le Groenland comme essentiel à la stratégie militaire américaine et reproche au Danemark de n'avoir pas ouvré suffisamment à la protection du territoire.
Une intervention militaire de Washington au Groenland provoque une vague de choc au sein de l'Otan, dont les Etats-Unis et le Danemark sont tous les deux membres.
Le président Donald Trump s'adresse aux républicains de la Chambre lors de leur réunion annuelle de la conférence sur les questions, au Kennedy Center, rebaptisé Trump-Kennedy Center par le conseil d'administration nommé par Trump, à Washington, D.C., États-Unis, le 6 janvier 2026.
C'était jusqu'ici un tabou, presque un sujet de plaisanterie : depuis des années, Donald Trump clame son ambition d'annexer le Groenland, territoire immense qui fait partie du royaume du Danemark. Le 3 janvier, tout a changé. L'intervention militaire américaine pour enlever Nicolas Maduro, à Caracas, a ébranlé toutes les certitudes européennes. Oui, les Etats-Unis de Donald Trump sont capables d'agir à l'intérieur de pays souverains, sans aucun respect pour le droit international. Oui, le président américain répète, ces derniers jours, sa détermination à "s'occuper" du Groenland dans les semaines qui viennent. Oui, il faut prendre au sérieux ce que dit Donald Trump.
"Les liens transatlantiques se défont à toute vitesse", constate Cathryn Clüver Ashbrook, politologue germano-américaine et vice-présidente de la fondation Bertelsmann Stiftung, inquiète des manoeuvres de l'administration Trump à la fois aux Etats-Unis et en Europe. Mais les Européens peuvent agir contre cette agressivité inédite, assure-t-elle, à condition de s'en donner les moyens.
L'Express : Depuis l'intervention américaine au Venezuela, les Européens redoutent les visées de Donald Trump sur le Groenland, territoire danois dont le président américain dit vouloir s'occuper "dans environ deux mois". A quel point ce scénario doit-il inquiéter les Européens ?
Cathryn Clüver Ashbrook : Nous devons prendre au pied de la lettre ce que l'administration américaine a écrit dans sa Stratégie de sécurité nationale, parue en décembre. Il s'agit d'un changement extrêmement important par rapport à la première administration Trump [2017-2021], pendant laquelle il fallait "prendre au mot Donald Trump, mais pas au sérieux". A présent, ses décisions ont des conséquences très concrètes pour l'ensemble de la planète.
Les Européens doivent établir une stratégie diplomatique vis-à-vis de cette administration américaine, mais aussi une stratégie de défense commune pour le Groenland comme pour tous les territoires et intérêts européens dans le monde. Il s'agit d'une nouvelle urgence : définir clairement les intérêts stratégiques communs et concentrer nos forces sur la région arctique. Ces dernières heures, les pays nordiques, notamment la Finlande et bien sûr le Danemark, ont esquissé les premiers pas de cette stratégie en contestant les plans de la Maison-Blanche pour le Groenland et en prenant très au sérieux la situation, même si leurs réponses restent vagues.
Les liens transatlantiques se défont à toute vitesse, ce qui requiert un partage d'informations sans précédent entre Européens et une coordination extrêmement étroite. Ce que font les Américains actuellement n'a aucun équivalent dans les 80 dernières années de collaboration entre nos deux continents.
Les Européens doivent-ils considérer les Etats-Unis, qui assurent pourtant leur protection depuis la Seconde Guerre mondiale, comme des ennemis ?
Oui, au moins dans la préparation stratégique. L'intervention militaire au Venezuela montre que le système d'alerte entre alliés n'existe plus, y compris pour les Five Eyes [l'alliance des services de renseignements des Etats-Unis, du Royaume-Uni, du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande]. Au sein de ses propres institutions, l'administration américaine n'a pas respecté les processus prévus et n'a prévenu ni le Congrès ni l'ensemble des services de renseignements. Ces derniers mois, les zigzags américains sur l'Ukraine montrent que Washington n'est pas un partenaire fiable.
Après le coup de force américain au Venezuela, les réactions des dirigeants européens ont été pour le moins timides. Emmanuel Macron a, dans un premier temps, salué la chute de "la dictature Maduro" sans mentionner le droit international. Est-ce un aveu de faiblesse, de la peur ou simplement de la realpolitik ?
C'est un jeu de realpolitik avant tout. Les Européens connaissent leur degré de dépendance aux Américains sur les questions de sécurité et de défense, malgré leurs immenses efforts entamés l'année dernière. De nombreux sujets doivent être abordés d'urgence, notamment celui du parapluie nucléaire qui provoque beaucoup d'émotions en France et au Royaume-Uni. Aussi, comment changer l'Otan sur le court terme, puisque les Etats-Unis sont prêts à en déchirer les fondations ?
La réaction timide au coup de force au Venezuela exprime cette relation complexe avec les Etats-Unis. Tout le week-end, les chefs d'Etat européens ont tenté de gagner du temps pour pouvoir coordonner leur approche. Il s'agit de réagir à un moment historique car, même en le comparant à l'Irak, la Libye ou l'Afghanistan, nous n'avions jamais été dans une situation semblable, dans laquelle les Etats-Unis, pouvoir fondateur du droit international, torpillent à ce point les fondements des relations internationales.
En décembre, l'administration américaine a sanctionné cinq individus européens, dont l'ancien commissaire européen Thierry Breton, pour leur supposée atteinte à la liberté d'expression. Là aussi, la réaction européenne a été faible, voire inexistante…
Nous, Européens, avons été pris au dépourvu, parce que nous n'avons pas anticipé que des sanctions américaines pourraient viser des individus européens d'une telle façon. C'est de l'hubris absolu de la part des Américains et la marque de fabrique des systèmes autoritaires, ou au moins de la naissance des systèmes autoritaires. Ils ne s'entourent que de gens loyaux, incapables de donner une opinion divergente, ce qui aveugle les gouvernants et leur donne une idée démesurée de leur propre pouvoir. L'idée qu'en contrôlant toutes les ressources — pétrole, informations, technologie — vous n'avez plus besoin de respecter les relations internationales, constitue une caractéristique des systèmes autoritaires.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
De quelles armes dispose l'Europe pour contrer cette administration américaine ? Si demain son armée intervient au Groenland ou si davantage de sanctions touchent des dirigeants européens, que se passe-t-il ?
C'est la question la plus cruciale du moment. Nous avons besoin de stratégies qui planifient ces scénarios jusqu'au bout : s'il y a une invasion du Groenland, quelles réactions à la fois diplomatiques et militaires engageons-nous à chaque étape ? Jamais nous ne nous étions permis d'élaborer ce genre d'hypothèses, et surtout pas de les communiquer entre capitales européennes. Mais c'est la réalité aujourd'hui : l'espoir n'est pas une stratégie. Il est illusoire de penser que les Américains n'envahiront pas le Groenland pour des raisons de morale ou de respect de l'ordre mondial. Ces concepts ne signifient rien pour cette administration américaine.
La priorité doit être l'unité absolue. Ce qui signifie augmenter la coordination entre toutes les capitales, entre les conseils de sécurité nationaux, entre les services de renseignements. Les Britanniques vont avoir un rôle majeur à jouer sur ce dossier, notamment en convainquant les autres Five Eyes [Canada, Australie, Nouvelle-Zélande] d'aider les Européens à atteindre leurs objectifs de planification et de stratégie. Les Européens doivent s'aligner et coordonner leur action diplomatique au maximum, puis déterminer qui sera le porte-parole du continent sur des questions spécifiques et à des moments spécifiques. Ils le font déjà sur l'Ukraine, il faudra maintenant le faire pour tous les sujets relatifs aux Américains : le Groenland mais aussi les tentatives d'ingérence dans les élections en Allemagne cette année et, encore plus important, dans la présidentielle française de 2027.
Comment contrer ces ingérences américaines dans les élections en France et en Allemagne ?
Ces ingérences vont se produire : la Stratégie de sécurité nationale indique clairement que des ressources américaines seront dévolues à cet effet, ce qui jusqu'à présent se faisait de manière clandestine via des réseaux de droite, qui se sont développés dans l'ombre depuis dix ans et opèrent maintenant en pleine lumière. La principale réponse doit consister à renforcer nos propres systèmes. En Allemagne, les réseaux Maga cherchent les failles dans nos démocraties, en particulier les aspects qui reposent sur des habitudes et ne sont pas protégés par des normes. Le système allemand a par exemple des faiblesses sur les dons d'argent faits aux partis politiques, qui devraient être bien plus encadrés et régulés.
Dans toutes les démocraties, ces mouvements commencent par menacer et affaiblir les réseaux d'éducation publique, puis ils sapent la confiance dans les autorités et dans les médias avec de la désinformation. Ils visent tous les secteurs où demeurent des insécurités, d'ordre législatif ou structurel. Nous devons renforcer ces secteurs d'urgence, dans les six prochains mois en Allemagne, puisque les premières élections régionales ont le lieu le 6 septembre prochain. C'est à nous, Européens, de faire nos devoirs.
L'AfD, parti d'extrême droite allemand, semble particulièrement important pour l'Amérique Maga : Elon Musk l'a soutenu publiquement, plusieurs de ses dirigeants ont voyagé à Washington… Pourquoi ce parti politique paraît-il central en Europe pour l'administration Trump ?
En France, le Rassemblement national est très bien organisé, complet sur la stratégie et opérationnel. Jordan Bardella a du charisme et peut gagner les élections. Ce genre de profil n'existe pas en Allemagne. L'AfD, à l'inverse des autres mouvements à tendance autoritaire en Europe, a besoin d'aide pour se renforcer politiquement, structurellement et stratégiquement. Si ce parti trouve autant d'écho à Washington, c'est parce qu'en Allemagne il leur reste beaucoup à faire pour concrétiser leur ascension politique et que les stratèges Maga pensent qu'il peut réussir.
Le président Trump a tenu une conférence de presse à Palm Beach samedi 3 janvier, à la suite de l'attaque militaire américaine au Venezuela.
Des élections vont aussi avoir lieu aux Etats-Unis cette année, avec les midterms en novembre…
Cette administration est tellement remplie de courtisans et de partisans que, soit elle ne s'intéresse même plus aux élections à venir, soit elle se pense capable de manipuler le système électoral et le mode de scrutin pour garder la main sur son électorat, malgré un rejet très net de ses décisions. Tous les sondages parus aux Etats-Unis depuis le 3 janvier indiquent que les Américains, de tous bords politiques, ne veulent pas que leur pays soit impliqué au Venezuela. Les électeurs veulent voir leurs problèmes résolus à la maison, sur leur territoire, ils veulent des solutions pour le coût de la vie, et leur gouvernement n'agit pas sur ces questions. Sur cette base, les démocrates mènent de 16 points sur l'ensemble du pays.
A moins que les changements du système électoral ne bouleversent largement la motivation des électeurs américains, le contrôle des deux chambres par les Républicains se trouve plus que jamais en danger. Mais cette administration, qui redéfinit le pouvoir exécutif, semble n'en avoir rien à faire : ils pensent que, quand viendra l'heure des élections, ils auront arraché tellement de pouvoir aux institutions de contrôle démocratique — les deux chambres du Congrès, la Cour suprême, le département de la Justice — qu'elles ne pourront plus les stopper.
Dans un essai paru dans Foreign Policy, vous encouragez les Européens à aider la démocratie américaine. Mais, concrètement, que peuvent faire les Européens ?
Le premier élément consiste à faire prendre conscience aux Américains que tout un système travaille de manière déterminée à détruire la démocratie américaine et les démocraties dans le monde. Il faut aussi soutenir les poches de résistance, non seulement ceux qui manifestent dans les rues des Etats-Unis mais aussi les Etats américains directement : vous avez par exemple onze procureurs généraux qui mettent en cause la légalité des droits de douane devant la Cour suprême, décidés par le président sur la base de ses pouvoirs d'urgence. Sur les questions médicales, plusieurs Etats — qui ont des gouverneurs démocrates comme républicains — s'allient contre le département de la Santé afin de protéger leurs citoyens avec leurs propres recommandations vaccinales. Ces décisions ouvrent de nouveaux canaux diplomatiques aux Européens, différents de la Maison-Blanche mais essentiels pour préserver le dialogue transatlantique et les valeurs américaines, alors que les Etats-Unis célèbrent leur 250e anniversaire cette année.
Les Européens n'ont pas l'habitude de ces procédés et ne sont, là encore, pas dotés des bonnes stratégies : ils doivent pourtant les mettre en place d'urgence, alors que les gouverneurs américains cherchent des moyens pour préserver la viabilité économique de leur Etat, sa santé, sa capacité à organiser des élections… Ils auront besoin d'un soutien international, à la fois moral mais aussi structurel. Ce sont des opportunités pour les Européens.
Il semble gagner en notoriété à mesure que les politiques trumpiennes gagnent en extrémisme. Stephen Miller s’est imposé ces derniers mois aux yeux de la presse américaine comme "l’un des hommes les plus influents de la Maison-Blanche", "le bureaucrate non élu le plus puissant des Etats-Unis" ou encore "l’architecte du plan du président pour remodeler l’Amérique". Fidèle de la première heure depuis le premier mandat de Donald Trump, il est devenu en janvier 2025 le chef adjoint du personnel pour la politique de l’administration Trump, et conseiller très spécial à la sécurité intérieure du président.
Orateur connu pour sa brutalité verbale et son ton criard, il émerge sur la scène médiatique comme l’idéologue en chef du trumpisme, jouant un rôle central dans la définition des priorités politiques du président. De l’obsession migratoire aux discours de reconquête géopolitique chers au président, jusqu’aux fantasmes d’expansion comme le Groenland, Stephen Miller façonne pour le président des Etats-Unis une rhétorique de confrontation permanente, centrée sur une vision ultra-nationaliste où l’Amérique est présentée comme un territoire assiégé. Contre qui se bat-il ? Contre "la culture communiste woke cancérigène qui détruisait notre pays, nous conduisant à croire que les hommes sont des femmes, que les femmes sont des hommes, que la discrimination raciale contre les Blancs est bonne, que le mérite est mauvais, et que la sûreté et la sécurité physique importent moins que les sentiments des idéologues libéraux", raillait-il en mai dernier.
Anti-migration obssessif
Selon Le Monde, Stephen Miller est le principal architecte de la ligne chaque jour un peu plus dure de l’exécutif américain sur l’immigration. Il décrit les migrants illégaux comme une menace criminelle, justifiant un recours massif aux mesures coercitives, y compris la mobilisation de l’armée dans des villes démocrates pour réprimer les manifestations contre les expulsions de masse qui s’intensifient au fil des mois. Il était aussi l’un des premiers à pousser l’idée de déclencher la loi d’exception, l’Alien Enemy Act de 1798, qui permet au président — en temps de guerre seulement — d’expulser sans formalités les participants à une invasion étrangère. Donald Trump l'a finalement invoquée pour expulser les membres d’un gang vénézuélien en mars dernier.
Sous sa direction, selon Reuters, l’administration Trump a doublé les arrestations liées à l’immigration, repoussé les limites légales des expulsions, interdit l’entrée aux voyageurs de 19 pays, tenté de restreindre le droit du sol et aidé les républicains à faire adopter un projet de dépenses allouant environ 170 milliards de dollars à la répression migratoire. A sa demande et dès les premiers mois du second mandat de Donald Trump, la police de l’immigration (ICE) avaient reçu l’ordre d’accélérer la traque aux immigrés sans papier en arrêtant au moins 3 000 clandestins par jour, contre 400 auparavant, selon le média américain Axios. Poussant les agents de l’ICE à intervenir dans davantage de communautés et d’entreprises. S’en est suivie depuis l’automne une multiplication des vidéos d’arrestations plus violentes les unes que les autres, parfois tournées en clip promotionnels par l’équipe de communication de l’administration Trump.
L’été dernier, le conseiller spécial a réagi aux affrontements et aux dégradations survenus à Los Angeles lors de manifestations liées à la politique anti-migrants, alors que la Garde nationale était déployée à Chicago, Portland et LA. Sur les réseaux sociaux, il avait alors présenté Los Angeles comme le théâtre d’une guerre civilisationnelle : "Nous reprendrons l’Amérique", a-t-il promis, se focalisant sur un drapeau mexicain brandi par un manifestant. "Regardez tous ces drapeaux étrangers. Los Angeles est un territoire occupé", ajoutait-il.
Les yeux fixés sur le Groenland et le Venezuela
Stephen Miller étend désormais son influence au-delà de l’immigration, vers la projection militaire et stratégique américaine à l’étranger. Selon le New York Times, il joue un rôle clé dans la stratégie de Donald Trump envers le Groenland et le Venezuela, en promouvant une approche agressive : "le monde est gouverné par la force et le pouvoir", déclarait-il il y a peu à CNN, présentant l’annexion potentielle du Groenland comme un moyen de protéger la sécurité nationale américaine. Sous ses conseils, juge le NYT, ce qui était "une plaisanterie du premier mandat est devenue une menace présidentielle du second mandat : attaquer et annexer le territoire danois du Groenland par la force si nécessaire".
Toujours sur CNN, il a réitéré l’intention de Donald Trump de contrôler le Venezuela et d’exploiter ses vastes réserves pétrolières après la capture de Nicolas Maduro et de son épouse par une opération militaire américaine. Selon le Financial Times, Stephen Miller supervise par ailleurs un vaste personnel et coordonne ces initiatives avec le Homeland Security Council, consolidant son rôle central dans la projection militaire et économique américaine.
Pour un renforcement du pouvoir exécutif
L’influence de Stephen Miller dépasse donc largement la seule question migratoire. Son dernier cheval de bataille n’est d’ailleurs pas le moins dangereux : le conseiller spécial défend ardemment le renforcement du pouvoir exécutif, ou plutôt celui de Donald Trump. Selon LeMonde, il aurait ainsi participé en 2020 à la tentative de renversement du résultat électoral lors des élections qui avaient porté Joe Biden au pouvoir, en promouvant de fausses listes de grands électeurs.
Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, il pousserait explicitement le président à en étendre "au maximum les limites", rapport le quotidien français, y compris face aux juges fédéraux. En plus de soutenir l’usage de décrets présidentiels massifs, la mobilisation de l’armée et le recours à l’Alien Enemy Act, Stephen Miller défend publiquement la possibilité de suspendre l’habeas corpus en cas d'"invasion". Suspendre ce principe fondamental permettrait d’expulser des personnes sans contrôle judiciaire immédiat, concentrant l’autorité politique entre les mains du président et portant un coup brutal à l’Etat de droit.
Celui qui semble bénéficier de la confiance totale du président dispose d’un personnel de plus de 40 personnes. Selon Le Monde, il est aussi devenu un intermédiaire obligatoire entre Donald Trump et les membres du parti républicain, dont il filtre les demandes. Un gardien de l'idéologie et de l'identité américaine selon Donald Trump, chargé de transformer les intuitions politiques du président en décisions exécutives concrètes.
Le Conseiller Stephen Miller a récemment réitéré l’intention de Trump de contrôler le Venezuela et d’exploiter ses vastes réserves pétrolières après la capture de Nicolás Maduro.
Cinq jours après l’intervention des Etats-Unis au Venezuela, Donald Trump vient de préciser ses plans concernant l’or noir du pays. Le président américain a annoncé hier soir avoir obtenu "entre 30 et 50 millions de barils de haute qualité de pétrole sous sanction" de la part des "autorités intérimaires" du Venezuela. Un pétrole "remis" par Caracas qui pourrait être vendu aux prix du marché, ce qui représente un pactole de 2,5 milliards de dollars aux cours actuels. Reste à savoir à qui les Etats-Unis le destinent, alors que jusqu’à présent la Chine achetait 80 % de la production vénézuélienne ?
"Derrière cette intervention, Donald Trump cherche d’abord à fragiliser la Chine", avertit Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur de Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen aux éditions Odile Jacob (2024).
L'Express : Le marché pétrolier a finalement peu réagi à l’intervention américaine au Venezuela et au départ du président Maduro. Comment expliquez-vous cette relative stabilité ?
Adina Revol : Ce n’est pas très étonnant car ce qui compte à court terme sur le marché pétrolier, ce sont les flux physiques. Or, nous sommes dans une situation où l’offre au niveau mondial est abondante. Tous les analystes anticipent par ailleurs un surplus et un accroissement des stocks. Cette situation permet donc de mieux résister aux chocs géopolitiques.
En outre, même si les réserves de pétrole vénézuéliennes sont gigantesques, l’état des infrastructures du pays, après des années de sous-investissement et de sanctions économiques, fait qu’il faudra attendre longtemps pour que les capacités d’extraction retrouvent les niveaux d’il y a vingt-cinq ans. Tout cela explique la relative stabilité des cours depuis le coup de force de Trump.
La mainmise américaine sur les réserves pétrolières vénézuéliennes bouleverse-t-elle la géopolitique mondiale de l’énergie ?
En fait, je dirais même qu’elle renverse totalement la géopolitique du monde. Cette intervention - concomitante avec la révolution larvée en Iran que soutiennent les Etats-Unis - fait suite aux sanctions américaines contre les géants énergétiques russes Lukoil et Rosneft. Tout cela n’a qu’un seul but : casser l’axe qui relie le Venezuela, l’Iran, la Russie et la Chine. Avec un seul et même objectif à la fin, la fragilisation de l’empire du Milieu dont la puissance économique obsède le président américain.
On l’oublie souvent, mais le talon d’Achille de la Chine, et la principale vulnérabilité de son modèle, c’est sa dépendance énergétique. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole. Le pays achète à l’étranger 70 % de ses besoins pétroliers. Or, 80 % de la production vénézuélienne était exportée à très bas coût en Chine. Potentiellement, l’intervention américaine et la redirection de la production du pays vers les Etats-Unis impactent la sécurité énergétique de la Chine à court terme. Même si Pékin a les moyens de s’approvisionner ailleurs, elle le fera à un prix supérieur.
C’est là que s’ajoutent les sanctions américaines contre Lukoil et Rosneft, qui rendent les approvisionnements chinois en pétrole russe plus risqués puisque la Chine s’exposerait à son tour à des sanctions. Le géant asiatique sort clairement affaibli de la séquence récente car il est mis face à ses fragilités internes.
La Russie est donc elle aussi touchée par le coup de force de Trump ?
Certes, Donald Trump admire Vladimir Poutine, mais il est en concurrence énergétique avec le maître du Kremlin. Et les sanctions sur les deux compagnies pétrolières russes ont clairement pour objectif de réduire les revenus de la flotte fantôme et donc le financement de la guerre en Ukraine. Finalement, Trump apparaît comme le maître du jeu énergétique mondial. La guerre géoéconomique entre la Chine et les Etats-Unis se tisse de plus en plus autour de l’énergie.
La Chine a-t-elle les moyens de répondre à Trump ?
Oui, et de façon presque symétrique. Trump est le champion de la géopolitique liée à l’énergie fossile. Aujourd’hui, les États-Unis sont les premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz. A l’inverse, la Chine, aujourd’hui, détient le quasi-monopole du raffinage des matières premières critiques, une technologie essentielle pour la transition énergétique. Et Pékin en use. Avec les mêmes instruments d’extraterritorialité et de chantage que les États-Unis, à l’image des restrictions d’exportation de terres rares.
A court terme, Donald Trump cherche à utiliser tous les leviers à sa disposition, et ils sont nombreux, pour affaiblir la Chine et potentiellement dissuader Xi Jinping d’envahir Taïwan. Si on regarde les choses froidement, l’approvisionnement énergétique est essentiel quand un pays souhaite se lancer dans une opération militaire. C’est d’ailleurs pour cela que les Ukrainiens bombardent les raffineries en Russie.
Avec ce cadre d’analyse, comment expliquez-vous la réponse assez mesurée de l’Europe à l’exfiltration de Maduro ?
Là encore, je pense que la géopolitique de l’énergie joue un rôle. L’Europe, aujourd’hui, ne peut pas se passer du gaz américain. C’est l’une des clés de lecture de la réaction européenne.
Le président américain Donald Trump est assis dans le Bureau ovale pour signer un décret recommandant un assouplissement des réglementations fédérales sur le cannabis, à la Maison-Blanche, à Washington (D.C.), le 18 décembre 2025.