↩ Accueil

Vue lecture

La Russie cible WhatsApp et Telegram pour forcer ses citoyens à utiliser une messagerie surveillée

Son logo représente une bulle de dialogue blanche, sur un fond bleu-violet, et son fonctionnement rappelle l'application chinoise WeChat, surveillée par les autorités. Depuis plusieurs mois, Moscou tente de forcer les Russes à utiliser la messagerie "Max", conçue à des fins de surveillance. Dernier effort en date, le gouvernement a ainsi brutalement suspendu l'accès au service de messagerie cryptée WhatsApp mercredi 11 février, privant 100 000 utilisateurs de la plateforme de Meta. Peu de temps avant, c'était la messagerie Telegram qui subissait également des restrictions de la part du Kremlin.

Les autorités russes ont ainsi retiré WhatsApp de la liste des sites accessibles depuis l'internet russe, contrôlée par Roskomnadzor, l'autorité de régulation du web. Cette mesure rend l'accès au service quasiment impossible, sauf recours à des solutions de contournement complexes. Moscou a, par ailleurs, supprimé Facebook et Instagram de "l'annuaire" russe, les rendant accessibles uniquement par l'utilisation de VPN (des réseaux privés virtuels), tandis que YouTube aurait aussi été restreint.

Ce blocage fait suite à des limitations de l'accès à WhatsApp, Telegram et FaceTime ces derniers mois, rendant les appels vocaux impossibles, le ralentissement le plus important ayant eu lieu en décembre. "Le gouvernement russe a tenté de bloquer totalement WhatsApp afin d’inciter les utilisateurs à se tourner vers une application de surveillance d’État. Tenter d’isoler plus de 100 millions de personnes de toute communication privée et sécurisée constitue un recul et ne peut qu’accroître l’insécurité des citoyens russes", a indiqué mercredi WhatsApp, citée par le Financial Times.

De son côté, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, s'est dit dans la presse russe ouvert au dialogue si Meta se conforme aux lois russes, relaye Reuters. "Il s'agit une fois de plus du respect de la législation. Si la société Meta s'y conforme et entame un dialogue avec les autorités russes, alors nous pourrons envisager un accord". Depuis le début de l'invasion en Ukraine, la guerre entre les plateformes de réseaux sociaux étrangers et le Kremlin s'est en effet intensifiée.

Messagerie nationale

L'année dernière, la Russie a officiellement désigné Max "messagerie nationale", poussant de nombreux citoyens à se tourner vers le réseau social appartenant à l'entreprise VKontakte (VK), contrôlée par des proches de Vladimir Poutine. Mardi, l'autorité russe de régulation des télécommunications, Roskomnadzor, a également déclaré qu'elle continuerait à restreindre le fonctionnement de Telegram, l'accusant de "violer le droit russe" sur la protection des données, ou de permettre son utilisation à des fins criminelles. L'agence de presse TASS a rapporté que Telegram risquait des amendes d'un montant de 64 millions de roubles (828 000 dollars) pour refuser de se mettre en conformité avec les lois russes.

Une série d'attaques auxquelles a réagi Pavel Durov, son fondateur, dans un communiqué : "La Russie restreint l’accès à Telegram afin de contraindre ses citoyens à utiliser une application d’État conçue pour la surveillance et la censure politique (...) Il y a huit ans, l’Iran a tenté la même stratégie, sans succès. Le pays a interdit Telegram sous de faux prétextes, cherchant à imposer une alternative étatique".

"Contreproductif"

La décision de cibler Telegram n'a pas été laissée au hasard, l'application étant utilisée par des millions de personnes en Russie, y compris les militaires et fonctionnaires de l'Etat. Raison pour laquelle les restrictions imposées à Telegram ont suscité l'inquiétude, y compris des soutiens du régime, alors que les soldats envoyés en Ukraine utilisent cette application pour communiquer entre eux, et avec leurs familles.

Sergueï Mironov, chef d'un parti parlementaire pro-Kremlin a ainsi publié des appels contre cette décision : "Ces gars-là se font massacrer, ils ont besoin de moyens de communication normaux, et à part Telegram, ils n'ont souvent rien d'autre", a-t-il écrit. "Ne les privez pas de ce qui leur permet de combattre l'ennemi et de survivre", a-t-il ajouté, comme le rapporte Reuters. Vyacheslav Gladkov, gouverneur de la région de Belgorod (l'ouest du pays), fréquemment touchée par des drones ukrainiens, s'est aussi dit inquiet que ces restrictions ne rendent plus difficile la diffusion d'alertes à la population en cas d'attaques.

© MAXPPP

Ce blocage fait suite à des limitations de l'accès à Whatsapp, Telegram et FaceTime ces derniers mois.
  •  

L'affaire Epstein, un miroir dérangeant pour les Européens

L’affaire Epstein nous trouble. Officiellement, parce qu’elle nourrit les populismes et confirme tous les soupçons sur "les élites". Officieusement — et plus profondément — parce qu’elle tombe extrêmement mal. Elle tombe mal parce qu’elle (re)surgit précisément au moment où l’Europe cherche à se raconter une histoire commode : celle d’une alliée trahie par les Etats-Unis, brutalement abandonnée sur le plan géopolitique, contrainte - presque malgré elle - d’inventer enfin son autonomie stratégique. Cette histoire, qui n’est pas entièrement fausse, est utile. Elle est aussi moralement confortable et politiquement mobilisatrice. Or Epstein vient tout gâcher.

Car l’affaire agit comme un rappel brutal d’une certaine compromission européenne. Ce financier mondain devenu l’un des hommes les mieux connectés des cercles de pouvoir occidentaux, ses résidences fréquentées par responsables politiques, aristocrates et grands patrons, son arrestation tardive, puis sa mort en prison en 2019 dans des circonstances suspectes : tout cela renvoie à un entre-soi transatlantique où l’argent, l’influence et l’impunité semblaient parfois se confondre.

L’affaire n’est donc pas seulement un scandale américain qui éclabousse l’Europe par ricochet ; elle révèle un monde commun dans lequel les élites européennes ont circulé avec aisance, curiosité et une certaine naïveté satisfaite. Epstein devient alors un prisme grossissant : au moment où l’Europe voudrait se poser en victime d’un allié devenu prédateur, sa complaisance (parfois fascinée, souvent imprudente) est dévoilée par les lumières crues de l’affaire Epstein.

Il faut aussi se souvenir que cette relation n’a pas toujours été "toxique". Pendant des décennies, le couple transatlantique a été solide, productif, rassurant. Reconstruction d’après-guerre, sécurité partagée, prospérité économique, stabilité politique : cette alliance fut longtemps un choix mutuellement bénéfique. Nous n’avons pas toujours été des victimes ; nous avons aussi été des partenaires satisfaits d’une relation qui fonctionnait. C’est précisément ce passé commun qui rend aujourd’hui la désillusion plus douloureuse – et le leitmotiv de la trahison si utile et séduisant.

Pourtant, le besoin d’émancipation est réel. Sanctions secondaires, enquêtes extraterritoriales visant des entreprises européennes, pressions commerciales, et surtout sécuritaires - tout cela rappelle régulièrement où se situe le rapport de force. Le protecteur n’est plus fiable. Il ne cache d’ailleurs même plus qu’il ne faut plus compter sur lui.

Mais l’affaire Epstein vient troubler ce récit de libération. Elle rappelle que, comme dans toute relation de confiance durable, nous avons été impliqués et consentants. Et c’est précisément ce qui rend la rupture si difficile. Dénoncer l’autre, c’est risquer de révéler sa propre naïveté. Se dire trahi, c’est oublier qu’on a aussi fermé les yeux.

L’Europe dans une zone grise peu flatteuse

L’embarras est d’autant plus grand que les dossiers ne sont pas entre nos mains. Les archives, la justice, les listes de fréquentations, le tempo médiatique restent américains, et chaque nouvelle publication de documents, partiels ou caviardés, rappelle que le récit ne nous appartient pas.

Comment construire une posture morale quand l’autre détient la capacité de rappeler, à tout moment, que la relation fut aussi une affaire de consentement jusque dans ses recoins les plus sombres ?Les dilemmes européens sont donc multiples. Moraux d’abord : assumer les compromissions ou les nier au risque du retour de flamme. Stratégiques ensuite : proclamer l’autonomie sans en avoir encore les moyens, ou différer l’émancipation au risque de l’enlisement.

Politiques enfin : en ce mois de février 2026, les Européens restent divisés ; entre pays d’Europe centrale attachés au parapluie sécuritaire américain, États du Sud prioritairement préoccupés par la stabilité économique et pays fondateurs tentés par une autonomie plus affirmée.

L’affaire Epstein rend impossible le confort du récit simple. Ni pure victime ni héroïne en devenir, l’Europe apparaît dans une zone grise peu flatteuse. Mais Epstein peut aussi agir comme un électrochoc de plus, rappelant que l’autonomie stratégique ne relève pas seulement des budgets ou des armées, mais aussi d’une forme de lucidité morale. L’Europe peut évidemment s’émanciper de sa tutelle américaine. Mais pas en se racontant qu’elle n’a rien vu ni rien accepté. Peut-être en comprenant au contraire que c’est de cette zone inconfortable - entre naïveté passée et lucidité présente - que naissent les retournements.

© Maxime Jegat/PHOTOPQR/LE PROGRES/MAXPPP

"La masse d’informations donne le sentiment d’un gigantesque réseau pédocriminel mené par Jeffrey Epstein", note Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’université de Fribourg, spécialiste des croyances complotistes.
  •  

De la réhabilitation d’Hitler à la montée de l’AfD : chronique d’une banalisation

Le passé permet souvent d'éclairer l'actualité. Chaque jeudi, dans notre nouveau podcast Hier à la Une, on se plonge dans les archives de L’Express, pour comprendre autrement la couverture du magazine de la semaine.

Il y a les arrestations de la police de l’immigration, comparées aux rafles de la Gestapo. Il y a aussi la tenue du patron de l’ICE, Gregory Bovino, accusé par ses opposants de s’habiller comme un officier SS. Il y a également eu, en janvier 2025, le très probable salut nazi d’Elon Musk en pleine investiture de Donald Trump. Au-delà des images, il y a les mots : des slogans comme "Make America White Again" ou "Les juifs ne nous remplacerons pas !". C’est dans ce contexte que L’Express s’intéresse cette semaine à la montée du nazisme, notamment aux Etats-Unis, et même à la fin du tabou autour d’Hitler.

Outre-Atlantique, c'est la bataille pour la succession d'Hitler qui réveille les thèses nationalistes, qu'il s'agisse de son vice-président J.D. Vance, ou des influenceurs Maga comme le négationniste Nick Fuentes.

Une tendance aux Etats-Unis qui contamine le Vieux Continent. En Allemagne, particulièrement, les cadres de l'AfD (Alternativ für Deutschland) élaboraient en novembre 2023, un plan d'épuration éthique avec des néonazis. Le parti d'extrême droite a même présenté aux élections européennes un candidat qui relativise les crimes nazis.

Création d'une police de la "remigration", retour du droit du sang, mise en place de "milices de quartier". Malgré un programme ultraradical, l’AfD est aujourd’hui la première force d’opposition en Allemagne. Aux élections législatives de février 2025, le parti a doublé le nombre de ses députés au Bundestag. Une situation inquiétante mais qui s’est installée très progressivement dans nos paysages politiques.

Dans cet épisode d'Hier à la Une, on vous propose de regarder ce qu'en disait L’Express il y a quelques années.

En 1977, par exemple, Hitler est "à la mode". Il est la tête d'affiche d'un film et d'un livre qui dressent son portrait, tentant de rompre avec l'image du dictateur. Quelques années plus tard, en 1992, l'Allemagne voit surgir une vague de violence venue de l'extrême droite. En 2020, le parti de l'AfD est installé dans le pays, avec un discours plus que radicalisé.

RETROUVEZ TOUS LES CONTENUS DE L'EXPRESS PODCASTS

Écoutez cet épisode et abonnez-vous à L'Express Podcasts sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Podcast Addict et CastBox.

Cet épisode a été écrit par Charlotte Baris, monté et réalisé par Jules Krot, avec Anne Marion à la documentation.

Crédits : Euronews, France 3, Al Jazeera English

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

Comment écouter un podcast ? Suivez le guide.

© L'Express

Archive d'une couverture de L'Express - Août 1977
  •  

Conférence de Munich : un an après le coup de tonnerre de J.D. Vance, le fossé transatlantique est béant

Un an après le coup de tonnerre diplomatique déclenché par le vice-président J.D. Vance dans son discours de Munich, le projet américain d’exporter la révolution trumpiste en Europe marque le pas. Mais les Européens, pour leur part, n’ont toujours pas réussi à s’émanciper de Washington. Les deux piliers d’un Occident qui part en capilotade se regardent en chiens de faïence.

Sous Trump et Vance - le vice-président le plus présent à l’international depuis Dick Cheney, l’artisan de l’invasion de l’Irak en 2003 - les Etats-Unis ne font pas que négliger leurs alliés, piétiner le droit international et abandonner l’Ukraine. Le récent épisode groenlandais a montré qu’ils pouvaient aussi se muer en prédateurs.

Résultat, la méfiance se répand. Vance a été hué par le public milanais lorsqu’il est apparu à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver, le 6 février. Publié le même jour, un sondage YouGov atteste que dans les pays les plus pro-américains, ceux qui considèrent encore les Etats-Unis comme alliés ou amis deviennent minoritaires. Leur nombre a fondu comme neige au soleil en Allemagne (41 %, soit 30 points de moins que sous Joe Biden) comme au Royaume-Uni (46 %, 23 points de moins). Même les populistes doivent prendre leurs distances avec Trump. Lors de l’élection présidentielle qui vient de se tenir au Portugal, le candidat André Ventura, fan du président américain, a mordu la poussière.

Réunis l’an dernier dans l’hôtel Bayerischer Hof à Munich, les principaux responsables politico-militaires européens ont senti un abîme vertigineux s’ouvrir sous leurs pieds en écoutant le vice-président américain. Au moment même où ils prenaient enfin au sérieux les reproches des Etats-Unis sur le partage du fardeau de la défense, ceux-ci déplaçaient le conflit sur le terrain des valeurs ! Les Européens découvraient avec effroi que les principes exposés par l’orateur contredisaient directement leur pratique politique et leurs convictions progressistes.

Les Européens sont seuls désormais

Car que reproche la Maison-Blanche aux élites européennes ? D’abord, de faire obstacle à l’accès au pouvoir des populistes proches de Trump, en usant pour cela de moyens déloyaux tels que censure, instrumentalisation de la justice, isolement politique ou artifices procéduraux. Ensuite, de faire preuve de complaisance coupable vis-à-vis d’une immigration musulmane qui, selon la nouvelle Stratégie nationale de sécurité américaine, porterait en elle le risque d’une perte d’identité de l’Europe et saperait donc, à terme, la raison d’être du bouclier accordé par l’Amérique au Vieux Continent.

Côté européen, on dénonce en retour l’hypocrisie d’une administration présidentielle qui abandonne les valeurs communes de démocratie et de liberté au profit d’une politique impériale mercantiliste, égoïste et à caractère autoritaire. Quand Donald Trump prétend que la seule limite à son pouvoir personnel est son "sens moral", tout en diffusant sur son réseau social des vidéos à connotation raciste, beaucoup d’Européens attachés au lien transatlantique se sentent trahis. Car l’Amérique n’est pas le premier allié venu. Elle est la pierre angulaire de l’ordre mondial. Elle accorde sa garantie de sécurité mais elle détient aussi les clés de la prospérité mondiale, grâce à sa domination de la finance, du commerce et de la technologie.

Les Européens sont seuls désormais. Le fossé transatlantique, devenu béant, ne profite qu’à la Russie de Vladimir Poutine et à son grand protecteur, le Parti communiste chinois. Le réalisme impose de reconnaître que les pays européens sont encore peu capables de se défendre par eux-mêmes, sans le parapluie nucléaire et les autres armes de l’Amérique. Or, ce n’est qu’en s’affirmant en acteurs souverains et unis qu’ils pourront protéger efficacement leurs intérêts, que les guerres à venir soient militaires, commerciales, technologiques ou culturelles. Le chemin à parcourir est encore long. En attendant qu’ils y soient parvenus, leur situation restera fort périlleuse.

© EPA

Le vice-président américain J.D. Vance à la conférence de Munich, le 14 février 2025.
  •  

"Nous ne pouvons pas écarter cette option" : en Norvège, la crainte d'une invasion russe

La Norvège ne peut exclure la possibilité d'une invasion russe sur son territoire. Voilà l'alerte lancée par le chef d'état-major de l'armée d'Oslo. Dans une interview accordée au Guardian, le général Eirik Kristoffersen, chef d'état-major des armées norvégiennes, livre sa crainte d’une offensive moscovite, non pas dans un objectif de conquête, mais plutôt pour la protection de ses actifs nucléaires, stationnés dans le Nord.

"Nous n'excluons pas une appropriation de terres par la Russie dans le cadre de son plan visant à protéger ses propres capacités nucléaires, qui sont la seule chose qui lui reste pour menacer réellement les États-Unis", s'alerte le militaire dans les colonnes du Guardian. Si Eirik Kristoffersen ne s'inquiète pas d'une invasion similaire à celle de l'Ukraine, il souligne qu'une large partie de l'arsenal nucléaire russe - dont des sous-marins, des missiles terrestres et des avions - se trouve sur la péninsule de Kola, à proximité immédiate de la frontière norvégienne.

Des armes dont le Kremlin aura besoin s'il entre en conflit avec l'Otan. "Nous ne pouvons pas écarter cette option (NDLR : une invasion). C'est en quelque sorte le scénario auquel nous nous préparons dans le Grand Nord", détaille celui qui est chef de la défense norvégienne depuis 2020, responsable des forces armées du pays ainsi que de ses services de renseignement. Son parcours au sommet de l’armée norvégienne a été marqué par la guerre en Ukraine qui a contraint l’Europe à repenser sa sécurité. Une période également marquée par l’adhésion de la Suède et de la Finlande, voisines d’Oslo à l’Otan, et le renforcement des frontières avec la Russie dans l’extrême nord de la Norvège.

Une zone stratégique

Cette zone de l'extrême nord est d'une importance cruciale pour la Russie. "La péninsule de Kola représente leur sécurité stratégique face à l’Occident", expliquait déjà en juillet 2025, Johan Roaldsnes, chef régional du service de renseignement intérieur norvégien, dans le New Yorker. "Le plan russe est le suivant : si les tensions avec l’Otan s’enveniment, ils doivent créer une zone tampon" afin de préserver leur capacité à mener des frappes nucléaires. "Cela implique la capacité de contrôler leur territoire voisin le plus proche".

Eirik Kristoffersen a précisé au Guardian que son pays et ses troupes ne se préparaient pas seulement à une invasion classique mais à un large éventail de menaces. "Si vous vous préparez au pire, rien ne vous empêche d'être également en mesure de contrer le sabotage et les menaces hybrides".

Des communications entre les deux pays

Le militaire précise toutefois que les communications entre la Russie et la Norvège ne sont pas coupées. Des contacts directs persistent, non seulement dans le cadre des missions de recherche et de sauvetage dans la mer de Barents, mais aussi de réunions régulières à la frontière entre les représentants des deux armées. L'homme se dit même favorable à la mise en place d'une ligne téléphonique militaire entre Moscou et Oslo.

Le but ? Disposer d'un canal de communication permettant d'éviter une escalade due à des malentendus... Qui ne seraient pas si rares que cela : "Jusqu'à présent, les violations que nous avons constatées dans notre espace aérien étaient dues à des malentendus", a affirmé Eirik Kristoffersen, attribuant ces incidents à des pilotes peu expérimentés". Avant d'ajouter : "Lorsque nous discutons avec les Russes, ils réagissent en fait de manière très professionnelle et prévisible". Le général précise que la Russie s'est montrée moins offensive sur son territoire qu'en mer Baltique.

© EPA/MAXPPP

"Nous n'excluons pas une annexion territoriale par la Russie", déclare le général Eirik Kristoffersen, chef d'état-major des armées norvégiennes depuis 2020.
  •  

"Nous avons créé un monstre" : en Allemagne, l'inquiétante dérive brune de l'AfD

Un parti nostalgique du IIIe Reich ? Avec 40 % d’intentions de vote ? Ce n’est pas une fiction, mais une réalité en Saxe-Anhalt où les électeurs s’apprêtent à confier les clés du pouvoir à l’AfD (Alternatif für Deutschland) aux régionales le 6 septembre. La publication du "programme de gouvernement" en Saxe-Anhalt, vendredi 23 janvier, a officialisé le projet de refonte d’un État par l'AfD selon une vision ethno-nationaliste, autoritaire et climato‑sceptique d'un parti surveillé par L’Office de protection de la Constitution (Verfassungsschutz).

Création d'une police de la "remigration" sur le modèle de l'ICE américain, suppression du droit d’asile, retour du droit du sang, création de "milices de quartier", suppression des subventions aux Eglises catholique et protestante, résiliation du service public de l'audiovisuel, lutte contre le "lobby transgenre", définition de la famille "normale" entre homme et femme, abandon des programmes de lutte contre le racisme à l'école et des "études postcoloniales", retour du gaz russe, du nucléaire, du charbon, du moteur thermique et démontage des éoliennes... En deux mots : "penser allemand" dans une région qui fut le "centre géographique du Reich". Les politologues n’hésitent plus à tracer des parallèles avec la montée du nazisme dans les années 1930. "Sous la République de Weimar (1919-1933), nous n'avons pas suffisamment pris conscience du danger que représentait le NSDAP [parti de Hitler]. Le danger, c’est que nous répétions les mêmes erreurs", prévient Hendrik Cremer, expert de l’extrême droite à l’Institut allemand des droits de l'homme (DIMR) et auteur d’un ouvrage sur les dangers que représente l’AfD pour la démocratie (Plus longtemps nous restons silencieux, plus nous aurons besoin de courage, 2025, non traduit).

"Je ressens un certain fatalisme face à la situation. Les gens sont comme des lapins devant les phares", ajoute Hans Vorländer, politologue à l’université de Dresde, face à l’absence de réactions dans la classe politique et la société civile après la publication de ce programme résolument identitaire. Cette radicalisation de l’AfD a été progressive depuis 2015. Alors que le parti était sur le point de disparaître, deux ans après sa création, la "crise des réfugiés" a, pour ainsi dire, sauvé une AfD mort-née, grâce à une opposition radicale à la politique de l’accueil d’Angela Merkel et la récupération de mouvements, tel le parti islamophobe Pegida. "Un cadeau du ciel", confiait à l’époque le transfuge du parti conservateur (CDU) et idéologue de l’AfD, Alexander Gauland, jugé aujourd’hui trop "mou" par ses pairs.

Sur les 18 fondateurs, la plupart des professeurs d’universités eurosceptiques, il n’en reste plus un seul aujourd’hui. Vampirisé par le fasciste Björn Höcke (une qualification autorisée par la justice), l’AfD est devenue l’un des partis d’extrême droite les plus radicaux d’Europe. "Nous avons créé un monstre", confiait l’un des figures du mouvement d’origine, Hans-Olaf Henkel, ancien président de la Fédération des industriels allemands (BDI). Depuis, le parti n’a cessé de se radicaliser. "L’AfD défend, dans la lignée des nazis, le concept d’une communauté ethnique homogène. Si ce parti arrivait au pouvoir, il abolirait les droits de l'Homme et l'État de droit. Personne ne serait plus en sécurité dans ce pays", insiste Hendrik Cremer. "Les médias ne parlent pas assez du potentiel de violence qu’ils représentent. Ils n’évoquent pas non plus les buts de l’AfD, leur idéologie et le fait qu’ils veulent abolir la démocratie", ajoute-t-il.

"Il attend le grand soir pour sortir du bois"

Tandis que la direction de l’AfD s’efforce de dédiaboliser le mouvement, l’ancien professeur d’histoire Björn Höcke tire les ficelles en coulisses. Le président de la fédération de Thuringe, un homme surveillé par les services de renseignement pour ses accointances néonazies, est le vrai président à l’AfD. Et il agit dans l’ombre. "Il attend le grand soir pour sortir du bois", assure Hans Vorländer. Plus rien ne se décide sans lui. La moindre critique à son encontre peut conduire à une procédure d’exclusion. Le porte-parole de l’AfD au Bundestag pour les questions de défense, Rüdiger Lucassen, l’a appris à ses dépens. L’ancien soldat de la Bundeswehr a été menacé début décembre d’une procédure disciplinaire pour avoir refusé de suivre Björn Höcke sur son "non" au service militaire obligatoire.

Épuration ethnique

Björn Höcke lutte pour "l’homogénéisation ethnique" de l’Europe, déplore la "stratégie de reproduction des Africains", considère la Russie comme un "allié naturel de l’Allemagne" et utilise dans ses meetings le slogan de l’organisation paramilitaire nazie Sturmabteilung (SA) : Alles für Deutschland (Tout pour l’Allemagne). Condamné par la justice, il se pose en victime d’une justice "instrumentalisée" par le "système". Mais plus personne ne peut ignorer aujourd’hui en Allemagne les vrais desseins de l’extrême droite, démasquée en 2024 par l’enquête du site Correctiv. A la Conférence de Potsdam, qui s’est tenue le 25 novembre 2023 à quelques kilomètres de la villa de Wannsee où avait été planifiée la "solution finale" en 1942, plusieurs cadres de l’AfD étaient réunis aux côtés de néonazis pour étudier un plan d’épuration ethnique en Allemagne dont 20 % de la population est issue de l’immigration. L’invité de marque était l’identitaire autrichien Martin Sellner, venu présenter son "Etat modèle" capable de déporter deux millions de "citoyens allemands non assimilés" en Afrique du Nord.

"En raison de mes origines étrangères – mes parents ne sont pas nés en Allemagne –, l'AfD ne me reconnaît pas comme une citoyenne allemande à part entière", explique Irene Mihalic, première secrétaire générale du groupe écologiste à l’assemblée fédérale (Bundestag), qui souhaite une interdiction du parti par le tribunal constitutionnel. "L’AfD est dominée aujourd’hui par un courant ethno-nationaliste qui exclut les Allemands issus de l’immigration", confirme Fabian Virchow, chercheur sur l'extrême droite à l’Université des sciences appliquées de Düsseldorf.

Malgré un soulèvement sans précédent de la société civile, l’AfD n’a eu aucun scrupule à aligner un candidat aux élections européennes qui relative les crimes nazis. Maximilian Krah, catholique et père de huit enfants, juge que les SS n’étaient "pas tous des criminels". Cette déclaration avait conduit la direction du RN à couper les ponts avec les homologues allemands.

Mais plus l’AfD se radicalise, plus elle progresse dans les urnes. En 10 ans, l’AfD est devenue une force politique incontournable, première force dans l’est du pays et premier groupe d’opposition au Bundestag. L’AfD n’est plus un "phénomène" est-allemand, mais un mouvement enraciné sur l’ensemble du territoire. La ministre-présidente du Mecklembourg a mis ses homologues de l’Ouest en garde sur ce succès de l’extrême droite qui n'est pas seulement liée aux frustrations de la Réunification.

"L’AfD représente désormais un risque pour notre pays"

"Les problèmes de l'Est se répercutent avec un certain décalage à l'Ouest. Avec les conséquences politiques qui l'accompagnent", a prévenu la sociale-démocrate Manuela Schwesig qui remet son mandat en jeu cette année contre une AfD à 40 % dans les sondages, soit deux fois plus que son propre parti (SPD). L’AfD est également aux portes du pouvoir en Saxe-Anhalt, où elle est en mesure de gouverner en 2026 à la majorité absolue en termes de sièges. Toute la radicalité du mouvement a pu se mesurer lors du congrès fondateur, le 29 novembre 2025, d’une nouvelle structure pour les jeunesses de l’AfD, considérée comme une "menace pour la Constitution" par les services du renseignement. En rebaptisant l’organisation Generation Deutschland et en l'intégrant au parti, une dissolution est désormais plus compliquée.

Le nom a changé, pas l’idéologie. Björn Höcke a salué l’élection de Jean-Pascal Hohm à la tête de Generation Deutschland, qui défend, comme lui, la thèse du "Grand remplacement". "Ceux qui remplacent le peuple par des naturalisations ne changent pas l’Allemagne. Ils la détruisent. C’est donc un devoir de résister", a déclaré ce jeune homme de 28 ans qui a commencé sa carrière politique dans les milieux d’extrême droite du Brandenburg. "Les membres du bureau de Generation Deutschland entretiennent des relations avec de multiples courants d’extrême droite, dont des néonazis. Ils se connaissent, se serrent la main, se voient, ils manifestent côte à côte", assure Fabian Virchow. A la tribune du Congrès, Kevin Dorow, originaire du Schleswig-Holstein, a repris l’expression du chef de la jeunesse hitlérienne, le Reichsjugendführer Baldur von Schirach : "Jugend wird durch Jugend geführt" ("La jeunesse doit être dirigée par la jeunesse"), consciemment et sous les applaudissements.

La coprésidente de l’AfD, Alice Weidel, a fini par épouser – malgré son homosexualité déclarée – les causes de l’aile radicale en faisant acte d’allégeance au courant ethno-nationaliste. Elle a défendu l’utilisation du "Alles für Deutschland" en acceptant un slogan de campagne très explicite : "Alice für Deutschland". En 2017, elle s’était prononcée en faveur de l’exclusion de Björn Höcke après le "discours de Dresde", au cours duquel il avait appelé à un "virage à 180 degrés de la politique mémorielle" et critiqué le mémorial de la Shoah à Berlin. "Les radicaux ont pris le contrôle", constate Jörg Meuthen, le dernier des présidents "libéraux" de l’AfD qui a jeté l’éponge en janvier 2022 sous la pression de la meute radicale.

Aux élections législatives de février 2025, l’AfD a doublé le nombre de ses députés au Bundestag, devenant la première force d’opposition. "L’AfD représente désormais un risque pour notre pays", insiste la député Irene Mihalic, en décrivant une ambiance irrespirable à l’assemblée fédérale. "Les recherches menées par des journalistes ont révélé que plus de 100 collaborateurs parlementaires avaient des liens avec des cercles néonazis et des associations étudiantes nationalistes (Burschenschaften). L'AfD n'en fait plus mystère. Notre sentiment d'insécurité a encore augmenté d'un cran. Quelles sont les personnes qui pénètrent dans le bâtiment à l'invitation de l'AfD ? Le soir, on préfère fermer ses bureaux à clé quand on travaille tard", raconte-t-elle.

"Dangereux de couper le cordon sanitaire"

La procédure d’interdiction, dont l’Allemagne débat depuis des années, risque de durer. "Il faut d'abord rassembler toutes les preuves détenues par les autorités fédérales et régionales chargées de la protection de la Constitution", explique Irene Mihalic, qui regrette l’aveuglement des conservateurs, peu enclins à suivre le "front commun" contre l'AfD. "La plupart des membres de la CDU n'ont pas compris qu’ils sont devenus leur cible principale", s’alarme-t-elle. Certains membres de la CDU sont bien conscients que l’AfD veut "détruire la CDU" et que la digue cède entre les deux camps. "Ces gens et leur façon de penser constituent le plus grand danger pour la démocratie. Il ne peut y avoir qu'une seule réponse : s'y opposer", insiste Herbert Reul, ministre conservateur (CDU) de l’Intérieur en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. "Si mon parti estime qu'il faut changer d'avis, alors je m'en irais", a-t-il prévenu.

Herbert Reul a senti que le "cordon sanitaire" (Brandmauer) ne tient plus qu’à un fil. Le chancelier utilise lui-même, depuis son retour en politique en septembre 2021, un narratif proche de l’AfD sur l’immigration ou sur le climat qui rapproche déjà les deux camps sur le terrain des idées. En acceptant début janvier les voix de l’extrême droite pour une motion visant à durcir la politique migratoire, Friedrich Merz a brisé sa promesse de "ne jamais coopérer avec l’AfD". "Je ne regarde ni à gauche ni à droite. Je regarde devant moi", s’était-il justifié pour expliquer un soi-disant "coup de poker électoral" pour les législatives du 24 février. "C’est l’AfD qui en a profité", rappelle Fabian Virchow.

"Au regard de l’histoire allemande, il serait dangereux de couper le cordon sanitaire", estime Hans Vorländer. "La digue tient encore, mais jusqu’à quand ?", s’interroge-t-il. Malgré les inquiétudes des entreprises et des hôpitaux, soucieux de recruter des personnels dans le monde entier pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre, les conservateurs sont persuadés qu’ils récupéreront une partie de l’électorat en durcissant leur discours sur la politique migratoire. Un défi que la CDU aura du mal à surmonter. Lors de son retour en politique, Friedrich Merz avait promis de diviser par deux le nombre d’électeurs d’extrême droite. Ils sont deux fois plus nombreux aujourd’hui.

© EPA

Alice Weidel, la présidente du parti d’extrême droite AfD, lors d'un rassemblement le 17 juin 2022.
  •  

Pont Gordie-Howe : Donald Trump ouvre un nouveau front avec le Canada

Ce pont devait symboliser les relations apaisées et amicales entre les États-Unis et le Canada. Mais le président américain en a fait un énième point de crispation entre les deux pays. Dans les petits papiers depuis plus de vingt ans et en construction depuis 2018, le pont international, nommé d'après le joueur de hockey sur glace canadien Gordie Howe, devrait ouvrir à la circulation en 2026 entre Détroit dans le Michigan et Windsor en Ontario. Mais dans un long message publié sur son réseau social Truth Social lundi, Donald Trump s'est emporté contre le projet : "Je ne permettrai pas à ce pont de s'ouvrir tant que les États-Unis ne seront pas entièrement indemnisés pour tout ce que nous leur avons donné".

Accusant le Canada d'avoir traité les États-Unis "de manière très injuste pendant des décennies", le président américain a fustigé un pont construit avec "presque aucune ressource américaine", profitant du message pour reprocher à son prédécesseur Barack Obama d'avoir "bêtement accordé une dérogation pour contourner le Buy American Act". "Avec tout ce que nous leur avons donné, nous devrions peut-être posséder au moins la moitié de cet actif", estime notamment le milliardaire.

Propriété partagée avec le Canada

Sauf que Donald Trump se trompe sur plusieurs points, relève le service de fact-checking de CNN. Si l'administration Obama a bien accordé un permis à l'État du Michigan en 2013 pour la construction de ce pont, Donald Trump l'avait soutenu dans une déclaration commune avec le Premier ministre canadien de l'époque Justin Trudeau. "Nous attendons avec impatience l'achèvement rapide du pont international Gordie Howe, qui servira de lien économique vital entre nos deux pays", avançait alors le communiqué, publié le 13 février 2017.

Concernant la propriété du pont, le président américain se trompe également. Elle est déjà partagée à moitié entre l'État du Michigan et le Canada. Un fait que l'ancien gouverneur républicain de l'État Rick Snyder n'a pas tardé à rappeler dans un billet publié dans The Detroit News : "Trump a tort à propos de Gordie Howe Bridge". Il y précise notamment que le Canada a financé l'intégralité du pont. Soit un total de 6,5 milliards de dollars qui sera remboursé grâce aux péages. Une fois qu'il aura récupéré son investissement, il partagera les bénéfices avec l'État du Michigan. "Le Michigan et les États-Unis ont obtenu leur demi-propriété sans investissement. C'est une bonne affaire", précise l'ancien gouverneur.

Des pressions sur Trump ?

Quant à la dérogation du Buy American Act, qui oblige le gouvernement américain à privilégier les produits fabriqués aux États-Unis dans ses achats, elle a été accordée en 2012 justement pour pouvoir utiliser de l'acier canadien pour la construction, puisque le Canada payait. En revanche, le fer et l'acier américains ont été autorisés à "faire concurrence sur un pied d'égalité" selon l'administration Obama en 2012. "Buy American ne devrait pas s'appliquer à un projet qui se trouve à moitié en dehors de notre pays", précise Rick Snyder dans son article.

L'opposition soudaine du locataire de la Maison-Blanche au pont international Gordie Howe pourrait s'expliquer par un rendez-vous révélé par le New York Times. Selon le journal américain, le secrétaire américain au commerce Howard Lutnick a rencontré Matthew Moroun, quelques heures avant le message du président américain. Un rendez-vous qui a abouti sur un appel direct entre Trump et Moroun. Si ce milliardaire de Détroit n'est pas connu du grand public, sa famille exploite depuis plusieurs décennies l'Ambassador Bridge, un autre pont construit entre Détroit et Windsor. Ces dernières années, la famille Moroun n'a pas arrêté d'œuvrer pour freiner ou bloquer le projet du pont Gordie Howe. Le porte-parole du secrétariat au Commerce a refusé de commenter ce rendez-vous secret.

Réponse politique

Ce nouveau conflit entre le Canada et les États-Unis a poussé le chef du gouvernement canadien Mark Carney à s'entretenir avec Donald Trump, mardi. "C'est un excellent exemple de coopération entre nos pays", a estimé Mark Carney, après avoir affirmé avoir eu une discussion "positive" avec le chef de l'État américain, sans en dire plus. "J'ai expliqué que le Canada a payé pour la construction du pont... que la propriété est partagée entre l'État du Michigan et le gouvernement du Canada, et que dans la construction du pont, il y a évidemment des travailleurs canadiens, de l'acier canadien, mais aussi de l'acier américain, des travailleurs américains qui étaient impliqués", réfutant point par point les fausses informations du message de Donald Trump.

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump ne cesse d'attaquer le Canada, brandissant constamment la menace d'une hausse des droits de douane à chaque désaccord. Fin janvier, il avait menacé le pays d'augmenter ces droits de 50 % sur les avions fabriqués au Canada, après que celui-ci a retardé la certification d'avions américains Gulfstream.

© REUTERS

Le pont Gordie Howe, en cours de construction, pour relier le Michigan au Canada, le 10 février 2026.
  •  

Guerre en Ukraine : après un ultimatum américain, Kiev se prépare à des élections

Les Ukrainiens pourraient se rendre aux urnes dans les prochaines semaines. Selon les informations du quotidien britannique Financial Times, Volodymyr Zelensky devrait annoncer le 24 février - date anniversaire de l’invasion russe - la tenue d’une élection présidentielle. En cause ? Un ultimatum tout droit venu des Etats-Unis. A la demande de Donald Trump, le pays devra organiser les deux tours du scrutin pour le 15 mai 2026 au plus tard, sous peine de perdre les garanties de sécurité américaine. Le rendez-vous est double : les Ukrainiens seront également appelés à se prononcer sur l'accord de paix avec la Russie qui prévoit une cession des territoires de Donetsk et Lougansk. Un processus qui devra obligatoirement se dérouler par référendum, puisque la Constitution ukrainienne dispose de l’indivisibilité de son territoire.

"Ils ont dit qu’ils voulaient tout faire d’ici juin […] pour que la guerre prenne fin", a confirmé Volodymyr Zelensky aux journalistes du Financial Times. L'objectif de Washington : clôturer le dossier ukrainien pour se concentrer sur les élections de mi-mandat, en novembre. Un agenda et des exigences intenables selon les responsables ukrainiens et occidentaux sondés par le titre britannique, sceptiques à l'idée d'une coopération de Vladimir Poutine.

Quant à l’organisation d’un scrutin en tant que tel, la perspective n’enchante pas non plus Kiev. Depuis plusieurs mois, le président ukrainien n'a cessé de répéter l'impossibilité de tenir une élection en pleine loi martiale, malgré l'insistance de Donald Trump. En décembre, le président des Etats-Unis s'en plaignait déjà à une journaliste de Politico : "Les Ukrainiens n’ont pas organisé d’élection depuis longtemps… Ils parlent de démocratie, mais il arrive un moment où ce n’est plus une démocratie". En bref, la rhétorique usuelle du Kremlin pour justifier sa guerre : Volodymyr Zelensky serait illégitime depuis mai 2024, date à laquelle son mandat aurait dû prendre fin.

Des questions juridiques

Kiev n'a jamais fermé la porte à ce rendez-vous démocratique. "Je demande aux Etats-Unis de m’aider, peut-être avec nos collègues européens, à garantir la sécurité pour l’organisation d’élections… Et alors, dans les 60 à 90 prochains jours, l’Ukraine sera prête", avait déclaré Volodymyr Zelensky en décembre 2025. Une problématique toujours d’actualité alors que des millions d’Ukrainiens sont déplacés, qu’environ 20 % du territoire national est sous occupation russe, et que surtout, la population n’y est pas favorable.

Comme L'Express le soulignait en décembre, si 22 % des Ukrainiens soutiennent des élections après un cessez-le-feu avec des garanties de sécurité, les deux tiers pensent qu’elles ne devraient se tenir qu’après la fin de la guerre, selon l’Institut international de sociologie de Kiev. "Même chez les opposants de Zelensky, une majorité refuse des élections", observait Anton Hrouchetskyi, son directeur.

Mais face aux pressions américaines, Kiev n'a pas attendu l'ultimatum pour commencer à se préparer. Le 11 décembre, le président demandait déjà aux députés d'élaborer des amendements permettant d’organiser des élections sous loi martiale. Et les législateurs risquent d'avoir du pain sur la planche tant les problématiques juridiques sont nombreuses. Car, près de quatre ans de guerre plus tard, le code électoral semble obsolète. Aujourd'hui, selon la législation du pays, un candidat à la présidence doit avoir résidé uniquement en Ukraine au cours des dix dernières années, excluant de facto les réfugiés et les prisonniers de guerre. Ensuite, comment décider quelle commune ne pourra pas voter pour des raisons de sécurité ? Ou comment mettre à jour le registre électoral ? Quelle légitimité pour une élection où les soldats, les déplacés et les réfugiés n'ont pas pu physiquement se rendre aux urnes ?

Pour tenter d’apporter une réponse à ces questions, le Parlement ukrainien a prévu d’éplucher ces dossiers entre mars et avril. Un délai particulièrement court alors que la commission électorale du pays évoquait un délai de six mois pour relancer le processus électoral après la fin de la loi martiale.

Le scrutin de tous les dangers

Et le scrutin est exposé à une autre menace : celle des ingérences russes. Selon Olha Aivazovska, présidente du conseil d’administration de l’ONG Opora, une organisation de référence chargée de la surveillance des élections et du processus électoral en Ukraine, sans cessez-le-feu, la Russie pourrait facilement perturber le scrutin. Entre autres, l’omniprésence des drones russes "menace les bureaux de vote dans toute l’Ukraine", a-t-elle souligné dans les colonnes du Financial Times. En novembre, Olha Aivazovska tirait déjà la sonnette d’alarme auprès de L’Express : "Le risque d’ingérence russe est de 100 %. La Russie a systématiquement instrumentalisé le processus politique en Ukraine, pour s’assurer la loyauté de certains groupes au pouvoir".

La perspective de rivalités internes à l’Ukraine génère aussi des angoisses. "La compétition politique pendant la guerre est néfaste", a déclaré le maire de Kiev, Vitali Klitschko, au journal britannique. Et d’ajouter : "Nous pouvons détruire le pays de l’intérieur, [ce qui est] l’objectif de la Russie".

Mais pour d’autres experts, la question des affrontements politiques est caduque. Si la popularité de Volodymyr Zelensky a effectivement décliné depuis le début de la guerre, son entourage ne doute pas de sa réélection, surtout si le vote pour l’élection est organisé en même temps que le référendum pour l’accord de paix.

© REUTERS

Le président ukrainien Volodymyr Zelenskiy s'exprime lors d'une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre polonais Donald Tusk, alors que la Russie attaque l'Ukraine, à Kiev, en Ukraine, le 5 février 2026. REUTERS/Alina Smutko
  •  

Affaire Epstein : ce que l'on sait sur Fabrice Aidan, le diplomate français mis en cause

Après les révélations éclaboussant Jack et Caroline Lang, un autre Français est visé par l'affaire Epstein. Selon les investigations de Mediapart et Franceinfo, Fabrice Aidan, diplomate français, apparaît dans les nombreux documents révélés fin janvier par le département américain de la Justice, au sujet d'un scandale de consultation d'images pédopornographiques, ainsi que de ses liens privés avec l'homme d'affaires américain. Invité de la matinale de RTL, mardi matin, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, s'est dit "effaré" par ces révélations et a indiqué avoir saisi la justice française.

"J'ai saisi le procureur de la République, lancé une enquête administrative pour concourir au travail de la Justice, ainsi qu'une procédure disciplinaire le concernant", a-t-il expliqué, tout en refusant, à ce stade, de "laisser entendre que l'affaire éclabousserait les agents du ministère des Affaires étrangères".

Fabrice Aidan occupait le poste de "secrétaire des Affaires étrangères principal" mais était détaché, explique le ministre. Il était en effet directeur des affaires internationales d'Engie, avant d'être suspendu. Il fait, en revanche, toujours partie à l'heure actuelle des effectifs du Quai d'Orsay.

Images pédopornographiques

Le nom de Fabrice Aidan est mentionné plus de 200 fois dans les documents révélés par les autorités américaines. L'un d'entre eux a particulièrement intéressé les journalistes français : un mail envoyé le 13 avril 2016 par la directrice financière de la banque Edmond de Rothschild. Il mentionne une actualité liée à la sortie d'une enquête du reporter Vincent Jauvert, indiquant qu'un diplomate français en poste au siège de l'ONU à New York aurait été épinglé par le FBI pour consultation présumée de sites pédopornographiques.

L'article ne cite aucun nom, pourtant, Jeffrey Epstein sait déjà qu'il vise Fabrice Aidan, et s'empresse de transférer le message à deux diplomates : le Norvégien Terje Roed-Larsen, envoyé spécial auprès du secrétariat général de l'ONU, et son principal conseiller... le Français Fabrice Aidan.

On apprend ainsi qu'en 2013, l'ONU avait été alertée par le FBI de l'existence d'une enquête portant sur l'un de ses agents à New York, et avait ouvert une enquête interne. Mais avant que celle-ci n'ait pu aboutir, Fabrice Aidan quitte son poste en urgence et est exfiltré vers la France.

Postes élevés dans le public et le privé

Gérard Araud, à l'époque représentant permanent de la France à l'ONU, lui aurait "demandé de quitter tout de suite son poste, ce qu'il a fait", indique-t-il à Mediapart. "Je ne sais quelles sont les suites qui ont été données par le Quai d’Orsay". Le ministère des Affaires étrangères indique, pour sa part, qu’aucune charge n’ayant été retenue par la justice américaine à l’époque, aucune sanction n’avait été envisagée en France.

Celui qui était rattaché à la direction Afrique du Nord et Moyen-Orient du Quai d'Orsay a par la suite multiplié les postes dans des institutions privées ou publiques : l'Unesco, le géant de l'énergie Engie, et précédemment la banque Edmond de Rothschild, qui l'aurait licencié peu de temps après la publication du livre de Vincent Jauvert.

Services rendus à Epstein

Malgré l'enquête du FBI, le diplomate français a continué de voyager entre les Etats-Unis et la France, développant par la même occasion des relations avec Jeffrey Epstein, à qui il faisait bénéficier de ses services, notamment le partage d'informations diplomatiques. Il apparaît plus particulièrement comme un intermédiaire dans sa relation avec Terje Roed-Larson, Norvégien connu pour sa participation aux négociations qui ont mené à la signature des accords d'Oslo entre Israël et l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Fabrice Aidan en a été l'assistant au début des années 2000.

Les premiers contacts entre le financier américain et l'assistant de Terje Roed-Larson remontent à 2010, alors que Jeffrey Epstein cherche à se faire inviter en Arabie Saoudite et aux Emirats arabes unis, pour rencontrer notamment Abdullah Bin Zayed, fils du fondateur du pays. Le Norvégien va jouer les entremetteurs.

Fabrice Aidan transfère également des rapports des Nations unies depuis sa messagerie professionnelle à Jeffrey Epstein, semble lui faciliter l'obtention de visas pour ses proches. Il lui rend encore d'autres services comme, "trouver la pointure de Terje Roed-Larsen", afin de lui offrir une paire de chaussures de luxe.

On découvre également des transferts d'argent entre Jeffrey Epstein et le diplomate norvégien, dont l'achat pour 27 553 dollars d'une grande quantité d'exemplaires d'un livre rédigé par Terje Roed-Larsen sur le Proche-Orient. "Est-ce que nous envoyons de l’argent à Terje ou est-ce lui qui nous en envoie ?", s'interroge le comptable d'Epstein. Le financier américain va également prêter sa résidence de l'avenue Foch de nombreuses fois à Terje Roed-Larsen, tandis que Fabrice Aidan s'occupe de l'intendance. Pour rappel, il bénéficie toujours de la présomption d'innocence dans cette affaire, mais n'a pas répondu aux sollicitations de la presse.

De son côté, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot a affirmé "ne pouvoir exclure" une éventuelle présence d'autres mails rattachés au ministère des Affaires étrangères, en lien avec l'immense scandale international. "Des noms de diplomates semblent apparaître dans les documents sans que je puisse en tirer des conclusions", a-t-il commenté. En ce qui concerne Fabrice Aidan, "la procédure disciplinaire décidera de son avenir", a ajouté Jean-Noël Barrot.

© Maxime Jegat/PHOTOPQR/LE PROGRES/MAXPPP

Le nom de Fabrice Aidan est mentionné plus de 200 fois dans les documents révélés par les autorités américaines.
  •  

Iran : Donald Trump maintient la pression en menaçant d’envoyer un second porte-avions

"Nous avons une armada qui se dirige vers là-bas et une autre pourrait partir". Dans une interview accordée, mardi 10 février, au média américain Axios, Donald Trump a déclaré envisager d'envoyer un second porte-avions au Moyen-Orient, menaçant l'Iran d'une nouvelle frappe en cas d'échec des négociations ces prochains jours.

Pour la première fois depuis la guerre de douze jours en juin, Washington et Téhéran ont repris, vendredi dernier à Oman, les négociations sur le programme nucléaire iranien, sans que celles-ci n'aient pour l'heure débouché sur un "deal". "Soit nous parviendrons à un accord, soit nous devrons prendre des mesures très dures comme la dernière fois", a déclaré le président américain à Axios.

Cette décision marquerait un saut dans le renforcement de la présence militaire américaine dans la région après l'envoi, fin janvier, du porte-avions USS Abraham Lincoln, en plus des dizaines d'avions déployés sur des bases proches de l'Iran, et après avoir maintenu deux porte-avions dans la région pendant la majeure partie de la guerre à Gaza.

Donald Trump a assuré que ses démonstrations de force portaient leurs fruits : "La dernière fois, ils ne croyaient pas que j'en serais capable", a-t-il déclaré au sujet de sa décision de frapper les installations nucléaires iraniennes en juin. "Ils ont surestimé leurs chances. Cette fois, les négociations sont très différentes".

Benyamin Netanyahou en visite à Washington

Ces menaces interviennent quelques heures avant la rencontre, ce mercredi 11 février, entre Donald Trump et Benyamin Netanyahou, à l'occasion de la septième visite du Premier ministre israélien aux Etats-Unis. Selon le Washington Post, au-delà d'exiger la fin du projet iranien de se doter de l'arme nucléaire, Israël pourrait réitérer ses autres revendications, comme "l'arrêt de tout enrichissement d'uranium et le retrait des stocks existants d'Iran, ainsi que l'arrêt de sa production de missiles balistiques et de son soutien aux milices dans la région".

Du point de vue d'Israël "on craint que l'administration américaine n'accepte un accord avec les Iraniens qui n’inclurait pas la question des missiles" et "que Trump soit disposé à accepter un allègement des sanctions contre l’Iran en échange de certaines concessions iraniennes sur le dossier nucléaire", analyse auprès du Washington Post Raz Zimmt, directeur du programme de recherche sur l’Iran à l’Institut israélien d’études de sécurité nationale.

De son côté, Téhéran a publiquement insisté sur le fait qu'il ne négocierait pas sur d'autres questions que son programme nucléaire. Aucune nouvelle rencontre diplomatique entre les Etats-Unis et l'Iran n'est pour l'instant programmée. On sait simplement que l'un des négociateurs iraniens, Ali Larijani (conseiller du guide suprême iranien et secrétaire du conseil de sécurité nationale), est attendu à Doha ce mercredi, afin de s'entretenir avec les médiateurs qataris, a indiqué Axios. On s'attend à ce qu'il transmette les positions de l'Iran dans la foulée, avant le prochain cycle de négociations.

© REUTERS

Donald Trump dans le bureau Ovale, le 2 février 2026.
  •  

Algérie : le général Toufik, le toujours très puissant ancien maître-espion

Les espions font souvent basculer l’Histoire. Dans l’ombre, depuis des siècles et partout sur la planète, certaines opérations ont défini le monde tel que nous le connaissons. Dans “Nid d’espions”, le podcast de L’Express consacré au renseignement, on ouvre un dossier secret-défense, dans lequel le rôle des espions a tout changé.

Début 2019, l’Algérie se prépare à organiser une nouvelle élection présidentielle, prévue pour le mois d’avril. Après 20 ans d’un règne ininterrompu d’Abdelaziz Bouteflika, les Algériens espèrent du changement.

Pourtant, au mois de février, le Front de libération nationale, le parti au pouvoir, annonce la candidature de Bouteflika. Mais à 82 ans, le président ne mènera pas lui-même campagne. Lors d’un grand meeting du FLN, Abdelaziz Bouteflika n’est pas présent. C’est un cadre avec sa photo qui est présenté à la foule.

Le 22 février, de nombreux Algériens, furieux d’imaginer un 5e mandat du président à la santé plus que fragile et absent de la vie publique, se rendent dans la rue. Les manifestations s’étendent à tout le pays. Chaque vendredi, ils sont des millions à se réunir, pendant plusieurs mois. C’est ce qu’on appelle le Hirak.

Face à la grogne, Bouteflika annonce finalement qu'il renonce à se présenter. Mais il reporte également la présidentielle. Il reste au pouvoir et souhaite établir une nouvelle constitution, pour prolonger son mandat. Les militaires s’opposent alors à cette situation et tentent de démettre le président de ses fonctions.

En attendant, dans le secret, quatre hauts responsables algériens se réunissent au mois de mars. Parmi eux, le frère du président et ancien bras droit, Saïd Bouteflika, et le général Toufik, l’ancien chef du renseignement. Ils veulent maintenir Abdelaziz Bouteflika à la tête du pays, et cherchent un moyen de s’opposer aux militaires et au processus constitutionnel. Les comploteurs ne parviennent pas à leurs fins. Bouteflika démissionne le 2 avril et la contestation va se poursuivre pendant encore de nombreux mois. Le général Toufik est arrêté en mai, et jugé pour "atteinte à l'autorité de l'Armée" et "complot contre l'autorité de l'État". L’ancien maître-espions n'aura pas réussi sa dernière mission.

Dans cet épisode de "Nid d'espions", Charlotte Lalanne et Charlotte Baris vous dressent le portrait du puissant général Toufik.

RETROUVEZ TOUS LES CONTENUS DE L'EXPRESS PODCASTS

Écoutez cet épisode et abonnez-vous à L'Express Podcasts sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Podcast Addict et CastBox.

Cet épisode a été écrit par Charlotte Baris et Charlotte Lalanne, réalisé par Jules Krot.

Crédits : TV5 Monde, INA, AfricaNews, France 24

Musique et habillage : Emmanuel Herschon / Studio Torrent

Visuel : Alice Lagarde

Comment écouter un podcast ? Suivez le guide.

Pour aller plus loin 

Les complots de la DGSE contre l’Algérie : beaucoup de mythes… et quelques réalités

Guerre d’Algérie, quand la France assassinait des femmes et des enfants : révélations sur les opérations "homo"

Entre espions français et algériens, soixante ans de coups tordus et de petits arrangements

© MOHAMED MESSARA/EPA/MAXPPP

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika fait un geste à Alger, en Algérie, le 30 septembre 2012.
  •  

Françoise Thom : "Jeffrey Epstein et les hommes du Kremlin avaient noué un partenariat fructueux"

Partout, l'onde de choc se propage et fait vaciller des grands de ce monde, dont on découvre les liens, souvent de longue date, avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. Correspondance complice, telle la princesse norvégienne Mette-Marit, ou participation présumée à des orgies, comme le prince Andrew, déjà déchu de ses titres royaux, dont on vient d'apprendre qu'il pourrait avoir transmis en 2010 des informations confidentielles au pédocriminel… tout comme l'ancien ministre britannique Peter Mandelson.

De quoi donner le vertige aux chancelleries occidentales, qui commencent à se demander si le prédateur sexuel n'était pas aussi un agent… au service de Moscou. Et pour cause. Plus de 10 000 courriers, notes ou SMS rendus publics par la justice américaine font référence à la Russie - et un millier à Vladimir Poutine. On y apprend qu’Epstein avait noué, de longue date, des liens avec de hauts responsables russes. En 2011, le sulfureux homme d’affaires s'est par exemple rendu en Russie avec un visa délivré par l’association des vétérans d’une unité d’élite du FSB, Vympel, selon le média Novaïa Gazeta.

L'affaire est tellement sérieuse que Donald Tusk, le Premier ministre polonais, vient d'ordonner une enquête sur les liens présumés entre les services russes et Epstein. L’objectif ? S’assurer que celui-ci ne leur a pas transmis d’informations compromettantes sur des personnalités polonaises en activité… Ces révélations n'étonnent guère l’historienne Françoise Thom, qui avait publié en juillet dernier une enquête fouillée sur le site Desk Russie, "Le cloaque et le chaos : la Russian connection de l’affaire Epstein". La soviétologue, auteure de La guerre totale de Vladimir Poutine, paru le 8 janvier aux éditions A l’Est de Brest-Litovsk, y décrivait les relations étroites entre Epstein et les hautes sphères du pouvoir russe. Pour L’Express, elle revient sur ce dossier explosif.

L'Express : De quand date la connexion entre Epstein et la Russie ?

Françoise Thom : Elle a été documentée pour la première fois dans une enquête du Dossier Center, une organisation de hackers financée par l’oligarque russe en exil, Mikhaïl Khodorkovski. On y apprenait qu’à partir de 2014, et sans doute bien avant, Jeffrey Epstein et les hommes du Kremlin avaient noué un partenariat fructueux qui offrait à Jeffrey Epstein d’exceptionnelles opportunités financières. De leur côté, les oligarques et le gouvernement russes, placés sous sanctions après la crise ukrainienne, appréciaient son expertise en paradis fiscaux et blanchiment de fonds. Un jour, Epstein s’était vanté de ses "talents" financiers : contrairement au système de Ponzi, qui consiste à faire croire à des gogos que de l’argent qui n’existe pas existe réellement, son système consiste, disait-il, à rendre non existant de l’argent existant…

Epstein aidait le Kremlin à contourner les sanctions occidentales

En 2014-2015, Epstein a également joué un rôle d’entremetteur crucial pour les Russes, alors que les investisseurs occidentaux boycottaient la Russie. Il avait notamment mis son réseau à disposition du Kremlin pour envoyer au Forum économique de Saint-Pétersbourg, sorte de "Davos russe", des dirigeants d’entreprises occidentales de premier plan, tels Reid Hoffman (cofondateur de LinkedIn) ou Nathan Myhrvold (ex-directeur de la technologie de Microsoft). À l’époque, son interlocuteur principal s’appelait Sergueï Beliakov, chargé d’attirer les investissements étrangers - dont le poste est occupé aujourd’hui par Kirill Dmitriev [NDLR : impliqué par ailleurs dans les négociations de paix avec l’Ukraine]. Diplômé de l’Académie du FSB, Beliakov avait, d’après les documents "siphonnés" par Dossier Center, sollicité Epstein pour contourner les sanctions occidentales. Celui-ci lui avait, entre autres conseils, recommandé de créer une banque sur le modèle capitaliste et de lancer une cryptomonnaie alternative au bitcoin et des monnaies adossées au pétrole. Epstein aidait donc le Kremlin à contrer la guerre économique menée par l’Occident…

Epstein a-t-il approché la Russie par idéologie ?

Il n’y a aucune considération idéologique dans cette histoire, il s’agit uniquement de deals, à la manière de Trump. Epstein était un être dépourvu de tout sens moral. Avant tout, il voulait se remplir les poches. Et il avait en plus, selon moi, une forme de "complexe du parvenu". Charismatique, il fréquentait du beau monde, mais en même temps, il voulait l’abaisser. L’humilier. L’entraîner dans la transgression.

En tout cas, Jeffrey Epstein partageait avec les services secrets russes une passion pour le kompromat…

C’est en Russie, durant les années Eltsine [1991-1999], que le kompromat a envahi la scène politique, lorsque les oligarques, qui se livraient des guerres féroces, employaient d’anciens officiers du KGB pour constituer des dossiers compromettants sur leurs rivaux. En 1993, le vice-président Alexandre Routskoï, grand rival de Boris Eltsine, avait exhibé à la télévision des valises entières de dossiers compromettants sur ses adversaires. L’affaire avait fait grand bruit. Vladimir Poutine se servira de cet "instrument" pour conquérir le pouvoir. En 1999, il s’attaque au procureur Skouratov, qui enquêtait sur la famille Eltsine et risquait de mettre le président russe en difficulté. Poutine fait surveiller Skouratov et le filme dans un sauna entouré de créatures dénudées. Exit Skouratov. Eltsine saura s’en souvenir au moment de se trouver un successeur…

Une fois au pouvoir, Poutine fera du kompromat un outil d’ingénierie politique, comme l’a révélé un document rédigé par son équipe présidentielle, qui a fuité sur Internet. Ce texte détaille la façon dont Poutine compte se rendre maître du jeu politique. Il explique qu’il faut constituer, avec l’aide des services spéciaux, des dossiers compromettants sur les partis d’opposition, leurs activités, leur financement, leurs contacts et leurs partisans, mais aussi sur les journalistes et les personnalités politiques fédérales et locales, afin de les contrôler. À cette époque, Jeffrey Epstein était déjà un visiteur fréquent de la Russie. Il est très probable qu’Epstein, qui avait truffé ses demeures de caméras et de micros, se soit inspiré de ces techniques de kompromat pour développer ses business…

Pour comprendre le "tropisme russe" d’Epstein, il faut, dites-vous, s’intéresser à sa compagne, Ghislaine Maxwell - et surtout à son père, l’homme d’affaires et politicien Robert Maxwell…

Homme d’affaires et politicien, Robert Maxwell entretenait des liens étroits avec le régime communiste. Ce Britannique, qui avait fait fortune dans l’édition de publications scientifiques et techniques, est élu député travailliste en 1964. En 1968, il défend l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, au prétexte qu’elle permettrait la préservation de la sécurité en Europe. Peu après, Leonid Brejnev l’invite à Moscou. Entre les deux hommes, le courant passe. Il faut dire qu’ils ont des points communs : les voitures, la chasse, l’alcool… Après la mort de Brejnev, Maxwell restera en contact avec les prochains secrétaires généraux – Andropov, Tchernienko et Gorbatchev - et deviendra le meilleur propagandiste du Kremlin. Maxwell contribuera ainsi largement à la "gorbymania" dans le monde occidental. Son besoin d’argent chronique le pousse ensuite à vendre aux services secrets (MI6, Mossad, KGB) les informations qu’il collecte auprès de ses nombreux réseaux. Mais cela ne dure pas. En 1991, le sulfureux magnat est aux abois. Son corps est retrouvé au large des îles Canaries, flottant près de son luxueux yacht, le Lady Ghislaine. Accident ? Assassinat ? Le mystère demeure.

Quels liens a-t-il eu avec Epstein ? Il est aujourd’hui établi qu’Epstein a connu Robert Maxwell. Celui-ci a-t-il voulu faire d’Epstein son dauphin ? Une chose est sûre, tous deux voyageaient déjà en Russie à la fin des années 1980. Génie de l’évasion fiscale, Epstein a certainement aidé les apparatchiks russes qui, anticipant la fin du régime communiste, cherchaient à mettre leurs actifs à l’abri du chaos… avec l’aide du KGB. Entre 1989 et 1991, les services secrets russes ont ainsi transféré en Occident 8 tonnes de platine, 60 tonnes d’or, des camions entiers de diamants et près de 50 milliards de dollars en espèces… Au même moment, Robert Maxwell aidait les hauts responsables du Parti soviétique à ouvrir des comptes bancaires au Liechtenstein, en échange de juteuses commissions, selon le témoignage d’un ex-colonel du KGB, Stanislas Lekarev.

Maxwell n’a sans doute pas appris grand-chose à Epstein en matière de finances. En revanche, il lui a de toute évidence ouvert ses carnets d’adresses. C’est lui – et, ensuite, sa fille Ghislaine - qui a permis à Epstein d’approcher la monarchie britannique, en particulier le prince Andrew.

Peut-on imaginer que les services russes soient impliqués dans ce scandale ? Et qu’ils aient monté, avec la complicité d’Epstein, la plus grande opération de kompromat de l’histoire sur le sol américain ?

À ce stade, Il est impossible de répondre à cette question. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que la publication de ces millions de documents ne peut que réjouir le Kremlin. Car ses stratèges ont compris depuis longtemps que le kompromat est bien plus qu’un moyen de contrôler les dirigeants étrangers : il est l’équivalent d’une arme nucléaire contre les démocraties. Il suffit de traîner dans la boue nos élites – politiciens, hommes d’affaires, savants… - pour que nos institutions soient, à leur tour, décrédibilisées.

Aujourd’hui, le but de la propagande russe ne consiste plus, comme par le passé, à peindre un tableau idéalisé de la Russie, mais plutôt à persuader les populations occidentales que, dans un monde peuplé d’escrocs et de pervers, seule une dictature peut leur offrir le salut. Il faut d’ailleurs regarder la façon dont la télévision russe couvre cette affaire. Toutes les émissions de propagande martèlent que les élites occidentales sont pourries, que les sponsors de Kiev sont des pédophiles… À l’inverse, disent-elles, la Russie défend les valeurs traditionnelles contre l’Occident satanique, elle représente la lumière contre les ténèbres, le bien contre le mal… Ce discours, mis en avant par Vladimir Poutine dès 2011, ne cesse de prendre de l’ampleur. Plus la guerre en Ukraine s’éternise, plus elle est présentée comme un conflit manichéen par la propagande russe. À cet égard, l’affaire Epstein tombe très bien pour Moscou, car elle lui permet d’illustrer de façon éclatante la corruption de "l’Internationale des élites libérales". En cela, elle s'insère parfaitement dans la vaste opération de guerre psychologique que les Russes mènent depuis des années contre l'Occident.

© Vladislav Nekrasov / SOPA Images

Photo d'illustration des dossiers Jeffrey Epstein et ses liens avec la Russie.
  •  

L'UE fixe un nouvel objectif de réduction des émissions pour 2040

C’est un nouveau palier "intermédiaire" avant de viser la neutralité carbone. Mardi 10 février en début d’après-midi, le Parlement européen a définitivement adopté un nouvel objectif climatique contraignant pour ses membres : l’Union européenne devra réduire d’ici 2040 ses émissions nettes de gaz à effet de serre (GES) de 90 % par rapport à 1990. Cette ambition a été soutenue par 413 voix contre 226 au Parlement de Strasbourg. Mais elle inclut de nouvelles concessions techniques pour aider les pays à atteindre ce chiffre sur le papier.

Selon le communiqué de l’UE, il s’agit donc d’une nouvelle étape intermédiaire ambitieuse qui vient s’ajouter à l’étape déjà fixée pour 2030, qui stipule que l’Union européenne devra avoir réduit d'ici là d’au moins 55 % ses émissions. Il y a encore beaucoup de travail : en 2023, elle a réduit ses émissions de 37 % par rapport à 1990, grâce notamment au déclin du charbon et au développement des énergies renouvelables.

Possibilité d’acheter des crédits carbones à l’étranger

Pour atteindre ce nouvel objectif, le texte prévoit la possibilité d’utiliser les absorptions permanentes de carbone au niveau national pour compenser les émissions difficiles à réduire. Une absorption permanente de carbone consiste à capturer et stocker durablement le CO₂, par exemple dans les forêts, le sol agricole enrichi, les tourbières ou certaines roches, afin qu’il ne retourne pas dans l’atmosphère.

Mais pas seulement puisque ce texte introduit également "des flexibilités dans la manière dont l’objectif à l’horizon 2040 peut être atteint", précise le communiqué du Parlement européen. À partir de 2036, "jusqu’à cinq points de pourcentage de réduction nette des émissions pourront provenir de crédits carbone internationaux de haute qualité provenant de pays partenaires", c’est-à-dire des pays extérieurs à l’Europe.

Cette mesure sert deux objectifs. Tout d’abord, celui de permettre à l’UE d’atteindre jusqu’à 85 % de réduction de ses émissions nettes en interne, en achetant les 5 % restants grâce à des crédits carbone. Ensuite, celui de rallier au vote des pays jusqu’ici réticents, comme l’Italie de Giorgia Meloni.

Le texte pourra être révisé

Le crédit carbone — un certificat représentant 1 tonne de CO₂ évitée ou absorbée, que l’on peut acheter pour compenser ses propres émissions en finançant, par exemple, la plantation d’arbres, des énergies propres ou d’autres projets qui réduisent la pollution — est régulièrement critiqué par des ONG comme Greenpeace ou WWF, car il permet aux entreprises de "délocaliser" leur effort de réduction des émissions, en payant quelqu’un d’autre plutôt que de réduire leurs propres GES.

Malgré son aspect contraignant, le texte européen va plus loin pour s’assurer de la souplesse dans les années à venir. Il prévoit notamment une clause de révision de cette loi. "La Commission évaluera tous les deux ans les progrès accomplis dans la réalisation de l’objectif, compte tenu des données scientifiques actualisées, des évolutions technologiques et de l’état de la compétitivité industrielle de l’UE", précise le texte, ainsi que "les tendances des prix de l’énergie et leurs répercussions sur les entreprises et les ménages". En fonction, un réexamen de l’objectif sera possible pour "modifier l’objectif pour 2040 ou de prendre des mesures supplémentaires pour renforcer le cadre de soutien".

© REUTERS

Une centrale à charbon en Pologne.
  •  

David Thomson au micro d'Anne Rosencher : "La nouvelle droite Maga veut un changement de régime"

Voilà dix ans qu'il ausculte cette Amérique qui a porté par deux fois Donald Trump à la présidence des Etats-Unis : le journaliste David Thomson est le nouvel invité des Grands entretiens d'Anne Rosencher. Son récent documentaire sur le vice-président J.D. Vance* éclaire avec une grande précision et sans mauvaise foi les points de tension et les perspectives du nouveau conservatisme américain - ce qui rend le documentaire édifiant. Quels sont les effets de cette nouvelle doctrine sur l’économie ? Sur la géopolitique ? Quels sont les points de ressemblance (et de différence) avec ce que l’on peut voir en Europe ? Voici un extrait de ces échanges dont l’intégralité est à retrouver en vidéo sur YouTube et Dailymotion, mais aussi en podcast sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.

Anne Rosencher : Votre documentaire permet de constater à quel point certains ressorts qui ont assuré le succès du mouvement Maga sont également à l’œuvre dans une partie de l’Europe. Au premier rang desquels : la désindustrialisation…

David Thomson : Oui, avec cette spécificité qu’aux Etats-Unis, la désindustrialisation est une question de classe mais aussi de race. On ne le mesure pas assez, notamment depuis la France où ce mot est tabou en termes de représentations sociales. Aux Etats-Unis, il ne l'est pas du tout. Pour reprendre l’exemple emblématique de J.D. Vance, son discours s'adresse spécifiquement à cette population dans laquelle il a grandi – lui, à Middletown, Ohio –, c'est-à-dire les petits blancs de la classe ouvrière déclassée qui vivent dans la Rust Belt [NDLR : ceinture de rouille] laminée par la désindustrialisation. Aux Etats-Unis, cette population a en outre pris de plein fouet la crise des opiacés : la mère de J.D. Vance elle-même a été toxicomane pendant toute l’enfance de ses enfants. J'ai passé un peu de temps à Middletown pour le documentaire. Ce que Vance décrit dans son fameux livre Hillbilly Elegie est la réalité : encore aujourd’hui, une partie de la ville est décimée par cette addiction.

C’est entremêlé avec la désindustrialisation ?

C’est le "cycle infernal" entre perte du travail et addiction que Vance a vu à l’œuvre dans son enfance. La colère qu’il en a nourrie explique tout de son logiciel politique, qui est en train de devenir plus généralement celui de la nouvelle droite Maga : l’envie de pulvériser les institutions internationales à qui il attribue la responsabilité de ce bilan. Cela explique notamment son discours de Munich, en février 2025, quand il a fait la leçon aux élites européennes. Tout ce qui est arrivé à sa région d'origine, aux Américains auprès desquels il a grandi, il l’explique par la mondialisation. La vraie révolution de la droite Maga aujourd’hui – on dit aussi "la nouvelle droite", pour parler de ce qui va arriver après Trump – est d’être antimondialisation. Parfois, cette droite a presque un discours de populistes de gauche, alors qu’elle est constituée de nationalistes de droite, bien sûr. Ils veulent en finir avec la doctrine économique que les Etats-Unis ont promue eux-mêmes depuis les années 1980 et qui était l'ADN du Parti républicain. Sur ce plan, c’est une vraie révolution.

La détestation des élites flambe d’autant plus que ces dernières – notamment dans le camp démocrate – l’ont alimentée avec le carburant du mépris. On se souvient d’Hillary Clinton traitant l’électorat Trump de "panier de déplorables"…

Cette phrase, vous ne pouvez pas imaginer à quel point je l'ai entendue dans les meetings de Trump. Elle s'affichait sur les t-shirts. Ça a été un carburant énorme pour le mouvement Maga. Les démocrates en ont-ils vraiment pris la mesure ? Aujourd’hui encore, ils sont beaucoup représentés par des personnalités comme Gavin Newsom ou Kamala Harris, issus de l’"élite côtière" comme on l’appelle aux Etats-Unis. Evidemment, cela génère un décalage profond avec le "cœur du pays" (qui est l’expression symétrique) …

Une particularité de la politique américaine par rapport à ce que l’on connaît en Europe - et encore plus en France - est l’omniprésence de Dieu dans le débat public…

Surtout à droite. Les conservateurs ont réussi à convaincre leur électorat que les démocrates étaient le parti des "sans Dieu" ou même le parti contre Dieu. En 2020, aux Etats-Unis, il y a eu ce que le monde académique appelle le "pic woke", après George Floyd. Les démocrates ont beaucoup axé leurs discours sur les droits LGBT, la représentation des trans etc. Cela a provoqué une crispation dans l’électorat conservateur sur laquelle Trump a surfé, en redoublant de discours sur la religion. Les pasteurs évangéliques avec lesquels il a passé un contrat en 2016 (quand il s’est présenté pour la première fois) avaient d’ailleurs théorisé la chose suivante : "certes Trump est un outil imparfait, mais il est quand même un outil de Dieu pour mettre en œuvre son dessein". Ils n'ont pas été déçus : Trump a respecté le contrat en annulant le droit fédéral à l'avortement, en nommant les fameux juges à la Cour suprême, en déplaçant l'ambassade américaine à Jérusalem - c'était quelque chose de très important pour les évangéliques messianiques, qui sont très attachés à la politique pro-israélienne des Etats-Unis.

Sur le front de la religion, les choses bougent également, et là encore on peut le mesurer avec la figure de J.D. Vance, converti au catholicisme à 35 ans. Lui en a tiré quelque chose de très politique, qu’il nomme le "postlibéralisme". Qu’est-ce ?

Cela a été notamment théorisé par Patrick Deneen, un professeur de l'université catholique Notre-Dame (Indiana), qui joue un rôle central dans la pensée de J.D. Vance. Deneen a écrit deux livres. Le premier : Pourquoi le libéralisme a échoué ; le second : Changement de régime. Selon lui, tout ce qui nous a été présenté comme le progrès depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, que ce soit sur le plan technologique, sociétal, les mœurs, la politique étrangère etc, était en fait l'inverse du progrès, et a contribué à saper les bases traditionnelles de la société. Il veut faire table rase de cette période qu'il qualifie de libérale au sens américain du terme - ce qui équivaut plutôt à "progressiste", en français. Ce courant, réactionnaire au sens propre du terme, prône un véritable changement de régime. Sans définir avec précision la nouvelle société qu’ils veulent construire mais qui serait clairement ultraconservatrice…

Le milliardaire emblématique de la tech, Peter Thiel, fait aussi partie des inspirateurs de cette mouvance qui succédera à Trump…

J.D. Vance n'existerait sans doute pas politiquement sans Peter Thiel, qui a été son professeur à Yale et son premier mentor intellectuel. Et selon Thiel – il l’a même écrit – "démocratie et liberté ne sont plus compatibles". Il considère qu’en raison de ses processus longs de prise de décision, la démocratie et ses débats publics contribuent à une stagnation technologique, et n'aident plus à atteindre le "seuil idéal de liberté". Il en appelle donc à une nouvelle forme de gouvernance politique. On y revient : un changement de régime. Cela dit, cette proximité avec la tech est une ligne de fracture au sein de l’Amérique Maga. Il faut dire qu’il est un peu acrobatique de défendre à la fois la révolution de l’intelligence artificielle et la classe industrielle blanche du Midwest. C’est là-dessus, par exemple que l’ancien conseiller de Trump, Steve Bannon tape fort.

Quel est l’impact géopolitique de ce post-libéralisme auquel s’est convertie la droite Maga ?

Il y a des lignes de fracture au sein même du mouvement. La "nouvelle droite" qui entoure J.D. Vance se défend d’être interventionniste ou isolationniste, et se définit comme "réaliste". L’idée est de sous-traiter la sécurité du Proche-Orient à Israël et aux pays sunnites alliés, de se désengager de l’Europe (notamment de l’Ukraine) pour se concentrer sur le grand rival stratégique qu’est la Chine. On ne peut pas dire, cependant, que le pays soit isolationniste. Il y a eu quelque chose comme 600 frappes et des interventions dans sept pays en un an. Mais là encore, ils parlent de réalisme. Quand il s'agit d'aller éliminer le chef de l'Etat islamique, Abu Bakr al-Baghdadi, sans qu'il y ait de dommages, de pertes humaines américaines, on ne se prive pas. Quand il s'agit d'aller kidnapper un leader ennemi qui plus est d'inspiration marxiste - Maduro, au Venezuela – dans la zone d’influence géographique des Etats-Unis, on y va également. La doctrine : toute opération qui va dans l'intérêt des Etats-Unis sur le plan économique, diplomatique, sécuritaire doit être faite. Tout ce qui renforce la puissance des Etats-Unis doit être entrepris. La différence avec la doctrine des néoconservateurs "d’avant" tient en une phrase : quand George Bush intervient en Irak en 2003, il dit "ne vous inquiétez pas, je ne viens pas pour le pétrole, je viens pour instaurer la démocratie", aujourd'hui quand il intervient au Venezuela, Trump dit "ne vous n'inquiétez pas, je viens pour le pétrole ; surtout pas pour instaurer la démocratie". Et là, tout le peuple Maga applaudit.

Un autre dossier où les choses bougent : on a le sentiment que l'Amérique Maga n'est pas aussi pro-Israël que l'étaient les Républicains d'avant, non ?

C'est même spectaculaire. Mais cela tient plus d’un changement de génération que de doctrine, je dirais. La guerre à Gaza a changé beaucoup de choses chez les moins de 30 ans à gauche, mais aussi – ce qu’on n’avait pas vu venir : à droite. On a eu une explosion du sentiment antisémite au sein de la droite américaine, au sein de la jeunesse conservatrice. On a vu apparaître un courant qui était jusque-là ultra minoritaire et que les Maga canal historique appellent la "droite woke"… C'est un courant pro-Hitler, tout simplement. Des jeunes pétris de "culture" Internet, incels, masculinistes, etc. Ils sont représentés par un jeune homme qui s'appelle Nick Fuentes.

Pour le situer : Nick Fuentes est un podcasteur, un influenceur politique qui déborde clairement J.D. Vance par sa droite. Il le traite même de "traître à sa race"…

…Parce que Vance a épousé une femme d'origine indienne et a des enfants métis. Il lui reproche aussi d'avoir eu pour mentor un "juif néoconservateur" (David Frum) et un gay (Peter Thiel). Pas plus tard que le 17 janvier, Fuentes faisait la fête en boîte, à Miami, sur la chanson Heil Hitler du rappeur Kanye West, dont il est par ailleurs un proche.

Quelle est son influence réelle au sein de la jeunesse conservatrice ?

Rod Dreher, un intellectuel républicain qui a travaillé sur la question, a estimé récemment qu’environ 30 % des jeunes conservateurs de moins de 30 ans à Washington – les jeunes membres du personnel de la Maison-Blanche, les think-tankeurs républicains, etc. – seraient des fidèles de Nick Fuentes. L’estimation est sans doute un peu exagérée, mais tout le monde s'accorde à dire que les groypers (le mouvement d’extrême droite qui se distinguait sur les réseaux sociaux en mettant des photos de Pepe la grenouille en guise de photo de profil) constituent une influence énorme.

On ne voit pas où cette course à la radicalité va s’arrêter. Les républicains "traditionnels" peuvent-ils la stopper, ou sont-ils débordés, à la remorque de ces pulsions ?

Personnellement, je ne parle plus de "parti républicain" tant on est passé à quelque chose de différent. Le parti républicain, ça ne veut plus rien dire. On est entre Maga et America First, quelque chose de complètement nouveau, qui a rendu obsolètes tous les logiciels idéologiques de la droite conservatrice telle qu'on l'a connue. Nick Fuentes, qui répète quasiment à chaque podcast que Hitler est cool, n’est pas aussi loin des cercles de pouvoir, de la Maison-Blanche, que l’on pourrait croire. Il a récemment doublé son audience après avoir été invité – et donc : normalisé – par la personnalité médiatique conservatrice la plus influente des Etats-Unis : l’ex-présentateur vedette de Fox News, Tucker Carlson.

Vous qui vivez aux Etats-Unis depuis une dizaine d’années, diriez-vous que la différence avec ce que l’on observe en France est une question de nature, ou de temps ?

Les Etats-Unis sont vraiment le miroir de notre futur. Tous les débats politiques que j’y ai vu émerger se retrouvent quatre ou cinq ans plus tard en France. De façon un peu édulcorée, peut-être, mais ils s’y retrouvent. A droite comme à gauche, au reste. Quand je suis parti de France, par exemple, la "guerre culturelle" n’était même pas un mot du débat public. C'était quelque chose de très américain. Le concept et ses pratiques ont été importés en France, notamment sur le plan médiatique. Très concrètement. J’ai vu des influenceurs nationalistes ou populistes français, des membres de la classe politique française venir se former aux Etats unis dans les cercles Maga ; essayer de comprendre ce qui a marché là-bas. On duplique le modèle médiatique conservateur.

Par exemple, un jour où j'étais dans les locaux de Steve Bannon, j’y ai croisé Sarah Knafo. Et je sais qu'elle a suivi une formation au Claremont Institute, qui forme cette nouvelle génération de la jeunesse conservatrice américaine. J'ai croisé aussi les gens du média Frontières dans les locaux de podcasts américains, qui venaient s'inspirer de cet écosystème conservateur surpuissant qui a fait gagner Donald Trump.

* J.D. Vance, la revanche d'une Amérique (à voir en replay sur le site de France TV)

© L'Express

Anne Rosencher David Thomson
  •  

"Les garde-fous moraux ont sauté" : comment l'ultradroite réhabilite Hitler

Quelle aubaine ! Pour 19,99 dollars seulement, vous pourrez "attirer les regards, lancer la conversation et afficher votre goût pour l’humour provocateur", promet un site marchand américain. Un clic pour choisir le coloris, un autre pour la taille, un dernier pour passer à la caisse, et vous voici propriétaire d’un t-shirt noir et blanc affichant trois saluts nazis, pastiche du célèbre logo d'Adidas, la "marque aux trois bandes" fondée en 1949 par un certain Adolf "Adi" Dassler, lui-même sympathisant du IIIe Reich. Adidas rebaptisée "Adidolf". Drôle ? Certainement, assure Thefunnyt, l’une des boutiques en ligne qui commercialise ce vêtement d'un goût plus que douteux. Sans doute Kanye West l'a-t-il déjà acheté : le rappeur, connu pour ses saillies pro-Hitler, a lui aussi fait de la croix gammée un produit de merchandising, floquée sur un t-shirt à 20 dollars qu'il voulait vendre à ses fans, avant de le retirer de sa boutique en ligne pour cause de scandale.

A San Jose, en Californie, ce sont huit adolescents allongés sur le terrain de football de leur lycée qui jugent "fun" de former une croix gammée humaine avec leurs corps pour faire du buzz sur leurs réseaux sociaux. Dans le studio du podcasteur américain Myron Gaines (415 000 abonnés sur la plateforme Rumble), c’est un groupe de jeunes devisant gaiement sur Hitler : "Un homme qui essayait de sauver le monde", ose l’un. "Comment les éliminer ?", s’interroge l'autre. "Il faut buter ces enfoirés", ricane un troisième. Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, le même Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui (parmi eux, le célèbre Nick Fuentes ; 1,2 million d’abonnés sur X) font des saluts nazis et chantent à tue-tête Heil Hitler, le titre de Kanye West à la gloire du Führer. Bannie des plateformes d’écoute, la chanson est disponible en version pirate sur YouTube et TikTok : elle totalise des centaines de milliers de vues.

Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui chantaient à tue-tête
Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui chantaient à tue-tête "Heil Hitler", le titre de Kanye West à la gloire du Führer, tout en faisant des saluts nazis.

Quatre-vingts ans après la capitulation de l’Allemagne nazie, les nostalgiques du IIIe Reich vivent leur passion au grand jour alors qu'aux Pays-Bas, 1 jeune sur 4 juge que l’Holocauste est un "mythe" ou une "exagération" (étude de la Claims Conference, 2022) et qu'aux Etats-Unis, près de la moitié des moins de 30 ans est incapable de nommer un seul camp de concentration.

Hitler version "pop"

Internet n’y est pas pour rien, qui a permis à des contenus auparavant marginaux (et clandestins) de toucher un grand public. Depuis 2008, la figure de Hitler est devenue un "mème", c'est-à-dire une image virale, supposée humoristique. Sous couvert d'effet comique, des sites comme Hipster Hitler ou Cats That Look Like Hitler (chats qui ressemblent à Hitler) ont fait de l’un des pires criminels de l'Humanité une icône "pop". "Très vite, explique Gavriel D. Rosenfeld, professeur à l’Université de Fairfield (Connecticut) et spécialiste de l’Allemagne nazie, on a assisté à une surenchère de ce type de représentations. Dans ce processus, l’ironie a cédé la place à l’idéologie. Le second degré apparent de ces slogans offre aux extrémistes une possibilité de dénégation tout en propageant leurs idées dans la sphère publique."

Ces dernières années, à mesure que s'efface la mémoire historique parmi la génération Z (née après 1997), le tabou du nazisme, incarnation du mal absolu, s’érode à vitesse grand V. "Autrefois, le nazisme et l'antisémitisme étaient considérés comme honteux et suscitaient des réactions indignées, ce n'est plus le cas aujourd'hui", déplore Oren Segal vice-président de l'Anti-Defamation League, à New York. Ces garde-fous moraux ont sauté."

Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité

Ce qui était naguère indicible est devenu toléré. Et cela, de part et d’autre de l’Atlantique. Outre-Rhin, 20 % de l’électorat a voté pour l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) aux élections fédérales de février, en rien dérangé par les sympathies néonazies de ce parti. L’AfD ne s’en cache même pas : sa plus explicite affiche de campagne reprend la notion de Lebensraum, "l’espace vital" nécessaire au peuple germanique, selon la théorie nazie. Une autre montre une fratrie de trois blondinets, dont les parents joignent leurs bras, tendus comme des saluts nazis, pour former un toit. En Autriche, le parti FPÖ, fondé par d'anciens nazis et nationalistes en 1956, a séduit un électeur sur 3 aux législatives de septembre 2024. En ligne, les contenus haineux prolifèrent sur le Vieux Continent, au point d’inquiéter sérieusement l’agence de police des 27, Europol. "En 2024, un volume important de propagande a été créé et diffusé en ligne, indique son dernier rapport annuel. Celle-ci s'appuie sur des idéologies telles que l'accélérationnisme [NDLR : qui consiste à pousser une idéologie à l’extrême pour hâter sa fin], le néonazisme, le suprémacisme blanc ou une combinaison de celles-ci."

Dans les Etats-Unis de Trump II, les sympathisants de Hitler font désormais partie des personnalités officielles, qui affichent sans complexe leurs références. Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, avec son long pardessus de laine kaki, épaulettes et boutons or, n’est pas passé inaperçu. Les clins d’œil à la littérature antisémite non plus, comme cette affiche de recrutement pour l’ICE, publiée le 11 août par le Département de la Sécurité intérieure. Assortie de la légende "Which way, American man ?", elle renvoie au livre Which Way Western Man ?, bible des suprémacistes publiée en 1978 par le néonazi William Gayley Simpson.

Le look très
Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, n’est pas passé inaperçu.

"L'iconographie nazie qui circulait sur Internet entre 2010 et 2020 provenait des marges d'Internet, reprend Gavriel D. Rosenfeld. Avec cette administration, nous assistons à un tournant. Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité." En octobre, le média Politico a révélé le contenu d’une conversation de groupe privée sur Telegram entre jeunes leaders républicains : 28 000 messages parsemés de propos racistes et antisémites, où l’on blague sans filtre sur Hitler et les chambres à gaz.

Comment en est-on arrivé là ? Tout a peut-être (re)commencé à Charlottesville, en Virginie le 12 août 2017, dans la première année du premier mandat de Donald Trump. Ce jour-là, une manifestation organisée par des suprémacistes blancs sous la bannière Unite the Right (Unir la droite) voit défiler quelques centaines de membres de l’alt-right (l’extrême droite), des néo-Confédérés (nostalgiques du général esclavagiste Robert Lee), des néofascistes, des néonazis et des membres du Ku Klux Klan. Certains brandissent des étendards confédérés ; d’autres des drapeaux à croix gammée. Les manifestants crient des slogans racistes : "Make America White Again" et "Les juifs ne nous remplaceront pas !" Une contre-manifestation dégénère en échauffourées : 30 blessés. Un suprémaciste fonce avec sa voiture dans la foule : un mort.

Fascination pour le IIIe Reich

Dans la foulée, Trump déclare qu’il y avait "des gens bien des deux côtés". Moins d’un an plus tard, 11 fidèles de la synagogue Tree of Life sont assassinés à Pittsburgh, en octobre 2018. C’est l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire des Etats-Unis, commise par un certain Robert Bowers, persuadé que son pays était "infesté de youpins". "L’extrémisme n’est pas un phénomène nouveau à droite, mais il est devenu 'mainstream'", explique, à Washington, Jacob Heilbrunn, qui étudie les racines de la fascination pour le fascisme européen dans un livre paru en 2023, America Last (L’Amérique en dernier). "Avant la Seconde Guerre mondiale, le IIIe Reich subjuguait une partie de la droite conservatrice. Après 1945, les mêmes personnes reprochaient encore au président Roosevelt de s’être alliés avec les bolcheviques d’URSS". En 1977, dans un article retentissant, Pat Buchanan, futur candidat aux primaires du Parti républicain, décrivait Hitler comme "un organisateur politique de premier plan" et "un leader imprégné de l’histoire de l’Europe", tout en reconnaissant son racisme et son antisémitisme. Et en 2016, l’ancien "grand sorcier" du Ku Klux Klan David Duke, néonazi et promoteur des théories du complot, appuyait officiellement la candidature du milliardaire Donald Trump à la Maison-Blanche.

Dépourvu de profondeur historique, ce dernier aborde pour sa part l’époque hitlérienne avec un détachement invraisemblable pour un président américain. Selon son ancien chef de cabinet John Kelly, il a exprimé en 2018 le souhait que ses généraux soient "davantage comme ceux de Hitler". Le chef de l’Etat aurait aussi affirmé que le leader du IIIe Reich "a accompli beaucoup de bonnes choses", notamment "le redressement de l’économie." En 2023, alors qu'il est en campagne électorale, Donald Trump affirme que "les migrants empoisonnent le sang des Etats-Unis". Une rhétorique qui fait écho à celle d’Adolf Hitler. Difficile, compte tenu du vide idéologique dans lequel évolue Donald Trump, de lui attribuer une réflexion politique sur l’histoire du nazisme. Un jour, sa première épouse a affirmé à son avocat (pendant sa procédure de divorce dans les années 1990) que des discours de Hitler étaient rangés dans la table de nuit de "Donald".

A l’heure où s’ouvre (déjà) la bataille pour la succession de Donald Trump, J.D. Vance est le premier à faire des clins d’yeux au courant des nationalistes blancs. "Le fait qu'il s'affiche avec le mouvement de Charlie Kirk, Turning Point USA, est significatif, juge Jacob Heilbrunn. Egalement candidat à la succession, le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, d'origine latino, ne peut en faire autant." Derrière ce combat en première ligne se joue une autre guerre, celle des influenceurs du mouvement Maga. Elle oppose l’animateur de radio juif pro-Israel Ben Shapiro, 42 ans, et le podcasteur négationniste Nick Fuentes, 27 ans. "Le premier reproche au second son antisémitisme virulent, ce qui constitue une ligne de fracture au sein de la mouvance alt-right, où les partisans d’Israël (décrit comme "l’allié modèle" dans la récente "Stratégie de défense nationale" publiée par le Pentagone) sont légion. C’est que la fin du tabou hitlérien coïncide avec la montée de l’antisémitisme, réactivé par l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et encore accéléré par la ténébreuse affaire Jeffrey Epstein. "On voit ressurgir des théories du complot moyenâgeuses, décuplé par l'effet TikTok", déplore, en Floride, le commentateur et homme d'affaires Harvey Lippman, très engagé dans la préservation de la mémoire de la Shoah.

Le business de la haine

On peut toujours compter sur le très populaire podcasteur d’ultradroite Tucker Carlson pour souffler sur les braises. Non content d'avoir reçu l'agitateur et provocateur négationniste Nick Fuentes, il a aussi tendu son micro à David Collum, un professeur de chimie à l'Université Cornell, certain que "ce qu’on nous a raconté sur la Seconde Guerre mondiale est complètement faux", et à Darryl Cooper, historien révisionniste et auteur de la newsletter historique la plus populaire du réseau social Substack. Il faut dire que pour tout ce petit monde, mais aussi pour les influenceurs moins connus et les sites marchands, ce nazisme 2.0 est un business juteux.

"Instagram promeut des comptes qui vendent des produits extrémistes, antisémites et racistes, ce qui génère 1,5 milliard de vues et un chiffre d'affaires global d'environ 1 million de dollars", selon une enquête portant sur 11 comptes haineux réalisée par le Centre de lutte contre la haine numérique, publiée en novembre 2025.

Est-ce un hasard si, voilà un an, Mark Zuckerberg, le PDG du groupe Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) a annoncé la fin de la modération sur ces plateformes, ce qui lui permet d'économiser des milliards de dollars ? Son ami Peter Thiel a en tout cas dû s’en réjouir : libertarien revendiqué, le mentor de J.D. Vance est aussi un lecteur assidu – tout comme le vice-président– d’un certain Carl Schmitt. Surnommé le "juriste du IIIe Reich", ce penseur allemand avait rejoint le parti nazi en 1933 avant d'en être écarté trois ans plus tard. Il propose une conception guerrière de la politique, réduite à un rapport ami ennemi, et théorise l’état d’exception, qui place le chef de l’exécutif au-dessus de tout Etat de droit.

Dans un autre registre, une partie de la sphère Maga s’inspire des thèses de Steve Sailer, eugéniste convaincu, promoteur d’un nouveau racisme scientifique. Le très influent conseiller à la sécurité intérieure de Trump, Stephen Miller, est l'un de ses disciples. Mais l’oracle le plus respecté de la galaxie trumpiste est certainement Curtis Yarvin. Informaticien et blogueur de la Silicon Valley, il appelle ni plus ni moins à un "coup d’Etat". "Ce faisant, il revendique clairement la référence aux années 1930 en affirmant qu’il faut créer un "parti dur" dont la vocation sera de remplacer l’Etat, s'inquiète le chercheur Arnaud Miranda, auteur de l'essai "Les Lumières sombres - Comprendre la pensée néoréactionnaire" (2026, Gallimard). Ce n’est pas du second degré, de la simple ironie ou de la provocation ; c’est le modèle fasciste et nazi." Le "tech bro" Yarvin ajoute même une sombre prophétie : "Cette fois, dit-il en substance, nous ferons mieux [que dans les années 1930], car nous avons la technologie."

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

Un "groyper" autoproclamé, membre de l’America First Foundation de Nick Fuentes, organisation nationaliste blanche et antisémite, sur le National Mall à Washington D.C.
  •  

Nazisme : le retour des idées mortifères

Fondateur de l'idéologie du nazisme, Adolf Hitler a instauré la dictature du Troisième Reich en Allemagne, de 1933 à son suicide en 1945 à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le régime politique nazi officialisait l'antisémitisme et le racisme avec l'idée d'une race supérieure élaborée dans son livre Mein Kampf. Un principe concrétisé dans les camps d'extermination comme celui d'Auschwitz qui ont tué des millions de prisonniers, visant particulièrement les juifs lors de la Shoah. Plus de 70 ans après, ces idées refont aujourd'hui surface dans le néonazisme.

© imageBROKER/Jürgen Lindenburger

Adolf Hitler, en 1945 à Berlin.
  •  

Protégeons les soignants iraniens : l'appel de 60 médecins français

En Iran, la répression violente des manifestations pacifiques est entrée dans une nouvelle phase. Des dizaines de milliers de personnes sont mortes. Les innombrables blessés ne peuvent bénéficier de soins parfois vitaux. Ils sont arrêtés dans les centres de soins.

Les soignants qui les ont pris en charge sont interpellés, dans les hôpitaux, leurs cabinets ou à leur domicile. Des médecins sont détenus, mis au secret. Certains encourent la peine de mort. Il en est de même pour leurs patients.

Ces pratiques constituant des violations de tous les droits humains sont contraires aux Pactes internationaux relatifs aux droits civils et politiques que la République islamique d’Iran a ratifiés.

C’est pourquoi, nous, médecins, demandons :

- la libération immédiate de tous les médecins détenus et du personnel soignant, agissant dans le cadre de leur obligation éthique pour porter assistance aux blessés

- le respect du droit aux soins sans contrainte des personnes blessées

- la cessation des violences à l’encontre des citoyens iraniens

Nous nous adressons à toutes les autorités françaises, européennes et internationales pour agir en urgence en ce sens.

*Premiers signataires :

Dr Boris Cyrulnik, psychiatre

Pr Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et la santé

Pr Alain Fischer, immunologiste, Collège de France

Dr Irène Frachon, pneumologue

Pr René Frydman, gynécologue obsétricien

Pr André Grimaldi, diabétologue

Dr Bernard Kouchner, gastro-entérologue, ancien ministre

Pr Karine Lacombe, infectiologue

Dr Jacky Mamou, pédiatre, ancien président de Médecins du monde

Pr Rémi Salomon pédiatre néphrologue, président de la Commission médicale de l’APHP

Pr Patrice Tran Ba Huy, orl, président honoraire de l’Académie nationale de médecine

*Signataires :

Pr Patrick Aeberhard, cardiologue

Pr Jean-Philippe Assal, diabétologue

Dr Françoise Bâcle, généraliste

Pr Sophie Béliard-Lasserre, endocrinologue

Pr Pierre-Yves Benhamou, endocrinologue

Dr Christian Bensimon, généraliste

Pr Marc Olivier Bitker, urologue

Pr Barham Boghadi, ophtalmologiste

Dr François Bourdillon, ancien directeur de la Santé publique

Pr Marie-Germaine Bousser, neurologue

Pr Gilles Brucker, professeur de santé publique

Pr Michel Canis, gynécologue

Pr Yves Catonné, orthopédiste

Dr Laurent Chneiweiss, psychiatre

Pr Olivier Chossidow, dermatologue

Dr François Cordonnier, généraliste

Dr Myriam Chantal Costa, pédiatre

Dr François Cordonne, généraliste

Dr Sophie Crozier Mortreux, neurologue

Pr Alexandre Demoule, réanimateur

Pr Christian Funck-Brentano, cardiologue

Dr Maria Gallai, généraliste

Dr Anne Gervais Haseknop, hépatologue

Dr Delphine Glachant, psychiatre

Pr Philippe Grimbert, néphrologue

Pr Maurice Guirgis, cardio-pédiatre

Pr Agnès Hartemann, endocrinologue

Pr Julien Haroche, interniste

Pr Serge Hercberg, nutritionniste

Pr Christine Katlama, infectiologue

Dr Anne Laforgue, généraliste

Dr Martine Lalande, généraliste

Dr Catherine Lemoine, généraliste

Dr Marc Maidenberg, chirurgien

Dr Olivier Milleron, cardiologue

Pr Luc Mouthon, interniste

Pr Thomas Papo, interniste

Dr Martine Pérez, gynécologue, journaliste médical

Pr Gilles Pialoux, infectiologue

Dr Benoit Raynal, généraliste

Pr Laurent Sedel, orthopédiste

Dr Catherine Spielvogel, anesthésiste

Pr Alfred Spira, épidémiologiste

Pr Johanne Silvain, cardiologue

Pr Paul Valensi, endocrinologue

Dr Philippe Valensi, dermatologue

Pr Jean-Paul Vernant, hématologiste

Pr Jacques Young, endocrinologue

Pr Zaire Amoura, interniste

> Pour rejoindre cet appel : https://c.org/9WRd8Bf6nQ

© REUTERS

Des militants grecs d'Amnesty International et des Iraniens résidant à Athènes brandissent des bougies et des pancartes devant le Parlement grec en soutien au peuple iranien, à Athènes, en Grèce, le 30 janvier 2026.
  •  

Comment Emmanuel Macron compte sur l'Europe pour soulager les maux de la France

Longtemps la France a compté sur l’Europe, avec succès, pour subventionner son agriculture. Le modèle a beau avoir trouvé ses limites ces dernières années, on ne change pas une idée qui gagne : Emmanuel Macron compte désormais sur nos voisins pour soulager deux problèmes majeurs de la France, l’endettement excessif des finances publiques et la désindustrialisation du pays.

Guère découragé par son affaiblissement politique à domicile qui mine sa crédibilité à l’international, le président de la République expose ses idées dans une interview accordée lundi 9 février à plusieurs journaux européens. Il plaide d’une part pour un accroissement massif de l’endettement commun de l’Union européenne, et d’autre part pour la généralisation du principe de préférence européenne, selon le slogan "Buy European".

La première proposition permettrait de financer des investissements que la disette budgétaire française rend hors d’atteinte ; la seconde vise à lutter contre les délocalisations industrielles en favorisant l’achat de produits à fort contenu européen. Cela concernerait notamment les commandes publiques, qui forment un levier puissant : leur total dans les 27 Etats membres de l’UE s’élève à quelque 2 000 milliards d’euros par an.

Sur la création d’eurobonds, c’est-à-dire des titres d’emprunts émis par l’Union européenne, Emmanuel Macron invoque l’autorité de Mario Draghi, l’ancien président de la Banque centrale européenne, qui recommandait dans son rapport publié en 2024 de financer chaque année par l’emprunt commun quelque 800 milliards d’euros d’investissements publics et privés. Mais lui augmente la facture de 50 % et évoque le chiffre de 1 200 milliards d’euros ! Sa justification : l’accroissement des besoins dans la défense et la sécurité.

Des idées contestées, mais qui progressent

Le plaidoyer du président de la République a été calibré pour influencer les discussions que les 27 chefs d’Etat et de gouvernement doivent avoir jeudi 12 février, lors d’un séminaire de réflexion qui doit les réunir dans un château de la province belge du Limbourg. Ils doivent débattre des moyens de restaurer la compétitivité de l’économie européenne face au dynamisme des deux autres mastodontes mondiaux, les Etats-Unis et la Chine.

Pour cela, les chantiers les plus évidents - évoqués par Mario Draghi comme par Enrico Letta, auteur d’un autre rapport en 2024 sur le marché intérieur - portent sur la simplification administrative, sur la levée des barrières nationales à la fluidité des échanges de biens et services dans l’UE, sur la création d’un marché unifié des capitaux et sur l’élaboration d’un code européen du droit des affaires.

Présentées par Emmanuel Macron comme complémentaires, les idées françaises visant à favoriser la préférence européenne et à développer l’endettement commun sont beaucoup plus contestées. Elles progressent néanmoins, à la faveur des chocs que l’Union européenne a encaissés ces dernières années. Le Brexit, l’épidémie de Covid, la guerre en Ukraine, le mercantilisme chinois et enfin la politique douanière agressive de Donald Trump ont contraint les partisans de la rigueur financière et de l’ouverture maximale des frontières à céder du terrain. L’Allemagne par exemple semble s’ouvrir au principe de la préférence européenne, à condition qu’il soit circonscrit à quelques rares domaines stratégiques bien délimités.

Emmanuel Macron, il le rappelle dans son interview, plaide depuis neuf ans pour une souveraineté européenne renforcée dans tous les domaines. Mais sa capacité de convaincre ses partenaires serait plus forte si la France avait mené, sous sa présidence, les réformes structurelles indispensables pour maîtriser ses finances publiques et libéraliser son économie.

Emmanuel Macron le reconnaît benoîtement : "Nous n’avons jamais eu des réformes comme celles qui se sont tenues dans les années 2010 au Portugal, en Espagne, en Italie ou en Grèce, et dont les dividendes arrivent à plein aujourd’hui". Lui aurait bien besoin de tels dividendes pour donner du poids à ses propos. Mais au bout de neuf ans de pouvoir, avec de surcroît des marges de manœuvre en politique intérieure réduites à néant, il est un peu tard pour s’en rendre compte.

© REUTERS

Emmanuel Macron lors d'un discours devant des étudiants à l'Elysée, le 6 février 2026.
  •  

Préférence européenne : cette idée défendue par Emmanuel Macron qui gagne du terrain

L’idée revient une nouvelle fois dans le débat. Cette fois, c’est Emmanuel Macron qui la remet sur la table, dans un entretien accordé au Monde, ce mardi 10 février. "Il faut protéger notre industrie. Les Chinois le font, les Américains aussi. L’Europe est aujourd’hui le marché le plus ouvert au monde", affirme le président. En creux, le président français esquisse la mise en place d’une préférence européenne ciblée, qui concernerait des secteurs stratégiques comme l’automobile, l’acier, la chimie ou encore la défense. Une forme d’armure économique, pensée pour renforcer la souveraineté industrielle du continent — sans pour autant adopter un ton offensif. Le chef de l’État tempère en effet, assurant qu’il ne souhaite pas "basculer dans le protectionnisme".

L’idée d’une "préférence européenne" gagne progressivement du terrain à Bruxelles. "L’Europe doit être capable de défendre ses intérêts stratégiques" et de soutenir activement sa propre base de production, et "la préférence européenne est un outil nécessaire pour contribuer à cet objectif", a ainsi expliqué lundi 9 février la présidente de l’exécutif européen, Ursula von Der Leyen. La Commission européenne a pris position en faveur d’un mécanisme qui conditionnerait l’accès aux fonds publics à l’achat de composants fabriqués en Europe. Cette proposition, qui viserait à renforcer la souveraineté industrielle du continent, doit être examinée par les dirigeants des Vingt-Sept lors d’un sommet prévu ce jeudi en Belgique.

Cependant, les visions divergent sur le sujet, illustrant encore une fois la difficulté des pays européens à s'accorder. D'un côté, la France pousse depuis plusieurs mois en faveur de cette idée, notamment à travers la voix de Stéphane Séjourné, le vice-président de la Commission chargé de ce dossier, dans une tribune cosignée par plus d’un millier de dirigeants d’entreprises. "Nous devons établir, une fois pour toutes, une véritable préférence européenne dans nos secteurs les plus stratégiques". Parmi les objectifs de l'Hexagone : forcer les constructeurs automobiles chinois qui souhaitent produire en Europe à travailler davantage avec des sous-traitants locaux.

L'Allemagne et l'Italie assouplissent leur position

À l’opposé, certains des Etats parmi les plus attachés au libre-échange, dont la République tchèque et l’Irlande, rechignent face au projet, redoutant qu’une telle orientation ne fragilise certains accords commerciaux existants. Dans un document commun publié la semaine dernière, six États du nord de l’Europe (l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie, les Pays-Bas et la Suède) ont aussi mis en garde contre le principe de préférence européenne, qui risquerait selon eux de "réduire à néant nos efforts de simplification" et d’ajouter "une couche supplémentaire de réglementation complexe" pour les entreprises de l’UE. Ces pays ont néanmoins laissé la porte ouverte à une certaine dose de préférence, en n'écartant pas une mesure "limitée, proportionnée et tenant compte de ses répercussions".

Auparavant chef de file des opposants, l'Allemagne, première puissance économique de l’Union européenne, a elle aussi adouci sa position, avec l'Italie, en ouvrant la porte à une telle mesure, mais de manière très encadrée. Son angoisse : qu'une telle orientation ne renchérisse les coûts d’approvisionnement de ses constructeurs automobiles et de son industrie, au risque de fragiliser ses performances à l’export. Les constructeurs allemands "craignent surtout des rétorsions commerciales de la part de la Chine alors que l’Empire du Milieu reste un marché important", expliquait récemment dans L'Express Arnaud Aymé, directeur France du cabinet Sia Conseil.

En clair, une telle obligation ne doit pas entraver les exportations allemandes ou italiennes, ou risquer de brusquer les relations avec les principaux alliés. Une chose est certaine : le sommet de jeudi s’annonce électrique. Chacun y viendra armé d’arguments solides, prêt à défendre ses intérêts nationaux dans un débat qui promet d’être serré.

© REUTERS

Emmanuel Macron pousse pour une préférence européenne "ciblée" pur éviter que le Vieux Continent ne se trouve dépassé.
  •  

Cuba : la pénurie de pétrole, coup de grâce pour un régime mis sous pression par Donald Trump ?

Le ciel au-dessus de l'île se vide. Cuba a informé les compagnies aériennes internationales qu’elle ne serait plus en mesure de les approvisionner en kérosène à compter de ce mardi 10 février. La mesure restera en vigueur jusqu'au 11 mars. En cause : la réduction drastique des livraisons pétrolières au pays, imposée par le président américain Donald Trump. La décision de La Havane, annoncée en pleine haute saison touristique, a déjà contraint Air Canada à suspendre ses 16 vols hebdomadaires vers l’île. D’autres transporteurs américains, espagnols, panaméens et mexicains pourraient suivre.

La compagnie aérienne canadienne a précisé qu'elle enverrait des avions vides de Montréal et de Toronto à Cuba afin de rapatrier environ 3 000 Canadiens actuellement en visite sur l'île. Comme le rappelle le New York Times, le Canada constitue le premier pays d’origine des visiteurs à Cuba. De quoi accentuer la pression sur le secteur touristique cubain, qui a enregistré une baisse de 18 % du nombre de visiteurs l’an dernier par rapport à 2024, souligne de son côté le Financial Times. A noter que le pays n'a pas été aidé non plus par les avertissements à l'attention des voyageurs à destination de Cuba, émis par le Canada, l'Espagne ou encore le Royaume-Uni, qui ont appelé leurs ressortissants à une "extrême prudence".

Cuba n’a reçu ni pétrole ni carburant depuis un mois, après que Donald Trump a interrompu les livraisons vénézuéliennes – dont l’île dépend largement – et exercé des pressions sur le Mexique pour qu’il suspende ses expéditions, évaluées entre 17 000 et 180 000 barils par jour. La production locale est insuffisante : Cuba ne couvre qu’environ 40 % de ses besoins, un niveau jugé trop faible pour assurer le fonctionnement du pays. Les experts prévoient que l’île pourrait épuiser ses réserves d’ici la fin mars.

La Chine et la Russie en guise de soutien

Le président cubain Miguel Diaz-Canel a déclaré la semaine dernière qu'il était ouvert à des pourparlers avec les États-Unis, à condition qu'un changement de régime ne soit pas envisagé. En attendant, le chef d'Etat communiste tente de colmater les trous. Parmi les autres mesures prises par le gouvernement cubain : rationnement du carburant, semaine de travail réduite à quatre jours pour les employés des entreprises publiques et suspension des cours à l’Université de La Havane. De leur côté, les compagnies aériennes qui continuent de desservir l’île pourraient être contraintes d’ajouter des escales de ravitaillement dans d’autres îles des Caraïbes.

Sur le plan international, la Chine a affirmé son soutien à Cuba, en soulignant son engagement pour " la sauvegarde de la souveraineté et de la sécurité nationales de l’île" et son opposition à toute ingérence étrangère. "Nous apporterons toujours notre soutien et notre aide à Cuba dans la mesure de nos moyens", a martelé ce mardi Lin Jian, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, lors d’une conférence de presse régulière. Dans le même esprit, la Russie a qualifié lundi la situation du carburant à Cuba de "critique", dénonçant les tentatives américaines pour "asphyxier" l’économie de l’île et les graves difficultés qu’elles engendrent.

Un régime politique qui résiste... Pour combien de temps ?

Le pouvoir en place tiendra-t-il face à cette crise profonde ? Celle-ci survient alors que Washington chercherait "activement à provoquer un changement de régime" d’ici la fin de l’année, une pression maximale depuis l’enlèvement du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro le 3 janvier 2026. Mais le pouvoir cubain était déjà sur les nerfs avant cet épisode, notamment sur le plan économique : alors qu’une douzaine d’œufs se vend 5 dollars sur le marché noir, "le salaire mensuel moyen est de seulement 14 dollars", souligne le média France-Guyane. Autrefois fleuron de l’économie cubaine, la production de sucre s’est également effondrée, passant de 10 millions de tonnes à 150 000 tonnes.

La crise est aussi démographique : le taux de natalité a plongé à 1,59 et l’émigration est massive, avec un quart des 11 millions de Cubains ayant quitté l’île ces cinq dernières années. Pour ceux qui restent, la vie est loin d’être facile : déjà en 2024, des milliers de personnes, poussées par la faim, étaient descendues dans les rues pour réclamer l’aide de l’État et protester contre les coupures d’électricité. Reste à savoir si le régime cubain, acculé par la pression américaine mais aussi par la lassitude intérieure, saura résister. Pas sûr que le locataire du Palais de la Révolution dorme sur ses deux oreilles.

© REUTERS

Un avion de la compagnie mexicaine Viva Aerobus est remorqué à l'aéroport international José Marti, alors que Cuba a averti les compagnies aériennes internationales que le kérosène ne serait plus disponible sur l'île.
  •  

Affaire Epstein : la famille royale britannique à nouveau plongée dans l'embarras

Buckingham Palace veut à tout prix éviter un nouveau séisme. Lundi 9 février, la famille royale a assuré qu’elle se tenait prête à coopérer pleinement avec la justice dans le cadre d’une enquête policière visant Andrew Mountbatten-Windsor, le frère du roi Charles III. En cause : la transmission présumée par ce dernier, en 2010, de documents commerciaux officiels britanniques au pédocriminel américain Jeffrey Epstein. À 65 ans, l’ex-prince, qui fut envoyé spécial du Royaume-Uni pour le commerce international entre 2001 et 2011, se retrouve une nouvelle fois au cœur de la tourmente à cause de son amitié avec l'homme d'affaires décédé dans sa cellule en 2019.

Parmi les documents rendus publics vendredi 30 janvier par le ministère de la Justice américain figurent notamment des photos montrant l'ex-prince agenouillé au-dessus d’une femme allongée, dont le visage est flouté. Mais si les frasques sexuelles du fils d'Elizabeth II étaient déjà connues, plusieurs courriels montrent également que, le 7 octobre 2010, le prince Andrew a adressé à Jeffrey Epstein des détails précis concernant ses prochains voyages officiels à Singapour, au Vietnam, à Shenzhen et à Hongkong. Puis, le 30 novembre suivant, il aurait transféré à Epstein les comptes rendus officiels de ces visites – cinq minutes seulement après les avoir reçus de son assistant spécial de l’époque, Amit Patel. De quoi raviver, au sommet de la monarchie britannique, la crainte d’un nouvel épisode embarrassant.

Les envoyés spéciaux au commerce sont soumis à des règles de confidentialité particulièrement strictes. À ce titre, ils ne peuvent divulguer ni documents sensibles ni informations à caractère stratégique, rappelle The Guardian. Les directives gouvernementales rappellent que cette fonction implique une obligation formelle de discrétion concernant toute donnée sensible relative aux marchés prospectés ou aux visites officielles. Cette obligation ne s’éteint pas avec la fin du mandat : elle perdure au-delà des fonctions exercées, précisent les textes.

Le projet de lancer un business en Chine

Dans ce contexte, les révélations de la presse britannique prennent une dimension particulière. Selon le Telegraph, Andrew Mountbatten-Windsor et Jeffrey Epstein auraient secrètement envisagé de lancer ensemble une entreprise en Chine — et ce, plusieurs années après la condamnation du financier en 2008 à treize mois de prison pour une affaire de prostitution impliquant des mineures en Floride. Le journal affirme également que l’ancien duc d’York aurait profité de ses déplacements officiels en Chine, dans le cadre de ses fonctions d’envoyé commercial, pour organiser des rencontres d’affaires susceptibles de servir ses intérêts personnels et ceux d’Epstein.

Les échanges entre les deux hommes, menés par l’intermédiaire d’un certain David Stern, se seraient poursuivis plus de cinq ans après la sortie de prison d’Epstein. De quoi fragiliser la ligne de défense d’Andrew Mountbatten-Windsor, qui avait assuré avoir mis fin à toute relation avec le financier lors d’une promenade à Central Park, en décembre 2010. À la lumière de ces éléments, cette rencontre apparaît moins comme une rupture que comme un épisode supplémentaire dans des négociations d’ordre commercial.

L’abréviation "PA", pour Prince Andrew

David Stern, proche collaborateur d’Andrew Mountbatten-Windsor, évoque pour la première fois ce projet d’entreprise dans un courriel adressé à Jeffrey Epstein le 24 juillet 2010. Dans ces échanges, il est désigné par l’abréviation "PA", pour Prince Andrew, rapporte le Telegraph. Au fil des mois, les discussions prennent de l’ampleur. Les courriels montrent un projet qui se structure progressivement, jusqu’à déboucher, en 2011, sur la création de la société Witan Group, avec l’aval d'Andrew Mountbatten-Windsor et Jeffrey Epstein. Loin d’un échange informel, il s’agit d’une initiative organisée, inscrite dans la durée.

Si l’enquête doit se poursuivre, la trajectoire d’Andrew Mountbatten-Windsor illustre déjà le prix politique et symbolique de son amitié avec Jeffrey Epstein. Deuxième fils de la défunte Elizabeth II, il a été contraint, dès 2019, de se retirer de l’ensemble de ses fonctions royales officielles. En octobre dernier, le roi Charles III lui a en outre retiré son titre de prince — une décision rare, à la portée autant institutionnelle que personnelle. Le malaise traverse désormais toute la famille royale. Lundi, le prince William et son épouse Kate ont exprimé leur "profonde préoccupation" face aux révélations contenues dans les dossiers liés à Epstein.

© REUTERS

Le nom de l'ex-prince Andrew apparaît de nouveau dans les derniers documents du dossier Epstein publiés.
  •  

Faut-il réformer La Poste ? Les recettes qui fonctionnent en Europe

Le mot de la fin. Ce 1er janvier, le Danemark a pris une décision radicale face à la baisse drastique du nombre de lettres envoyées dans le royaume : l'arrêt de la distribution du courrier par PostNord, la Poste locale. Une première et un choc pour le continent, tant ce service public marque le quotidien des Européens. "La Poste, c'est du symbole, assure le député Stéphane Travert (Renaissance), président de l'Observatoire national de la présence postale. C'est la seule entreprise qui passe au moins six jours sur sept devant chaque maison, avec un véritable attachement des citoyens, et c'est pour préserver ce lien que nous donnons sans cesse de nouvelles missions aux facteurs, comme le portage de médicaments ou de repas."

Si le chiffre d'affaires de La Poste ne cesse d'augmenter, passant de 22 milliards d'euros en 2013 à 34 milliards en 2023, l'entreprise doit aussi affronter l'effondrement du courrier en France (18 milliards de lettres distribuées en 2018, 5,6 milliards en 2025) et les coupes budgétaires de l'Etat pour ses missions de service public, qui doivent d'urgence être repensées selon la Cour des comptes.

En France, La Poste doit remplir quatre missions de service public : le service universel postal, c'est-à-dire distribuer le courrier six jours sur sept dans l'ensemble du pays ; une mission d'aménagement du territoire, avec au moins 17 000 bureaux de poste ; une mission d'accessibilité bancaire, en mettant à disposition de l'ensemble de la population un produit d'épargne "de base" ; la distribution de la presse. En échange, l'Etat doit verser chaque année 174 millions d'euros à La Poste. Mais, coupes budgétaires obligent, la contribution publique n'est que de 130 millions d'euros dans le plan de financement pour 2026.

"La Poste se trouve au carrefour de plusieurs changements profonds, souligne Stéphane Travert : l'avénement du numérique, la diminution drastique du courrier, l'augmentation du trafic des colis avec une concurrence importante et la difficile mission de distribution de la presse, avec des surcoûts. Depuis trois ans, j'alerte les gouvernements successifs sur les nécessités d'une nouvelle loi postale, parce que nous avons besoin de revisiter nos missions de service public. Le facteur doit-il passer six jours sur sept, même s'il a moins de courrier ? L'Express ou Paris Match doivent-ils impérativement être livrés à leurs lecteurs le jeudi et non le vendredi ? De nombreuses questions se posent."

Si, en France, toute réforme postale est mise en pause par l'instabilité politique et l'absence d'une majorité à l'Assemblée nationale, nos voisins européens ont tous lancé de grands chantiers. Tour d'horizon des plus imposants.

Confrontés à l’effondrement de l’envoi de courrier papier, les Vingt-Sept sont contraints de réinventer leurs services publics de distribution.
Confrontés à l’effondrement de l’envoi de courrier papier, les Vingt-Sept sont contraints de réinventer leurs services publics de distribution.

Au Royaume-Uni, un redressement spectaculaire

Une institution britannique de 500 ans sous pavillon étranger… Shocking, mais efficace. Douze ans après sa privatisation, la Royal mail a été rachetée par le milliardaire tchèque Daniel Krestinsky en avril 2025, contre 4,1 milliards d'euros. La Poste britannique multipliait les pertes financières à cause d'un service défaillant, d'un manque d'investissements sur le marché des colis et de grèves à répétition. En un an, l'entreprise est repassée dans le vert (224 millions d'euros de bénéfices) grâce à un plan de redressement et à un assouplissement des délais légaux de livraison pour les lettres non prioritaires.

Au Danemark, la très pragmatique fin du courrier

Une révolution. Depuis le 1er janvier, PostNord, la Poste danoise, ne s'occupe plus de la réception et de la distribution du courrier dans le royaume, supprimant au passage un tiers de ses effectifs. En vingt-cinq ans, le nombre de lettres au Danemark a chuté de 90 %, avec une accélération depuis 2024 et la fin de la mission obligatoire de service public universel, ouvrant le secteur à la concurrence. Le prix du timbre a alors explosé, scellant le destin de PostNord et laissant le courrier exclusivement aux mains de prestataires privés.

Stéphane Travert, président de l'Observatoire national de la présence postale, s'était rendu sur place il y a deux ans, afin d'observer les pratiques danoises. Il en est revenu avec une conclusion : "le modèle d'Europe du Nord ne convient pas du tout aux missions de La Poste en France." "Au Danemark, l'Etat a décidé de numériser tous ses usages, ce qui a fait bondir le prix du courrier à près de six euros, retrace le député Renaissance. Puis le gouvernement a supprimé la distribution du courrier tous les jours, avant de fermer tous les bureaux de poste (remplacés par des bornes dans les magasins) et de ne conserver le service postal que pour les insulaires et les aveugles. Et là, au 1er janvier, ils leur disent : 'débrouillez-vous'. Les Français défendent trop le service public pour laisser se produire ce genre de scénario."

En Allemagne, des relais au plus près des habitants

Privatisée en 1995, cotée en Bourse depuis 2000, la Deutsche Post collectionne les bénéfices et les distinctions internationales. La recette du succès ? L'accent mis très tôt sur la logistique des colis et un partenariat dense avec les petits commerces, qui lui permet d'avoir plus de 25 000 points de contact avec ses clients et un résultat net de 3,3 milliards d'euros en 2024. L'entreprise a tout de même dû supprimer 8 000 postes en 2025 pour compenser les coûts de l'effondrement du courrier papier.

En Suisse, les secrets de la meilleure Poste au monde

Depuis 2017, l'Union postale universelle, une agence de l'ONU, publie un classement mondial des services de distribution de courrier. Et chaque année, c'est la Suisse qui gagne ! Les raisons : la rapidité et la précision de ses livraisons, son intégration aux systèmes postaux internationaux, ses innovations numériques et sa politique écologique. Ce qui n'empêche pas le Conseil fédéral de chercher à réduire les frais, puisque le service universel de livraison coûte près de 400 millions d'euros aux Suisses chaque année.

La France est le pays d'Europe qui possède le plus de bureaux de vote.
La France est le pays d'Europe qui possède le plus de bureaux de vote.

En Italie, les succès donnent de l'appétit

Encore détenue aux deux tiers par l'Etat, Poste Italiane affiche une santé financière insolente. Depuis sa privatisation partielle en 2015, les actions de l'entreprise ont doublé de valeur grâce à son dense réseau de bureaux de poste et ses services financiers très rentables. Son système de cartes de crédit prépayées, lancé en 2003, s'est imposé comme un moyen de paiement incontournable, avec plus de sept millions d'utilisateurs et 440 millions d'euros de revenus annuels. Un succès qui lui a permis d'acquérir un quart de Telecom Italia l'année dernière.

© PHOTOPQR/VOIX DU NORD/MAXPPP

Les réformes de la Poste essaiment sur le tout le continent.
  •  

Andrew Puzder, l'homme-sandwich de Donald Trump à Bruxelles

Ses cartons ne sont déballés que depuis quatre mois et demi, mais Andrew Puzder a l'impression de vivre à Bruxelles "depuis quatre ans et demi". "J'ai développé tellement de relations avec des gens merveilleux ici", assure, en public, l'ambassadeur américain auprès de l'Union européenne. Devant les caméras, le néodiplomate a la tape dans le dos facile, toujours le compliment sur le bout de la langue. En coulisses, il fait davantage régner les phrases coups de poing et les insultes.

Le 11 décembre dernier, l'ambassadeur Puzder monte sur la scène du prestigieux gala annuel de Politico, média américain devenu une référence à Bruxelles. Musique jazzy, nœud papillon, costume noir. Son patron, Donald Trump, remporte ce soir-là le prix de la personnalité la plus influente de l'Union européenne alors que, quelques jours plus tôt, il a qualifié de "faibles" les dirigeants du Vieux Continent, "un groupe de pays décadents".

Devant le public guindé, l'ambassadeur fait son travail de diplomate, relativise les propos du maître de la Maison-Blanche : le président cherche seulement à avoir un "partenaire fort" avec cette Europe qu'il juge en déclin et qu'il peut aider à redresser. "Make Europe Great Again", résume Andrew Puzder, après un appel à déréguler l'économie européenne pour la rendre compétitive. Discours plutôt convenu à l'ère trumpiste. Une poignée d'applaudissements résonne dans la salle. Mais, dans le public, aucun membre de la Commission européenne ni aucun haut-fonctionnaire européen ne réagit, boudant ostensiblement cet homme qui, la veille lors d'un événement privé, s'est montré odieux avec sa ville d'accueil et ses représentants. Ambiance transatlantique glaciale, avant même l'épisode du Groenland.

Un businessman qui n'a rien d'un diplomate classique

"L'ambassadeur Puzder ne sert qu'à jouer le propagandiste du président Trump à Bruxelles, indique un haut gradé européen. Le rencontrer équivaut souvent à une perte de temps : dès qu'il annonce des initiatives américaines à venir, il se produit l'exact opposé dans les semaines suivantes..." Ambassadeur mal informé ou simplement victime des revirements incessants de son supérieur ? En tout cas, Andrew Puzder n'a pas le CV d'un diplomate traditionnel : figure de proue du mouvement anti-avortement dans sa jeunesse, juriste en croisade contre le droit du travail, il a pris la tête de CKE Restaurant, un géant américain du fast-food, au début des années 2000. Son credo pour réaliser des milliards de bénéfices : "le sexe fait vendre". Sa cible : les hommes, jeunes et remplis de testostérone. "J'adore nos pubs, j'adore voir de jolies femmes qui mangent des burgers en bikinis, affirme-t-il dans une interview en 2015. Il paraît que les marques sont révélatrices de la personnalité du PDG… Dans mon cas, c'est plutôt vrai."

Son goût du business et sa détestation des règles le rapprochent naturellement du magnat Donald Trump, qui le nomme ministre du Travail en 2017. Mais face à une déferlante de scandales, allant de dizaines d'infractions au Code du travail à des accusations de violence conjugale et de harcèlement sexuel, le Congrès américain le passe sur le gril et Puzder doit renoncer à son entrée au gouvernement. Depuis, il partage son temps entre les plateaux de Fox News et la Heritage Foundation, le think tank ultraconservateur à l'origine du "Project 2025" de la campagne Maga victorieuse.

Une fois réélu, Donald Trump n'oublie pas son "ami" et le nomme ambassadeur auprès de l'UE. Cette fois, Andrew Puzder passe l'épreuve du Congrès sans encombre. L'Amérique a changé, les scandales sont balayés. "Le président est un bon ami, il m'a envoyé ici pour représenter les intérêts des entreprises américaines, en particulier pour la dérégulation", assume le tout frais ambassadeur devant ses interlocuteurs. "A ce poste, il est essentiel de pouvoir compter sur une confiance absolue du président, nous explique son prédécesseur à Bruxelles, Mark Gitenstein, nommé par Joe Biden de 2022 à 2025. Je pense que c'est le cas pour Andy Puzder, qui a une excellente relation avec Trump : le président l'écoute et a confiance en lui. Mais Donald Trump et Joe Biden ont des valeurs et des attitudes diamétralement opposées envers les institutions multilatérales... Ce qui signifie que le travail d'Andy doit être très, très difficile !"

"Il parle aux députés européens comme il parlerait à des bons sauvages"

La mission de cet ambassadeur n'a, en réalité, plus grand-chose à voir avec la diplomatie traditionnelle. L'Ukraine, par exemple, était le sujet principal du mandat de Mark Gitenstein, qui cherchait à coordonner les positions transatlantiques sur les sanctions contre la Russie et sur l'aide à apporter à Kiev. A l'inverse, Andrew Puzder reconnaît lui-même qu'il ne traite "pas du tout" ce dossier, le laissant à deux autres businessmen proches de Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner. "Son rôle consiste surtout à relayer la bonne parole trumpiste auprès des soi-disant 'patriotes' européens, de repérer des gens dans ces cercles d'extrême droite et de construire des amitiés", avance un élu de Bruxelles.

Sa grande spécialité ? Faire la leçon aux Européens. Illustration devant la Commission des Affaires étrangères du Parlement, le 28 janvier : pendant une heure, l'ambassadeur américain matraque que l'Europe a trop de règles, que le continent s'enfonce dans la pauvreté et se laisse dépasser dans le domaine de l'intelligence artificielle. "C'était une catastrophe, juge l'eurodéputée (Renew) Nathalie Loiseau, présente dans la salle. Il parle aux députés européens comme il parlerait à des bons sauvages, il vient nous expliquer l'économie et la technologie… Pour l'ancien patron d'une chaîne de fast-food, c'est assez audacieux."

Selon l'ancienne ministre française de l'Europe, ce type de discours "dit tout de la politique étrangère américaine du moment : l'Amérique détient la vérité et, dans sa grande bienveillance, la partage avec l'étranger. Imaginez qu'un ambassadeur européen aille devant le Congrès aux Etats-Unis pour dire que le droit de porter une arme est honteux ou que leur secrétaire à la Santé devrait arrêter d'empêcher la vaccination des enfants ! Ce serait un scandale absolu, et à juste titre."

Les Américains, désormais traités avec la même méfiance que les Chinois

En public, l'ambassadeur américain ne mentionne jamais le Groenland, que son boss a pourtant menacé d'annexer par la force en début d'année. "Cet épisode marque une fracture durable, beaucoup de choses se préparent à voix basse côté européen", témoigne Nathalie Loiseau. "Désormais, les Européens doivent se faire respecter, en montrant clairement aux Américains que nous n'accepterons pas d'ingérences dans nos élections et dans notre capacité à légiférer, que nous n'acceptons pas les menaces sur notre intégrité territoriale, souligne Brando Benifei, eurodéputé sociodémocrate italien et président de la délégation pour les relations avec les Etats-Unis. Sans ce respect, la relation transatlantique ne peut pas fonctionner." Andrew Puzder, lui, maintient la pression pour que les Européens signent l'accord commercial négocié entre Donald Trump et Ursula von der Leyen l'été dernier, qui établit une hausse des droits de douane américains à 15 % sur les produits européens.

Pas une mince affaire, tant les institutions européennes se retrouvent submergées par une vague d'antiaméricanisme : sur certains dossiers, les hauts fonctionnaires européens traitent les Américains avec le même degré de méfiance que leurs interlocuteurs chinois. "Trump est un signal d'alarme pour les Européens, estime Brando Benifei. Nous ne pouvons pas dépendre des Américains sur les questions de sécurité, de défense et de technologie. A présent, toutes nos actions doivent tendre vers la réduction de cette dépendance."

En bon diplomate de métier, l'ancien ambassadeur Mark Gitenstein ne croit pourtant pas à un divorce irrémédiable entre les deux bords de l'Atlantique. "Une relation forte entre l'Europe et les Etats-Unis est inévitable pour plusieurs raisons, la première étant que de nombreux Américains ont ce continent pour origine, pose ce très proche de Joe Biden. Ensuite, les liens sont trop profonds : économiques — avec quatre milliards de dollars d'échanges chaque jour —, mais aussi sécuritaires. Quand vous êtes président des Etats-Unis, vous êtes naturellement attiré vers l'Europe." Pour le meilleur comme pour le pire.

© Photo via MaxPPP

Donald Trump et Andrew Puzder, le 19 novembre 2016, à New York.
  •  

Liban : comment un faux prince saoudien a dupé l'élite d'une nation

C’était en janvier 2025, quelques heures avant que le Liban ne vote pour élire son nouveau Premier ministre. L’appel d’un supposé prince fait alors tout basculer, relate le Financial Times (FT) dans un article. Un groupe de parlementaires, rapporte le journal britannique, reçoit alors un coup de téléphone. Au bout du fil, un mystérieux prince saoudien met en garde le bloc politique majoritaire contre Najib Mikati, actuellement en poste à la tête du gouvernement et qui pourrait de nouveau rafler de nombreuses voix. "Instruction de la cour royale saoudienne", se contente-t-il de justifier auprès des députés, dont l’un avait déjà échangé avec lui par le passé.

Selon le journal britannique, cette intervention surprise aurait contribué à influencer le vote du parti en faveur de Nawaf Salam, élu Premier ministre en janvier 2025, même si Salam aurait remporté l’élection indépendamment de ce contact. Une manœuvre menée par un "prince" dénué de sang royal… nommé Moustafa al-Hasian, mécanicien libanais d’une quarantaine d’années issu de la région nord d’Akkar, qui agissait sous la direction du cheikh sunnite influent Khaldoun Oraymet, selon des officiels et des avocats.

Carnet d’adresses et numéro britannique

Pendant plusieurs mois, celui qui se faisait appeler "Abu Omar" a trompé des responsables politiques libanais. Selon les informations du quotidien britannique, un candidat parlementaire, persuadé par Abu Omar, aurait offert puis repris une voiture à un proche du cheikh, tandis qu’un autre sollicita son aide pour faire gagner des médailles équestres à son fils en Arabie saoudite. L’arnaque culminant avec l’intervention du faux prince dans l’élection du Premier ministre. Les messages consultés par le FT suggèrent qu’il aurait également tenté de faire pression sur d’autres factions parlementaires avant le vote.

Comment un mécanicien a-t-il pu convaincre l’élite libanaise de son statut royal ? Le stratagème reposait en grande partie sur le carnet d’adresses du cheikh Khaldoun Oraymet, qui avait gravi les échelons de l’institution sunnite libanaise pour construire un vaste réseau de contacts allant des membres du gouvernement aux hommes d’affaires du Golfe, et mettait en relation les responsables puissants et les nouveaux politiciens avec Abu Omar par téléphone, selon des responsables de la sécurité, des politiciens et des avocats. Le faux prince saoudien s’adressait ensuite aux responsables politiques via un numéro britannique — et jamais en personne — en suggérant parfois de rencontrer ou de soutenir certaines personnes.

La question du motif du duo reste encore floue, bien que les observateurs suggèrent que les escrocs semblaient motivés à la fois par le gain financier et par un pur désir de pouvoir. L’avocat d’un candidat parlementaire trompé a déclaré qu’Abu Omar suggérait à son client de "prendre soin" du cheikh Oraymet, y compris par des dons à des organisations affiliées, sans jamais demander d’argent pour lui-même.

Exploiter les rivalités religieuses libanaises

Au Liban, la supercherie a été révélée par épisodes depuis le mois de décembre, déclenchant un mélange de stupeur gênée et de comédie chez le grand public, face à une classe politique si facilement trompée et si prompte à accepter l’ingérence d’un acteur étranger en suivant ses directives sans les questionner. Auprès du FT, Sami Atallah, fondateur du think tank The Policy Initiative basé à Beyrouth, estime que "le cas Abu Omar illustre à quel point l’élite politique s’est rendue aux décisions des puissances étrangères : ils feraient n’importe quoi rien qu’en entendant l’accent saoudien".

Pour d’autres observateurs, ce stratagème a exploité avec brio le système politique confessionnel libanais, dans lequel des factions rivales, y compris sunnites, chiites et chrétiennes, cherchent des parrains étrangers pour asseoir leur autorité au pays. "La plupart de l’élite politique se targue d’être soutenue par des États étrangers comme l’Arabie saoudite, l’Iran ou les États-Unis, et elle utilise ce soutien pour imposer ou renforcer son pouvoir", explique auprès du journal Imad Salamey, politologue à l’Université libano-américaine. L’Arabie saoudite a notamment été un soutien crucial pour certains des politiciens sunnites les plus puissants du Liban.

Les deux hommes sont actuellement détenus par les autorités libanaises et ont été inculpés le mois dernier pour fraude, chantage, usurpation d’identité et atteinte aux relations libano-saoudiennes, selon leurs avocats et les médias d’État. De nombreux politiciens ont été convoqués pour témoigner dans le cadre d’une enquête judiciaire en cours sur l’arnaque. Un autre cheikh a été inculpé pour faux témoignage. L’affaire n’a pas encore été jugée et il reste incertain que d’autres personnes soient impliquées.

© REUTERS

Le prince était en réalité un mécanicien saoudien dans sa quarantaine.
  •  
❌