Arancha Gonzalez, ex-ministre des Affaires étrangères : "Quand l'Espagne dit non à la guerre, ce n'est pas juste un slogan"
Quatre mots ont marqué les esprits européens cette semaine : "no a la guerra". Une formule prononcée par Pedro Sanchez, mercredi 4 mars, en conclusion d'une charge en règle contre "des dirigeants incapables de répondre aux besoins de leurs citoyens et qui instrumentalisent la guerre pour masquer leurs échecs". Avec cette attaque visant, sans les nommer, Donald Trump et Benyamin Netanyahou, le Premier ministre espagnol s'est érigé en premier opposant à la guerre en Iran, qui bouleverse le Moyen-Orient et au-delà depuis le 28 février. Par ailleurs, en refusant que les Américains utilisent leurs bases militaires en Andalousie pour cette opération, Madrid s'est attiré les foudres de la Maison-Blanche, qui menace d'arrêter tout commerce avec la quatrième puissance économique européenne.
Arancha González fut la ministre des Affaires étrangères de Pedro Sanchez en 2020 et 2021. A présent doyenne de la Paris School of International Affairs (PSIA) à Sciences Po, cette amoureuse de l'Europe défend la position de la diplomatie espagnole, en raconte les origines et assure que notre continent aura un rôle clé à jouer dans ce conflit.
L'Express : Le monde entier a entendu le "No a la guerra" de Pedro Sanchez, quatre mots pour définir la position espagnole sur l'Iran. Vous avez été sa ministre des Affaires étrangères. Est-ce un simple slogan romantique ou la définition même de la politique étrangère espagnole ?
Arancha González : Avant tout, il s'agit d'exprimer le fait que l'Espagne considère que cette guerre d'Israël et des États-Unis contre l'Iran ne respecte pas les règles internationales. Ce n'est pas une guerre nécessaire, il n'y avait pas de risque imminent, comme le Pentagone le reconnait lui-même. Ce n'est pas non plus une intervention humanitaire, qui aurait pour but de protéger les civils et passerait par une autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies. Ce n'est pas une intervention sous le parapluie du droit à protéger, qui peut se déclencher uniquement quand toutes les autres options ont été épuisées, notamment la voie diplomatique. Celle-ci, à entendre les médiateurs d'Oman, n'a pas vraiment été épuisée...
C'est donc une guerre de choix : les Américains et les Israéliens ont fait le choix de la guerre. Je ne juge pas le bien ou le mal, je dis simplement que cette guerre n'est pas couverte par les normes internationales et qu'elle n'a été ni discutée ni approuvée par les alliés des Etats-Unis. Quand le Premier ministre espagnol dit "No a la guerra", il dit que ce n'est pas une guerre soutenue par la moindre norme internationale, ni par les règles entre alliés.
L'Espagne va envoyer une frégate à Chypre dans les prochains jours. Cela signifie que, malgré son refus de la guerre, Madrid reste prête à la faire en cas de besoin ?
Quand l'Espagne dit non à la guerre, ce n'est pas simplement un slogan. C'est qu'elle ne croit pas dans la participation offensive à cette guerre et ne permettra pas non plus aux Etats-Unis d'utiliser les bases militaires américaines sur le territoire espagnol pour le faire. Mais l'Espagne ne renonce pas pour autant aux engagements qu'elle a pris vis-à-vis de ses alliés de l'Otan, et Chypre et la Turquie sont des alliés de l'Otan. Je signale par ailleurs qu'une batterie de missiles Patriot espagnols reste stationnée en Turquie pour permettre à un allier de l'Otan de se défendre. Dans cette posture espagnole, il y a le refus de la guerre, mais aussi la réponse aux engagements pris par l'Espagne avec ses alliés.
Avec ses mots, Pedro Sanchez tente d'incarner le pacifisme, du moins en Occident. Sa position reflète-t-elle un sentiment répandu en Espagne ?
Il ne faut pas oublier que l'Espagne a été très marquée par l'intervention en Irak [en 2003]. Certes, ce n'est pas la même intervention en Iran, parce qu'à l'époque les Etats-Unis avaient au moins fait l'effort d'avoir un parapluie onusien, d'essayer de discuter et de s'accorder avec leurs alliés. Il y avait alors une vraie division à l'intérieur de la société espagnole vis-à-vis de la guerre en Irak. Le gouvernement de l'époque a décidé de se rallier aux Etats-Unis, contrairement à la France et à l'Allemagne, et cette décision s'est révélée un fiasco pour l'Espagne, un fiasco pour l'ancien Premier ministre José Maria Aznar. Ce qui s'est passé en Irak a traumatisé l'Espagne, d'une manière un peu similaire au Royaume-Uni, où l'ombre de l'intervention américaine en Irak a laissé des traces.
Il est vrai, aussi, qu'une partie de la coalition gouvernementale penche davantage du côté du refus de la guerre, et qu'une autre partie de la gauche, de l'extrême gauche, s'oppose même à la participation de l'Espagne à l'Otan. L'élément le plus marquant en Espagne reste l'Irak.
Quand vous avez été nommée à la tête du ministère des Affaires étrangères, en 2020, quels grands principes deviez-vous suivre ?
La priorité était la politique européenne, très clairement : renforcer la politique européenne, renforcer l'intégration européenne, être un allié fiable de l'Otan et avoir de bonnes relations transatlantiques. Pour naviguer parmi tous ces objectifs, il faut s'ajuster. Quand j'étais en poste, en 2020-2021, il y avait déjà les premiers signaux de la part de la Russie à propos de l'Ukraine. J'ai beaucoup investi à l'époque pour renforcer nos liens avec les pays Baltes, avec les pays de l'Europe centrale et orientale ; je suis allée rendre visite à nos troupes sur le flanc est de l'Europe, sous bannière de l'Otan ; je suis allée voir les pays Baltes, la Roumanie, la Pologne pour leur dire : nous sommes avec vous, nous partageons vos cauchemars vis-à-vis de votre voisin à l'est et il faut que vous compreniez nos cauchemars par rapport à nos voisins au sud. A cette époque, nous essayions aussi d'avoir une présence plus soutenue au Sahel.
Nous sommes tous très choqués par la manière dont cette guerre en Iran a été déclenchée. Dire cela, ce n'est pas soutenir le régime iranien : l'Espagne, comme le reste de l'Union européenne, a placé les Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes et a soutenu chacun des paquets de sanctions contre l'Iran pour violations des droits de l'homme, pour empêcher la prolifération nucléaire ou même pour empêcher l'accès des Iraniens à la technologie et aux armes. Là-dessus, nous sommes tous très clairs en Europe, nous avons agi ensemble.
Ces derniers jours, une partie des soutiens de Donald Trump accusent Pedro Sanchez de soutenir Téhéran. Avez-vous déjà constaté une quelconque complaisance de l'Espagne envers le régime iranien ?
C'en est presque drôle. Quand les autorités iraniennes font un tweet en disant "Merci beaucoup, M. Pedro Sanchez", moi j'aurais aimé ces mêmes tweets quand M. Sanchez a placé les Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes. Il ne faut pas être dupe...
Vous estimez qu'ils tentent d'amplifier la division européenne ?
Bien sûr ! Et là-dessus, l'Espagne ne fera jamais quoi que ce soit qui pourrait affaiblir l'Europe.
Après les menaces commerciales américaines, Emmanuel Macron a assuré l'Espagne du soutien total de la France. Mais ce soutien français résonne d'autant plus dans le silence gêné de nos voisins… Percevez-vous un soutien européen à l'Espagne ?
La politique commerciale est une politique commune et ceux qui devaient se positionner sur ces menaces américaines, c'est-à-dire la Commission européenne et le président du Conseil, ont été très clairs. La politique commerciale en Europe n'est gérée ni par l'Espagne, ni par la France, ni par l'Allemagne, mais par la Commission européenne au nom des Etats membres. Nous avons été très rassurés qu'ils comprennent, comme nous, qu'une attaque contre l'Espagne d'un point de vue commercial serait une attaque contre l'Union européenne.
Les Américains ont dit qu'ils pourraient nous sanctionner sur l'exportation du gaz... Ce sont les mêmes qui passent tout de même beaucoup de temps à nous demander d'acheter du gaz américain. Il serait étrange que les Etats-Unis décident de ne plus vendre de gaz à l'Espagne, avec laquelle ils ont une balance commerciale positive précisément pour cette raison. Ce serait se tirer une balle dans le pied.
Cette attaque de Donald Trump contre Pedro Sanchez s'est tout de même faite alors que le chancelier allemand, Friedrich Merz, se trouvait dans le bureau Ovale. Il n'a pas réagi. Que penser de ce silence de Merz ?
Il faut traiter à l'intérieur de l'Union européenne les différends que nous pouvons avoir au sein de l'Union européenne. Je ne suis pas prête à discuter ni à débattre des différends qu'il peut y avoir entre Européens sur la place publique. Cela affaiblit l'Europe et, en ce moment, le plus important est de ne pas faire quoi que ce soit qui puisse affaiblir l'Europe. Si nous avons des choses à nous dire, il faut se le dire en Européens, discrètement, plutôt que laver son linge sale sur la place publique. Disons-nous les choses en famille, c'est plus intelligent.
L'Espagne s'est opposée farouchement à la guerre à Gaza, a critiqué de manière très forte et rapide l'enlèvement de Nicolas Maduro en début d'année, s'érige en principal opposant à cette guerre en Iran… Pedro Sanchez incarne-t-il la résistance européenne à Donald Trump ? Est-ce son objectif ?
Il y a une constante dans la position espagnole, qui reste la même sur l'Ukraine, sur le Groenland, sur le Venezuela, sur Gaza et sur l'Iran. Plus notre posture est cohérente et consistante, plus elle est forte. Nous ne pouvons pas vivre dans une communauté internationale et choisir ce qui est bien ou mal de manière aléatoire. Accepter une intervention militaire en Iran, c'est affaiblir la posture que nous avons en Ukraine. Alors certes, ce n'est pas simplement le droit international qui va nous protéger, mais l'Espagne considère que le droit international est un élément de la dissuasion. La dissuasion comprend l'armement, le renseignement, la gestion maîtrisée des interdépendances, mais c'est aussi la posture internationale : le faire à la carte affaiblit l'Europe.
Jusqu'à présent, les critiques espagnoles contre l'administration américaine n'avaient pas provoqué de représailles. Cette fois, Donald Trump menace de s'en prendre au commerce avec l'Espagne. Est-ce une stratégie risquée ?
Ce n'est pas la première fois que le président des Etats-Unis s'en prend à un leader européen, ce n'est pas la première fois qu'il brandit des menaces contre des Etats membres de l'Union européenne ou même contre l'Union européenne. C'est une constante. On l'a vu avec Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale, on l'a vu avec la Première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, on l'a vu plus récemment avec le Premier ministre du Royaume-Uni, Keir Starmer, et on le voit très clairement aujourd'hui avec Pedro Sanchez.
Les Etats-Unis vont jusqu'à prendre des mesures de rétorsion contre des citoyens européens, comme Thierry Breton, qui se retrouve sous sanctions américaines simplement pour avoir poussé une législation soutenue par le Parlement européen [NDLR : les règlements sur le numérique]. Il ne sera pas le dernier... C'est une méthode : menacer pour essayer de faire plier. La seule leçon que nous pouvons tirer de cette année difficile pour l'Europe, c'est que Trump déteste la faiblesse et respecte la force.
Pensez-vous que cette leçon a été retenue par tous en Europe ?
Oui, je crois que tous les Européens ont compris comment il fonctionne. Simplement, nous ne réagissons pas tous de la même manière.
Comment l'Europe doit-elle, et peut-elle, s'impliquer dans cette guerre en Iran ?
Je tiens à rappeler que, sur l'Iran, l'Europe avait un plan, qu'elle a construit et défendu : c'est l'accord nucléaire signé en 2015, mené par l'UE, avec l'E3 — France, Allemagne, Royaume-Uni —, avec les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Cet accord permettait de contrôler, grâce à la vérification internationale, la prolifération nucléaire et la capacité de l'Iran d'avoir accès à une arme nucléaire. Il a été saboté par Donald Trump lors de son premier mandat.
Les Etats-Unis ont adopté comme politique de castrer la capacité de l'Union européenne à ouvrir d'autres voies. Nous devons en avoir conscience et y réfléchir en tant qu'Européens.
L'Union européenne pourrait se rendre utile en construisant un espace — pas tout de suite bien sûr, au vu de la situation— pour amorcer une désescalade et pour empêcher le développement de l'arme nucléaire par l'Iran. Il faudra, à un moment, construire un espace de diplomatie. L'Union européenne doit y réfléchir, et aussi trouver de quelle manière obtenir des concessions du régime iranien sur sa manière de traiter ses opposants, qui est inacceptable à tout point de vue. Il faut commencer à imaginer l'après, parce qu'il y a toujours un après.
A cette heure, l'après-guerre paraît presque inimaginable...
Comme dans tout conflit. Une fois qu'on a ouvert la porte de la guerre, il est très difficile de la refermer. D'autant plus quand personne n'a prévu de porte de sortie ! Malheureusement, cela semble être le cas, avec des objectifs qui changent chaque jour. Aux Européens de penser cette porte de sortie.
© Michael Matthey/dpa




