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Affaire Epstein : en Norvège, la vertigineuse chute d'un couple de "superdiplomates"

Rarement couple de diplomates n’aura, comme Terje Roed-Larsen et Mona Juul, tant goûté à l'ivresse des sommets avant de découvrir, aussi brutalement, l'amertume d'une disgrâce. Au terme d'une carrière ponctuée de succès et de postes prestigieux, voici deux "superdiplomates" norvégiens au cœur de la tourmente Jeffrey Epstein. Leurs noms apparaissent plus de 3 000 fois dans les échanges d'e-mails avec le défunt financier pédocriminel, publiés le 30 janvier par le ministère de la Justice américaine. Il n'y a pas si longtemps, pourtant, ils tutoyaient la gloire.

C'était en avril 2017, par une soirée de printemps, à New York. Sur Broadway, le couple assiste alors à la première d'Oslo dans l’un des plus prestigieux théâtres de la ville, au Lincoln Center. Les deux experts du Moyen-Orient boivent du petit-lait. La pièce retrace le grand œuvre de leur carrière : les discussions secrètes, à leur initiative, entre les négociateurs israéliens et palestiniens ayant débouché sur les accords d'Oslo en 1993 avec, à la clé, la poignée de mains historique d'Yitzhak Rabin et Yasser Arafat sur la pelouse de la Maison-Blanche, sous les auspices de Bill Clinton. Leur consécration est totale ; le public, enthousiaste ; la critique, élogieuse. Et la pièce, récompensée par un Tony Award (équivalent d'un Oscar au théâtre). Leur griserie ne s'arrête pas là. En 2021, Oslo est adaptée au cinéma par HBO. De mémoires de diplomates, on n'a jamais vu ça : avant cela, seul Henry Kissinger, dans l'opéra Nixon in China, a été représenté sur scène de son vivant.

Mais, patatras, moins d'une décennie plus tard, leur monde s'effondre. Avec la publication de 3 millions de documents du "dossier Jeffrey Epstein", ce "power couple" vient de tout perdre : le respect de leurs pairs, celui de leurs compatriotes, leur honneur et, même, pour Mona Juul, son emploi à Amman. Après avoir été ambassadrice en Israël, au Royaume-Uni et auprès des Nations unies (à New York) elle vient de démissionner de ce même poste en Jordanie. C'est que les documents publiés par la justice américaine montrent des contacts avec le prédateur sexuel beaucoup plus fréquents et intimes que les Norvégiens ne l'avaient admis. La lecture des e-mails révèle aussi que leur relation amicale et financière remonte au moins à 2011, soit juste après la condamnation et l'emprisonnement (2008-2009) du financier pour pédocriminalité en Floride.

Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Bill Clinton signent les accords d'Oslo à la Maison-Blanche, en 1993.
Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Bill Clinton signent les accords d'Oslo à la Maison-Blanche, en 1993.

"Les empreintes de Terje Roed-Larsen sont partout"

Désormais accusées de "corruption" et de "corruption aggravée", les ex-stars du ministère des Affaires étrangères sont dans le viseur d'Okokrim, l'équivalent norvégien du Parquet national financier, le PNF. "La carrière de diplomate de Mona Juul, 66 ans, vient de s'arrêter net, constate le politologue Iver B. Neumann, de l'Institut Fritjof Nanssen, un centre de réflexion à Oslo. Elle n'occupera plus jamais de fonction diplomatique. Quant à son mari, il est fini lui aussi." A la retraite, âgé de 78 ans, il a subi deux AVC l'année dernière et ne semble pas en mesure de répondre à des enquêteurs. C'est dommage car, comme le remarque ce politologue, "les empreintes de Terje Roed-Larsen sont partout dans le dossier Jeffrey Epstein".

Outre 3 000 e-mails échangés jusqu'à la veille de sa mort (le nom de sa femme apparaît seulement 100 fois), des photos montrent le Norvégien en compagnie de Bill Gates et de Bill Clinton. On le croise dans l'appartement parisien d'Epstein (800 mètres carrés, avenue Foch), dans sa maison new-yorkaise de l'Upper East Side mais aussi à Little St. James, son île privée des Bahamas, où le couple s'est rendu une fois en famille, accompagné de ses deux enfants. "Merci Jeff pour cette superbe journée dans un endroit magnifique et absolument unique !", écrit en 2011 Terje à "Jeff". Nous avons tous adoré, poursuit-il. Les enfants étaient aux anges (les 4x4 nous ont particulièrement impressionnés)."

"Il semble avoir le don d'ubiquité"

Selon le politologue Iver B. Neumann, "Roed-Larssen est tellement omniprésent dans le dossier qu'entre New York, Oslo, Paris, Londres ou les Bahamas, il semble avoir le don d'ubiquité". En 2013, Jeffrey Epstein envisage par exemple d'offrir des chaussures de luxe à Roed-Larsen et à ses enfants. Il charge alors Fabrice Aidan, l'assistant français du Norvégien, de se renseigner sur les pointures de chacun (ce diplomate a quitté précipitamment New York à cette époque en raison d'une enquête du FBI pour consultation de site pédopornographique ; désormais parisien, il vient d'être suspendu de ses fonctions chez Engie).

Autre exemple : en 2017, Epstein écrit à la société Pitch@Palace pour y caser le fils du couple en stage. Domiciliée à Buckingham Palace, cette entreprise (un genre d'incubateur de start-up) appartient... au prince Andrew. "Le fils de 16 ans de Terje Larsen (accords d'Oslo) cherche à effectuer un stage de 5 jours à Londres, écrit Epstein. Sa mère est ambassadrice de Norvège en Angleterre, précise-t-il. Pourriez-vous l'aider?" Ainsi pistonné, l'ado décroche facilement son stage. "Merci Jeff pour tout ce que tu fais pour mon fils", écrit ensuite le diplomate à celui qu'il appelle "my best friend". Mais le meilleur reste à venir. En 2019, Epstein couche les enfants du couple norvégien sur son testament: il leur lègue 5 millions de dollars chacun!

Le comité Nobel est également touché

La diplomatie norvégienne n'est pas la seule institution éclaboussée par l'affaire Epstein. La famille royale, à travers la princesse consort Mette-Marit, le comité Nobel, via l'ancien Premier ministre Thorbjorn Jagland qui le présidait ou encore le Parti travailliste sont également touchés. Même le Forum économique mondial de Davos (Suisse) n'est pas épargné: il est actuellement présidé par un Norvégien, l'ancien ministre des Affaires étrangères (conservateur) Borge Brende, cité dans le dossier. Mais dans ce casting nordique, la trajectoire du couple de diplomates, Roed-Larsen et Juul, occupe une place particulière.

Yasser Arafat et Terje Roed-Larsen à Ramallah, le 1er octobre 2002.
Yasser Arafat et Terje Roed-Larsen à Ramallah, le 1er octobre 2002.

"Roed-Larsen est l’homme-clé du dossier parce qu'il a ouvert à Epstein toutes les portes de la Norvège", décrypte le politologue Halvard Leira. Dès lors, la question est: mais pourquoi ce royaume est-il davantage au cœur de "l'affaire" que ceux, voisins, de Suède ou du Danemark ? "Notre pays est triplement attirant, répond ce spécialiste des relations internationales. Il est lié aux Etats-Unis via son industrie pétrolière ; il est prospère et dispose du fonds souverain le plus important au monde [qui gère les actifs générés par le secteur pétrolier] ; enfin, il décerne le Prix Nobel." Bref, le pays scandinave (5,5 millions d'habitants), n'est pas seulement riche, il est aussi influent.

Le style informel des Scandinaves fait merveille

Pour comprendre comment Epstein s'est rapproché de Terje Roed-Larsen et Mona Juul, il faut remonter à la rencontre du couple, en 1981, dans l'univers feutré de la diplomatie norvégienne, à Oslo. Au début des années 1980, l'ambitieux trentenaire Roed-Larsen dirige le think tank Fafo, une émanation du syndicat LO, lié au puissant Parti social-démocrate. Déjà, le goût de l'argent se fait sentir. Sous son impulsion, le think tank effectue un hasardeux investissement dans une pêcherie industrielle au nord du pays, au bord d'un fjord. En 1992, l'usine fait faillite... quelques jours seulement après que Roed-Larsen a pris soin de s'attribuer l'équivalent de 60 000 euros de dividendes. Le scandale sera révélé quatre ans plus tard, obligeant l'intéressé à démissionner d'un éphémère (35 jours) poste de secrétaire d'Etat au Plan. En 1988, le couple se marie. Jeune diplomate, Mona rejoint l'ambassade de Norvège en Egypte, son premier poste. Depuis Le Caire, elle et lui visitent Gaza, où ils sont les témoins directs des violences de la première Intifada.

Alors que la "guerre des pierres", surnom de cette insurrection, continue d'embraser la bande de Gaza, le couple, rentré à Oslo, prend l'initiative d'un dialogue de paix. En Norvège, ils organisent des rencontres secrètes entre Abou Alaa (Ahmed Qoreï), le financier de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), et Uri Savir, le directeur général des Affaires étrangères en Israël. Le courant passe. Et le style informel du Scandinave fait des miracles. Au fil de longues promenades en forêt, les négociateurs imaginent la paix au Proche-Orient. Le 13 septembre 1993, voici les accords d'Oslo. A la Maison-Blanche, le couple de Norvégiens est relégué dans un coin, loin des signataires. Lors de réception qui s'ensuit, Bill Clinton, qui a pris toute la lumière, s'adresse pour la première fois à Terje Roed-Larsen (Mona Juul n'est pas invitée): "Vous avez fait un super boulot", le félicite-t-il.

Des visas pour des jolies Russes

Dès lors, la carrière des diplomates de l'ombre décolle. Mona Juul sera successivement ambassadrice à Tel-Aviv, Londres, auprès des Nations unies (New York) et en Jordanie. Terje Roed-Larsen, lui, devient conseiller spécial du ministre des Affaires étrangères, puis coordinateur spécial de l'ONU pour les Territoires occupés et, à partir de 2005 et jusqu'en 2020, directeur de l'International Peace Institute (IPI), un important think tank situé à New York et lié aux Nations unies. Le couple fait alors la connaissance de Jeffrey Epstein, multipliant les déjeuners et les dîners, parfois avec Bill Gates ou Woody Allen.

Le prédateur sexuel américain se montre prévenant. En 2011 et 2019, il octroie de généreux dons à l'IPI, pour un montant total de 650 000 dollars, représentant 1 % du budget du think tank sur la période. En 2013, "Jeff" concède aussi un prêt personnel de 130 000 dollars à "Terje". Ce dernier, lui, répond à toutes les sollicitations de son ami, par exemple en aidant une jeune femme russe à obtenir un visa américain. Sur du papier à en-tête de l'IPI, il rédige plusieurs lettres de recommandation entre 2015 et 2017 à l'intention des autorités américaines, louant les "capacités extraordinaires" de l'intéressée, ex-mannequin et ex-stagiaire de l'IPI... D'autres jolies Russes ou femmes d'Europe de l'Est ont effectué des brefs "stages" dans le même think tank et obtenu des visas.

"Jeffrey, tu es un ange"

Un parfum d'affairisme émane des échanges entre Jeffrey Epstein et Terje Roed-Larsen. En 2018, le couple de diplomates acquiert un appartement à Oslo pour la somme de 1,2 million d'euros bien en deçà du prix du marché (environ de 2 millions). Le financier américain fait semble-t-il pression sur le vendeur, un armateur norvégien proche des diplomates, afin de lui extorquer un rabais. "Je resserre lentement l'étau", écrit Epstein à l'avocat du couple juste avant la conclusion de la vente. L'armateur déclare aujourd'hui avoir subi de fortes pressions de la part de l'homme d'affaires à l'époque.

En cette année 2018 à Noël, Terje Roed-Larsen écrit : "Cher Jeff, je t'écris simplement pour te souhaiter de joyeuses fêtes. Cette année, tu as été absolument fantastique pour moi : conseiller, guérisseur, meilleur ami et véritable magicien. Tu as tout pour être un ange. Je vois déjà tes ailes grandir ! Je ne trouve pas les mots pour te remercier suffisamment. Tu es le plus formidable et le plus gentil. J'ai tellement hâte de te revoir." Sept mois et demi plus tard, le 19 août 2019, Jeffrey Epstein est retrouvé mort dans la cellule de sa prison new-yorkaise.

© EPA

Mona Juul et Terje Roed-Larsen en Israël, le 19 août 2009.
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"Les garde-fous moraux ont sauté" : comment l'ultradroite réhabilite Hitler

Quelle aubaine ! Pour 19,99 dollars seulement, vous pourrez "attirer les regards, lancer la conversation et afficher votre goût pour l’humour provocateur", promet un site marchand américain. Un clic pour choisir le coloris, un autre pour la taille, un dernier pour passer à la caisse, et vous voici propriétaire d’un t-shirt noir et blanc affichant trois saluts nazis, pastiche du célèbre logo d'Adidas, la "marque aux trois bandes" fondée en 1949 par un certain Adolf "Adi" Dassler, lui-même sympathisant du IIIe Reich. Adidas rebaptisée "Adidolf". Drôle ? Certainement, assure Thefunnyt, l’une des boutiques en ligne qui commercialise ce vêtement d'un goût plus que douteux. Sans doute Kanye West l'a-t-il déjà acheté : le rappeur, connu pour ses saillies pro-Hitler, a lui aussi fait de la croix gammée un produit de merchandising, floquée sur un t-shirt à 20 dollars qu'il voulait vendre à ses fans, avant de le retirer de sa boutique en ligne pour cause de scandale.

A San Jose, en Californie, ce sont huit adolescents allongés sur le terrain de football de leur lycée qui jugent "fun" de former une croix gammée humaine avec leurs corps pour faire du buzz sur leurs réseaux sociaux. Dans le studio du podcasteur américain Myron Gaines (415 000 abonnés sur la plateforme Rumble), c’est un groupe de jeunes devisant gaiement sur Hitler : "Un homme qui essayait de sauver le monde", ose l’un. "Comment les éliminer ?", s’interroge l'autre. "Il faut buter ces enfoirés", ricane un troisième. Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, le même Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui (parmi eux, le célèbre Nick Fuentes ; 1,2 million d’abonnés sur X) font des saluts nazis et chantent à tue-tête Heil Hitler, le titre de Kanye West à la gloire du Führer. Bannie des plateformes d’écoute, la chanson est disponible en version pirate sur YouTube et TikTok : elle totalise des centaines de milliers de vues.

Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui chantaient à tue-tête
Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui chantaient à tue-tête "Heil Hitler", le titre de Kanye West à la gloire du Führer, tout en faisant des saluts nazis.

Quatre-vingts ans après la capitulation de l’Allemagne nazie, les nostalgiques du IIIe Reich vivent leur passion au grand jour alors qu'aux Pays-Bas, 1 jeune sur 4 juge que l’Holocauste est un "mythe" ou une "exagération" (étude de la Claims Conference, 2022) et qu'aux Etats-Unis, près de la moitié des moins de 30 ans est incapable de nommer un seul camp de concentration.

Hitler version "pop"

Internet n’y est pas pour rien, qui a permis à des contenus auparavant marginaux (et clandestins) de toucher un grand public. Depuis 2008, la figure de Hitler est devenue un "mème", c'est-à-dire une image virale, supposée humoristique. Sous couvert d'effet comique, des sites comme Hipster Hitler ou Cats That Look Like Hitler (chats qui ressemblent à Hitler) ont fait de l’un des pires criminels de l'Humanité une icône "pop". "Très vite, explique Gavriel D. Rosenfeld, professeur à l’Université de Fairfield (Connecticut) et spécialiste de l’Allemagne nazie, on a assisté à une surenchère de ce type de représentations. Dans ce processus, l’ironie a cédé la place à l’idéologie. Le second degré apparent de ces slogans offre aux extrémistes une possibilité de dénégation tout en propageant leurs idées dans la sphère publique."

Ces dernières années, à mesure que s'efface la mémoire historique parmi la génération Z (née après 1997), le tabou du nazisme, incarnation du mal absolu, s’érode à vitesse grand V. "Autrefois, le nazisme et l'antisémitisme étaient considérés comme honteux et suscitaient des réactions indignées, ce n'est plus le cas aujourd'hui", déplore Oren Segal vice-président de l'Anti-Defamation League, à New York. Ces garde-fous moraux ont sauté."

Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité

Ce qui était naguère indicible est devenu toléré. Et cela, de part et d’autre de l’Atlantique. Outre-Rhin, 20 % de l’électorat a voté pour l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) aux élections fédérales de février, en rien dérangé par les sympathies néonazies de ce parti. L’AfD ne s’en cache même pas : sa plus explicite affiche de campagne reprend la notion de Lebensraum, "l’espace vital" nécessaire au peuple germanique, selon la théorie nazie. Une autre montre une fratrie de trois blondinets, dont les parents joignent leurs bras, tendus comme des saluts nazis, pour former un toit. En Autriche, le parti FPÖ, fondé par d'anciens nazis et nationalistes en 1956, a séduit un électeur sur 3 aux législatives de septembre 2024. En ligne, les contenus haineux prolifèrent sur le Vieux Continent, au point d’inquiéter sérieusement l’agence de police des 27, Europol. "En 2024, un volume important de propagande a été créé et diffusé en ligne, indique son dernier rapport annuel. Celle-ci s'appuie sur des idéologies telles que l'accélérationnisme [NDLR : qui consiste à pousser une idéologie à l’extrême pour hâter sa fin], le néonazisme, le suprémacisme blanc ou une combinaison de celles-ci."

Dans les Etats-Unis de Trump II, les sympathisants de Hitler font désormais partie des personnalités officielles, qui affichent sans complexe leurs références. Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, avec son long pardessus de laine kaki, épaulettes et boutons or, n’est pas passé inaperçu. Les clins d’œil à la littérature antisémite non plus, comme cette affiche de recrutement pour l’ICE, publiée le 11 août par le Département de la Sécurité intérieure. Assortie de la légende "Which way, American man ?", elle renvoie au livre Which Way Western Man ?, bible des suprémacistes publiée en 1978 par le néonazi William Gayley Simpson.

Le look très
Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, n’est pas passé inaperçu.

"L'iconographie nazie qui circulait sur Internet entre 2010 et 2020 provenait des marges d'Internet, reprend Gavriel D. Rosenfeld. Avec cette administration, nous assistons à un tournant. Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité." En octobre, le média Politico a révélé le contenu d’une conversation de groupe privée sur Telegram entre jeunes leaders républicains : 28 000 messages parsemés de propos racistes et antisémites, où l’on blague sans filtre sur Hitler et les chambres à gaz.

Comment en est-on arrivé là ? Tout a peut-être (re)commencé à Charlottesville, en Virginie le 12 août 2017, dans la première année du premier mandat de Donald Trump. Ce jour-là, une manifestation organisée par des suprémacistes blancs sous la bannière Unite the Right (Unir la droite) voit défiler quelques centaines de membres de l’alt-right (l’extrême droite), des néo-Confédérés (nostalgiques du général esclavagiste Robert Lee), des néofascistes, des néonazis et des membres du Ku Klux Klan. Certains brandissent des étendards confédérés ; d’autres des drapeaux à croix gammée. Les manifestants crient des slogans racistes : "Make America White Again" et "Les juifs ne nous remplaceront pas !" Une contre-manifestation dégénère en échauffourées : 30 blessés. Un suprémaciste fonce avec sa voiture dans la foule : un mort.

Fascination pour le IIIe Reich

Dans la foulée, Trump déclare qu’il y avait "des gens bien des deux côtés". Moins d’un an plus tard, 11 fidèles de la synagogue Tree of Life sont assassinés à Pittsburgh, en octobre 2018. C’est l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire des Etats-Unis, commise par un certain Robert Bowers, persuadé que son pays était "infesté de youpins". "L’extrémisme n’est pas un phénomène nouveau à droite, mais il est devenu 'mainstream'", explique, à Washington, Jacob Heilbrunn, qui étudie les racines de la fascination pour le fascisme européen dans un livre paru en 2023, America Last (L’Amérique en dernier). "Avant la Seconde Guerre mondiale, le IIIe Reich subjuguait une partie de la droite conservatrice. Après 1945, les mêmes personnes reprochaient encore au président Roosevelt de s’être alliés avec les bolcheviques d’URSS". En 1977, dans un article retentissant, Pat Buchanan, futur candidat aux primaires du Parti républicain, décrivait Hitler comme "un organisateur politique de premier plan" et "un leader imprégné de l’histoire de l’Europe", tout en reconnaissant son racisme et son antisémitisme. Et en 2016, l’ancien "grand sorcier" du Ku Klux Klan David Duke, néonazi et promoteur des théories du complot, appuyait officiellement la candidature du milliardaire Donald Trump à la Maison-Blanche.

Dépourvu de profondeur historique, ce dernier aborde pour sa part l’époque hitlérienne avec un détachement invraisemblable pour un président américain. Selon son ancien chef de cabinet John Kelly, il a exprimé en 2018 le souhait que ses généraux soient "davantage comme ceux de Hitler". Le chef de l’Etat aurait aussi affirmé que le leader du IIIe Reich "a accompli beaucoup de bonnes choses", notamment "le redressement de l’économie." En 2023, alors qu'il est en campagne électorale, Donald Trump affirme que "les migrants empoisonnent le sang des Etats-Unis". Une rhétorique qui fait écho à celle d’Adolf Hitler. Difficile, compte tenu du vide idéologique dans lequel évolue Donald Trump, de lui attribuer une réflexion politique sur l’histoire du nazisme. Un jour, sa première épouse a affirmé à son avocat (pendant sa procédure de divorce dans les années 1990) que des discours de Hitler étaient rangés dans la table de nuit de "Donald".

A l’heure où s’ouvre (déjà) la bataille pour la succession de Donald Trump, J.D. Vance est le premier à faire des clins d’yeux au courant des nationalistes blancs. "Le fait qu'il s'affiche avec le mouvement de Charlie Kirk, Turning Point USA, est significatif, juge Jacob Heilbrunn. Egalement candidat à la succession, le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, d'origine latino, ne peut en faire autant." Derrière ce combat en première ligne se joue une autre guerre, celle des influenceurs du mouvement Maga. Elle oppose l’animateur de radio juif pro-Israel Ben Shapiro, 42 ans, et le podcasteur négationniste Nick Fuentes, 27 ans. "Le premier reproche au second son antisémitisme virulent, ce qui constitue une ligne de fracture au sein de la mouvance alt-right, où les partisans d’Israël (décrit comme "l’allié modèle" dans la récente "Stratégie de défense nationale" publiée par le Pentagone) sont légion. C’est que la fin du tabou hitlérien coïncide avec la montée de l’antisémitisme, réactivé par l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et encore accéléré par la ténébreuse affaire Jeffrey Epstein. "On voit ressurgir des théories du complot moyenâgeuses, décuplé par l'effet TikTok", déplore, en Floride, le commentateur et homme d'affaires Harvey Lippman, très engagé dans la préservation de la mémoire de la Shoah.

Le business de la haine

On peut toujours compter sur le très populaire podcasteur d’ultradroite Tucker Carlson pour souffler sur les braises. Non content d'avoir reçu l'agitateur et provocateur négationniste Nick Fuentes, il a aussi tendu son micro à David Collum, un professeur de chimie à l'Université Cornell, certain que "ce qu’on nous a raconté sur la Seconde Guerre mondiale est complètement faux", et à Darryl Cooper, historien révisionniste et auteur de la newsletter historique la plus populaire du réseau social Substack. Il faut dire que pour tout ce petit monde, mais aussi pour les influenceurs moins connus et les sites marchands, ce nazisme 2.0 est un business juteux.

"Instagram promeut des comptes qui vendent des produits extrémistes, antisémites et racistes, ce qui génère 1,5 milliard de vues et un chiffre d'affaires global d'environ 1 million de dollars", selon une enquête portant sur 11 comptes haineux réalisée par le Centre de lutte contre la haine numérique, publiée en novembre 2025.

Est-ce un hasard si, voilà un an, Mark Zuckerberg, le PDG du groupe Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) a annoncé la fin de la modération sur ces plateformes, ce qui lui permet d'économiser des milliards de dollars ? Son ami Peter Thiel a en tout cas dû s’en réjouir : libertarien revendiqué, le mentor de J.D. Vance est aussi un lecteur assidu – tout comme le vice-président– d’un certain Carl Schmitt. Surnommé le "juriste du IIIe Reich", ce penseur allemand avait rejoint le parti nazi en 1933 avant d'en être écarté trois ans plus tard. Il propose une conception guerrière de la politique, réduite à un rapport ami ennemi, et théorise l’état d’exception, qui place le chef de l’exécutif au-dessus de tout Etat de droit.

Dans un autre registre, une partie de la sphère Maga s’inspire des thèses de Steve Sailer, eugéniste convaincu, promoteur d’un nouveau racisme scientifique. Le très influent conseiller à la sécurité intérieure de Trump, Stephen Miller, est l'un de ses disciples. Mais l’oracle le plus respecté de la galaxie trumpiste est certainement Curtis Yarvin. Informaticien et blogueur de la Silicon Valley, il appelle ni plus ni moins à un "coup d’Etat". "Ce faisant, il revendique clairement la référence aux années 1930 en affirmant qu’il faut créer un "parti dur" dont la vocation sera de remplacer l’Etat, s'inquiète le chercheur Arnaud Miranda, auteur de l'essai "Les Lumières sombres - Comprendre la pensée néoréactionnaire" (2026, Gallimard). Ce n’est pas du second degré, de la simple ironie ou de la provocation ; c’est le modèle fasciste et nazi." Le "tech bro" Yarvin ajoute même une sombre prophétie : "Cette fois, dit-il en substance, nous ferons mieux [que dans les années 1930], car nous avons la technologie."

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

Un "groyper" autoproclamé, membre de l’America First Foundation de Nick Fuentes, organisation nationaliste blanche et antisémite, sur le National Mall à Washington D.C.
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Amiral Daryl Caudle, commandant de l'US Navy: "Nous sommes prêts pour tous les scénarios"

Commandant de la plus puissante marine de guerre de la planète, l'amiral Daryl Caudle s'exprime en exclusivité dans L'Express à un moment crucial : les tensions internationales sont exacerbées et la force navale revient au cœur de la politique de puissance américaine. Un an après l'accession de Donald Trump à la Maison-Blanche, l'US Navy a déployé une armada massive à proximité de l'Iran et une autre, plus réduite, au large de Cuba et du Venezuela (celle-ci compte "seulement" un porte-avions, deux sous-marins et une vingtaine de navires).

Parallèlement, ce "chef des opérations navales" – c'est son titre – qui est le lointain successeur du légendaire amiral Chester Nimitz, le commandant de la flotte du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, fait face aux défis de la montée en puissance de la marine chinoise. Simultanément, il doit gérer la transformation de l'US Navy à l'heure de profonds changements technologiques (drones, armes laser, missiles hypersoniques) qui transforment l'art du combat naval, aérien et terrestre. Passionnant.

L'Express : À l'époque des drones et des missiles hypersoniques, un débat sur la vulnérabilité des porte-avions s'est fait jour. Dans la guerre du futur, ces mastodontes des mers resteront-ils pertinents ?

L'amiral Daryl Caudle : On me pose souvent cette question et la réponse est oui. En fait, ils vont même gagner en importance. Prenons l’exemple du porte-avions USS Nimitz, mis en service en 1975, qui est le plus ancien parmi les onze actuellement en service. Au fil de son histoire, ce bâtiment a accueilli huit types d’avions, depuis le F4 Phantom II jusqu’au F-18 actuellement. Cela signifie que, si ce genre de navire est conçu correctement, il n’y a pas de limite au type d’aéronefs qui peut en décoller et y atterrir. Dans un futur pas si lointain, les porte-avions catapulteront des avions sans pilote, c’est-à-dire des drones de combat, en plus des avions de chasse traditionnels.

Le porte-avions USS Abraham Lincoln (CVN 72) de classe Nimitz est photographié dans la mer d'Oman le 19 janvier 2012, avant de traverser sans incident le détroit d'Ormuz le 22 janvier 2012.
Le porte-avions USS Abraham Lincoln (CVN 72) de classe Nimitz est photographié dans la mer d'Oman le 19 janvier 2012, avant de traverser sans incident le détroit d'Ormuz le 22 janvier 2012.

Disposer de terrains d’atterrissage mobiles capables de se déplacer sur des milliers de kilomètres autour du globe rapidement n’est pas quelque chose qui va se démoder rapidement. Lorsque quelque chose se passe quelque part dans le monde, l'US Navy peut arriver sur place en moins de deux semaines : le porte-avions USS Abraham Lincoln s’est déplacé de l'Indo-Pacifique jusqu’au golfe Persique [NDLR : à proximité de l’Iran] en moins de dix jours. Aussi loin que je puisse me projeter mentalement, les porte-avions resteront au cœur de la marine de guerre. Je ne m’inquiète pas du tout pour ça.

La marine en général n’est-elle pas davantage exposée que par le passé à la menace aérienne, de plus en plus sophistiquée ?

En mer, la clé, c’est la manière dont on repère l’ennemi et dont on parvient à se rendre "invisible". Cela passe par la détection de signaux électromagnétiques depuis l’espace [Il sort de ses poches un iPhone et un biper ; les pose sur la table afin de visualiser leur différence de taille]. C’est sans doute contre-intuitif mais ce porte-avions (l’iPhone) n’est pas plus facilement détectable que cette frégate (le biper). Vus depuis l’espace, ces deux navires se ressemblent : ce sont juste deux points qui émettent un signal chacun.

Donc, d’un côté, l’art de la guerre navale consiste à capter la "signature" des navires visés à l’aide de satellites, de sous-marins ou encore de radars et capteurs embarqués dans des vaisseaux à proximité ; et de réduire la sienne. Il convient aussi de diminuer au maximum le bruit émis par le bateau afin de le rendre indétectable aux sous-marins et, de la même manière, de limiter les radiocommunications. Par ailleurs, nos navires eux-mêmes sont construits de manière à être discrets dans le spectre électromagnétique, silencieux acoustiquement et visuellement difficiles à repérer.

Nous savons maximiser notre létalité contre un adversaire donné

Amiral Caudle

Ce "parapluie de protection" permet une forme d’"obscurité en plein jour" qui peut nous rendre "invisibles" aux yeux de l’ennemi. Par-dessus le marché, nos experts du Space Command [Commandement spatial, l’une des onze branches de l’armée américaine] et du Cyber Command [Commandement cyber] se mobilisent eux aussi afin de couper les transpondeurs et les signaux émis par nos navires lorsque la situation l’exige.

L’industrie navale chinoise est en plein boom. Sa capacité est aujourd’hui 200 fois supérieure à celle des États-Unis. Comment combler ce fossé ?

Je dirais plutôt 25 fois, pas 200, car tout dépend de la méthode de calcul. En tout cas, le défi est identifié. Nous y répondons de trois manières : en augmentant notre capacité de production aux États-Unis ; en incitant d’autres pays à venir construire des navires chez nous ; en collaborant avec nos partenaires et alliés afin qu’ils construisent des navires pour nous. C’est ce que fait par exemple l’US Coast Guard grâce à l’ICE Pact, cet accord tripartite Finlande-Canada-États-Unis visant à construire des brise-glaces afin de renforcer sa flotte de garde-côtes en Arctique.

Le secrétaire à la Marine John Phelan [NDLR : un civil] prend la relance des chantiers navals très au sérieux. Mais c’est un processus lent. Dans l’intervalle, nous pouvons compter sur l’agilité de nos marins et de leurs commandants, sur leur savoir-faire et sur leur expérience. Comme nulle autre marine, nous savons déployer et synchroniser nos capacités offensives afin de maximiser notre létalité contre un adversaire donné. La préparation de notre flotte, la manière dont nous manœuvrons nos navires tout en les entretenant et en les ravitaillant en mer nous donnent un avantage incomparable. Nous sommes prêts à contrer n’importe quel adversaire dans tous les scénarios.

Un F/A-18E Super Hornet, rattaché au Strike Fighter Squadron (VFA) 151, décolle du pont d'envol du porte-avions de classe Nimitz USS Abraham Lincoln (CVN 72) pendant l'exercice Northern Edge 2025 (NE25).
Un F/A-18E Super Hornet, rattaché au Strike Fighter Squadron (VFA) 151, décolle du pont d'envol du porte-avions de classe Nimitz USS Abraham Lincoln (CVN 72) pendant l'exercice Northern Edge 2025 (NE25).

Cette souplesse est indispensable car aucune mission ne ressemble à une autre. Si, par exemple, il s’agit d’apporter notre soutien à Israël pour sa défense antimissile balistique depuis la Méditerranée orientale, je dois pouvoir positionner mes forces à partir d’un éventail d’options. Et s’il s’agit de défendre des goulots d’étranglement comme le canal de Suez ou les détroits de Gibraltar, de Bab el-Mandeb (mer Rouge) ou d’Ormuz (golfe Persique), je dois également avoir le choix. Pour les États-Unis, ces missions sont d’une extrême importance, car plus de 70 % de notre commerce passe par l’océan. J’ajoute que plus de 90 % des formations transitent par des câbles sous-marins immergés dans le Pacifique et l’Atlantique. La défense des océans est également vitale.

Que vous inspirent les progrès fulgurants de la marine chinoise ?

Statistiquement, la Marine de l’Armée populaire de libération surpasse l’US Navy dans certains domaines, mais pas tous. Notre force sous-marine est supérieure, mais Pékin possède davantage de navires de surface ; nous totalisons 11 porte-avions tandis que la Chine en détient 4 seulement (mais en construit d’autres). Cela étant dit, lorsque nous ajoutons à notre flotte celles de nos alliés et partenaires susceptibles de combattre à nos côtés – Japon, Australie, Corée du Sud –, notre marine approche la parité avec les Chinois en nombre de coques. Nous travaillons dur à conserver les liens étroits avec nos alliés et partenaires. Et nous espérons qu’en cas de conflit, ils seront à nos côtés pour augmenter notre puissance de feu.

Qu’est-ce que la "Golden Fleet" (Flotte dorée) dont le concept a été lancé officiellement en décembre par le gouvernement Trump ?

Il s’agit de l’initiative globale consistant à reformater l’US Navy, en partant, précisément, de la réforme des chantiers navals. C’est un travail de collaboration entre le secrétaire de la Marine, chargé des acquisitions de navires, et le haut commandement de l’US Navy qui exprime ses besoins en la matière. Décision a été prise d’acquérir un nouveau cuirassé ultramoderne et rapide doté d’une salle de commandement de haut niveau, d’une puissance électrique considérable et d’une capacité à embarquer des forces amphibies prêtes à effectuer des débarquements.

La variété de notre flotte constitue un immense atout

Amiral Caudle

Ce premier navire de la classe Trump [NDLR : une nouvelle famille de cuirassés nommée d’après le président] s’appellera le Defiant (Le Rebelle). Plus petit qu’un porte-avions, son volume sera 25 à 40 % supérieur à celui d’un destroyer de classe Arleigh Burke qui compte parmi les plus grands navires de combat de surface de l’US Navy. Il sera en outre équipé d’armes à énergie dirigée (AED) – armes laser à haute énergie (HEL), armes à micro-ondes à haute puissance (HPM) – dont la puissance électrique se mesurera en mégawatts.

À l’autre extrémité du spectre, nous allons acquérir des frégates pour des missions plus légères : opérations d’interdiction maritime (narcotrafic dans les Caraïbes, piraterie, terrorisme), de surveillance ou encore de protection des détroits. Ces frégates sont parfaitement adaptées aux missions dites "du bas du spectre". La variété de notre flotte constitue un immense atout. Si tous ses navires étaient de taille identique, notre Navy serait surdimensionnée pour certaines missions et sous-dimensionnée pour d’autres.

Comment l’évolution technologique transforme-t-elle la guerre ?

Nos navires traditionnels (destroyers, sous-marins, porte-avions) sont progressivement équipés – et boostés - par de nouvelles technologies qui démultiplient leurs possibilités. S’ajoute à cela l’arrivée de drones marins, sous-marins et aériens. Bien utilisés à la surface de l’eau, sous les mers et dans les airs, ces engins améliorent nos capacités, car ils servent (alternativement ou simultanément) à des missions de renseignement, de reconnaissance, de surveillance et de combat. Bientôt, des drones aériens entreront en service sur nos porte-avions. Et les drones ravitailleurs furtifs MQ-25 [NDLR : actuellement en phase d’essai] seront capables d’opérer à environ mille kilomètres du navire, ce qui augmentera encore le rayon d’action des avions embarqués sur les porte-avions.

L'amiral Daryl Caudle, 34e chef des opérations navales.
L'amiral Daryl Caudle, 34e chef des opérations navales.

Mais l’on ne peut évoquer la guerre moderne sans parler des dimensions spatiale et cybernétique. Les constellations de satellites Starlink (civils) et Starshield (militaires) déployées en orbite basse (à environ 1 000 kilomètres d’altitude) par la compagnie d’Elon Musk, SpaceX, sont très efficaces. Et les satellites militaires géostationnaires de l’US Space Force (à 36 000 kilomètres) sont extrêmement précieux [NDLR : ils incluent des systèmes de renseignement, de surveillance, de détection de missiles, de brouillage GPS]. Mais même si l’espace, le cyber et les drones vont gagner en importance, il faut être clair : aucune guerre ne pourra être gagnée "virtuellement". Pour l’emporter, la composante humaine demeurera essentielle.

Le porte-avions USS Gerald Ford croise dans les Caraïbes depuis novembre, au large du Venezuela et de Cuba. Va-t-il y rester ?

Ce que nous appelons Hémisphère occidental, et que vous, Européens, appelez "les Amériques", constitue une priorité. Le président l’a clairement exprimé dans la nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine publiée en décembre. Celle-ci est directement liée à sa vision d’un Golden Dome [inspiré du Dôme de fer israélien] visant à protéger la patrie. Ce dispositif de défense antimissile s’articule directement avec la Golden Fleet qui participe de la même mission. Dans les Caraïbes, l’US Navy est là pour bloquer les trafics illicites – drogues, fentanyl, êtres humains – et la contrebande de pétrole transportée à bord des flottes grises (des bateaux suspects battant pavillon de complaisance) ou noires (des pétroliers qui falsifient leur immatriculation et débranchent leur système de géolocalisation). Dans la région, l’US Navy est là pour rester.

Comment l’US Navy entend-elle se renforcer dans l’Arctique ?

Depuis cinq ans, je suis très engagé dans le débat sur l’Arctique. J’essaie de faire prendre conscience à l’opinion de l’importance de cette région, qui abrite des milliards de dollars de gaz naturel, de pétrole et de terres rares. Si on laisse la Russie faire, c’est elle qui dominera l’Arctique. Donc, ma stratégie pour l’Arctique tient en trois points. Primo, accroître notre présence et notre capacité à opérer en hautes latitudes nord – y compris sous la banquise avec des sous-marins, mais ça, on sait déjà faire ! Secundo, travailler en équipe avec nos partenaires et alliés. Pour cela, il y a le Conseil de l’Arctique où le Canada joue un rôle important. À l’avenir, ce Conseil va gagner du poids. Tertio, mobiliser l’opinion publique afin qu’elle prenne conscience de l’importance de l’enjeu et de ce qu’il reste à faire pour que cet espace stratégique ne soit pas cédé à la Russie ou à la Chine.

© ©Vanessa White/US NAVY

L'amiral Daryl Caudle, 34e chef des opérations navales, prononce un discours lors d'une cérémonie d'entrée en fonction, au Washington Navy Yard à Washington D.C., le 25 août 2025.
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