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Nicolas Maduro, la chute d'un agent de Cuba : comment il a été formé, protégé et téléguidé par La Havane

A quoi pense un dictateur au moment de son arrestation ? Et à l’instant où il réalise qu’il vient de perdre son pouvoir absolu et la liberté ? Et à quoi songe Nicolas Maduro maintenant, seul dans sa cellule new-yorkaise de la prison Metropolitan Detention Center, à Brooklyn, à quelques encablures de Manhattan ? Dans cet endroit sordide connu pour ses conditions de détention inhumaines, la mauvaise qualité de sa nourriture, la présence de rats et les coupures d’électricité pendant les périodes de froid, le sort du narco-président panaméen Manuel Antonio Noriega – arrêté en 1989 par l’armée américaine, mort en détention vingt-sept ans plus tard – lui vient sans doute à l'esprit. Mais il doit aussi se souvenir de Fidel Castro (mort en 2016), personnage clé de son destin sans lequel il ne dormirait pas aujourd’hui derrière les barreaux.

"Nicolas Maduro est un pur produit du système cubain et de Fidel Castro", prévient la chercheuse Maria C. Werlau, auteure de l’indispensable Cuba’s intervention in Venezuela (2019, non traduit). "Le président déchu a été formé par La Havane, entraîné par La Havane, placé au cœur du pouvoir vénézuélien par La Havane, télécommandé par La Havane et même protégé par des gardes du corps de La Havane", explique cette Cubano-américaine. Et d'ajouter : "On ne comprend rien au Venezuela actuel si l’on ignore à quel point le pouvoir de Caracas est infiltré par la pensée cubaine, mais aussi par les espions et les agents de La Havane." Un seul exemple : trente-deux membres de la protection rapprochée de Maduro, tous des militaires d'élite cubains, ont été abattus par les soldats de la Force Delta américaine lors de l’opération spéciale contre le "bunker" de Nicolas Maduro, dans la nuit du 2 au 3 janvier. Une défaite militaire et psychologique colossale pour Cuba.

Voici comment Maduro est devenu un agent cubain

Pour comprendre comment Nicolas Maduro est devenu un "agent" cubain, il faut remonter aux années 1980. En 1983, alors âgé de 21 ans, cette armoire à glace d’1,90 mètre est le garde du corps d’un certain José Vicente Rangel, le candidat communiste à la présidentielle, qui deviendra ultérieurement le vice-président d’Hugo Chavez. L'année suivante, en 1984, Nicolas Maduro, qui gagne sa vie en conduisant un minibus, s’envole pour La Havane afin d’y étudier la politique à l’université Ñico López.

Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.
Nicolas Maduro (à dr.) à Cuba dans les années 1980 pendant sa formation idéologique à l'université Ñico Lopez.

Créée par Fidel Castro en 1960, c’est le centre de formation idéologique et politique des dizaines de milliers d’apprentis révolutionnaires, non seulement cubains mais aussi latino-américains. Forces vives de l’internationale castriste, ces étudiants deviennent ensuite, dans leurs pays respectifs, dirigeants syndicaux ou politiques, responsables d’ONG, leaders indigènes, diplomates, enseignants ou encore activistes avec pour mission de propager le marxisme-léninisme et le castrisme à travers l’Amérique latine et au-delà.

En rentrant à Caracas après deux ans d’endoctrinement à La Havane, l’ancien chauffeur de bus Nicolas Maduro devient rapidement – avec l’aide de réseaux castristes établis sur place – un leader du syndicat des conducteurs d’autobus de banlieue de Caracas. A peu près au même moment, au début des années 1990, un certain Hugo Chavez apparaît sur le radar des services de renseignements cubains qui suivent de près la vie politique vénézuélienne (et de tous les pays du monde). Jusqu'alors inconnu au bataillon, ce colonel trentenaire lance, en 1992, un putsch meurtrier qui échoue tandis que le président social-démocrate Carlos Andrés Pérez, que Chavez veut assassiner, échappe de justesse à la mort.

Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la
Hugo Chavez en 1992, après son putsch manqué à la "une" d'El Nacional.

Condamné et emprisonné, le colonel des tanks reçoit bientôt la visite, en prison, d’un certain leader syndical nommé Nicolas Maduro qui lui propose ses services. De là à penser que Maduro agit en service commandé par La Havane, il n’y a qu’un pas. Visiteur de prison mais aussi messager, secrétaire et homme à tout faire du désormais célèbre prisonnier, le leader syndical se rend indispensable. Au passage, il fait la connaissance de Cilia Flores, avocate de Chavez et future épouse de Maduro, elle aussi capturée le week-end dernier par les forces spéciales américaines.

L'ex-chauffeur de bus devient conseiller du président

Lorsque Hugo Chavez est gracié et libéré de prison après seulement vingt-cinq mois de détention dans des conditions confortables, le géant Maduro retrouve son premier métier : il devient le garde du corps de l’ex-putschiste. Aussi ce dernier se précipite-t-il à La Havane où il a été invité par le Lider maximo – invitation probablement transmise par Maduro. À sa descente d’avion, Fidel Castro reçoit Chavez avec les honneurs, flatte son ego et devient instantanément son mentor à vie. Peu de temps après, Nicolas Maduro rejoint la direction du Mouvement bolivarien révolutionnaire MBR-200 créé par Chavez. Fait troublant : il est le seul civil parmi une bande d’officiers conspirationnistes, unis par les liens du putsch manqué de 1992. "À coup sûr, c’est Fidel Castro, dont l’ascendant psychologique sur Chavez était considérable, qui l'a convaincu de laisser Maduro entrer dans ce cercle fermé", estime l’analyste bolivien Juan Lechín.

Quoi qu’il en soit, en 1999, le messianique Hugo Chavez devient président dans un pays pétrolier en crise économique, sociale et politique. L’ex-chauffeur de bus Maduro, lui, devient conseiller spécial du président puis ministre des Affaires étrangères. Belle ascension professionnelle ! Coup de chance extraordinaire, le cours mondial du pétrole qui stagnait à 8 dollars le baril s’envole soudain à 150 dollars. Les pétrodollars pleuvent sur Caracas et la révolution "bolivarienne" peut tout se permettre, y compris financer Cuba et ses alliés idéologiques partout en Amérique latine, au Nicaragua, en Bolivie ou en Argentine, où le couple Kirchner est aux manettes.

À l’instigation de Fidel Castro, Cuba et le Venezuela déclarent qu’ils fusionnent leurs économies : ainsi voit le jour le concept de "Venecuba" ou "Cubazuela". Les deux pays n’en font qu’un, au bénéfice, avant tout, de La Havane. Mieux : le rusé Fidel Castro invente une alliance diplomatique avec le Venezuela d’Hugo Chavez, le Nicaragua de Daniel Ortega et la Bolivie d’Evo Morales : c’est l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Dans le même temps, le colonel président Chavez transforme le Venezuela en pays "illibéral", puis dictatorial, avant de mourir en 2013 des suites d’un cancer qui suscite de folles spéculations. Selon une hypothèse invérifiable mais plausible, les Cubains auraient tardé à soigner le cancer du président (Chavez était traité à La Havane) pour mieux le laisser mourir à l’âge de 57 ans et le remplacer par leur "agent" : Nicolas Maduro.

Pourquoi un tel choix ? "À ce stade de la coopération entre les deux pays, les Cubains étaient exaspérés par l’histrionisme et la logorrhée incessante d’Hugo Chavez", répond Enrique Garcia, ancien membre de la direction du renseignement cubain qui dépend du ministère de l’Intérieur de La Havane. "Aussi, c’était l’époque où Fidel Castro était malade et retiré des affaires. Or, Hugo Chávez était obsédé par l’idée qu’il allait le remplacer en tant que symbole et leader de l’anti-impérialisme à l'échelle mondiale. Non seulement le Vénézuélien commençait à lasser Fidel, qu’il contactait à tout propos pour lui demander des conseils ou faire part de ses idées 'lumineuses', mais, de plus, son frère Raul Castro, désormais au pouvoir, n’a jamais pu supporter Chavez", complète l’ancien espion formé, aussi, à l’école du KGB, en Union soviétique.

Fin connaisseur de la politique latino-américaine, l’analyste Juan Lechin – dont le père fut une figure historique de la gauche syndicale bolivienne – renchérit : "Il n’y a aucun mal à imaginer que Raúl Castro, dont on sait depuis la révolution cubaine qu’il peut se comporter en assassin froid et calculateur, ait décidé de précipiter la fin de Chavez. C’est parfaitement cohérent avec le machiavélisme castriste." Seule certitude : deux mois avant sa mort, Hugo Chavez, plus que jamais soumis à l’influence des frères Castro, annonce qu’il a choisi son successeur au cas où il lui arriverait quelque chose. Son nom ? Nicolas Maduro, pardi ! Et voilà comment Diosdado Cabello, compagnon de route de Chavez jusqu’alors considéré comme l’héritier naturel, voit ses ambitions stoppées net. La Havane ne veut pas de ce militaire nationaliste qui a toujours affiché sa défiance vis-à-vis de Cuba et affirmé, qu’au contraire, le Venezuela, fort de son pétrole, n’avait besoin d’aucune alliance ou tutelle. Mi-mars 2013, Nicolas Maduro est donc proclamé président du Venezuela. "Du point de vue de Cuba, il est 'notre agent à Caracas', pour paraphraser le roman d’espionnage de Graham Greene", pointe Maria C. Werlau.

Comme son prédécesseur, le nouveau président hérite d’une protection rapprochée 100 % cubaine ainsi que d’un médecin attitré, également cubain. "À ce stade de l’histoire du chavisme, les services de renseignement, l’armée, l’appareil répressif ou encore les médias étaient depuis longtemps infiltrés par les Cubains", précise aussi l’experte cubano-américaine. La présence cubaine prend aussi la forme de 'missions médicales', composée de 20 000 médecins en tout qui, à partir de leurs dispensaires, effectuent aussi un travail d’endoctrinement politique dans les bidonvilles et les campagnes. "Enfin, ajoute Juan Lechin, Nicolas Maduro – comme Hugo Chavez avant lui – se rend fréquemment à La Havane, toujours pour bénéficier de conseils des Cubains, experts en ingénierie politique, en travail d’influence et en manipulation de l’opinion mondiale."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada...

La présidence de Nicolas Maduro tourne vite à la répression la plus brutale. Aux manifestations monstres contre Chavez en 2002, 2004 et 2009 succèdent celles de 2014, 2016 et 2019 contre son successeur. "Dès le début, on assiste à une orgie de violence, estime le Vénézuélien Pedro José García Sanchez, maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Nanterre, qui est né et a grandi dans un bidonville de Caracas. Le président fait tirer sur la foule à balles réelles. Les emprisonnements politiques et les exécutions extrajudiciaires se multiplient. Dans les prisons, la torture se généralise, souvent à l’aide de décharges électriques sur les testicules. Quant aux prisonnières, les gardiens les transforment en esclaves sexuelles et les violent sans limite."

Il y a chez Maduro un côté Idi Amin Dada, du nom du dictateur ougandais violent et sanguinaire qui multipliait provocations et déclarations délirantes. "S’ils veulent me qualifier de dictateur, eh bien soit !", fanfaronne-t-il un an après son accession au pouvoir. Que la violence se pratique au grand jour et non à l’ombre des prisons ne le dérange nullement, au contraire. En 2019, il commande aux blindés de foncer sur des manifestants afin de les écraser vivants. Pour l’exemple. Et à chaque crise, nationale ou internationale, il se fait filmer en train d’exécuter des pas de salsa. Lors du réveillon de Noël, on l’a encore vu se trémousser avec sa femme Cilia Flores – une manière de faire un immense pied de nez à Donald Trump qui, dit-on, n’a guère goûté la plaisanterie. À coup sûr, c’était la dernière chorégraphie du couple présidentiel : les prisons américaines sont, paraît-il, dépourvues de dancefloor.

Dans sa cellule, l’ex-président aura tout loisir de se remémorer le talent de son épouse pour la danse tropicale, mais pas seulement. "La vraie femme de pouvoir, c’était elle, estime l’historienne Elizabeth Burgos. Avocate et femme de confiance d’Hugo Chavez au début des années 1990, elle a occupé d’innombrables fonctions à partir des années 2000 : présidente de l’Assemblée nationale, procureure générale de la nation, ou encore 'première dame' depuis son mariage avec Nicolas Maduro en 2013. Au cœur du pouvoir, elle a placé de nombreux membres de sa famille à des postes clés, permettant d’engranger de l’argent. Elle s'est aussi mobilisée pour sauver la peau de ses célèbres 'narco-neveux' arrêtés en Haïti en 2015 par l’agence de lutte antidrogue américaine DEA (et libérés sept ans plus tard dans le cadre d’un échange de prisonniers conclu avec l’administration Biden).

Dans l’acte d’accusation émis par le tribunal de New York, Cilia Flores est par exemple accusée d’avoir accepté des centaines de milliers de dollars en remerciement d’une rencontre organisée par elle entre un grand narcotrafiquant et le directeur général du Bureau antidrogue du Venezuela, Nestor Reverol Torres. Celle que son mari appelait la 'première combattante' est aussi accusée, avec son mari, d’avoir participé à un trafic de drogue avec l’aide de leur escorte militaire vers 2015, à partir de stupéfiants préalablement saisis par la police.

"Si j’étais à La Havane, je serais inquiet"

Quelques heures après l’arrestation du couple présidentiel le 3 janvier, les Cubains réunis devant l’estrade de la "tribune anti-impérialiste" (un lieu de meeting, avec scène, installé en l’an 2000 en face de l’ambassade des Etats-Unis à La Havane) ne semblaient guère affectés par le spectaculaire coup de force américain. Beaucoup, en revanche, se demandaient quel serait le sort réservé à leur île, Cuba. Quelques heures plus tard, le puissant ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, qui est aussi le conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, leur apportait une première réponse. Dans l’émission dominicale Meet the Press, sur la chaîne NBC, le Cubano-Américain rappelait que le gouvernement de La Havane avait directement protégé Nicolas Maduro à l’aide de gardes du corps et des services de renseignement cubains. "Le régime cubain constitue un énorme problème", expliqua-t-il en ajoutant : "Si j’étais à La Havane et que je faisais partie du gouvernement, je serais inquiet."

© via REUTERS

Nicolas Maduro s'exprime lors d'une allocution télévisée au palais de Miraflores à Caracas, au Venezuela, le 29 janvier 2019.
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"HugoDécrypte en Russie", la BD qui dérange Vladimir Poutine

Publiée en novembre, la bande dessinée HugoDécrypte en Russie* est déjà un succès d’édition. Avec 80 000 exemplaires vendus, voici cet ouvrage dans le peloton de tête des best-sellers du genre, avec Astérix en Lusitanie, le dernier Blake et Mortimer ou le nouvel album du Chat, de Philippe Geluck. Deux traductions, en espagnol et en coréen, sont en cours ; d’autres sont prévues. Mais la preuve ultime du succès de cet album de 200 pages qui raconte l’histoire de la Russie à travers les yeux du youtubeur journaliste Hugo Travers (représenté comme un Tintin moderne qui voyage à travers les siècles pour interviewer Ivan le Terrible, Raspoutine ou Staline) provient de Moscou.

Publiée en novembre 2025, la bande dessinée d'Hugo Travers rencontre un succès qui incommode le Kremlin.
Publiée en novembre 2025, la bande dessinée d'Hugo Travers rencontre un succès qui incommode le Kremlin.

Car sur les rives de la Moskova, la BD du fondateur d'HugoDécrypte, le média en ligne le plus suivi par les Français de moins de 35 ans, fait jaser. Peu après sa parution en France, un certain Roman Krastelev s’émeut, sur la chaîne RuNews24, que l’ouvrage soit déjà classé numéro 1 sur le site de vente en ligne Amazon. En direct, le politicien moscovite pointe les auteurs du doigt : "Ils accusent systématiquement la Russie de déclencher des guerres, des conflits internationaux et de despotisme sanglant. Et ils ne se gênent pas pour représenter les personnages historiques russes de manière caricaturale", dénonce ce dirigeant du Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR), le parti de feu Vladimir Jirinovski qui n’est ni "libéral" ni "démocrate", mais d’extrême droite et pro guerre.

"Ceci est particulièrement ridicule venant de la part de représentants d’un pays qui, il y a deux siècles, a attaqué la Russie et subi une défaite", poursuit le quadragénaire, en faisant référence à la campagne de Russie de Napoléon. "Visiblement, conclut Roman Krastelev, cette production imprimée, nuisible et de bas étage, a pour but de façonner l’opinion sur la Russie dès le jeune âge et d’apprendre aux enfants comment ne pas aimer les Russes et la Russie. C’est bête, c’est minable, mais que faire ?"

Une case de la bande dessinée
Une case de la bande dessinée "HugoDécrypte en Russie". On reconnait Vladimir Poutine (entre deux généraux russes) et Hugo Travers, en sweat-shirt blanc.

On voit ainsi que, dans sa guerre de l’information, la Russie est attentive à tout ce qui se publie à son sujet, ses ambassades à l’étranger ayant pour mission de détecter en amont les mauvais "buzz". En l’occurrence, deux semaines après la parution de l’album HugoDécrypte en Russie, Jean-Noël Barrot faisait la promotion de l’album sur son compte Instagram (42K followers). Comme en réponse au ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, l’agence Ria Novosti (équivalent de l’Agence France Presse) publie une dépêche afin de faire savoir à toute la Russie qu’une "malfaisante" BD antirusse connaît un grand succès en France. Une performance d’autant plus fâcheuse qu’Hugo Travers n’est pas le dernier des journalistes : sa chaîne YouTube HugoDécrypte est suivie par… plus de 20 millions d’abonnés !

Une case de la bande dessinée
Une case de la bande dessinée "HugoDécrypte en Russie" où l'on voit le journaliste youtubeur avec le tsar Ivan III.

"Les autorités russes ne peuvent concevoir qu’un tel ouvrage soit publié par un youtubeur indépendant, remarque Pierre Gonneau, l’un des quatre historiens qui a validé l’exactitude des informations contenues dans HugoDécrypte en Russie. Le Kremlin voit cette bande dessinée comme un manuel officiel visant à endoctriner les écoliers hexagonaux." Il est vrai qu’il n’existe, en Russie, qu’un seul livre d’Histoire destiné aux jeunes : c’est le nouveau manuel distribué dans tous les lycées du pays depuis 2023, où Poutine est présenté comme un sauveur ; la Crimée, comme une province russe ; les Ukrainiens, comme des génocidaires et les Russes, comme un peuple victime de l’agression occidentale."

"Au lycée, le programme de première étudie l’histoire russe jusqu’en 1945 avec une place considérable dédiée à la Seconde Guerre mondiale, poursuit Pierre Gonneau. Puis, en Terminale, les élèves se penchent sur la période qui va de l’après-guerre jusqu’à "l’opération spéciale" en Ukraine, présentée comme une nécessité absolue par les enseignants. A cela s’ajoute, chaque lundi, après le lever des couleurs, une heure de "conversations sur l’essentiel", autrement dit de discussion sur le thème du jour : la guerre, la démographie, les valeurs traditionnelles, la religion, etc."

Accusations de "russophobie"

En matière de BD, la Russie n’est pas en reste. L’une des plus célèbres s’intitule Staline : 20 leçons. C’est un plaidoyer pour le "Petit père des peuples". "Au fil des pages, le lecteur est prié de comprendre que Staline avait raison sur presque tout, raconte l’historien Pierre Gonneau, qui l’a lue. Lorsqu’une fillette fait remarquer que le règne stalinien a tout de même fait quelques victimes [NDLR : entre 15 et 20 millions de morts], Molotov en personne lui explique l’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs… A un garçon qui s’inquiète de purges dans l’armée, Beria, le bras droit de Staline, se montre rassurant : il lui explique que des centaines de milliers de détenus ont été libérés du goulag pour combattre les Allemands. Et à propos de la "terreur jacobine", il explique que toutes les révolutions sont passées par là… Bien entendu, la déstalinisation n’est pas évoquée. Au contraire, le récit s’achève sur la première mission spatiale de Gagarine qui, est-il souligné, n’aurait jamais vu le jour sans le grand Staline." Le récit se conclut sur cette morale : "Gagarine, c’est l’URSS !"

Couverture de la récente B.D. russe
Couverture de la récente B.D. russe "Staline : vingt leçons" qui chante les louanges du "Petit père des peuples"

A l’inverse, pour le Kremlin, la bande dessinée d’Hugo Travers relève de la "russophobie" – vocable officiel, défini par un décret, qui est la version moderne de l’expression "anticommunisme primaire" usitée pendant la guerre froide. "L’écho donné par Moscou à HugoDécrypte en Russie montre que l’Histoire reste un combat politique incessant", observe l’éditeur Guillaume Allary, pour qui ce livre représente un enjeu démocratique majeur à l’heure où les réseaux sociaux sont noyés sous la désinformation. "Grâce à la crédibilité d'HugoDécrypte, source d’information préférée des moins de 35 ans, nous proposons un vrai savoir, accessible dès la classe de 3e et sur lequel peuvent s’appuyer les enseignants qui le veulent. Le cœur du sujet de notre BD, c’est l’impérialisme. Si l’on ignore la dimension impériale de l’histoire russe, on ne comprend rien à la Russie. Voilà d’ailleurs pourquoi Donald Trump et son envoyé spécial Steve Witkoff ne saisissent rien à ce qui arrive, glisse Allary. Pour eux, la guerre en Ukraine se résume à un conflit régional avec, en perspective, du business potentiel à faire avec Moscou." A quand une version HugoDécrypte en Russie en langue anglaise, d’une lecture accessible au clan Trump ?

*HugoDécrypte en Russie (Allary Editions, novembre 2025) par Kris (scénario), Kokopello (dessins) et HugoDécrypte. 207 pages, 26 euros.

© Allary Editions

Hugo Travers, alias HugoDécrypte, est la source d'information numéro 1 des moins de 35 ans en France.
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Boeing 747, couronne en or, médaille de la Fifa... Pour Donald Trump, c'était Noël tous les jours de l’année

A l’occasion d’un exercice de flagornerie qui aurait lui-même mérité une récompense, le président de la Fifa Gianni Infantino a décerné à Donald Trump, le 5 décembre à Washington, un très baroque et inédit "prix de la paix de la FIFA". Organisée au Kennedy Center de Washington lors du tirage au sort du Mondial de football (qui se déroulera l’été prochain aux Etats-Unis, au Mexique et au Canada), la cérémonie a atteint, ce jour-là, un niveau d’irréalité orwellienne. Sur scène, Infantino annonce alors à Trump – les deux hommes se disent amis dans le privé – qu’il est le récipiendaire du tout premier prix de la paix de la fédération internationale sans, évidemment, mentionner qu’il a été inventé et taillé sur mesure pour le grand homme afin de flatter son ego.

US President Donald Trump receives the FIFA Peace Prize from FIFA President Gianni Infantino at the official draw for the 2026 FIFA World Cup, at the John F. Kennedy Center for the Performing Arts, on December 5, 2025, in Washington, D.C. The 2026 FIFA World Cup will take place between June 11 and July 19, with the participation of 48 national teams, and the matches will be played in the United States, Mexico, and Canada. This will be the first time the international sporting event will be hosted by three countries. (Photo by VANESSA CARVALHO / Brazil Photo Press via AFP)
US President Donald Trump receives the FIFA Peace Prize from FIFA President Gianni Infantino at the official draw for the 2026 FIFA World Cup, at the John F. Kennedy Center for the Performing Arts, on December 5, 2025, in Washington, D.C. The 2026 FIFA World Cup will take place between June 11 and July 19, with the participation of 48 national teams, and the matches will be played in the United States, Mexico, and Canada. This will be the first time the international sporting event will be hosted by three countries. (Photo by VANESSA CARVALHO / Brazil Photo Press via AFP)

"Voici la médaille que vous pourrez porter partout où vous le voulez !", déclare Infantino comme on annonce à un enfant de six ans qu’il a reçu un hochet pour Noël. Et voici Trump, le sourire jusqu’aux oreilles, qui se précipite comme un gosse sur sa décoration en or pour la passer aussitôt à son cou… sans comprendre qu’elle ne vaut guère davantage qu’une médaille en chocolat. "C’est triste de voir un monsieur de 80 ans courir de la sorte après des breloques, lâche l’historienne Françoise Coste, auteure d’une biographie de Ronald Reagan. Tout ça parce qu’il n’a pas reçu le vrai Prix Nobel de la paix, décerné à la Vénézuélienne María Corina Machado. Et qu’il fallait consoler le gamin…"

Une chose est sûre : pour Trump, qui en veut "toujours plus" – comme l’explique sa nièce Mary Trump dans son livre Trop et jamais assez, comment ma famille a créé l’homme le plus dangereux du monde (2020) – ces étrennes avant l’heure auront été le point d’orgue d’une année riche en cadeaux de toutes sortes en provenance des quatre coins du monde. Les généreux donateurs ? Des chefs d’Etat de tous les continents, mais aussi des dirigeants d’entreprises, comme le patron d’Apple, Tim Cook qui, peu inspiré, a offert le logo à la pomme gravé sur un disque de verre posé sur un socle en or 24 carats. Tous, évidemment, sont désireux de s’attirer les faveurs de l’homme le plus puissant du monde comme d’obtenir, si possible, des baisses de droits de douane. Marilyn Monroe n’étant plus là pour chanter Happy Birthday, Mister President !, comme elle le fit à l’occasion de l’anniversaire de John Kennedy, tous ont décidé que c’était Noël toute l’année !

Donald Trump reçoit Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche le 28 février 2025
Donald Trump reçoit Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche le 28 février 2025

En février, pour sa première visite à Trump, l’Ukrainien Volodymyr Zelensky offre à son homologue américain une des nombreuses ceintures gagnées par le champion du monde de boxe WBA ukrainien Oleksandr Usyk. Bien vu, parce que le président "Maga", amateur de sports de combat, fut lui-même un organisateur de matchs de catch et de boxe dans les années 1980. Hélas, cela ne suffira pas à amadouer Trump : l’affrontement du bureau Ovale tourne au pugilat, l’Ukrainien subit un "K.O. technique" et la rencontre est interrompue. Zelensky doit rentrer chez lui.

Ayant encore mieux étudié sa psychologie, Vladimir Poutine offre, en mars, un portrait du président Trump réalisé par une artiste russe. Le portrait glorifie son courage : Trump est représenté, le poing levé et du sang sur le visage, juste après la tentative d’assassinat qui faillit lui coûter la vie en 2024. "Le président a clairement été touché par cette attention", confiera l’envoyé spécial Steve Witkoff qui avait reçu le cadeau au Kremlin.

L'ancien président américain Donald Trump, blessé à l'oreille lors d'une tentative d'assassinat, est évacué de son meeting de campagne à Butler, le 13 juillet 2024 en Pennsylvanie
L'ancien président américain Donald Trump, blessé à l'oreille lors d'une tentative d'assassinat, est évacué de son meeting de campagne à Butler, le 13 juillet 2024 en Pennsylvanie

En juin, le chancelier Friedrich Merz en visite à la Maison-Blanche emporte dans ses bagages une copie de l’extrait de naissance (rédigé en écriture gothique) de Friedrich Trump, le grand-père de Donald, homme d’affaires né en Allemagne en 1869 et mort à New York. Mauvaise pioche : le président américain n’aime pas qu’on lui rappelle ses racines germaniques. Il prétendait même autrefois qu’il était d’origine suédoise. En octobre, lors d’une visite en Corée du Sud, le président, qui se comporte souvent en monarque, reçoit une réplique d’une volumineuse couronne royale coréenne, en or, datant du premier millénaire. "J’aimerais bien la porter dès maintenant", plaisante-t-il immédiatement.

Un lingot d’or et une horloge Rolex

Son goût pour le bling-bling n’aura échappé à personnes et surtout pas au patronat suisse. En novembre, une délégation de businessmen helvétiques lui apporte un lingot d’or valant 115 000 euros et une horloge de table Rolex, en or évidemment. Après quoi, la discussion sérieuse entre hommes d’affaires peut commencer. Peu après, les droits de douane sur les importations suisses tomberont miraculeusement de 39 % à 15 %. "En France, de tels cadeaux seraient considérés comme des pots-de-vin", remarque, choqué, Laurent Stefanini qui fut chef du protocole de la République française dans les années 2010. "Mais le pompon, c’est le Boeing 747 offert par le Qatar : avec cette affaire, on sort carrément des règles diplomatiques et des usages internationaux."

La famille princière du Qatar a offert à Donald Trump un Boeing 747-8 VIP.
La famille princière du Qatar a offert à Donald Trump un Boeing 747-8 VIP.

D’une valeur de 400 millions de dollars, le "palais volant" dont les Qataris ont gratifié Donald Trump permet à ce dernier de renouveler la flotte d’avions présidentiels Air Force One, qu’il trouve vieillissante. Problème : les Qataris n’ont pas accordé ce présent aux Etats-Unis, mais au président lui-même, lequel s’est empressé d’annoncer que cet Air Force One serait légué à la Fondation Trump (qui n’existe pas actuellement) à la fin de son mandat. Autrement dit : il servira à son usage privé.

Le quadriréacteur est en ce moment examiné par l’U.S. Air Force et mis aux normes sur une base aérienne du Texas afin de vérifier, notamment, que n’y ont pas été incorporés des dispositifs d’espionnage. Soit dit en passant, selon la loi, les présidents et fonctionnaires américains ne sont pas autorisés à recevoir des cadeaux excédant une valeur de 480 dollars chacun. Cela n’a pas empêché Trump, au cours de son premier mandat, d’omettre de déclarer 117 dons valant au total près de 300 000 dollars.

Le roi Charles III (c) et le président américain Donald Trump (d) passent en revue la garde d'honneur lors d'une cérémonie de bienvenue au château de Windsor, le 17 septembre 2025 à Windsor
Le roi Charles III (c) et le président américain Donald Trump (d) passent en revue la garde d'honneur lors d'une cérémonie de bienvenue au château de Windsor, le 17 septembre 2025 à Windsor

"Trump est incapable de saisir la notion des 'deux corps du roi' selon laquelle, en devenant président des Etats-Unis, un individu ne s’appartient plus mais représente sa fonction : entre Trump-l’homme et Trump-le-président, il ne fait aucune différence ! Il pense que l’Etat lui appartient", déplore l’historienne Françoise Coste. Voilà pourquoi, après son premier mandat, il avait emporté chez lui des documents classifiés propriétés de la Maison-Blanche en affirmant qu’ils étaient les siens.

Et voilà pourquoi, aussi, il s’est cru autorisé, en septembre, à piocher dans le fonds historique de la Fondation Eisenhower pour offrir au roi Charles III d’Angleterre une épée d’apparat ayant appartenu à l’ancien président républicain (1953-1961). Hélas, le directeur de ladite fondation s’y est refusé, rappelant que la chose était impossible en vertu des lois qui régissent les archives nationales. Donald Trump a dû se contenter d’une copie… et le malheureux directeur de la Bibliothèque présidentielle Eisenhower, au Kansas, s’est vu proposer un choix : démissionner ou se faire virer, après des décennies à servir l’Etat scrupuleusement.

Lors de sa première visite à la Maison Blanche cette année, en février, le Premier ministre israélien a ainsi offert un bipeur plaqué or, identique à ceux, bourrés d’explosifs, qui ont permis de tuer des dizaines de membres du Hezbollah au Liban l’année dernière.
Lors de sa première visite à la Maison Blanche cette année, en février, le Premier ministre israélien a ainsi offert un bipeur plaqué or, identique à ceux, bourrés d’explosifs, qui ont permis de tuer des dizaines de membres du Hezbollah au Liban l’année dernière.

La diplomatie du cadeau est un art difficile. Révélateur, aussi, de celui qui le pratique. En matière de mauvais goût, Donald Trump s’est vu dépasser par Benyamin Netanyahou. Lors de sa première visite à la Maison Blanche cette année, en février, le Premier ministre israélien a ainsi offert un bipeur plaqué or, identique à ceux, bourrés d’explosifs, qui ont permis de tuer des dizaines de membres du Hezbollah au Liban l’année dernière. Selon des membres de son entourage, le président américain aurait jugé le cadeau… "légèrement rebutant".

© AFP

US President Donald Trump (L) shakes hands with South Korean President Lee Jae Myung during a high honor presentation ceremony, where Trump was presented with a replica of a crown worn by the kings of Silla, at the Gyeongju National Museum in Gyeongju on October 29, 2025. (Photo by ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP)
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"Trump porte sa personnalité d’alcoolique comme un badge d’honneur" : les confessions du journaliste à l'origine de l'affaire Susie Wiles

Rare sont les authentiques scoops dans une carrière. Journaliste, écrivain et documentariste, Chris Whipple vient d’en publier un retentissant, en recueillant les confidences de Susie Wiles, la cheffe de cabinet de Donald Trump. Au terme de onze interviews secrètes menées depuis près d’un an, Whipple révèle dans Vanity Fair comment cette intime du président décrit la Maison-Blanche : le président américain a une "personnalité d’alcoolique", J. D. Vance est "complotiste depuis une décennie" explique-t-elle tranquillement. Le titre de l’article, "Susie Wiles dit tout", tient bien ses promesses.

Comment Chris Whipple a-t-il conquis la confiance de cette femme considérée comme la personne la plus puissante de la Maison-Blanche après Trump ? Quelle a été la réaction du président après la publication de l’article (sidérant) de Vanity Fair ? A ces questions et bien d’autres, Whipple offre des réponses surprenantes. Considéré comme l’un des meilleurs connaisseurs des cercles du pouvoir à Washington, l’homme en connaît un rayon : en 2017, il avait publié un livre passionnant sur les chefs de cabinet des présidents, The Gatekeepers. De fait, au cours de sa carrière, le journaliste a rencontré tous les prédécesseurs de Susie Wiles alors que les chefs de cabinet de la Maison-Blanche sont les personnes les plus difficiles à approcher. En exclusivité pour L’Express il raconte le "making of" du scoop dont tout le monde parle.

L’Express : Pourquoi Susie Wiles, la cheffe de cabinet de Donald Trump, a-t-elle accepté de se confier à vous ?

Chris Whipple : C’est très simple. Susie Wiles estimait que Donald Trump avait été injustement traité par les médias durant son premier mandat. Elle pensait que le président avait été diabolisé par la presse, diffamé. Je crois qu’elle pensait pouvoir obtenir une écoute sérieuse de ma part, notamment du fait que j’ai interviewé tous les chefs de cabinet encore vivants en poste depuis 1968. Nous avons commencé nos conversations en janvier. Nous avons eu onze entretiens étalés sur près d’une année. Elle était vraiment persuadée de pouvoir me convaincre de la justesse de la cause de Trump. Je me suis dit, pourquoi pas, discutons. C’est aussi simple que cela. Il n’y avait aucun agenda caché de part et d’autre, ni aucune manœuvre machiavélique de son côté visant à se positionner vis-à-vis de Donald Trump ou critiquer ses adversaires. Susie pensait simplement pouvoir bénéficier d’un traitement équitable de ma part. Et elle a eu raison.

Le journaliste Chris Whipple, auteur de The Gatekeepers et de l'article retentissant dans Vanity Fair consacré à Susie Wiles, la cheffe de cabinet de la Maison Blanche sous Donald Trump depuis 2025.
Le journaliste Chris Whipple, auteur de The Gatekeepers et de l'article retentissant dans Vanity Fair consacré à Susie Wiles, la cheffe de cabinet de la Maison Blanche sous Donald Trump depuis 2025.

Mais ne l’avez-vous pas piégée ?

Pas du tout. Je lui ai simplement donné l’occasion de s’exprimer durant une année. C’était une opportunité extraordinaire pour un journaliste comme moi. Car elle est quelqu’un de très discret qui se tient éloignée des caméras. Elle donne rarement des interviews. Là, elle a décidé de le faire, et j’ai été heureux de lui en donner la possibilité.

Est-ce votre livre The Gatekeepers, consacré aux chefs de cabinets de la Maison-Blanche, qui l’a mise en confiance ?

Elle ne me l’a pas dit et je suis incapable de lire dans ses pensées. Donc je ne peux pas dire pourquoi elle m’a choisi. Mais oui, elle avait lu mon livre sur les chefs de cabinet de la Maison-Blanche, The Gatekeepers. Elle l’a mentionné à plusieurs reprises comme un ouvrage utile en tant que première femme à occuper ce poste. Par ailleurs, nous connaissions des gens en commun, notamment James Baker [NDLR : le chef de Cabinet de Bush père, âgé de 95 ans] ainsi que d’autres. Donc, oui, je pense que la raison est là.

Quelle est, selon vous, l’information la plus importante que vous ayez obtenue d’elle ?

C’est difficile de choisir, car il y a là une mine d’informations. Mais l’une des révélations extraordinaires, c’est la manière presque détachée dont elle admet que Donald Trump est en campagne pour se venger de ses ennemis politiques. Elle admet quasi naturellement que le président se saisira de toutes les occasions possibles pour pratiquer des représailles. Elle a par exemple reconnu très simplement que les poursuites judiciaires à l’encontre de Letitia James, la procureure générale de New York qui a poursuivi Donald Trump, relevaient de la pure vengeance. C’est le genre de chose qu’aucun responsable américain n’aurait jamais admis à voix haute auparavant. Et cependant, elle semblait penser que c’était une chose entièrement acceptable et que, donc, elle pouvait en parler.

Après la publication de votre scoop, quelle est, selon vous, l’atmosphère générale à la Maison-Blanche ?

Il y a plusieurs choses à dire. Vous avez vu la réaction publique : ils ont fait bloc derrière Susie Wiles, ce qui ne m’a pas du tout surpris. C’est une réaction logique. En matière de gestion de crise, il faut d’abord gérer et limiter les dégâts politiques. Il faut dire, aussi, que personne n’a contesté la moindre affirmation contenue dans mon article de Vanity Fair. Pas une seule citation. Susie Wiles a contesté une seule citation, juste après la parution de l’article. Nous avons aussitôt fait écouter l’enregistrement de l’interview concernée au New York Times. Ça s’est arrêté là. Je ne pense pas qu’ils iront plus loin.

Il y a sans doute de la stupéfaction dans l’entourage de Trump. Beaucoup sont surpris que Susie Wiles ait passé un an à parler à un journaliste, on the record. Je pense qu’ils sont sincèrement surpris, car, à ma connaissance, elle n’a demandé la permission à personne. Je ne suis même pas certain que le président en ait été informé. Or Susie Wiles est la deuxième personne la plus puissante à la Maison-Blanche. Elle a choisi d’avoir ces onze conversations avec moi, probablement sans avoir obtenu le feu vert de quiconque. À mon avis, beaucoup, à la Maison-Blanche, ont le tournis. Ils demandent tous ce qui leur est tombé dessus.

De toute évidence, cela va porter préjudice à Susie Wiles et à la Maison-Blanche, n’est-ce pas ?

Pas forcément. Vis-à-vis du grand public, oui, cet article et ces interviews sont gênants. Car il est stupéfiant qu’au poste qu’elle occupe, la cheffe de cabinet parle aussi ouvertement, et en admettant tant de choses, comme la croisade vengeresse dans laquelle Trump s’est lancée contre ses adversaires – sans même parler des nombreux autres sujets. Au sein de la Maison-Blanche, je pense cependant que Susie Wiles conserve un lien indéfectible avec le président. Elle exerce sur lui une sorte d’effet magique : il lui fait confiance et, surtout, il a besoin d’elle. Cela explique pourquoi personne ne l’a lâchée : au contraire, tout le monde s’est rallié derrière d’elle. Je ne suis pas sûr que, en interne, elle ressorte affaiblie de cette affaire.

Cette interview n’aurait donc pas mis Donald Trump en colère ?

Il est tout de même remarquable qu’il se soit empressé de confirmer la chose la plus controversée qu’elle ait dite à son sujet : "Oui, j’ai une personnalité d’alcoolique." Il semble porter cela comme un badge d’honneur, parce que, selon elle, cela signifie qu’il a une confiance en lui démesurée, détachée de la réalité — ce qui est, en effet, la définition d’une personnalité alcoolique. Or Trump l’a immédiatement confirmé. Je trouve fascinant que J.D. Vance ait également confirmé ce qu’elle avait dit à son propos, à savoir qu’il entretenait des théories conspirationnistes depuis une décennie. Il a reconnu cela. C’est absolument fascinant, et révélateur de la mentalité de ceux qui vivent dans cette bulle du pouvoir. Ils pensent que ce qu’ils disent entre eux est acceptable, car ils ne s’adressent qu’à eux-mêmes. Le grand public, lui, est stupéfait par certaines choses qu’il découvre.

Pourquoi le poste de chef de cabinet de la Maison-Blanche est-il si important ?

Pour plusieurs raisons. Le chef de cabinet est le confident du président, son principal conseiller, le responsable de l’exécution de son programme, et surtout, la personne chargée de lui dire les vérités difficiles que personne d’autre n’ose prononcer. C’est un poste fondamental. Avec Susie Wiles, la Maison-Blanche est devenue nettement plus efficace que lors du premier mandat de Trump. A l’époque, le chaos prédominait ; ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’organisation est devenue fluide. Mais la vraie question, au bout du compte, est de savoir si elle peut entrer dans le bureau Ovale et dire à Donald Trump : "Non, vous ne devriez pas faire ceci ou cela, croyez-moi, c’est une erreur, et voici pourquoi." Mais selon ses propres mots, Susie Wiles ne semble pas aller jusque-là.

Quelle différence voyez vous entre Susie Wiles tous ses prédécesseurs ?

D’abord, l’évidence : elle est la première femme à occuper ce poste. Cela marque une étape historique. Aussi, elle a un vrai lien avec le président. Trump l’a investie du pouvoir de parler en son nom. Tout le monde sait que quand elle s’exprime, c’est aussi le président qui parle. Elle dirige la Maison-Blanche de manière efficace. Mais si elle aspire à rejoindre les meilleurs — les James Baker (1992-1993) ou les Leon Panetta (1994-1997) — alors elle doit être capable de dire des vérités difficiles au président. Rien n’indique qu’elle le fasse.

Pensez-vous qu’à travers vous, Susie Wiles ait voulu transmettre à Donald Trump un message ?

Non, je ne crois pas. Elle voulait simplement raconter son histoire et pensait plaider la cause du président.

A combien estimez-vous son espérance de vie à la Maison-Blanche ? Sera-t-elle limogée ?

Je ne pense pas. Trump a besoin d’elle. Il a clairement fait savoir, depuis la publication de l’article, qu’il la soutenait. Nous verrons si elle reste en poste après les élections de mi-mandat. Je suis presque certaine qu’elle sera là jusqu’à la fin de 2026. Au-delà, on verra. Demeurera-t-elle en poste jusqu’à la fin du mandat de Trump ? Ce n’est pas exclu.

© AFP

(L/R) US President Donald Trump speaks with White House Chief of Staff Susie Wiles during an "Invest America" roundtable discussion in the State Dining Room of the White House in Washington, DC on June 9, 2025. (Photo by Brendan SMIALOWSKI / AFP)
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