Il arrive parfois que l'actualité semble se jouer loin de nous. Alors tous les vendredis, on s’intéresse à un évènement qui a marqué la semaine, d’un point de vue européen, et on prend le temps d’expliquer pourquoi il nous concerne tous.
En février 2022, Vladimir Poutine espérait une guerre éclair. Quatre ans plus tard, la Russie et l'Ukraine se sont à nouveau retrouvées autour de la table pour négocier. Et, à nouveau, les pourparlers à Genève se sont soldés par un échec.
Les discussions, menées par les Etats-Unis et marquées par l’absence des Européens autour de la table, ont achoppé sur les mêmes points que lors des précédents cycles : la présence de soldats étrangers sur le sol ukrainien, et la cession des territoires occupés.
Pour analyser la position russe alors que le conflit entre dans sa cinquième année, Charles Haquet, rédacteur en chef du service Monde de L’Express, est dans cet épisode de La semaine européenne.
Le directeur du très sérieux Institut français des relations internationales (Ifri), Thomas Gomart, ferait-il son coming out idéologique ? Le titre de son nouveau livre, Qui contrôle qui ? (Tallandier), fait explicitement référence à Lénine. Pour l’historien, invité du troisième numéro des "Temps sauvages", le podcast géopolitique de L’Express, le communisme sous-tend encore la politique internationale.
La mondialisation n’a-t-elle pas vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par un Parti communiste totalement léniniste dans son fonctionnement ? La volonté léniniste d’éliminer l’adversaire ressurgit. Le retour du conflit et des rapports de force laisse les libéraux interdits. Le schisme transatlantique plonge les Européens, qui ne jurent que par le droit, dans la sidération. Il faut puiser dans la géopolitique pour comprendre ce retournement, savoir déchiffrer les symboles, et s’intéresser à la psychologie des dirigeants. Ce à quoi s’emploie Thomas Gomart en mettant en scène les nouveaux clivages mondiaux à travers six duels remarquablement bien incarnés : Poutine/Zelensky, Trump/von der Leyen, Xi Jinping/Modi, Netanyahou/Khamenei, le Giec et Fox News, ou encore le Vatican et la Silicon Valley. Au-delà de ces personnalités et de ses organisations, des mécanismes profonds sont à l’œuvre dans le monde actuel, dont l’expert des relations internationales analyse avec clarté les ressorts profonds. L'intégralité de ces échanges est à retrouver sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.
1. Lénine vs Constant
Le libéralisme et le communisme sous-tendent encore la politique internationale. Deux auteurs emblématiques de ces courants de pensée peuvent nous aider à comprendre les antagonismes géopolitiques actuels : Benjamin Constant (1767-1830) et Lénine (1870-1924). Une grande figure du libéralisme européen et le révolutionnaire bolchevique se répondent à un siècle de distance. Le premier exaltait "la liberté en tout" alors que le second a instauré "la discipline de parti". On érige à nouveau des statues de Lénine en Russie, en Biélorussie, et dans le Donbass en Ukraine. Mais Lénine est moins un sujet russe que chinois aujourd’hui. Xi Jinping est plus léniniste que marxiste. La mondialisation a vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par le Parti communiste, totalement léniniste dans son organisation et son fonctionnement. Les purges servent à garantir sa "pureté". Lors du sommet des Brics à Kazan en octobre 2024, Xi Jinping s’est référé à un texte qui a marqué Lénine : Que faire ? Les hommes nouveaux de Nikolai Tchernychevski (1828-1889). Le but de Lénine était de détruire ses adversaires. Benjamin Constant, lui, estimait que le commerce devait permettre d’obtenir de gré à gré ce qu’il était possible d’espérer gagner par la violence. Dans son texte majeur, De l’usurpation, très vive critique de Napoléon, il écrit : "La guerre et le commerce ne sont que deux moyens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire". Dans Le Passé d’une illusion, François Furet relie ces deux auteurs. Leur duel a bien eu une postérité : c’est le monde d’aujourd’hui.
2. Vatican vs Silicon Valley
Il y a aujourd'hui plus de propriétaires d'iPhone que de catholiques dans le monde : 1,8 milliard contre 1,4. Néanmoins, l’Eglise catholique conserve une unité et une influence sans équivalent. En dehors de l’Europe, il y a un dynamisme très fort du catholicisme. C’est du Vatican qu’est venue la première critique contre l’alliance de la Maison-Blanche et des seigneurs de la tech. Deux mois avant sa mort, le pape François a adressé une lettre aux évêques américains dans lesquelles il s’oppose aux mesures de "déportation de masse" mises en œuvre par l’administration Trump.
Converti au catholicisme, le vice-président J.D. Vance a quasiment forcé les portes du Vatican avec une armada de SUV pour être reçu par le souverain pontife mourant et obtenir ainsi une forme de reconnaissance. Comme s’il voulait rejouer la vieille dialectique du pape et de l’empereur. En tout et pour tout, il a obtenu trois Kinder pour ses enfants. Léon XIV, qui a une double nationalité américaine et péruvienne, met en avant la doctrine sociale de l’Eglise pour répondre aux développements de l’intelligence artificielle. Entre le Vatican et la Silicon Valley se joue une certaine conception de l’homme à l’âge numérique.
3.Le Giec vs Fox News
L'un des grands enjeux du XXIe siècle, c’est le rapport à la vérité. Les faits ne sont pas des opinions : cette évidence est de plus en plus oubliée. Le réchauffement climatique est une réalité documentée par une autorité scientifique, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). L’originalité de cette structure réside dans sa nature hybride : politique par son principe de fonctionnement intergouvernemental, scientifique par sa méthodologie et le recrutement de ses spécialistes. Toujours prudent dans ses assertions, le Giec fonctionne comme une "machine à consensus".
Dès sa création en 1996, le réseau télévisé Fox News lancé par le magnat australien Rupert Murdoch a produit un contre-discours climatosceptique. Fox News a permis l’éclosion médiatique de Donald Trump, qui lui doit beaucoup. Trente ans après, force est de constater que la production d’opinions l’a emporté sur la rigueur scientifique. Une preuve frappante de ce que j’avance ?
Très engagé contre le réchauffement climatique, le fondateur de Bill Gates a publié un texte fin 2025 annonçant que sa fondation allait désormais consacrer ses efforts à la lutte contre la pauvreté et à la santé publique. Qu’une personnalité aussi emblématique abandonne son combat pour l’environnement reflète l’évolution du rapport de force. Même Gates a renoncé à son objectif d’atténuer le réchauffement ! En un sens, Fox News a gagné !
4. Vladimir Poutine vs Volodymyr Zelensky
La guerre coloniale menée en Ukraine par Vladimir Poutine est un échec militaire patent. Conformément à la tradition soviétique, Poutine consomme ses soldats comme du petit bois. En Afghanistan, les Soviétiques ont perdu 15 000 hommes. En Ukraine, les derniers chiffres font état d’1,2 millions de pertes (tués, blessés, disparus), un bilan qui montre l'inefficacité militaire d’une Russie qui, en quatre ans de guerre, n’a conquis que 20 % du territoire ukrainien. En même temps, la Russie peut se targuer d’avoir remporté un certain succès diplomatique : la majorité des pays qui, dans le monde, a condamné l’agression n'a, en réalité, pas sanctionné Moscou. Et son discours antioccidental trouve un écho certain.
Y a-t-il un gagnant ? Non, pas pour l’instant. La guerre d'Ukraine fait perdre à l'Europe, Russie incluse, son principal avantage comparatif sur la scène internationale, à savoir sa stabilité stratégique. C’est cela que Poutine a détruit. Au fond, le vrai vainqueur est Xi Jinping. Depuis son entrée à l’OMC, en 2001, la Chine a su se métamorphoser pour rivaliser avec les Etats-Unis et l’Europe, tout en sortant des millions de personnes de la pauvreté. A la tête de la Russie depuis un quart de siècle, Poutine a, lui, choisi d’entraîner son pays dans une guerre éternelle, ce qui impliquait de rompre avec l’Europe, son principal partenaire économique. Il réécrit l’histoire en mettant à feu et à sang son voisin auquel il nie le droit à exister comme nation indépendante.
5. Donald Trump vs Ursula von der Leyen
Dès février 2025, lors de la première réunion de son cabinet, Donald Trump avait donné le ton : "L’Union européenne a été créée pour entuber les Etats-Unis." Cinq mois plus tard, le président américain reçoit Ursula von der Leyen en cravate dorée sur son golf de Turnberry, en Ecosse. Entre autres mesures chocs, il annonce 15 % de droits de douane aux exportateurs européens. La présidente de la Commission européenne cède pour préserver la faible croissance européenne.
Cette rencontre, qui avalise le retour du protectionnisme, acte surtout la soumission des Européens à Donald Trump. "Donald Trump a mangé Ursula von der Leyen au petit-déjeuner", commente le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Pourquoi a-t-elle accepté ce "diktat" ? Rappelons d’abord qu’elle subissait une pression politique et économique extrêmement forte pour trouver un deal. Sur le fond, elle n’a fait que mettre en action ce qui lui a été demandé par le Conseil européen.
Le grand problème de cet "accord de Turnberry", c'est qu’il entérine la victoire intellectuelle de Donald Trump sur l'Europe dans la lecture qu’il nous impose du fonctionnement du commerce international. Et nous acceptons de payer un tribut, à savoir le prix de notre sécurité. Mais cela suffira-t-il ? En réalité, Bruxelles et la plupart des dirigeants européens minorent l’offensive idéologique lancée à leur encontre par le président américain. Ils s’efforcent de préserver le modèle de relations transatlantiques issu de la Seconde Guerre mondiale, alors que Washington veut non seulement y mettre un terme, mais aussi subvertir les démocraties européennes minées par l’immigration. En fait, Ursula von der Leyen et les autres ne comprennent pas la puissance des symboles trumpiens.
6. Démocratie européenne vs Démocratie Maga
Animal politique exceptionnel, Donald Trump est parvenu à exercer une emprise cognitive. De fait, il soumet la relation transatlantique à un fort paradoxe. Tandis qu’elle connaît une profonde divergence idéologique, elle subit une fusion de plus en plus forte sur le plan médiatique, comme le montre l’affaire Epstein, une boule de neige politico-médiatique qui ne cesse de grossir et en devient presque oppressante. On peut voir l’émergence de ce nouvel espace cognitif comme une évolution de la démocratie, dans le sens où c’est aujourd’hui celui qui produit le plus de discours qui prend l'ascendant sur les formes de représentativité démocratique.
Dans cet espace cognitif, qui est avant tout un espace de manœuvre, tenter de démêler le virtuel du réel n’a plus de sens. La question est : a-t-on la capacité de produire un contre-discours ? C'est le grand problème des Européens. Que pouvons-nous faire face à un Peter Thiel, qui a, à la fois, la puissance financière, une prétention intellectuelle et la maîtrise de canaux de communication ? Nous sommes obligés de l'écouter, car il crée un effet d'asymétrie qui accentue l’emprise. Pour toutes ces raisons, il est très difficile d’exister dans cet espace cognitif. Ajoutons que la démocratie n’en sort pas gagnante. Regardez la façon dont cette affaire Esptein est lue et expliquée en Chine, en Russie ou dans le monde arabe. Partout, elle est présentée comme l'exemple le plus abouti du déclin de l'Occident…
Jeffrey Epstein apparaissant sur cette image diffusée par le Département de la Justice à Washington, D.C., aux Etats-Unis, le 19 décembre 2025, dans le cadre d'un nouveau lot de documents.
Costume cravate et visage juvénile rasé de frais, Volodymyr Zelensky prend la parole à la Conférence de Munich sur la sécurité. "Nous défendrons nos terres avec ou sans le soutien de nos partenaires", promet-il, sur un ton martial. Nous sommes le 19 avril 2022, les troupes russes se massent à ses frontières. Quatre ans plus tard, c’est un homme barbu aux traits vieillis et fatigués, tout de noir vêtu, qui, à cette même tribune, demande à ses partenaires occidentaux des garanties de sécurité solides avant tout cessez-le-feu. Quatre ans d'enfer : des soldats épuisés par les assauts suicidaires des troupes russes, des centaines de milliers de morts et blessés, des civils harcelés par des bombardements incessants et un pays déchiré par la guerre.
C’est le drame des Européens, qui voient, avec une inquiétude grandissante, Poutine aux commandes d’un train fou, qu’il ne peut – et ne veut - plus stopper. Consacrant une large part de ses ressources à la guerre, le président russe redoute de rendreà la vie civile des centaines de milliers de combattants, souvent traumatisés, qui perdraient leur soldeconfortable…
La Russie a des faiblesses
Poutine, "esclave de sa guerre", selon les mots de Zelensky, et toujours convaincu que le temps joue en sa faveur - surtout si l’extrême droite, conciliante à son égard, arrive au pouvoir en France et en Allemagne et que l’Amérique de Trump abandonne Kiev. Poutine, qui entame une cinquième année de conflit malgré de piteux résultats militaires (moins de 20 % du territoire ukrainien conquis) et des faiblesses de plus en plus apparentes. La Russie peine ainsi à remplacer ses soldats tombés au front et son économie chancelle (1 % de croissance en 2025, soit quatre fois moins que l’année d’avant).
Nul ne sait qui, de Kiev ou Moscou, craquera en premier. En attendant, les Ukrainiens doivent tenir et convaincre les Européens qu'ils n'ont d'autre choix que d'accroître leur soutien. Comme l’expliquait dès 2022 le président ukrainien à L’Express, cette guerre "est une tumeur. Si nous ne parvenons pas à la retirer, elle se développera partout". L’avertissement tient toujours.
Il arrive parfois que l'actualité semble se jouer loin de nous... Alors tous les vendredis, on s’intéresse à un évènement qui a marqué la semaine, d’un point de vue européen, et on prend le temps d’expliquer pourquoi il nous concerne tous.
Alors que Donald Trump, pourtant proche du milliardaire Jeffrey Epstein, semble échapper au scandale, c’est en Europe que les retombées sont les plus retentissantes. Après la publication de centaines de milliers de documents par le ministère américain de la Justice, on découvre les liens entre Epstein et des personnalités politiques européennes de premier plan. En France, c’est un diplomate dont le nom apparaît dans les fichiers. Au Royaume-Uni, au-delà du prince Andrew, on apprend qu’un ancien ministre a été proche du milliardaire. Un scandale qui pourrait même faire tomber le Premier ministre britannique Keir Starmer, pourtant aucunement impliqué dans l’affaire.
Mais ces liens ont de quoi inquiéter autrement les Européens car ils pourraient faire les affaires de la Russie.
Pour décrypter les conséquences en Europe de ces révélations, Charles Haquet, rédacteur en chef du service Monde de L’Express, est dans cet épisode de La semaine européenne.
Partout, l'onde de choc se propage et fait vaciller des grands de ce monde, dont on découvre les liens, souvent de longue date, avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein. Correspondance complice, telle la princesse norvégienne Mette-Marit, ou participation présumée à des orgies, comme le prince Andrew, déjà déchu de ses titres royaux, dont on vient d'apprendre qu'il pourrait avoir transmis en 2010 des informations confidentielles au pédocriminel… tout comme l'ancien ministre britannique Peter Mandelson.
De quoi donner le vertige aux chancelleries occidentales, qui commencent à se demander si le prédateur sexuel n'était pas aussi un agent… au service de Moscou. Et pour cause. Plus de 10 000 courriers, notes ou SMS rendus publics par la justice américaine font référence à la Russie - et un millier à Vladimir Poutine. On y apprend qu’Epstein avait noué, de longue date, des liens avec de hauts responsables russes. En 2011, le sulfureux homme d’affaires s'estpar exemple rendu en Russie avec un visa délivré par l’association des vétérans d’une unité d’élite du FSB, Vympel, selon le média Novaïa Gazeta.
L'affaire est tellement sérieuse que Donald Tusk, le Premier ministre polonais, vient d'ordonner une enquête sur les liens présumés entre les services russes et Epstein. L’objectif ? S’assurer que celui-ci ne leur a pas transmis d’informations compromettantes sur des personnalités polonaises en activité… Ces révélations n'étonnent guère l’historienne Françoise Thom, qui avait publié en juillet dernier une enquête fouillée sur le site Desk Russie, "Le cloaque et le chaos : la Russian connection de l’affaire Epstein". La soviétologue, auteure de La guerre totale de Vladimir Poutine, paru le 8 janvier aux éditions A l’Est de Brest-Litovsk, y décrivait les relations étroites entre Epstein et les hautes sphères du pouvoir russe. Pour L’Express, elle revient sur ce dossier explosif.
L'Express : De quand date la connexion entre Epstein et la Russie ?
Françoise Thom : Elle a été documentée pour la première fois dans une enquête du Dossier Center, une organisation de hackers financée par l’oligarque russe en exil, Mikhaïl Khodorkovski. On y apprenait qu’à partir de 2014, et sans doute bien avant, Jeffrey Epstein et les hommes du Kremlin avaient noué un partenariat fructueux qui offrait à Jeffrey Epstein d’exceptionnelles opportunités financières. De leur côté, les oligarques et le gouvernement russes, placés sous sanctions après la crise ukrainienne, appréciaient son expertise en paradis fiscaux et blanchiment de fonds. Un jour, Epstein s’était vanté de ses "talents" financiers : contrairement ausystème de Ponzi, qui consiste à faire croire à des gogos que de l’argent qui n’existe pas existe réellement, son système consiste, disait-il, à rendre non existant de l’argent existant…
Epstein aidait le Kremlin à contourner les sanctions occidentales
En 2014-2015, Epstein a également joué un rôle d’entremetteur crucial pour les Russes, alors que les investisseurs occidentaux boycottaient la Russie. Il avait notamment mis son réseau à disposition du Kremlin pour envoyer au Forum économique de Saint-Pétersbourg, sorte de "Davos russe", des dirigeants d’entreprises occidentales de premier plan, tels Reid Hoffman (cofondateur de LinkedIn) ou Nathan Myhrvold (ex-directeur de la technologie de Microsoft). À l’époque, son interlocuteur principal s’appelait Sergueï Beliakov, chargé d’attirer les investissements étrangers - dont le poste est occupé aujourd’hui par Kirill Dmitriev [NDLR : impliqué par ailleurs dans les négociations de paix avec l’Ukraine]. Diplômé de l’Académie du FSB, Beliakov avait, d’après les documents "siphonnés" par Dossier Center, sollicité Epstein pour contourner les sanctions occidentales. Celui-ci lui avait, entre autres conseils, recommandé de créer une banque sur le modèle capitaliste et de lancer une cryptomonnaie alternative au bitcoinet des monnaies adossées au pétrole. Epstein aidait donc le Kremlin à contrer la guerre économique menée par l’Occident…
Epstein a-t-il approché la Russie par idéologie ?
Il n’y a aucune considération idéologique dans cette histoire, il s’agit uniquement de deals, à la manière de Trump. Epstein était un être dépourvu de tout sens moral. Avant tout, il voulait se remplir les poches. Et il avait en plus, selon moi, une forme de "complexe du parvenu". Charismatique, il fréquentait du beau monde, mais en même temps, il voulait l’abaisser. L’humilier. L’entraîner dans la transgression.
En tout cas, Jeffrey Epstein partageait avec les services secrets russes une passion pour le kompromat…
C’est en Russie, durant les années Eltsine [1991-1999], que le kompromat a envahi la scène politique, lorsque les oligarques, qui se livraient des guerres féroces, employaient d’anciens officiers du KGB pour constituer des dossiers compromettants sur leurs rivaux. En 1993, le vice-président Alexandre Routskoï, grand rival de Boris Eltsine, avait exhibé à la télévision des valises entières de dossiers compromettants sur ses adversaires. L’affaire avait fait grand bruit. Vladimir Poutine se servira de cet "instrument" pour conquérir le pouvoir. En 1999, il s’attaque au procureur Skouratov, qui enquêtait sur la famille Eltsine et risquait de mettre le président russe en difficulté. Poutine fait surveiller Skouratov et le filme dans un sauna entouré de créatures dénudées. Exit Skouratov. Eltsine saura s’en souvenir au moment de se trouver un successeur…
Une fois au pouvoir, Poutine fera du kompromat un outil d’ingénierie politique, comme l’a révélé un document rédigé par son équipe présidentielle, qui a fuité sur Internet. Ce texte détaille la façon dont Poutine compte se rendre maître du jeu politique. Il explique qu’il faut constituer, avec l’aide des services spéciaux, des dossiers compromettants sur les partis d’opposition, leurs activités, leur financement, leurs contacts et leurs partisans, mais aussi sur les journalistes et les personnalités politiques fédérales et locales, afin de les contrôler.À cette époque, Jeffrey Epstein était déjà un visiteur fréquent de la Russie. Il est très probable qu’Epstein, qui avait truffé ses demeures de caméras et de micros, se soit inspiré de ces techniques de kompromat pour développer ses business…
Pour comprendre le "tropisme russe" d’Epstein, il faut, dites-vous, s’intéresser à sa compagne, Ghislaine Maxwell - et surtout à son père, l’homme d’affaires et politicien Robert Maxwell…
Homme d’affaires et politicien, Robert Maxwell entretenait des liens étroits avec le régime communiste. Ce Britannique, qui avait fait fortune dans l’édition de publications scientifiques et techniques, est élu député travailliste en 1964. En 1968, il défend l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, au prétexte qu’elle permettrait la préservation de la sécurité en Europe. Peu après, Leonid Brejnev l’invite à Moscou. Entre les deux hommes, le courant passe. Il faut dire qu’ils ont des points communs : les voitures, la chasse, l’alcool… Après la mort de Brejnev, Maxwell restera en contact avec les prochains secrétaires généraux – Andropov, Tchernienko et Gorbatchev - et deviendra le meilleur propagandiste du Kremlin. Maxwell contribuera ainsi largement à la "gorbymania" dans le monde occidental. Son besoin d’argent chronique le pousse ensuite à vendre aux services secrets (MI6, Mossad, KGB) les informations qu’il collecte auprès de ses nombreux réseaux. Mais cela ne dure pas. En 1991, le sulfureux magnat est aux abois. Son corps est retrouvé au large des îles Canaries, flottant près de son luxueux yacht, le Lady Ghislaine. Accident ? Assassinat ? Le mystère demeure.
Quels liens a-t-il eu avec Epstein ? Il est aujourd’hui établi qu’Epstein a connu Robert Maxwell. Celui-ci a-t-il voulu faire d’Epstein son dauphin ? Une chose est sûre, tous deux voyageaient déjà en Russie à la fin des années 1980. Génie de l’évasion fiscale, Epstein a certainement aidé les apparatchiks russes qui, anticipant la fin du régime communiste, cherchaient à mettre leurs actifs à l’abri du chaos… avec l’aide du KGB. Entre 1989 et 1991, les services secrets russes ont ainsi transféré en Occident 8 tonnes de platine, 60 tonnes d’or, des camions entiers de diamants et près de 50 milliards de dollars en espèces… Au même moment, Robert Maxwell aidait les hauts responsables du Parti soviétique à ouvrir des comptes bancaires au Liechtenstein, en échange de juteuses commissions, selon le témoignage d’un ex-colonel du KGB, Stanislas Lekarev.
Maxwell n’a sans doute pas appris grand-chose à Epstein en matière de finances. En revanche, il lui a de toute évidence ouvert ses carnets d’adresses. C’est lui – et, ensuite, sa fille Ghislaine - qui a permis à Epstein d’approcher la monarchie britannique, en particulier le prince Andrew.
Peut-on imaginer que les services russes soient impliqués dans ce scandale ? Et qu’ils aient monté, avec la complicité d’Epstein, la plus grande opération de kompromat de l’histoire sur le sol américain ?
À ce stade, Il est impossible de répondre à cette question. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que la publication de ces millions de documents ne peut que réjouir le Kremlin. Car ses stratèges ont compris depuis longtemps que le kompromat est bien plus qu’un moyen de contrôler les dirigeants étrangers : il est l’équivalent d’une arme nucléaire contre les démocraties. Il suffit de traîner dans la boue nos élites – politiciens, hommes d’affaires, savants… - pour que nos institutions soient, à leur tour, décrédibilisées.
Aujourd’hui, le but de la propagande russe ne consiste plus, comme par le passé, à peindre un tableau idéalisé de la Russie, mais plutôt à persuader les populations occidentales que, dans un monde peuplé d’escrocs et de pervers, seule une dictature peut leur offrir le salut. Il faut d’ailleurs regarder la façon dont la télévision russe couvre cette affaire. Toutes les émissions de propagande martèlent que les élites occidentales sont pourries, que les sponsors de Kiev sont des pédophiles… À l’inverse, disent-elles, la Russie défend les valeurs traditionnelles contre l’Occident satanique, elle représente la lumière contre les ténèbres, le bien contre le mal… Ce discours, mis en avant par Vladimir Poutine dès 2011, ne cesse de prendre de l’ampleur. Plus la guerre en Ukraine s’éternise, plus elle est présentée comme un conflit manichéen par la propagande russe. À cet égard, l’affaire Epstein tombe très bien pour Moscou, car elle lui permet d’illustrer de façon éclatante la corruption de "l’Internationale des élites libérales". En cela, elle s'insère parfaitement dans la vaste opération de guerre psychologique que les Russes mènent depuis des années contre l'Occident.
Quelle aubaine ! Pour 19,99 dollars seulement, vous pourrez "attirer les regards, lancer la conversation et afficher votre goût pour l’humour provocateur", promet un site marchand américain. Un clic pour choisir le coloris, un autre pour la taille, un dernier pour passer à la caisse, et vous voici propriétaire d’un t-shirt noir et blanc affichant trois saluts nazis, pastiche du célèbre logo d'Adidas, la "marque aux trois bandes" fondée en 1949 par un certain Adolf "Adi" Dassler, lui-même sympathisant du IIIe Reich. Adidas rebaptisée "Adidolf". Drôle ? Certainement,assure Thefunnyt, l’une des boutiques en ligne qui commercialise ce vêtement d'un goût plus que douteux. Sans doute Kanye West l'a-t-il déjà acheté : le rappeur, connu pour ses saillies pro-Hitler, a lui aussi fait de la croix gammée un produit de merchandising, floquée sur un t-shirt à 20 dollars qu'il voulait vendre à ses fans, avant de le retirer de sa boutique en ligne pour cause de scandale.
A San Jose, en Californie, ce sont huit adolescents allongés sur le terrain de football de leur lycée qui jugent "fun" de former une croix gammée humaine avec leurs corps pour faire du buzz sur leurs réseaux sociaux. Dans le studio du podcasteur américain Myron Gaines (415 000 abonnés sur la plateforme Rumble), c’est un groupe de jeunes devisant gaiement sur Hitler : "Un homme qui essayait de sauver le monde", ose l’un. "Comment les éliminer ?", s’interroge l'autre. "Il faut buter ces enfoirés", ricane un troisième. Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, le même Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui (parmi eux, le célèbre Nick Fuentes ; 1,2 million d’abonnés sur X) font des saluts nazis et chantent à tue-tête Heil Hitler, le titre de Kanye West à la gloire du Führer. Bannie des plateformes d’écoute, la chanson est disponible en version pirate sur YouTube et TikTok : elle totalise des centaines de milliers de vues.
Dans la nuit du 18 janvier, dans une discothèque à Miami, Myron Gaines et une poignée d'influenceurs aussi antisémites et populaires que lui chantaient à tue-tête "Heil Hitler", le titre de Kanye West à la gloire du Führer, tout en faisant des saluts nazis.
Quatre-vingts ans après la capitulation de l’Allemagne nazie, les nostalgiques du IIIe Reich vivent leur passion au grand jour alors qu'aux Pays-Bas, 1 jeune sur 4 juge que l’Holocauste est un "mythe" ou une "exagération" (étude de la Claims Conference, 2022) et qu'aux Etats-Unis, près de la moitié des moins de 30 ans est incapable de nommer un seul camp de concentration.
Hitler version "pop"
Internet n’y est pas pour rien, qui a permis à des contenus auparavant marginaux (et clandestins) de toucher un grand public. Depuis 2008, la figure de Hitler est devenue un "mème", c'est-à-dire une image virale, supposée humoristique. Sous couvert d'effet comique, des sites comme Hipster Hitler ou Cats That Look Like Hitler (chats qui ressemblent à Hitler) ont fait de l’un des pires criminels de l'Humanité une icône "pop". "Très vite, explique Gavriel D. Rosenfeld, professeur à l’Université de Fairfield (Connecticut) et spécialiste de l’Allemagne nazie, on a assisté à une surenchère de ce type de représentations. Dans ce processus, l’ironie a cédé la place à l’idéologie. Le second degré apparent de ces slogans offre aux extrémistes une possibilité de dénégation tout en propageant leurs idées dans la sphère publique."
Ces dernières années, à mesure que s'efface la mémoire historique parmi la génération Z (née après 1997), le tabou du nazisme, incarnation du mal absolu, s’érode à vitesse grand V. "Autrefois, le nazisme et l'antisémitisme étaient considérés comme honteux et suscitaient des réactions indignées, ce n'est plus le cas aujourd'hui", déplore Oren Segal vice-président de l'Anti-Defamation League, à New York. Ces garde-fous moraux ont sauté."
Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité
Ce qui était naguère indicible est devenu toléré. Et cela, de part et d’autre de l’Atlantique. Outre-Rhin, 20 % de l’électorat a voté pour l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) aux élections fédérales de février, en rien dérangé par les sympathies néonazies de ce parti. L’AfD ne s’en cache même pas : sa plus explicite affiche de campagne reprend la notion de Lebensraum, "l’espace vital" nécessaire au peuple germanique, selon la théorie nazie. Une autre montre une fratrie de trois blondinets, dont les parents joignent leurs bras, tendus comme des saluts nazis, pour former un toit. En Autriche, le parti FPÖ, fondé par d'anciens nazis et nationalistes en 1956, a séduit un électeur sur 3 aux législatives de septembre 2024. En ligne, les contenus haineux prolifèrent sur le Vieux Continent, au point d’inquiéter sérieusement l’agence de police des 27, Europol. "En 2024, un volume important de propagande a été créé et diffusé en ligne, indique son dernier rapport annuel. Celle-ci s'appuie sur des idéologies telles que l'accélérationnisme [NDLR : qui consiste à pousser une idéologie à l’extrême pour hâter sa fin], le néonazisme, le suprémacisme blanc ou une combinaison de celles-ci."
Dans les Etats-Unis de Trump II, les sympathisants de Hitler font désormais partie des personnalités officielles, qui affichent sans complexe leurs références. Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, avec son long pardessus de laine kaki, épaulettes et boutons or, n’est pas passé inaperçu. Les clins d’œil à la littérature antisémite non plus, comme cette affiche de recrutement pour l’ICE, publiée le 11 août par le Département de la Sécurité intérieure. Assortie de la légende "Which way, American man ?", elle renvoie au livre Which Way Western Man ?, bible des suprémacistes publiée en 1978 par le néonazi William Gayley Simpson.
Le look très "Wehrmacht" de Gregory Bovino, l’officier qui a dirigé l’opération de la police de l’immigration ICE à Minneapolis, n’est pas passé inaperçu.
"L'iconographie nazie qui circulait sur Internet entre 2010 et 2020 provenait des marges d'Internet, reprend Gavriel D. Rosenfeld. Avec cette administration, nous assistons à un tournant. Toute une génération de collaborateurs républicains, qui a grandi en riant des mèmes de Hitler, occupe aujourd’hui des postes à responsabilité." En octobre, le média Politico a révélé le contenu d’une conversation de groupe privée sur Telegram entre jeunes leaders républicains : 28 000 messages parsemés de propos racistes et antisémites, où l’on blague sans filtre sur Hitler et les chambres à gaz.
Comment en est-on arrivé là ? Tout a peut-être (re)commencé à Charlottesville, en Virginie le 12 août 2017, dans la première année du premier mandat de Donald Trump. Ce jour-là, une manifestation organisée par des suprémacistes blancs sous la bannière Unite the Right (Unir la droite) voit défiler quelques centaines de membres de l’alt-right (l’extrême droite), des néo-Confédérés (nostalgiques du général esclavagiste Robert Lee), des néofascistes, des néonazis et des membres du Ku Klux Klan. Certains brandissent des étendards confédérés ; d’autres des drapeaux à croix gammée. Les manifestants crient des slogans racistes : "Make America White Again" et "Les juifs ne nous remplaceront pas !" Une contre-manifestation dégénère en échauffourées : 30 blessés. Un suprémaciste fonce avec sa voiture dans la foule : un mort.
Fascination pour le IIIe Reich
Dans la foulée, Trump déclare qu’il y avait "des gens bien des deux côtés". Moins d’un an plus tard, 11 fidèles de la synagogue Tree of Life sont assassinés à Pittsburgh, en octobre 2018. C’est l’attaque antisémite la plus meurtrière de l’histoire des Etats-Unis, commise par un certain Robert Bowers, persuadé que son pays était "infesté de youpins". "L’extrémisme n’est pas un phénomène nouveau à droite, mais il est devenu 'mainstream'", explique, à Washington, Jacob Heilbrunn, qui étudie les racines de la fascination pour le fascisme européen dans un livre paru en 2023, America Last (L’Amérique en dernier). "Avant la Seconde Guerre mondiale, le IIIe Reich subjuguait une partie de la droite conservatrice. Après 1945, les mêmes personnes reprochaient encore au président Roosevelt de s’être alliés avec les bolcheviques d’URSS". En 1977, dans un article retentissant, Pat Buchanan, futur candidat aux primaires du Parti républicain, décrivait Hitler comme "un organisateur politique de premier plan" et "un leader imprégné de l’histoire de l’Europe", tout en reconnaissant son racisme et son antisémitisme. Et en 2016, l’ancien "grand sorcier" du Ku Klux Klan David Duke, néonazi et promoteur des théories du complot, appuyait officiellement la candidature du milliardaire Donald Trump à la Maison-Blanche.
Dépourvu de profondeur historique, ce dernier aborde pour sa part l’époque hitlérienne avec un détachement invraisemblable pour un président américain. Selon son ancien chef de cabinet John Kelly, il a exprimé en 2018 le souhait que ses généraux soient "davantage comme ceux de Hitler". Le chef de l’Etat aurait aussi affirmé que le leader du IIIe Reich "a accompli beaucoup de bonnes choses", notamment "le redressement de l’économie." En 2023, alors qu'il est en campagne électorale, Donald Trump affirme que "les migrants empoisonnent le sang des Etats-Unis". Une rhétorique qui fait écho à celle d’Adolf Hitler. Difficile, compte tenu du vide idéologique dans lequel évolue Donald Trump, de lui attribuer une réflexion politique sur l’histoire du nazisme. Un jour, sa première épouse a affirmé à son avocat (pendant sa procédure de divorce dans les années 1990) que des discours de Hitler étaient rangés dans la table de nuit de "Donald".
A l’heure où s’ouvre (déjà) la bataille pour la succession de Donald Trump, J.D. Vance est le premier à faire des clins d’yeux au courant des nationalistes blancs. "Le fait qu'il s'affiche avec le mouvement de Charlie Kirk, Turning Point USA, est significatif, juge Jacob Heilbrunn. Egalement candidat à la succession, le ministre des Affaires étrangères Marco Rubio, d'origine latino, ne peut en faire autant." Derrière ce combat en première ligne se joue une autre guerre, celle des influenceurs du mouvement Maga. Elle oppose l’animateur de radio juif pro-Israel Ben Shapiro, 42 ans, et le podcasteur négationniste Nick Fuentes, 27 ans. "Le premier reproche au second son antisémitisme virulent, ce qui constitue une ligne de fracture au sein de la mouvance alt-right, où les partisans d’Israël (décrit comme "l’allié modèle" dans la récente "Stratégie de défense nationale" publiée par le Pentagone) sont légion. C’est que la fin du tabou hitlérien coïncide avec la montée de l’antisémitisme, réactivé par l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et encore accéléré par la ténébreuse affaire Jeffrey Epstein. "On voit ressurgir des théories du complot moyenâgeuses, décuplé par l'effet TikTok", déplore, en Floride, le commentateur et homme d'affaires Harvey Lippman, très engagé dans la préservation de la mémoire de la Shoah.
Le business de la haine
On peut toujours compter sur le très populaire podcasteur d’ultradroite Tucker Carlson pour souffler sur les braises. Non content d'avoir reçu l'agitateur et provocateur négationniste Nick Fuentes, il a aussi tendu son micro à David Collum, un professeur de chimie à l'Université Cornell, certain que "ce qu’on nous a raconté sur la Seconde Guerre mondiale est complètement faux", et à Darryl Cooper, historien révisionniste et auteur de la newsletter historique la plus populaire du réseau social Substack. Il faut dire que pour tout ce petit monde, mais aussi pour les influenceurs moins connus et les sites marchands, ce nazisme 2.0 est un business juteux.
"Instagram promeut des comptes qui vendent des produits extrémistes, antisémites et racistes, ce qui génère 1,5 milliard de vues et un chiffre d'affaires global d'environ 1 million de dollars", selon une enquête portant sur 11 comptes haineux réalisée par le Centre de lutte contre la haine numérique, publiée en novembre 2025.
Est-ce un hasard si, voilà un an, Mark Zuckerberg, le PDG du groupe Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) a annoncé la fin de la modération sur ces plateformes, ce qui lui permet d'économiser des milliards de dollars ? Son ami Peter Thiel a en tout cas dû s’en réjouir : libertarien revendiqué, le mentor de J.D. Vance est aussi un lecteur assidu – tout comme le vice-président– d’un certain Carl Schmitt. Surnommé le "juriste du IIIe Reich", ce penseur allemand avait rejoint le parti nazi en 1933 avant d'en être écarté trois ans plus tard. Il propose une conception guerrière de la politique, réduite à un rapport ami ennemi, et théorise l’état d’exception, qui place le chef de l’exécutif au-dessus de tout Etat de droit.
Dans un autre registre, une partie de la sphère Maga s’inspire des thèses de Steve Sailer, eugéniste convaincu, promoteur d’un nouveau racisme scientifique. Le très influent conseiller à la sécurité intérieure de Trump, Stephen Miller, est l'un de ses disciples. Mais l’oracle le plus respecté de la galaxie trumpiste est certainement Curtis Yarvin. Informaticien et blogueur de la Silicon Valley, il appelle ni plus ni moins à un "coup d’Etat". "Ce faisant, il revendique clairement la référence aux années 1930 en affirmant qu’il faut créer un "parti dur" dont la vocation sera de remplacer l’Etat, s'inquiète le chercheur Arnaud Miranda, auteur de l'essai "Les Lumières sombres - Comprendre la pensée néoréactionnaire" (2026, Gallimard). Ce n’est pas du second degré, de la simple ironieou de la provocation ; c’est le modèle fasciste et nazi." Le "tech bro" Yarvin ajoute même une sombre prophétie : "Cette fois, dit-il en substance, nous ferons mieux [que dans les années 1930], car nous avons la technologie."
Un "groyper" autoproclamé, membre de l’America First Foundation de Nick Fuentes, organisation nationaliste blanche et antisémite, sur le National Mall à Washington D.C.