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Et Donald Trump renversa l’ordre mondial : le début d'une "république impériale" américaine ?

Ce ne sont que quatre lettres. Mais elles résument le séisme géopolitique qui ébranle la planète depuis l’enlèvement spectaculaire du président vénézuélien, à Caracas, par les forces spéciales américaines, le 3 janvier. "SOON" (Bientôt), a averti Katie Miller, l’épouse du chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, en publiant sur son compte X une carte du Groenland repeinte aux couleurs du drapeau américain.

Le 4 juillet, peut-être ? Quel plus beau cadeau qu’un 51e État pour fêter les 250 ans de l’indépendance américaine ? Le locataire de la Maison-Blanche a déclaré le mois dernier qu’il voulait faire construire pour cette date un arc de triomphe qui "écrasera" le monument parisien à la gloire des victoires napoléoniennes. Avait-il déjà en tête l’opération de Caracas et peut-être d’autres à venir ?

Il y a peu, cette idée aurait fait sourire. On affublait alors le président américain du sobriquet de "Taco" ("Trumps Always Chickens Out", Trump se dégonfle toujours). Mais après les frappes contre les Houthis au Yémen au printemps dernier, l’Iran en juillet, le Nigeria en décembre et la mise sous tutelle du Venezuela, une annexion du Groenland n’a plus rien d’impossible. Pas plus qu’une intervention à Cuba ou au Mexique.

"Diplomatie de la canonnière"

Un an à peine après son "come-back", Donald Trump a renversé toutes les tables : il a brisé l’alliance historique entre l’Amérique et l’Europe, fait fi du droit international et remis au goût du jour la "diplomatie de la canonnière" prisée par ses lointains prédécesseurs afin de soumettre l’Amérique latine et les Caraïbes, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Coup d’éclat inouï, ce 3 janvier 2026 restera dans l’Histoire comme le jour où les États-Unis auront imposé le retour de la loi du plus fort, transformant l'Occident en un Far-West.

Ceux qui continuent à ne voir en lui qu’un clown erratique font une erreur d'analyse. Le président américain a beau ne pas être à un revirement près, il sait où il va. "Même s’il n’a pas réellement d’idéologie en matière de politique internationale, il a des idées bien arrêtées sur le sujet", souligne Martin Quencez, chef du bureau parisien du German Marshall Fund. Et il n’hésite pas à les appliquer, quitte à désorienter une partie de sa base électorale, qui s’attendait à ce que l’apôtre de "l’America first" se désengage des crises planétaires. "Le candidat que l’on pensait isolationniste pendant sa campagne s’est révélé être un impérialiste", résume Jacob Heilbrunn, qui dirige à Washington la revue de géopolitique The national interest.

Trump veut faire de la zone sa mare nostrum

Il ne fait d’ailleurs aucun mystère de ses intentions. La stratégie de sécurité nationale, feuille de route de politique étrangère publiée le mois dernier par la Maison-Blanche, exprime clairement son projet : l’Amérique doit "rester la nation la plus grande et la plus prospère de l’histoire de l’humanité". Et cette reconquête commence dans l’arrière-cour des Etats-Unis : l’Amérique latine. "Après s'être désintéressé du continent depuis un quart de siècle et avoir laissé ses ennemis (Chine, Russie, Iran) y prospérer, les Américains ont compris qu'ils devaient remettre de l'ordre dans la région, analyse l’historienne franco-vénézuélienne Elizabeth Burgos. Ils savent que s'ils ne parviennent pas à créer une dissuasion en Amérique latine, ils n’y arriveront nulle part ailleurs." Rebaptiser le golfe du Mexique en golfe d’Amérique en février dernier n’avait donc rien d’une lubie. Trump veut faire de cette zone sa mare nostrum. "La domination américaine dans l'hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question", a-t-il promis, après le retour des hélicos américains de Caracas.

À qui le tour ? Cuba ? Le régime communiste, qui soutenait activement le Venezuela en échange de pétrole bon marché, a de quoi s’inquiéter. "Cuba est prêt à s’effondrer", a prédit Donald Trump. Donnera-t-il un coup de pouce ou attendra-t-il que l’île, privée de ressources, tombe comme un fruit mûr ? La chute du pouvoir castriste constituerait en tout cas un joli trophée pour le président américain, à l’approche des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Et pour le secrétaire d’Etat Marco Rubio, d’origine cubaine, qui aspire à un changement de régime à La Havane. Après le Venezuela, le Mexique et la Colombie, autres acteurs du narcotrafic qui obsède Trump, sont dans le collimateur. [Gustavo Petro, le président colombien] "ferait bien de se méfier", avertit le milliardaire.

Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.
Nicolas Maduro lors de son arrivée à New York, le 6 janvier.

L'accès aux ressources, bataille du XXIe siècle

L’enjeu est aussi économique, face à un rival chinois qui domine la production de minerais critiques pour les technologies du futur et a, comme l’Amérique, d’énormes besoins énergétiques. Trump a affiché la couleur en annonçant que les compagnies pétrolières américaines allaient "dépenser des milliards de dollars" [au Venezuela]. La reconstruction de cette industrie en ruine pourrait cependant prendre une décennie.

"L’accès aux ressources est la bataille du XXIe siècle, rappelle Maud Quessard, directrice du domaine Euratlantique à l'Institut de Recherche Stratégique de l'École militaire. Les barons de la 'tech', piliers de l’administration Trump, sont les premiers concernés, tant cette industrie est énergivore." Sans compter que pour faire tourner ces ogres faits de câbles, de batteries et de puces, il faut aussi des tonnes de cuivre, de lithium, de cobalt… "La sécurisation de l’accès aux chaînes d’approvisionnement et aux matériaux essentiels" figure noir sur blanc dans les objectifs de la Stratégie de sécurité nationale. Elle justifie la prédation la plus décomplexée, dans une logique néocoloniale assumée. Le leader républicain a même donné un nom à cette vision : la doctrine "Donroe", contraction de Donald et du nom du 5e président américain, James Monroe, qui posa en 1823 les bases de la domination des Etats-Unis sur tout le continent.

On peut donc s’attendre à d’autres actions spectaculaires, pronostique Jacob Heilbrunn. Tout, chez Trump, laisse penser qu’il va vouloir "accrocher d’autres scalps à sa ceinture" : "On trouve chez lui un instinct de prédateur, mais aussi une volonté de détourner l’attention de l’affaire Epstein et de préparer les midterms." Son principal moteur reste cependant son ego. "Son rêve ultime est de rester dans l'Histoire comme le plus grand président américain. Il sait que ce n'est pas en réduisant l'inflation qu'il y parviendra. Alors il veut des conquêtes", poursuit le politologue.

Quel est le plan au Venezuela ?

Euphorique, après une victoire éclair contre un adversaire faible, Trump serait toutefois avisé de garder la tête froide. "Pour l'instant, tout le monde se réjouit de la destitution de Nicolas Maduro, un personnage peu recommandable. Mais quel est le plan pour la suite ?, interroge l’ancien diplomate américain John E. Herbst. Trump a réussi la partie la plus facile, comme il avait été simple de renverser Saddam Hussein en Irak et les Talibans en Afghanistan. C’est après que les choses se compliquent. Eviter que le Venezuela ne sombre dans le chaos n’ira pas de soi. Pour rétablir l'ordre dans un pays que vous avez décapité, il faut pouvoir s’appuyer sur des personnes légitimes." Or, Trump a écarté du pouvoir Maria Corina Machado, dont le camp avait pourtant remporté les dernières élections vénézuéliennes. Il se murmure qu’il n’aurait pas apprécié qu’elle accepte un prix Nobel de la paix qui, selon lui, lui revenait… Marco Rubio aurait par ailleurs estimé que l'opposante n'était pas en position de contrôler l'armée, une condition qu'il juge indispensable.

Faisant feu de tout bois, le 47e président américain menace aussi de frapper "très durement" l’Iran si Téhéran poursuit sa répression sanglante contre les manifestations en cours. Mais dans l’immédiat, ce sont ses vues sur le Groenland qui tétanisent les Européens. Les Etats-Unis "ont besoin" de cet immense territoire pour leur "sécurité nationale", a-t-il réaffirmé récemment, en promettant de "s’occuper" du sujet dans "environ deux mois".

L’intérêt est à la fois géostratégique (du fait du renforcement de la présence chinoise et russe dans l’Arctique) et économique : ce territoire est gorgé d'uranium, de fer et de terres rares, des matériaux sur lesquels Pékin exerce un quasi-monopole. "L’annexion du territoire d’un Etat allié serait difficile à faire avaler au Congrès, estime Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux. Mais Trump peut exercer une pression maximale sur les Européens pour obtenir leur soumission volontaire."

Car, pour arriver à ses fins, le président businessman, qui se targue d’avoir mis fin à huit conflits en un an, n’a pas seulement recours aux forces spéciales. "L’administration Trump fait de la diplomatie minière un pilier central de ses négociations", notamment dans les "régions ravagées par la guerre et riches en minéraux", explique Heidi Crebo-Rediker, chercheuse principale au Council on Foreign Relations dans une récente note. En marge de l’accord entre le Rwanda et la République démocratique du Congo le 5 décembre, les Etats-Unis ont ainsi obtenu un accès préférentiel aux réserves minérales congolaises. De même, à la faveur de sa "médiation" dans le conflit indo-pakistanais, Karachi s’est engagé à lui fournir des terres rares. Donald Trump place également ses pions au Donbass, bassin minier ukrainien au cœur des négociations de paix entre Kiev et Moscou.

La Chine pourrait y voir le signe d'un contexte international plus permissif

Ces manœuvres sont observées de près par ses adversaires. La Chine, qui rêve du leadership mondial, a assisté à une nouvelle démonstration de la suprématie militaire américaine. Reçu, la veille du raid américain, par Nicolas Maduro, un émissaire chinois était bien placé pour constater que les radars chinois ont été inefficaces... Dans le même temps, le président chinois voit sa propagande facilitée. Comment l’Amérique pourrait-elle désormais lui opposer le droit international en cas d’attaque contre Taïwan, que Pékin considère comme partie intégrante de son territoire ? "Bien qu'il soit peu probable que la Chine reproduise une opération militaire similaire, Pékin pourrait interpréter les actions de Washington comme le signe d'un contexte international plus permissif (…) La normalisation du recours unilatéral à la force pourrait lever les freins aux pressions économiques, aux opérations en zone grise ou à l'intimidation militaire dans le détroit de Taïwan", écrivent, dans une note, des chercheurs du Conseil européen pour les relations internationales.

Ce n’est pas Vladimir Poutine qui s’en plaindra. Certes, le chef du Kremlin voit, après l’Iran et la Syrie, tomber un autre de ses soutiens. Et la mainmise de l’or noir vénézuélien par Washington n’est pas une bonne nouvelle pour celui qui tire l’essentiel de ses ressources des hydrocarbures. Mais il faudra des années avant que le pétrole vénézuélien n’inonde à nouveau les marchés. À plus court terme, les méthodes musclées de Trump et de sa "république impériale", pour reprendre l’expression de Raymond Aron, vont surtout conforter Moscou dans sa guerre totale et l’enhardir dans la menace qu’il fait peser sur les pays baltes. Entre un Poutine qui rêve de reconstituer un empire et un Trump qui convoite ouvertement "l’île des Inuits", l’Europe n’a plus le choix. Elle doit montrer les muscles. Mais le peut-elle ?

© REUTERS

Donald Trump lors d'une conférence de presse au Trump-Kennedy Center, le 6 janvier 2026.
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Un crime signé Ankara… et des silences français : l’incroyable affaire du triple assassinat de la rue La Fayette

Ce 2 décembre 2025, face au juge d’instruction Vincent Raffray, la mémoire de Manuel Valls flanche sérieusement. Certes, l’affaire pour laquelle l’ancien premier ministre est entendu comme témoin date de 2013, mais quelle affaire ! L’exécution de trois militantes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), guérilla séparatiste et bête noire de l’Etat turc, en plein Paris… Au moment même où des négociations de paix commençaient, à 3 000 kilomètres de là, pour mettre fin à ce conflit vieux de trente ans. Au 147, rue La Fayette, à deux pas de la gare du Nord, un pistolet semi-automatique de calibre 7,65 millimètres a tiré dix balles. Aucune n’a loupé sa cible. Les victimes se nomment Sakine Cansiz, l’une des fondatrices du PKK réfugiée en France, Fidan Dogan et Leyla Saylemez. Un triple assassinat sans meurtrier condamné, sans commanditaire inculpé, treize ans plus tard. Bref, un crime sans coupable. Le mystère tient en deux mots : raison d’Etat. Car nul n’ignore aujourd’hui les liens qui unissaient le principal suspect, Omar Güney et les services secrets turcs. A fortiori pas Manuel Valls, ministre de l’Intérieur à l’époque.

Au juge Raffray, ce 2 décembre, Valls concède que ce crime était "une opération, comme ça l’a été démontré, des services de renseignement turcs", selon le procès-verbal d’audition, que L’Express a pu consulter. En revanche, l’ex-socialiste n’a aucun souvenir de son rendez-vous avec l’ambassadeur de Turquie à Paris le 21 janvier 2013. Soit onze jours seulement après la tuerie. "Je n’en ai aucune trace dans mon agenda, et mes deux collaborateurs ne se rappellent pas non plus cette entrevue" réitère Manuel Valls à L’Express. Le diplomate turc aurait pourtant envoyé à sa hiérarchie un compte rendu de cet entretien, d’après un document confidentiel obtenu par les avocats turcs des parties civiles. Ce jour-là, le ministre fait état à l’ambassadeur de l’avancée de l’enquête, évoque des meurtres "réalisés d’une manière très professionnelle", liste les éléments de preuve contre le suspect, désigné comme "le responsable de ces assassinats". Et rassure son interlocuteur : "Nous allons continuer de combattre le PKK" - classé organisation terroriste par la Turquie comme par la France. "Ces propos attestent de la collaboration intime entre Paris et Ankara, s’étrangle l’un des avocats des parties civiles. Cela explique peut-être le laisser-faire des autorités françaises dans cette affaire." Un diplomate français abonde : "La France s’est écrasée pour ne pas compromettre ses relations avec la Turquie."

Il faut retracer la chronologie de cet incroyable dossier, où s’empilent les éléments à charge contre Omar Güney, et à travers lui le service de renseignement turc du "Millî İstihbarat Teşkilatı", plus connu sous l’acronyme "MIT", pour saisir l’ampleur de ce scandale d’Etat et le poids des silences français. C’est bien simple : tout accuse Omar Güney. Ce trentenaire turc est le dernier à avoir vu vivantes Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez le 9 janvier 2013. Il avait toute leur confiance, ayant approché depuis l’automne 2011 la communauté, en quête, disait-il, de ses racines kurdes. Les caméras de vidéosurveillance l’ont filmé entrant dans l’immeuble peu de temps avant les crimes. L’ADN de l’une des victimes a été retrouvé sur sa parka et des traces de poudre identifiées sur sa sacoche.

Un "Loup gris" grimé en kurde

L’enquête révèle rapidement le vrai visage du suspect, incarcéré à la maison d’arrêt de Fresnes : un ultranationaliste, membre des Loups gris, la milice affiliée au parti nationaliste turc MHP, vivier connu des services secrets pour leurs basses besognes. Des photos de la précédente vie de Güney en Allemagne le montrent arborant la moustache caractéristique des Loups gris, redescendant de part et d’autre de la bouche, tels deux crocs. Le téléphone portable de l’assassin présumé complète le portrait : les enquêteurs y trouvent, dans les fichiers supprimés, 329 photos des fiches d’adhérents de l’association kurde de Villiers-le-Bel (Val-d'Oise), dont il était membre. Clichés pris la veille du crime, entre 4h23 et 5h33 du matin et envoyés à un mystérieux correspondant. S’ajoutent à ce tableau une série d’allers-retours en Turquie dans les semaines précédant le triple assassinat, voyages dont Güney s’était bien gardé de parler à ses "amis kurdes". Tout indique que Güney est un infiltré. Mais au service de qui ?

Deux documents fracassants font bientôt basculer l’affaire. D’abord cet enregistrement diffusé sur YouTube le 12 janvier 2014. La conversation se déroule en turc entre trois hommes, supposément Omer Güney et deux membres du MIT, qui évoquent les cibles potentielles du tueur, plusieurs hauts dirigeants du PKK, et le plan pour s’en débarrasser sans se "faire attraper" (sic). L’audio n’a pas été formellement authentifié, mais plusieurs proches de Güney y reconnaissent sa voix et la police scientifique de Lyon a conclu à une très forte analogie entre les deux voix. Deux jours après cette fuite, un second document, plus accablant encore, est publié par le quotidien Sol, fervent opposant au gouvernement Erdogan. Présenté comme une note d’information des services secrets, il porte la mention "gizli" : "confidentiel". Le rapport, daté du 18 novembre 2012, détaille par le menu le plan d’assassinat de Sakine Cansiz. Deux individus, désignés comme "la Source" et "le Légionnaire" en seront chargés. Le premier, dont le profil correspond a celui de Güney, a reçu la somme de "6 000 euros", utilisable "pour mettre hors d’état de nuire" la cible.

Plan d’évasion

Au même moment, à Paris, le dossier d’instruction s’épaissit. La section antiterroriste vient de mettre la main sur une nouvelle pièce à conviction. Le 4 janvier 2014, Omer Güney reçoit une visite au parloir de Fresnes. La justice a donné son feu vert pour enregistrer la conversation du détenu avec son ami Ruhi Semen, un Turc d’Allemagne, ancien collègue d’usine de Güney. La pêche est bonne : le prisonnier charge son visiteur d’aller voir "Mutti" à Ankara ("maman", en allemand) pour lui apporter "des nouvelles de Paris" et lui glisse un mystérieux papier à transmettre. Le message est codé. Mutti désigne en fait le MIT. Ruhi Semen l’avouera lui-même à la police allemande trois semaines plus tard. L’analyse de son téléphone révèle la nature du document passé ce jour-là au parloir, sobrement intitulé : "plan d’évasion". Il consiste à organiser la fuite de Günen lors d’une de ses hospitalisations, régulières, à l’hôpital de la Pitié-Salpètrière. Les lieux sont repérés, l’arsenal nécessaire détaillé. Le plan tombe finalement à l’eau.

L’implication des services secrets turcs pointée

Après deux ans et demi d’enquête, le parquet réclame le renvoi devant une cour d’assises d’Omer Güney, pour assassinats en relation avec une entreprise terroriste. Fait inédit, il écrit noir sur blanc que "de nombreux éléments de la procédure permettent de suspecter l’implication du MIT dans l’instigation et la préparation des assassinats." Une inconnue demeure : "Les investigations n’ont pas permis d’établir si ces agents du MIT ont participé à ces faits de façon officielle, avec l’aval de leur hiérarchie, ou s’ils l’ont fait à l’insu de leur service, afin de le discréditer ou de nuire au processus de paix."

Le doute est permis, vu les dissensions qui ébranlent l’Etat turc depuis le début des années 2010. Erdogan fait la chasse aux traîtres, dont les membres de la confrérie de l’influent prédicateur Fethullah Gülen, autrefois son allié. Les fuites en série dans l’affaire du triple assassinat du 147, rue La Fayette ont-elles à voir avec ces règlements de compte ? Possible. Le principal suspect ne saurait y répondre : il est mort en décembre 2016 d’un cancer du cerveau, à un mois de l’ouverture du procès. L’instruction court toutefois toujours, relancée par une nouvelle plainte de la défense contre X, pour poursuivre les commanditaires.

Mais l’enquête piétine. Les rares documents déclassifiés, à la demande des avocats, arrivent sur leurs bureaux si caviardés qu’ils n’apportent aucune valeur ajoutée. A l’évidence, ni l’Etat français ni l’Etat turc n’ont intérêt à ce que la vérité soit dite. Aujourd’hui pas plus qu’il y a treize ans. "En 2013, les interrogations qui surgissent rapidement sur les liens entre Omer Güney et de possibles commanditaires au sein de l’Etat turc tombent en fait au plus mal dans l’agenda franco-turc", rappelle la journaliste Laure Marchand dans son livre-enquête Triple assassinat au 147, rue La Fayette. A l’époque, les années Sarkozy ont abîmé la relation entre Paris et Ankara. Le président français, très hostile à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, méprise au plus haut point les Turcs. Ces derniers n’ont pas digéré la visite express du président français, le 25 février 2011 : 300 minutes, pas une de plus. Le vote, en janvier 2012, de la loi pénalisant la négation du génocide arménien - finalement retoquée par le Conseil constitutionnel - n’a rien arrangé. En Turquie, les personnels d’ambassade voient la coopération se déliter. "On était clairement ostracisés, se souvient l’attaché de défense d’alors, Patrice Moyeuvre. Il y avait à l’époque à Ankara une centaine d’attachés de défense étrangers, j’étais le seul à ne pas être invité aux cérémonies officielles."

L’homme du dégel s’appelle François Hollande. Il s’y attelle vite, d’autant que la France a grand besoin des services turcs pour interpeller les djihadistes français, de plus en plus nombreux, en 2013, à transiter par la Turquie pour rejoindre les rangs de l’Etat islamique en Syrie. "En échange de ces services, la France a-t-elle accepté de fermer les yeux sur l’affaire des militantes kurdes assassinées à Paris ? C’est une hypothèse", concède Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques, auteur de La Turquie, un partenaire incontournable (Eyrolles, 2021).

Treize ans plus tard, la Turquie d’Erdogan, plus répressive que jamais en interne, est devenue un poids lourd sur la scène géopolitique : allié militaire indispensable de l’UE, sponsorisé par elle pour lutter contre l’immigration irrégulière, pratiquant habilement la diplomatie du pendule entre la Russie et l’Ukraine. Elle est aussi un partenaire d’affaires pour la France, qui a vu ses échanges commerciaux bondir de 17,1 % en 2023 à 23,4 milliards d’euros, au-delà, de l’objectif des 20 milliards fixé en 2014 par François Hollande lors de la visite d’Etat en Turquie, une première depuis 22 ans. "La France n’a aucun intérêt à se fâcher définitivement avec la Turquie" résume une source diplomatique. Quitte à protéger des agents du MIT sur son sol ? Le cas de Zekeriya Çelikbilek, ancien militaire turc naturalisé français interroge pour le moins. En avril 2024, l’individu a été condamné en appel à cinq ans de prison par la justice belge pour sa participation à une organisation criminelle en vue de commettre des assassinats à Bruxelles… contre des cadres du PKK. Là encore, ses liens avec le sommet de l’Etat turc font peu de doutes. Çelikbilek a d’ailleurs été entendu dans l’affaire du triple assassinat de la rue La Fayette. Vingt mois après sa condamnation, la justice belge n’a toujours pas requis son arrestation en France, où il coule des jours paisibles à Reims. Le MIT peut dormir sur ses deux oreilles.

© MAXPPP

Les trois militantes kurdes Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez, ont été retrouvées mortes le 10 janvier 2013 au Centre d'information du Kurdistan, dans le Xe arrondissement de Paris.
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Thomas Melonio, chef économiste de l’AFD : "En 2026, l’Afrique ne pèsera plus que 30 % de nos activités"

En bon latin, on appelle cela une "annus horribilis" : 2025 aura été particulièrement éprouvante pour les acteurs de l’aide publique au développement. Dans le sillage du retour fracassant de Donald Trump au pouvoir, l’agence dédiée au financement du développement Usaid a été rayée de la carte. En Europe, la crise est aussi là : le budget de la France en la matière a subi une coupe de 37 % en 2025 et devrait à nouveau baisser en 2026. Idem en Belgique ou aux Pays-Bas. Au niveau de l’Union européenne, les crédits accordés aux pays les moins avancés pour la période 2025-2027 ont chuté de 35 %. Les politiques publiques de développement sont-elles vouées à disparaître ? Non, trois fois non, répond Thomas Melonio, chef économiste de l’Agence française de développement (AFD). La preuve ? Après le passage éphémère d’Elon Musk, "la phase de la tronçonneuse", l’administration américaine revient à des partenariats classiques avec certains pays du Sud, comme le Kenya.

Invité de la 3ᵉ édition du Grand Colloque International sur la sécurité des frontières Sud de l’Europe à Sciences po Aix, en partenariat avec L’Express, le 6 décembre dernier, Thomas Melonio y rappelait le rôle clé de la solidarité internationale dans la sécurité collective européenne. Un rôle sous-estimé, y compris pour sécuriser des approvisionnements stratégiques pour l’Europe, comme les engrais ou le manganèse. Entretien.

L’Express : Le Sénat a voté le 9 décembre la réduction de 700 millions d’euros de l’aide publique au développement dans le prochain budget. Si ce vote est confirmé, il porterait un nouveau coup aux politiques de développement, qui subissent des coupes continues depuis 2023. Comment expliquez-vous ce recul ?

Thomas Melonio : D’une part, l’extrême droite pèse davantage dans la vie politique française et le débat public [NDLR : le Rassemblement national est le premier groupe à l’Assemblée nationale, avec 120 députés]. Or, elle défend de longue date une forte réduction des budgets alloués à la solidarité internationale. D’autre part, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, il semble nécessaire d’acter une hausse du budget de la défense, mais rappelons que l’aide publique au développement joue aussi un rôle à part entière dans la protection de la sécurité française et européenne.

Dans quelle mesure ?

Quand on œuvre à limiter l’ampleur et les impacts du changement climatique, c’est une manière de protéger les Européens, notamment les agriculteurs, mais pas seulement. Dans le domaine médical, des projets qui renforcent les systèmes de santé dans des pays comme la Guinée ou la République démocratique du Congo pour mieux endiguer des virus tels qu’Ebola ou plus récemment le mpox, cela peut paraître lointain pour un Français, mais en réalité cela le concerne aussi puisqu’il s’agit là de contenir une épidémie avant qu’elle ne se propage, potentiellement partout sur la planète. La forte réduction de la mortalité liée au sida (divisée par quatre en vingt ans) est un succès important de l’action de développement.

Dans un autre registre, l’AFD a signé fin 2024 un partenariat important avec le principal producteur marocain d’engrais, le groupe OCP. Cela concerne directement l’Europe, qui redécouvre depuis quatre ans ses vulnérabilités en la matière. On importe énormément d’engrais de Russie et de Biélorussie [NDLR : les volumes importés par la France ont bondi de 86 % entre 2021 et 2023], qui sont produits à partir de gaz. C’est à la fois dommageable pour l’environnement et dangereux sur le plan stratégique. Garantir l’approvisionnement en engrais avec un partenaire fiable est capital pour nos filières agroalimentaires.

Enfin, le mois dernier, l’AFD a accordé un prêt de 173 millions d’euros avec le Gabon pour la modernisation du Transgabonais, une ligne ferroviaire qui relie le port minéralier d’Owendo, près de Libreville, à la mine de manganèse de Moanda, exploitée par le groupe français Eramet. Il s’agit là de sécuriser l’approvisionnement de ce minerai stratégique indispensable à la fabrication des batteries électriques pour les filières européennes. Cela intéresse en particulier la France, où la méga-usine de batteries de l’entreprise Verkor vient d’être inaugurée près de Dunkerque. On parle là d’un projet bénéfique pour nous et pour les Gabonais, à la fois en matière d’emploi et pour les usagers, car sur le Transgabonais circulent aussi des trains de voyageurs, environ 300 000 par an.

C’est aussi une manière d’exercer une influence dans cette région du monde, où la France est de plus en plus rejetée ?

Le mot influence est polysémique et peut donc prêter à confusion. Est-on au Gabon pour "influencer" la politique gabonaise ? Non. En revanche, il y a dans cette affaire un intérêt stratégique et économique pour la France, comme pour le Gabon. Nous avons donc un intérêt commun et l’AFD apporte une valeur ajoutée en s’assurant que le projet répond aussi à des préoccupations environnementales et sociales.

La baisse des fonds alloués à l’aide au développement change-t-elle les priorités de l’AFD ?

La part de l’Afrique dans nos activités baisse mécaniquement. En 2024, près de 50 % de nos financements allaient vers l’Afrique. Viennent ensuite l’Asie et le Proche-Orient, suivis de l’Amérique Latine et des Outre-mer français. En 2026, l’Afrique ne pèsera plus que 30 %. Pour une raison simple : sur ce continent, nous avons davantage de projets sous forme de dons, moins sous forme de prêts. Une réduction importante des ressources en dons (entre un tiers et la moitié seront coupés, selon le résultat du débat budgétaire, toujours en cours) touchera donc d’abord notre capacité à agir en Afrique.

L’AFD est moins présente en Afrique francophone qu’il y a une dizaine d’années. Pourquoi ?

D’abord, car les projets de l’AFD ont été interrompus avec les gouvernements du Mali, du Burkina Faso et du Niger, en raison des tensions diplomatiques avec la France. Or, c’était une zone d’activité importante de l’agence, a fortiori depuis les opérations militaires françaises Serval et Barkhane au Sahel.

Nos activités demeurent toutefois très dynamiques au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Bénin, au Cameroun, au Gabon ou en République démocratique du Congo. Mais nous travaillons aussi beaucoup au Kenya et en Afrique du Sud, où le partenariat avec la France est très recherché.

Dès son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a démantelé l’Usaid (son agence pour le développement, l’équivalent de l’AFD) et suspendu ses contributions à plusieurs agences onusiennes. Un an plus tard, quelles conséquences constatez-vous ?

L’Usaid était très présent dans les secteurs de la santé, de l’alimentation et globalement dans les pays en crise (Ukraine, Soudan, Haïti…). En Ukraine, l’aide américaine couvrait des domaines aussi variés que la réparation des infrastructures énergétiques, le soutien aux victimes de la guerre, la lutte contre la désinformation. La pression augmente donc sur l’Europe pour accroître notre soutien, comme l’illustre le débat sur le gel des actifs russes et l’octroi d’un prêt finalement approuvé par l’UE ce 19 décembre…

Dans d’autres pays, les conditions d’accès aux services médicaux et de nutrition se dégradent. Les programmes de santé sexuelle et reproductive, par exemple l’accès à l’avortement, sont particulièrement touchés, pour des raisons idéologiques. Des ONG françaises, comme Handicap international ou Action contre la faim, ont dû supprimer des programmes importants en Afrique ou au Proche Orient.

Mais après la période Elon Musk – la phase de la "tronçonneuse" -, l’administration américaine semble ouvrir une autre voie en matière de développement, sous l’impulsion du secrétaire d’Etat Marco Rubio. Début décembre, les Etats-Unis ont signé un accord avec le Kenya prévoyant le versement d’1,3 milliard d’euros au système de santé kényan, sur cinq ans, pour lutter contre le sida, le paludisme, la tuberculose et la polio. Dans la foulée, ils annonçaient un accord avec le Rwanda. Par ailleurs, l’agence américaine de financement du développement, l’USDFC (United States Development Finance Corporation), créée sous le premier mandat de Trump, vient d’être reconduite par le Congrès et sa capacité de prêts considérablement renforcée, passant de 60 milliards de dollars à 205 milliards de dollars.

Ces dynamiques s’inscrivent dans une volonté de consolider des alliances et de défendre des intérêts stratégiques… Bref, un retour à une logique plus classique. Les admirateurs de Trump, y compris en France, devraient tirer les leçons de cette réalité.

© Hans Lucas via AFP

France, Paris, 06/08/2023. Façade du bâtiment de l'AFD avec une enseigne indiquant « Agence Française de Développement ». Photographie d'Antoine Boureau / Hans Lucas.
France, Paris, 06/08/2023. Façade du bâtiment de l'AFD avec une enseigne indiquant « Agence Française de Développement ». Photographie par Antoine Boureau / Hans Lucas. (Photo par Antoine Boureau / Hans Lucas via AFP)
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