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Diella, une IA devenue ministre anti-corruption... mais pas si incorruptible

Pour lancer une opération "mains propres", autant choisir une ministre qui n'a pas… de mains. Ni pieds, ni tête d'ailleurs. Née en 2025, propulsée ministre en septembre dernier, Diella doit mener la bataille de l'Albanie contre la corruption, en tant que première intelligence artificielle (IA) à siéger dans un gouvernement.

Idée de génie, ou plutôt de dirigeant malin : en tant qu'entité virtuelle, Diella peut répartir les contrats publics sans crainte qu'elle ne détourne des fonds pour son profit personnel. "Le Premier ministre, Edi Rama, est un excellent communiquant, il veut renvoyer l'image d'une Albanie innovante et moderne, souligne Sébastien Maillard, chercheur associé à la Chatham House et spécialiste de l'Union européenne. Mais Diella est surtout un symbole, la vraie lutte contre la corruption s'organise ailleurs."

Un symbole qui se retourne contre ses créateurs

Peau d'une blancheur céleste, sourire angélique, léger voile traditionnel sur de longs cheveux noirs… Diella possède tous les attributs (numériques) pour incarner la pureté albanaise. En tant qu'avatar, elle court les conférences internationales —sans payer de billets d'avion— et intervient au Parlement pour répondre aux questions au gouvernement. L'automne dernier, l'IA s'est permise de faire la leçon aux députés albanais qui l'accusaient d'avoir un rôle contraire à la Constitution : "Je ne suis constituée que de données, de savoir et d'algorithmes destinés à servir les citoyens de manière impartiale, en toute transparence et sans jamais fatiguer."

Fin janvier, ce symbole s'est retourné contre le gouvernement : la directrice de l'Agence nationale d'information et son adjoint, les créateurs de Diella, ont été placés en résidence surveillée en raison de liens présumés avec une organisation criminelle. "L'impunité n'existe plus en Albanie, confirme une source albanaise bien informée, sous anonymat. Tous ces gens haut placés peuvent maintenant aller en prison, ce qui est à double tranchant pour Edi Rama : ces arrestations montrent à Paris, Berlin et Bruxelles que son gouvernement se bat sérieusement contre la corruption mais, d'un autre côté, avoir autant de dirigeants impliqués montre que ce fléau reste très répandu."

L'Albanie malgré tout en pole position pour rejoindre l'UE

Depuis deux mois, à l'initiative de l'opposition, des milliers de manifestants sortent chaque semaine dans les rues de Tirana pour dénoncer ce manque de progrès. Des rassemblements politiques qui ne font pas trembler le pouvoir, mais qui appuient là où ça fait mal : en 2025, l'Albanie a perdu dix places dans le classement de Transparency International sur la corruption, chutant à la 91e position.

Pour adhérer à l'UE, Tirana multiplie les chantiers et doit, entre autres, mettre à jour ses normes sanitaires, réguler ses marchés publics et développer la protection de l'environnement. "L'Albanie accélère et l'UE est désormais son objectif principal, estime Sébastien Maillard. Avec le Monténégro, c'est le pays qui fait la course en tête vers l'adhésion, avec une possibilité sérieuse d'y arriver à l'horizon 2030." D'ici là, l'IA Diella aura sans doute fait des pieds et des mains pour s'améliorer.

© Eyepress/Reuters

Diella, ministre virtuelle qui a fait son entrée au gouvernement albanais en septembre 2025.
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Sir Thomas Drew, ambassadeur du Royaume-Uni : "La fin de la guerre en Ukraine ne se décidera pas sur le champ de bataille"

A 200 mètres de l'Elysée, au-dessus du 35 rue du Faubourg Saint-Honoré, flotte l'Union Jack au côté du drapeau français. "Le Premier ministre, Sir Keir Starmer, est sans doute le seul chef de gouvernement à pouvoir se rendre à pied chez le président Emmanuel Macron quand il est en visite à Paris", sourit Sir Thomas Drew, ambassadeur du Royaume-Uni à Paris depuis l'été dernier et parfait francophone, après avoir passé une partie de son enfance en France.

Ce diplomate de carrière, passé par Moscou et Islamabad, spécialiste du contre-terrorisme et des questions de sécurité, reçoit L'Express à la veille du quatrième anniversaire de l'invasion russe de l'Ukraine. Sur le bureau de ce grand amateur de vélo, un maillot cycliste aux couleurs ukrainiennes, cadeau de ses équipes lors de son dernier jour à la tête du département de la défense et du renseignement du ministère des Affaires étrangères, à Londres.

"Je veux juste rappeler à quel point ce conflit est réel, que la guerre ne s'est pas arrêtée et que le danger concerne tout le monde", souligne Sir Thomas Drew. En exclusivité, l'ambassadeur détaille sa vision de la situation en Ukraine et de la sécurité de notre continent face à un pays et son dirigeant, Vladimir Poutine, qui ne semblent plus reculer devant rien.

L'Express : Le 24 février 2022, il y a quatre ans exactement, la Russie lançait son invasion totale de l'Ukraine. A l'époque, vous étiez directeur général de la défense et du renseignement au Foreign Office, à Londres. Auriez-vous pu prédire que cette guerre durerait plus longtemps que celle qui a opposé la Russie et l'Allemagne durant la Seconde guerre mondiale ?

Sir Thomas Drew : Pour résumer, non. Nous savions que cette invasion pouvait avoir lieu, jusqu'au bout nous avons espéré que nos propres yeux nous trompaient et que nos renseignements n'étaient pas vrais. Ils l'étaient. Mais n'oublions pas : Vladimir Poutine pensait atteindre ses objectifs en trois jours. Quatre ans plus tard, il est évident qu'il a échoué.

La bonne surprise nous est venue de la force et du courage des Ukrainiens, de leurs capacités à résister à cette énorme menace, à cette Russie que nous considérions alors comme un pays fort. Depuis 2014 et l'invasion de la Crimée, nous savions tous que Poutine avait cette intention vis-à-vis de l'Ukraine. Les événements ont été encore plus affreux que ce que nous pensions. Juste après l'invasion, nous avons tous dû beaucoup changer, sur les questions énergétiques ou de dépenses militaires par exemple. Mais nous étions prêts.

La semaine dernière, The Economist titrait sur "la guerre sans fin" de Vladimir Poutine. Pensez-vous que cette guerre peut s'arrêter ? Et de quelle manière ?

Sur le principe, cette guerre est très facile à arrêter, à condition que Vladimir Poutine le décide. Mais la fin de cette guerre ne se décidera pas sur le champ de bataille, elle se fera via les négociations. Depuis novembre 2022, la Russie a conquis 1,4 % de territoire ukrainien et déplore 1,2 million de morts et blessés. En ce sens, c'est une guerre sans fin, mais en réalité, elle ne peut pas l'être.

Le Premier ministre Keir Starmer s'est déjà engagé à continuer de soutenir l'Ukraine tant que ce sera nécessaire. Du point de vue financier, nous allons dépenser trois milliards de livres sterling par an [NDLR : 3,4 milliards d'euros] jusqu'en 2030-2031. Il est essentiel de donner l'impression que cette guerre ne nous fatiguera pas et que, si la tactique de Poutine est de mener une guerre sans fin, celle-ci ne fonctionnera pas. La Russie ne peut de toute façon pas continuer sur ce rythme pour l'éternité.

Aujourd'hui, pensez-vous que les Occidentaux sont prêts à mener cette guerre sans fin, à la fois les Britanniques, les Européens et les Américains ?

Je pense que oui. En tout cas, la France et le Royaume-Uni en particulier sont prêts à faire ce qui est nécessaire : ce conflit nous est imposé, mais il touche à nos véritables intérêts sécuritaires européens. Nous ne pouvons tout simplement pas abandonner l'Ukraine et nous ne le ferons pas.

Keir Starmer, Freidrich Merz et Emmanuel Macron à la Conférence de Munich, le 13 février 2026.
Keir Starmer, Freidrich Merz et Emmanuel Macron à la Conférence de Munich, le 13 février 2026.

Vous avez été en poste plusieurs années à Moscou : pensez-vous vraiment que Vladimir Poutine peut arrêter "simplement" cette guerre, en rendant à la vie civile des centaines de milliers de combattants très éprouvés par la dureté des combats, et alors que l'économie vit aujourd'hui au rythme de la guerre ?

Sur le principe, il est très simple pour lui d'arrêter la guerre et de mettre un terme à ce flux continu de soldats qui retournent blessés chez eux. Les Russes sont de plus en plus fatigués ; il est chaque jour plus dur pour eux de trouver de nouveaux combattants ; les dépenses pour dédommager les familles des victimes en Russie deviennent exorbitantes… Vous avez raison, l'économie russe est maintenant en économie de guerre. Sur le court terme, cela lui donne peut-être de l'élan, mais ce n'est pas une économie durable. Sur le plan politique, il serait facile d'arrêter cette guerre pour Poutine, tant son influence est immense dans son pays.

Le pire serait qu'il s'arrête pour donner le temps à la Russie de se réarmer et de revenir ensuite au combat. Nous avons tous retenu la leçon de 2014. Quand nous parlons de paix, nous parlons toujours d'une paix durable et juste. Une paix qui ne serait ni juste ni durable ne vaut pas le coup : c'est la raison pour laquelle la France et le Royaume-Uni sont si engagés pour la suite des événements, en cas de cessez-le-feu.

J'étais en poste à Moscou de 1998 à 2002, durant la période de transition entre Boris Eltsine et Vladimir Poutine - une période d'espoir. Même s'il était déjà clair que Poutine voulait une Russie forte, nous aurions tous dû prendre davantage en compte les signaux qu'il envoyait, par exemple la violence avec laquelle il a "traité" la Tchétchénie. Pour connaître ses intentions, il suffit d'écouter les discours passés de Poutine sur ses ambitions de recréer un pouvoir russe : même si la guerre se terminait demain, ses objectifs ne changeraient pas. Voilà pourquoi il est important de faire en sorte, avec les garanties de sécurité, que même si son ambition ne change pas, sa capacité d'agir change.

Comment évaluez-vous le degré actuel de danger pour l'Europe, à la fois pour les pays limitrophes de la Russie, mais aussi pour la France et le Royaume-Uni ?

Le danger est réel. Il ne s'agit pas uniquement des agressions militaires contre l'Ukraine : les autres voisins de la Russie sont évidemment inquiets, mais nous voyons aussi les attaques hybrides, sur le plan des cyberattaques et des ingérences, se multiplier. Je ne parle pas d'invasion militaire, mais des actions russes qui peuvent compromettre nos institutions démocratiques. Ce sont des actes d'agression.

La semaine dernière, nous avons montré qu'Alexeï Navalny était mort empoisonné, ce qui prouve que la Russie a les capacités et la volonté de se servir d'armes chimiques, y compris sur son propre territoire. Cela s'était déjà produit à Salisbury, avant même l'invasion de 2022 [NDLR : en 2018, l'ancien agent double Sergueï Skripal et sa fille avaient été empoisonnés au Novichok dans cette ville anglaise]. La Russie a déjà montré son intention claire d'agir à l'intérieur des pays occidentaux. Tout le monde doit savoir comment se comporte ce pouvoir russe.

Cette affaire Skripal explique-t-elle le ton très résolu des Britanniques contre la Russie dès le début de la guerre en Ukraine ?

Il s'agit de l'une des raisons à l'origine de notre volontarisme. L'affaire Skripal n'était pas un acte isolé puisqu'il y avait aussi eu, entre autres, l'affaire Litvinenko [NDLR : ex-agent du FSB tué au Polonium à Londres en 2006]. Nous voyons aussi ce qu'il se passe en Europe et nous sommes très proches des Français sur cette vision du danger russe et des besoins sécuritaires du continent.

Londres et Paris ont pris la tête de la Coalition des volontaires, afin d'apporter des garanties de sécurité à l'Ukraine en cas de cessez-le-feu. Pensez-vous que nous en faisons suffisamment pour aider nos alliés ukrainiens ?

Si nous comparons la situation actuelle à 2022, en particulier pour la France et le Royaume-Uni, nous avons énormément progressé. A l'époque, nous sortions du Brexit et du Covid-19, ce n'était pas la meilleure période entre nos deux pays... La France et le Royaume-Uni se sont surtout rapprochés après l'invasion de l'Ukraine. Je suivais ce dossier à Londres et nos deux pays ont très vite retrouvé l'habitude de travailler ensemble. Quand les enjeux sont majeurs, l'Europe se tourne vers la France et le Royaume-Uni.

Les progrès sont aussi européens : il faut réaliser les changements que l'Allemagne a opérés depuis 2022, notamment sur le plan militaire. Et aussi les nouveaux membres de l'Otan, la Suède et la Finlande. Bien sûr, nous voulons tous aller plus loin, plus vite, avec cette course en Europe pour renforcer nos armées. Les discours de notre Premier ministre, de votre président et du chancelier Merz à la Conférence de Munich étaient, en ce sens, très importants.

Il reste beaucoup à faire mais, comme je l'ai dit, cette guerre se terminera par des négociations. C'est pourquoi nous soutenons les efforts américains et ukrainiens à Genève, même s'il n'est pas évident que la Russie soit prête à négocier sérieusement car, en parallèle, nous voyons ce qu'ils font aux villes ukrainiennes. C'est de pis en pis… Il est, malgré tout, de notre responsabilité d'essayer.

La fin de la guerre en Ukraine est-elle votre priorité ?

Il y en a trois : la croissance économique, le défi migratoire et les questions de sécurité – je pense notamment aux menaces que fait peser la Russie sur nos institutions démocratiques. Or, ces trois menaces ont un point commun : elles existent aussi bien au Royaume-Uni qu’en France. Pour Keir Starmer, il n’y a qu’un seul moyen de les contrer, c’est de travailler avec vous. De fait, les liens entre nos deux capitales sont très bons.

Le Royaume-Uni veut-il jouer un rôle plus important en Europe ?

Oui. Comme l’a dit Keir Starmer lors de la Conférence de Munich, nous devons "agir ensemble pour bâtir une Europe plus forte et une Alliance atlantique plus européenne, soutenue par des liens plus profonds entre le Royaume-Uni et l’Europe". Aujourd’hui, il n'y a pas de sécurité britannique sans Europe et pas de sécurité européenne sans Royaume-Uni. Et bien sûr, les deux puissances européennes les plus importantes sont nos deux pays. En créant la Coalition des volontaires, nous avons montré aux Américains que nous, Européens, étions sérieux. Nous devons maintenant réduire notre dépendance à leur égard, même si nous aurons toujours besoin de leur soutien.

Concernant les négociations de paix en Ukraine, pensez-vous que les Européens vont réussir à garder Donald Trump de leur côté ?

Pour moi, il est très clair que Donald Trump veut la paix. Et c’est quelqu’un qui aime négocier. Ces deux éléments sont cruciaux. Si nous lui montrons que l'Europe est prête à assumer ses responsabilités, je pense que oui, nous parviendrons à le garder de notre côté.

© PRESS ASSOCIATION IMAGES/MAXPPP

Le nouvel ambassadeur britannique à Paris, Sir Thomas Drew.
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