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Thierry Oberlé : "Malgré sa maladie, Mohammed VI n’a jamais envisagé d'abdiquer"

Dans Mohammed VI, le mystère (Flammarion), à paraître le 15 janvier, le journaliste Thierry Oberlé ose aborder les sujets les plus tabous du royaume du Maroc. Jusqu’à sa maladie, sa vie privée ou l’imprégnation du trafic de drogue dans le Rif, devenus au fil du temps des clés de lecture indispensables de son règne.

L'Express : Mohammed VI va-t-il lire votre livre ? Autrement dit, se tient-il informé de l’actualité, y compris de ce qui s’écrit sur lui ?

Thierry Oberlé : Mohammed VI a la réputation de ne pas lire. Il regarde la télévision, les chaînes d’information en continu, mais il ne lit ni ouvrages, ni presse écrite. Pour le reste, il se tient informé par des notes et des entretiens avec ses proches. Il est dans l’oralité alors que paradoxalement il parle peu en public.

Ce n’est pas le seul aspect étonnant dans le fonctionnement de ce roi. Vous relatez son désinvestissement progressif des affaires du royaume. Comment l’expliquer ?

Mohammed VI donne l’impression d’être tiraillé. D’un côté, il a été élevé pour exercer le pouvoir. C’est un Alaouite, les Alaouites font leur devoir, c’est ce que son père, son grand-père lui ont appris. Il n’a d’ailleurs jamais envisagé d’abdiquer, malgré ses états d’âme et sa maladie, qui l’affaiblit considérablement. Mais en même temps, il n’exerce pas le pouvoir avec appétit. Il a ce goût d’ailleurs, ce besoin de fuite hors des frontières du royaume. Il s'est toujours aménagé des périodes très longues de voyage à l'étranger. Il aime la plage, les plaisirs de la mer et les plaisirs tout court.

Ses selfies avec des passants alors qu’il est vêtu d’un t-shirt, notamment à Paris, ont fasciné le monde. S’agit-il d’une communication rodée de la part du roi ?

C’est son idée. S’il avait demandé l’avis de ses communicants, ils auraient probablement tenté de le dissuader de se faire prendre en photo en t-shirt avec une feuille de cannabis, comme ça a été le cas pendant des vacances à Zanzibar. Et puis le Maroc est un pays conservateur, ce type de déambulations peut choquer dans la mesure où le roi est censé être le commandeur des croyants. Mais ces clichés correspondent à son mode de vie, à ce que Mohammed VI est profondément. Quand il se rend à Paris, ou à Dubaï, ses villes-mondes fétiches, il fait invariablement les boutiques, du shopping. Il croise du monde, il s’arrête.

Quel est son rapport à Paris, où il se rend fréquemment ?

C’est un amoureux de Paris, davantage d’ailleurs qu’un amoureux de la France. Lors de la seule interview qu’il a donnée, enfant, on lui a demandé quel serait son rêve. Il a répondu : ce serait de marcher seul sur les quais de Seine. La capitale française est pour lui synonyme d’évasion.

Quelles sont les personnes dont il aime s’entourer ?

Mohammed VI a une attirance particulière pour les "people", les musiciens, les sportifs comme Teddy Riner, les chanteurs comme Gim’s, les rappeurs. Il aime aussi côtoyer des personnages qui viennent d’un milieu social différent du sien, par exemple des athlètes qui s’imposent par la sueur, le sang et les tripes, avec un intérêt pour les personnes d’origine maghrébine, souvent marocaines afin de flatter le nationalisme royal. D’où l’émergence, à partir de 2017, des frères Azaitar, ces jeunes combattants sulfureux de MMA maroco-allemands, devenus incontournables au Palais, où ils bousculent les traditions et le savoir-vivre de l’entourage institutionnel. Ils semblent incarner à ses yeux une liberté qu’il n’a jamais trouvée et à laquelle il s’identifie. Ces sportifs se battent dans un octogone, une cage, tandis que lui est, de par son destin, prisonnier d’une cage dorée.

Ce rapprochement coïncide avec le divorce de Mohammed VI d’avec son épouse Lalla Selma, également en 2018. Que sait-on de la vie privée du roi depuis ?

Ce sujet agite beaucoup les réseaux sociaux. Personnellement je ne connais pas sa vie privée, qui lui appartient. Il y a des ragots sur son orientation sexuelle, effectivement, mais pas de témoignage direct. Sur la sexualité du roi du Maroc de façon plus large, Hassan II disposait d’un harem d’une trentaine de femmes. Dans l’imaginaire marocain, subsiste l’idée qu’un roi peut se permettre ce qu’il veut. Sa majesté vit comme elle l’entend.

L’état de santé de Mohammed VI pourrait-il également expliquer son désinvestissement progressif ?

Son dossier médical est le secret le mieux préservé du Maroc. Cela dit ses proches reconnaissent qu'il est malade. Ce qui est clair, c'est qu'il a des problèmes de poumon, une obstruction des voies respiratoires. Il se fatigue rapidement. Il a perdu une cinquantaine de kilos ces dernières années. Lors de la cérémonie annuelle de la bay’a, durant laquelle les dignitaires du royaume lui prêtent allégeance, il a l’interdiction de mettre pied à terre, puisqu’il est l’ombre de Dieu sur terre. Il est longtemps apparu sur un cheval, mais depuis qu’il est malade, il se tient dans une voiture, ce qui est moins fatigant. Il souffre beaucoup. Il n’est pas présent au Maroc actuellement et n’assiste pas à la Coupe Afrique des Nations de football. Officiellement, pour un mal de dos.

Lors de ces périodes loin du Maroc, gouverne-t-il tout de même son pays ?

Étonnamment, oui. Il ne se tient pas au courant de tous les dossiers, tous les jours, et ses conseillers possèdent une large marge de manœuvre. Mais il reste le chef, et peut piquer des colères, se montrer irascible. Il s’intéresse à certains sujets, par exemple le développement des TGV au Maroc mais s’est passionné surtout pour la construction de ses hôtels d’ultra-luxe qu’il suit dans les moindres détails.

Lors des premières années de son règne, on le surnommait "le roi des pauvres". Ce narratif s’est estompé avec les années. Que s’est-il passé ?

Son désinvestissement est allé de pair avec une de ses déceptions personnelles, celle d’avoir échoué dans le développement de l’arrière-pays du Rif, région déshéritée du nord du Maroc, délaissée par son père Hassan II. Dans ses premières années de règne, il a montré une sensibilité réelle aux questions sociales, une fibre caritative qui a permis à ses conseillers de développer effectivement cette mythologie autour du "roi des pauvres". En 2016, le Rif a pourtant été secoué par un soulèvement, un hirak, sur fond de misère. Le roi en a été meurtri. Et à l’automne dernier, les jeunes de la génération Z se sont révoltés en réclamant des "écoles plutôt que des stades".

La fortune colossale du roi et la façon dont elle prospère n’ont-elles pas également brouillé cette image ?

Ce qui est sûr, c’est que la façon dont le roi s’enrichit relève du mélange des genres. La holding royale est le premier producteur agricole du pays, Mohammed VI possède également les supermarchés Marjane, donc il vend ses propres produits à sa population dans ses propres supermarchés. A la fin de l’année, les dividendes sont redistribués à l’actionnaire, c’est-à-dire la holding royale, pas l’Etat marocain. Il y a dix ans, on estimait sa fortune à 6 milliards d’euros, elle atteindrait aujourd’hui les 10 milliards.

Quant au Rif, il est réputé être le grenier à cannabis de l’Europe. Comment le roi se positionne-t-il sur ce dossier sensible ?

Le roi n’a jamais parlé du trafic de drogue. Ce que je crois pouvoir démontrer, grâce à des documents inédits, c’est la complaisance, voire plus, du pouvoir marocain sur cette question. Rien n’est fait pour stopper réellement la production de cannabis car les bénéfices du haschich remplissent trop de poches dans un pays miné par la corruption. Les chiffres sont éloquents : 80 % du cannabis en France vient du Maroc et le Maroc est le premier producteur mondial de cette drogue de moins en moins "douce".

Ce sujet cause-t-il des tensions entre la France et le Maroc ?

Ce qui est assez surprenant, c’est que la France ne semble pas hausser le ton plus que ça. La reconnaissance par la France de la marocanité du Sahara occidental, en juillet 2024, ne s’est pas accompagnée d’une pression particulière en amont sur la question du narcotrafic, qui a été longtemps un sujet tabou et le reste en partie.

Avec le Sahara occidental, Mohammed VI aura réussi là où son père Hassan II avait échoué.

Sur certains dossiers, Mohammed VI et ses conseillers ont su se comporter en stratège, avec une véritable vision, et le Sahara occidental en fait partie. Il a très tôt opté pour la politique du fait accompli, c'est-à-dire l'occupation de la région disputée et sa transformation en investissant des sommes folles pour défendre et développer ce désert de cailloux. Sa démarche est trumpiste : il a eu le flair de comprendre qu’on entrait dans une époque où le droit international devient une notion en voie de disparition. Il a également réussi à imposer la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental avec des méthodes de diplomatie extrêmement musclées, de type lobbying souterrain mêlant argent et espionnage, en utilisant aussi l’arme des migrants clandestins contre l’Europe.

© EPA/MAXPPP

Le roi du Maroc Mohammed VI photographié à Rabat, en novembre 2023.
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