↩ Accueil

Vue lecture

"On connaît la détermination de Poutine, moins celle de Trump" : leurs stratégies d'intimidation décryptées

Cet hiver, l'Essec Business School a lancé un Observatoire des stratégies d’influence, d’ingérence et d’intimidation au sein de son centre géopolitique, défense & leadership, codirigé par Aurélien Colson, l'Amiral Finaz (ancien directeur de l'Ecole de Guerre) et Frédéric Charillon, ex-patron de l'Irsem au ministère des Armées et auteur de Géopolitique de l'intimidation (Odile Jacob, 2025). Ces deux derniers expliquent à L'Express les motivations de ce projet et analysent les stratégies des dirigeants actuels pour conquérir les esprits.

L'Express : Quelle distinction établissez-vous entre l'influence, l'ingérence et l'intimidation ?

Frédéric Charillon : Ce sont trois fonctions différentes. L’influence, d’abord, consiste à convaincre sans contraindre. On cherche à modifier le comportement d’un acteur - un dirigeant, une opinion publique, un décideur économique… - en lui faisant comprendre qu’il a intérêt à aller dans notre sens. Cela peut passer par des arguments rationnels, par le prestige culturel, mais aussi par des avantages concrets : accès à des réseaux, financements, opportunités.

Loïc Finaz : Nous avons, en Europe occidentale, une vision très idéalisée de l’influence. Nous pensons que si notre raisonnement est bon, il convaincra. Le dialogue suffira. C’est la tentation du raisonnable, mais c'est une erreur que nous reproduisons systématiquement. Or le monde ne fonctionne pas sur la base du raisonnable. D’autres acteurs utilisent l’argent, les dépendances économiques, ou jouent sur l’émotion, voire la violence. Que les intentions soient bonnes ou mauvaises, l’influence reste au cœur des relations, des échanges, des dépendances… Et elle constitue aujourd’hui une donnée permanente du conflit, avant, pendant, après.

Les temps sauvages dans lesquels nous sommes entrés ne minimisent-ils pas le rôle de l’influence ?

F.C. : Non. Nous vivons au contraire l’âge d’or de l’influence. Contrairement à ce que l'on aurait pu espérer, elle ne remplace pas la confrontation : elle la prépare et l’accompagne. On le constate par exemple en observant la bataille des récits autour de la guerre en Ukraine. La bataille d'influences livrée par la Russie, notamment à travers ses médias (comme Russia Today), mais également à travers ses liens avec différents partis politiques en Europe occidentale, a servi à consolider un socle de relais du discours russe qui permet aujourd'hui d'entendre abondamment les éléments de langage du Kremlin : "la Russie ne peut pas perdre la guerre, l'Occident et l'Ukraine sont responsables de ce conflit, le financement de la défense ukrainienne est un préjudice pour le contribuable européen", etc.

Quand passe-t-on de l’influence à l’intimidation ?

L.F. : Quand convaincre ne suffit plus. Mais surtout lorsqu'on est mal intentionné… L’intimidation, c’est : "faites ce que je veux, sinon…" Mais elle ne prend pas qu’une seule forme, elle peut être de plusieurs types.

Lesquels ?

F.C. : Quand on parle d'intimidation, la première idée qui vient à l'esprit spontanément est celle de l'intimidation du fort. Le plus puissant rappelle sa supériorité. "Je suis plus fort que vous, donc faites ce que je vous dis, sinon…". C’est par exemple l’Amérique néoconservatrice de George W. Bush au moment de la guerre d’Irak (2003) : "Nous savons que vous n’êtes pas d’accord avec cette guerre, mais vous allez tout de même voter avec nous à l’ONU, sinon… " C'est l'époque où la patronne du National security council aux États-Unis, Condoleezza Rice, menaçait de "punir la France" pour son opposition à la guerre américaine en Irak.

N’oublions pas néanmoins l’intimidation du faible : "Je suis faible, mais si je m’effondre, vous en subirez aussi les conséquences". C’est la Grèce pendant la crise de la zone euro, qui admet ses erreurs passées, mais souligne que l’abandon du pays (ou son renvoi de la zone euro) déstabiliserait toute l’Union. On peut penser également au Liban, pays dont la classe politique assume son esprit de chapelle au détriment de l'intérêt national, mais nous dit : "Si le pays s'effondre, cela bouleversera davantage encore les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient".

Autre variante : le chantage au pouvoir de blocage, illustré par Viktor Orban au sein de l’UE, où l’unanimité donne un levier énorme à un petit État : "Je sais que je suis moins important que d'autres pays de l'Union européenne, mais il se trouve que vous avez besoin de ma voix. Que me proposez-vous pour l'obtenir ?".

Enfin, il y a l’intimidation du fou : "Faites attention, vous ne savez pas jusqu’où je peux aller". Donald Trump est le seul à avoir ouvertement assumé cette posture. Lorsqu'un journaliste lui a demandé peu après son retour à la Maison-Blanche en 2025 "que feriez-vous si la Chine attaquait Taïwan", le président américain a répondu : "Ils ne le feront pas, parce qu'ils savent que je suis complètement dingue".

D’une certaine manière, Vladimir Poutine joue aussi sur cette image d’imprévisibilité et de brutalité assumée. Il fait régulièrement mention à l'arsenal nucléaire de la Russie, et rappelle qu'il est capable des pires exactions, comme il l'a d'ailleurs prouvé en Tchétchénie ou en Syrie. L’efficacité repose en effet aussi sur la crédibilité : si vous menacez sans jamais agir, cela finit par s’émousser. Dans le cas de Poutine, on connaît sa détermination. Il y a encore des doutes sur celle de Trump.

L’intimidation repose-t-elle toujours sur la force militaire ?

L.F. : Non, pas uniquement, mais souvent sur la capacité de nuisance, quelle qu'elle soit. Cela peut être militaire, terroriste, économique, cyber. Avec malheureusement la violence, directe ou indirecte, qui reste au cœur du mécanisme.

Venons-en à l’ingérence.

F.C. : L’ingérence, c’est intervenir directement dans les affaires intérieures d’un autre État, ce que le principe de souveraineté est censé proscrire. Elle peut être politique, judiciaire, économique ou informationnelle.

Comment a-t-elle évolué ces dernières années ?

L.F. : L’ampleur et la facilité de l’ingérence électorale sont peut-être l'exemple le plus frappant de cette évolution. Grâce aux réseaux sociaux, des puissances étrangères peuvent toucher directement les électeurs d’un autre pays, amplifier des colères, soutenir des partis, affaiblir la confiance dans les institutions. Notre siècle n'invente rien, mais c’est nouveau à cette échelle.

Qui sont les principaux acteurs de l’ingérence ?

Frédéric Charillon : La Russie est très active. Des réseaux idéologiques proches du trumpisme aux États-Unis aussi. D’autres puissances agissent de manière plus ciblée : sur des diasporas (comme la Chine), des réseaux religieux (Qatar et autres pays du Golfe concurrents, Turquie…) ou économiques (c’est encore le cas de Pékin, mais aussi de l'Azerbaïdjan et de bien d'autres).

La révolution technologique ne facilite-t-elle pas l’ingérence ?

F.C. : Elle est bien sûr un multiplicateur de puissance. Désinformation virale, manipulation algorithmique, cyberattaques contre des infrastructures critiques : la frontière entre ingérence, intimidation et sabotage devient floue. Une attaque informatique peut provoquer un chaos bien réel, avec des conséquences politiques majeures. On sait également qu'un deepfake qui se répand peut engendrer localement des dégâts immenses et immédiats. S'il est fait avec subtilité, le temps de prouver qu'il s'agit d'un faux, on pourra déplorer de nombreux morts, du fait des émeutes engendrées ou des vengeances suscitées. Même des acteurs avisés peuvent s'y laisser prendre : on se souvient de ce chef d'État africain qui a récemment appelé Emmanuel Macron parce qu'il avait vu passer la fausse nouvelle d'un coup d'Etat en France.

Comment les démocraties peuvent-elles répondre à ces ingérences sans renier leurs principes ?

L.F. : Précisément en les assumant, ces principes, mais sans naïveté. Ils sont notre faiblesse lorsque nous refusons de voir le monde tel qu'il est, ou que nous nous leurrons aux lubies de l'époque bien souvent relayées par nos extrêmes. Mais ils sont aussi notre force lorsque nous laissons sa place au bon sens. L’État de droit reste notre meilleure arme. En l'utilisant, il faut ainsi documenter les ingérences, protéger nos infrastructures, former les décideurs économiques et politiques, développer, enfin, une culture du risque qui seule nous permettra d'être libres. Il n'y a pas de liberté, y compris face à l'ingérence, sans acceptation du risque.

F.C. : Et accepter d’utiliser tous les outils légaux dont nous disposons : contrôles économiques, sanctions, ripostes informationnelles fondées sur des faits. Nous n’avons pas besoin de produire de fausses informations : la vérité, bien mise en lumière, est déjà très dérangeante pour les régimes autoritaires. Si nous parvenons à créer des médias internationaux suffisamment suivis par la jeunesse ou par d'autres segments d'opinion, pour diffuser des informations vraies mais gênantes pour les régimes autoritaires, alors nous pourrons à nouveau renverser la tendance et placer ces derniers dans une position extrêmement délicate, grâce à la liberté d'expression et à la circulation de l'information.

L’Europe est-elle armée pour cela ?

L.F. : Elle est à la fois la plus exposée et la mieux placée pour défendre un ordre fondé sur des règles. Mais elle souffre de dépendances technologiques, de lenteurs décisionnelles et de divisions politiques. Le problème n’est pas l’absence d’outils : c’est le manque de volonté de les utiliser. Pour ne pas dire : l'absence de courage.

C’est la vocation de votre Observatoire ?

F.C. : Notre observatoire a été conçu comme un lieu où chercheurs, praticiens, décideurs et étudiants analysent ces stratégies, identifient les vulnérabilités et proposent des réponses concrètes. Comprendre est la première étape pour se défendre. Nous entrons dans une ère où la conflictualité passe autant par les esprits, les réseaux et les dépendances que par les armes. Le défi pour les démocraties est clair : savoir se défendre sans cesser d’être des démocraties. Les jeunes, et notamment dans notre cas les étudiants, ont beaucoup à nous apprendre : ils nous disent à quoi ils sont sensibles, quels sont selon eux les vecteurs d'influence les plus dangereux, ils nous signalent également des pratiques ou des canaux de l'influence que nous ne connaissions pas. Cet observatoire est également pour nous une façon de discuter avec les entreprises privées, qui elles aussi sont soumises à des guerres d'influence.

L.F. : En espérant que cet Observatoire sera aussi, à sa manière, un catalyseur à bon sens et courage…

© REUTERS

Vladimir Poutine et Donald Trump lors de leur rencontre en Alaska, le 15 août 2025.
  •  

Thomas Gomart : "En Chine ou en Russie, l’affaire Epstein est présentée comme l’exemple du déclin de l'Occident"

Le directeur du très sérieux Institut français des relations internationales (Ifri), Thomas Gomart, ferait-il son coming out idéologique ? Le titre de son nouveau livre, Qui contrôle qui ? (Tallandier), fait explicitement référence à Lénine. Pour l’historien, invité du troisième numéro des "Temps sauvages", le podcast géopolitique de L’Express, le communisme sous-tend encore la politique internationale.

La mondialisation n’a-t-elle pas vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par un Parti communiste totalement léniniste dans son fonctionnement ? La volonté léniniste d’éliminer l’adversaire ressurgit. Le retour du conflit et des rapports de force laisse les libéraux interdits. Le schisme transatlantique plonge les Européens, qui ne jurent que par le droit, dans la sidération. Il faut puiser dans la géopolitique pour comprendre ce retournement, savoir déchiffrer les symboles, et s’intéresser à la psychologie des dirigeants. Ce à quoi s’emploie Thomas Gomart en mettant en scène les nouveaux clivages mondiaux à travers six duels remarquablement bien incarnés : Poutine/Zelensky, Trump/von der Leyen, Xi Jinping/Modi, Netanyahou/Khamenei, le Giec et Fox News, ou encore le Vatican et la Silicon Valley. Au-delà de ces personnalités et de ses organisations, des mécanismes profonds sont à l’œuvre dans le monde actuel, dont l’expert des relations internationales analyse avec clarté les ressorts profonds. L'intégralité de ces échanges est à retrouver sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.

1. Lénine vs Constant

Le libéralisme et le communisme sous-tendent encore la politique internationale. Deux auteurs emblématiques de ces courants de pensée peuvent nous aider à comprendre les antagonismes géopolitiques actuels : Benjamin Constant (1767-1830) et Lénine (1870-1924). Une grande figure du libéralisme européen et le révolutionnaire bolchevique se répondent à un siècle de distance. Le premier exaltait "la liberté en tout" alors que le second a instauré "la discipline de parti". On érige à nouveau des statues de Lénine en Russie, en Biélorussie, et dans le Donbass en Ukraine. Mais Lénine est moins un sujet russe que chinois aujourd’hui. Xi Jinping est plus léniniste que marxiste. La mondialisation a vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par le Parti communiste, totalement léniniste dans son organisation et son fonctionnement. Les purges servent à garantir sa "pureté". Lors du sommet des Brics à Kazan en octobre 2024, Xi Jinping s’est référé à un texte qui a marqué Lénine : Que faire ? Les hommes nouveaux de Nikolai Tchernychevski (1828-1889). Le but de Lénine était de détruire ses adversaires. Benjamin Constant, lui, estimait que le commerce devait permettre d’obtenir de gré à gré ce qu’il était possible d’espérer gagner par la violence. Dans son texte majeur, De l’usurpation, très vive critique de Napoléon, il écrit : "La guerre et le commerce ne sont que deux moyens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire". Dans Le Passé d’une illusion, François Furet relie ces deux auteurs. Leur duel a bien eu une postérité : c’est le monde d’aujourd’hui.

2. Vatican vs Silicon Valley

Il y a aujourd'hui plus de propriétaires d'iPhone que de catholiques dans le monde : 1,8 milliard contre 1,4. Néanmoins, l’Eglise catholique conserve une unité et une influence sans équivalent. En dehors de l’Europe, il y a un dynamisme très fort du catholicisme. C’est du Vatican qu’est venue la première critique contre l’alliance de la Maison-Blanche et des seigneurs de la tech. Deux mois avant sa mort, le pape François a adressé une lettre aux évêques américains dans lesquelles il s’oppose aux mesures de "déportation de masse" mises en œuvre par l’administration Trump.

Converti au catholicisme, le vice-président J.D. Vance a quasiment forcé les portes du Vatican avec une armada de SUV pour être reçu par le souverain pontife mourant et obtenir ainsi une forme de reconnaissance. Comme s’il voulait rejouer la vieille dialectique du pape et de l’empereur. En tout et pour tout, il a obtenu trois Kinder pour ses enfants. Léon XIV, qui a une double nationalité américaine et péruvienne, met en avant la doctrine sociale de l’Eglise pour répondre aux développements de l’intelligence artificielle. Entre le Vatican et la Silicon Valley se joue une certaine conception de l’homme à l’âge numérique.

3.Le Giec vs Fox News

L'un des grands enjeux du XXIe siècle, c’est le rapport à la vérité. Les faits ne sont pas des opinions : cette évidence est de plus en plus oubliée. Le réchauffement climatique est une réalité documentée par une autorité scientifique, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). L’originalité de cette structure réside dans sa nature hybride : politique par son principe de fonctionnement intergouvernemental, scientifique par sa méthodologie et le recrutement de ses spécialistes. Toujours prudent dans ses assertions, le Giec fonctionne comme une "machine à consensus".

Dès sa création en 1996, le réseau télévisé Fox News lancé par le magnat australien Rupert Murdoch a produit un contre-discours climatosceptique. Fox News a permis l’éclosion médiatique de Donald Trump, qui lui doit beaucoup. Trente ans après, force est de constater que la production d’opinions l’a emporté sur la rigueur scientifique. Une preuve frappante de ce que j’avance ?

Très engagé contre le réchauffement climatique, le fondateur de Bill Gates a publié un texte fin 2025 annonçant que sa fondation allait désormais consacrer ses efforts à la lutte contre la pauvreté et à la santé publique. Qu’une personnalité aussi emblématique abandonne son combat pour l’environnement reflète l’évolution du rapport de force. Même Gates a renoncé à son objectif d’atténuer le réchauffement ! En un sens, Fox News a gagné !

4. Vladimir Poutine vs Volodymyr Zelensky

La guerre coloniale menée en Ukraine par Vladimir Poutine est un échec militaire patent. Conformément à la tradition soviétique, Poutine consomme ses soldats comme du petit bois. En Afghanistan, les Soviétiques ont perdu 15 000 hommes. En Ukraine, les derniers chiffres font état d’1,2 millions de pertes (tués, blessés, disparus), un bilan qui montre l'inefficacité militaire d’une Russie qui, en quatre ans de guerre, n’a conquis que 20 % du territoire ukrainien. En même temps, la Russie peut se targuer d’avoir remporté un certain succès diplomatique : la majorité des pays qui, dans le monde, a condamné l’agression n'a, en réalité, pas sanctionné Moscou. Et son discours antioccidental trouve un écho certain.

Y a-t-il un gagnant ? Non, pas pour l’instant. La guerre d'Ukraine fait perdre à l'Europe, Russie incluse, son principal avantage comparatif sur la scène internationale, à savoir sa stabilité stratégique. C’est cela que Poutine a détruit. Au fond, le vrai vainqueur est Xi Jinping. Depuis son entrée à l’OMC, en 2001, la Chine a su se métamorphoser pour rivaliser avec les Etats-Unis et l’Europe, tout en sortant des millions de personnes de la pauvreté. A la tête de la Russie depuis un quart de siècle, Poutine a, lui, choisi d’entraîner son pays dans une guerre éternelle, ce qui impliquait de rompre avec l’Europe, son principal partenaire économique. Il réécrit l’histoire en mettant à feu et à sang son voisin auquel il nie le droit à exister comme nation indépendante.

5. Donald Trump vs Ursula von der Leyen

Dès février 2025, lors de la première réunion de son cabinet, Donald Trump avait donné le ton : "L’Union européenne a été créée pour entuber les Etats-Unis." Cinq mois plus tard, le président américain reçoit Ursula von der Leyen en cravate dorée sur son golf de Turnberry, en Ecosse. Entre autres mesures chocs, il annonce 15 % de droits de douane aux exportateurs européens. La présidente de la Commission européenne cède pour préserver la faible croissance européenne.

Cette rencontre, qui avalise le retour du protectionnisme, acte surtout la soumission des Européens à Donald Trump. "Donald Trump a mangé Ursula von der Leyen au petit-déjeuner", commente le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Pourquoi a-t-elle accepté ce "diktat" ? Rappelons d’abord qu’elle subissait une pression politique et économique extrêmement forte pour trouver un deal. Sur le fond, elle n’a fait que mettre en action ce qui lui a été demandé par le Conseil européen.

Le grand problème de cet "accord de Turnberry", c'est qu’il entérine la victoire intellectuelle de Donald Trump sur l'Europe dans la lecture qu’il nous impose du fonctionnement du commerce international. Et nous acceptons de payer un tribut, à savoir le prix de notre sécurité. Mais cela suffira-t-il ? En réalité, Bruxelles et la plupart des dirigeants européens minorent l’offensive idéologique lancée à leur encontre par le président américain. Ils s’efforcent de préserver le modèle de relations transatlantiques issu de la Seconde Guerre mondiale, alors que Washington veut non seulement y mettre un terme, mais aussi subvertir les démocraties européennes minées par l’immigration. En fait, Ursula von der Leyen et les autres ne comprennent pas la puissance des symboles trumpiens.

6. Démocratie européenne vs Démocratie Maga

Animal politique exceptionnel, Donald Trump est parvenu à exercer une emprise cognitive. De fait, il soumet la relation transatlantique à un fort paradoxe. Tandis qu’elle connaît une profonde divergence idéologique, elle subit une fusion de plus en plus forte sur le plan médiatique, comme le montre l’affaire Epstein, une boule de neige politico-médiatique qui ne cesse de grossir et en devient presque oppressante. On peut voir l’émergence de ce nouvel espace cognitif comme une évolution de la démocratie, dans le sens où c’est aujourd’hui celui qui produit le plus de discours qui prend l'ascendant sur les formes de représentativité démocratique.

Dans cet espace cognitif, qui est avant tout un espace de manœuvre, tenter de démêler le virtuel du réel n’a plus de sens. La question est : a-t-on la capacité de produire un contre-discours ? C'est le grand problème des Européens. Que pouvons-nous faire face à un Peter Thiel, qui a, à la fois, la puissance financière, une prétention intellectuelle et la maîtrise de canaux de communication ? Nous sommes obligés de l'écouter, car il crée un effet d'asymétrie qui accentue l’emprise. Pour toutes ces raisons, il est très difficile d’exister dans cet espace cognitif. Ajoutons que la démocratie n’en sort pas gagnante. Regardez la façon dont cette affaire Esptein est lue et expliquée en Chine, en Russie ou dans le monde arabe. Partout, elle est présentée comme l'exemple le plus abouti du déclin de l'Occident…

© U.S. Justice Department/Handout via REUTERS

Jeffrey Epstein apparaissant sur cette image diffusée par le Département de la Justice à Washington, D.C., aux Etats-Unis, le 19 décembre 2025, dans le cadre d'un nouveau lot de documents.
  •  
❌