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Stephen Smith : "La jeune Afrique va se ruer vers la vieille Europe, c'est dans l'ordre des choses"

"A l’université, j'avais l'impression d'être dans un supermarché intellectuel. Je suivais un séminaire, puis un autre. Mais il n'y avait aucune cohérence. Je suis allé voir ma mère et je lui ai dit que j’aimerais prendre une année sabbatique. Et je suis parti en auto-stop à travers l'Afrique, entre l'Algérie et le Niger, en faisant des allers-retours avec des camions à travers le désert. C’est là que j'ai commencé à apprendre le français, avec des Africains. Ces derniers sont polyglottes. Moi-même, je le suis : ma mère est allemande, je parle ma langue maternelle et j'ai appris le français l'espagnol. En rentrant de cette année, j'avais l'impression d'avoir trouvé ma voie, le dénominateur commun me permettant d'unifier mes séminaires et mes activités. L’Afrique est une sorte de laboratoire anthropologique. Les questions de modernité et de tradition sont totalement chamboulées là-bas."

Ainsi Stephen Smith raconte-t-il, dans le nouvel épisode des Temps sauvages, le podcast géopolitique de L’Express, la naissance de sa vocation d’africaniste. Professeur à l’université Duke, après avoir longtemps été journaliste à Libération puis au Monde, il a publié plusieurs ouvrages consacrés au continent, qui font autorité. On peut désormais le lire tous les mois dans L'Express.

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Pour qui veut comprendre les enjeux de la "rencontre migratoire" entre l’Afrique et l’Europe, il faut lire son enquête parue en 2018, La ruée vers l’Europe (Grasset). "La jeune Afrique va se ruer vers la vieille Europe, cela est inscrit dans l’ordre des choses comme l’était, vers la fin du XIXe siècle, la 'ruée vers l’Afrique' de l’Europe", écrit-il dans cet essai de "géographie humaine", très documenté.

Quelles seront l’ampleur et la durée de cette migration ? Dans un peu plus de trente ans, entre un cinquième et un quart de la population européenne pourraient être d’origine africaine, selon certaines projections. "L’histoire n’est jamais écrite, nuance Stephen Smith, les précédents peuvent être trompeurs. Du reste, l’Europe ne sera peut-être pas la destination des Africains au sens quasi exclusif où l’étaient les Etats-Unis pour les Mexicains". Mais il estime que "l’Afrique noire n’est pas encore partie". Pour beaucoup d’Africains, "leur continent s’est transformé en salle des départs".

Témoin, le Nigeria, qui deviendra le troisième pays le plus peuplé du monde d’ici 2050. Stephen Smith a commencé sa carrière de journaliste ici : "Le Nigeria me passionnait et j’avais le projet de m'y installer une année pour écrire un livre sur Lagos. Cette ville est la préfiguration de ce que sera l'Afrique dans une génération. C’est la plus jeune du monde. Il y a une énergie folle là-bas ! Une créativité formidable. Il s’y passe beaucoup de choses culturellement contrairement à certaines villes européennes devenues des musées. Le Nigeria est fondamental. Quand vous y passez aujourd'hui ce qui vous frappe, c'est à quel point les gens vont mal. Jusqu’en 2015, à peu près partout en Afrique, il y avait encore un peu d'espoir. Depuis, la situation s'est vraiment détériorée."

En Europe, l’immigration africaine pose des questions politiques, sociales et économiques. A l’instar de Paul Collier, professeur à l’université d’Oxford, auteur de Exodus, Stephen Smith déplore que le débat sur la migration ait été "politisé avant d’avoir été analysé". C’est précisément l’objet de son travail : documenter le sujet pour fournir des éléments d’appréciation rationnels. Aujourd’hui, la discussion est prise en tenaille par d’un côté les thuriféraires de "la porte close" et, de l’autre, des défenseurs du "droit de s’installer où l’on veut".

Stephen Smith s’attendait à ce que les enseignements de son enquête au long cours soulèvent passions et polémiques : il a été plutôt servi. Alors que La ruée vers l’Europe » repose sur des faits, on l’a accusé de véhiculer les fantasmes du "Grand remplacement". Comment perçoit-il, avec le recul, l’accueil fait à son livre ?

"Pour moi, cela a été une sorte de supplice de l'estrapade. Dans un grand nombre de journaux, mon livre a été accueilli avec ouverture d’esprit. Pourquoi laisser la migration à la droite ? Pourquoi, à l’instar de Didier Leschi, ancien le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, ne pas considérer que c’est aussi un sujet de gauche, puisqu’il a des effets sociaux ? Ce n’est pas dans les beaux quartiers que l’on vit l’immigration, c’est ailleurs. Il faut donc se préoccuper de la pression sur l'habitat et l'école notamment. Sans même parler de la solidarité internationale : le tiers-monde doit-il être siphonné de tous ses talents ? C’est l’état d’esprit dans lequel j’ai écrit mon livre. Et d’ailleurs, il a été reçu comme tel. Jusqu'à ce que François Héran [NDLR : sociologue et anthropologue), intervienne en disant 'quelqu'un qui n'est pas démographe ne peut pas parler de ces questions-là, c'est mon domaine, et deuxièmement, tout ça c'est faux, ouvrez les frontières, il y a d'autres pays européens qui prennent plus de migrants que la France et donc tout ça, c'est une façon de faire le lit du Rassemblement national.' A nouveau, le débat sur la migration est relégué au second rang. Chacun se surveille. On fait du dépistage politique au lieu du parler du sujet !"

Il en faut davantage pour décourager cet insatiable curieux. Il ne désespère pas de la capacité des Européens à se saisir de manière pragmatique de ce défi du siècle : "Je reste optimiste, dit-il. Il y a des progrès. Même s’il existe des tensions, il n’y a pas eu d’explosion raciste, ni en France ni dans d'autres pays européens. Pensez à l'Allemagne ! Des amis allemands ont accueilli des migrants et, aujourd'hui, disent que c'était probablement une erreur d'avoir ouvert la porte à un million de migrants à la fois. D’une part car cela a permis à l’extrême droite de se renforcer. D'autre part, pour les difficultés d'accueil que cela représente. Il y a beaucoup de travail pour intégrer : s'occuper des gens, effectuer des démarches administratives avec eux, leur trouver un logement. Ce n’est pas seulement le problème de l'Etat. En Allemagne, la société s'est mobilisée. Ayant vécu cette expérience, les Allemands parlent d'une façon réaliste de la migration. Pour eux, les migrants ne sont pas des punching-balls politiques. Dans le même temps, ils ne résument pas le débat en termes de fermeture ou d’ouverture."

Outre la polarisation du débat sur ces questions cruciales, on peut aussi regretter que l’Afrique demeure un angle mort européen alors que l’avenir du Vieux Continent se joue en grande partie chez son voisin du sud. Comment Stephen Smith explique-t-il ce décalage ?

"Ce qui est important démographiquement ne l’est pas forcément d’un point de vue géopolitique, explique-t-il. L'Afrique, au moment de son indépendance, représentait 3 % des échanges mondiaux. C’est toujours le cas. Alors que sa population a plus que doublé au cours de la même période !"

Le sujet a, en tout cas, passionné les auditeurs des Temps sauvages. Ceux qui se sont inscrits pour assister au direct et dialoguer avec l’invité, lui ont posé beaucoup de questions. "Est-il toujours pertinent de distinguer réfugiés politiques et migrants économiques ?", l'interroge-t-on. Sa réponse : "La plupart des gens qui viennent en Europe sont des migrants économiques. Mais une fois que l’on a dit ça, on ne peut pas rétorquer à une personne se revendiquant réfugiée politique : 'non, tu ne l'es pas !' Comme une sorte de procès d'intention. Selon moi, il devient urgent de redéfinir correctement la catégorie de réfugié politique pour garantir les droits d'asile à ceux qui le méritent. 'Mériter' étant un mot ambigu, puisque en réalité elles sont victimes. Il faut donc être solidaires. Mais on ne peut pas être solidaire lorsque l'acte d'intégration, le premier que vous posez pour entrer en Europe, est une triche. Une triche qu'on peut comprendre, humainement, mais une triche quand même, vous trichez sur la vraie intention, vous venez, je le ferai à votre place comme migrant économique, vous cherchez fortune pour vous et vos enfants ailleurs, rien de plus compréhensible, mais ce n'est pas la vérité. On ne peut bâtir un contrat social sur une fraude."

Est-il concevable de cogérer les migrations avec l'Afrique, lui demande un auditeur ? "Ce serait bien sûr souhaitable. Mais les intérêts entre les pays africains et européens divergent. Les économistes libéraux nous font croire que faire venir des jeunes gens pour les intégrer dans notre système va sauver notre Sécurité sociale. Je n'y crois pas du tout. Les êtres humains ne sont pas que des acteurs économiques. Ils vivent avec leurs voisins et leurs concitoyens."

D’autres questions lui ont été posées lors de ce numéro exceptionnel des Temps sauvages, sur les migrations intra-africaines, la politique européenne et les pays du Maghreb, notamment l’Algérie et le Maroc. Un pays où l’ont souvent conduit ses enquêtes sur le général Mohamed Oufkir et Mehdi Ben Barka, dont il a enfin élucidé la mort dans un document explosif, L’affaire Ben Barka (Grasset), écrit avec Ronen Bergman. "Je m’intéressais depuis longtemps à Ben Barka, confie-t-il. Olivier Nora, le patron des éditions Grasset, m’a présenté Ronen Bergman, qui était assis sur trésor de documents émanant du Mossad, dont il est un spécialiste !"

Un modèle d’enquête journalistique et historique, qui se savoure comme un roman de John Le Carré. En regardant Stephen Smith déplier sa silhouette longiligne après l'entretien, on se dit qu'il aurait pu inspirer un personnage à l'écrivain britannique.

© JEROME FAVRE/EPA/MaxPPP

Des migrants clandestins sont gardés par des gendarmes en attendant d'être pris en charge après l'interception de leur bateau par la marine sénégalaise à Ouakam, Dakar, Sénégal, le 16 septembre 2025.
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