Encore une bonne intention ?
Ces derniers temps, on parle beaucoup d’une initiative baptisée « EU OS ». Il s’agirait d’une distribution Linux développée par l’Union européenne pour ses propres besoins. EU OS n’est cependant pas un système existant, ni même un projet de l’Union.
EU OS est un nom générique, choisi à dessein par Robert Riemann, auteur de l’initiative. Ce physicien et informaticien travaille actuellement dans l’équipe du Contrôleur européen de la protection des données (CEPD), un organe indépendant établi par le Règlement général sur la protection des données (RGPD) pour veiller à son application cohérente au sein de l’Union. Riemann est en quelque sorte aux premières loges sur les questions de souveraineté numérique.
Son initiative est centrée sur ce thème. Elle est personnelle – dans le sens où elle n’émane pas officiellement d’une instance européenne – mais est conçue pour attirer l’attention. Elle est en outre suffisamment étoffée dans sa vision pour interroger les éventuelles bonnes volontés. Même si certains choix peuvent sembler curieux, voire bloquants.
De quoi parle-t-on ?
EU OS est présenté comme un projet. L’auteur est cependant transparent sur les objectifs : c’est un proof-of-concept (démonstration de faisabilité) visant à explorer l’idée d’un système d’exploitation souverain pour les instances publiques de l’Union européenne. Comme Robert Riemann l’indique, EU OS « n’est techniquement pas un nouveau système d’exploitation »
Les motivations à lancer un tel projet ne manquent pas, selon lui. L’expression « argent public – code public » est au cœur de sa démarche. L’investissement public doit ainsi profiter au plus grand nombre, l’argent des contribuables ne devant pas servir à payer des licences de produits propriétaires. Il estime que les « effets de synergie » permettront des économies puisqu’il ne sera plus question de payer des coûts de licence par siège.
Il est également beaucoup question d’indépendance. D’abord, à l’égard des entreprises du privé, qui ne pourraient plus dicter leurs conditions. Ensuite sur la manière dont les migrations sont envisagées, sur le logiciel comme sur le matériel. Bien que le cas ne soit pas nommé, il est probable que la fin de vie de Windows 10 serve ici d’exemple emblématique du problème pointé. Un organisme public pourra ainsi choisir quand et comment migrer.
Bien sûr, l’ouverture du code est centrale, permettant à chacun de se lancer dans sa propre analyse. Même chose pour l’utilisation de normes ouvertes. L’initiative bénéficierait aussi de la communauté mondiale du logiciel libre.
La faisabilité d’accord, mais sur quelle base ?
Le site du projet rappelle que ce type d’initiative n’a rien de nouveau, même si l’aventure n’a encore jamais été tentée au niveau européen. La distribution française Gendbuntu, basée sur Ubuntu et utilisée par la gendarmerie française, est citée en exemple. D’autres sont citées, comme LiMux à Munich, mais dont l’aventure s’est terminée en 2017, quand la municipalité a décidé de revenir à Windows.+ 1 Linux est également dans la liste, distribution développée par le land allemand Schleswig-Holstein, de même qu’Astra Linux pour la Russie et Kylin pour la Chine. Pour L’auteur de l’initiative, c’est la preuve évidente qu’un déploiement de Linux à grande échelle n’a rien d’impossible.
Et pour l’Europe, que propose Robert Riemann ? Une base Fedora accompagnée de l’environnement KDE. Le choix a de quoi surprendre : quitte à viser la souveraineté et donc l’indépendance, pourquoi promouvoir une distribution qui, si elle est effectivement libre, est le laboratoire à ciel ouvert de Red Hat, une société américaine ?
Robert Riemann s’en explique dans une FAQ. De 2007 à 2024, il a lui-même utilisé openSUSE, distribution soutenue par SUSE, une société allemande. Il indique également s’être servi de Debian au département universitaire, et de Scientific Linux dans un département de recherche. Pour son utilisation personnelle, il s’est penché en 2024 sur openSUSE Kalpa, mais a finalement choisi une variante spécifique de Fedora : Kinoite.
Kinoite, dont nous avons déjà parlé, est un système Linux immuable. Il estime que cet aspect du système est essentiel dans le cadre d’une distribution publique, car elle permet une sécurité accrue et offre une plus grande fiabilité dans la gestion des mises à jour. Les images déployées peuvent être signées, avec possibilité de contrôler finement ce qui est installé et quand.
Le choix de Fedora tient compte d’un ensemble de paramètres, dont l’utilisation de rpm-ostree, un système hybride images/paquets. On le retrouve dans des distributions immuables basées sur Fedora comme les spins Atomic, CentOS Stream, Alma Linux et Rocky Linux. Robert Riemann dit également avoir reçu des conseils de la communauté, du CERN, de la Commission européenne, du centre allemand pour la souveraineté numérique ou encore d’openSUSE (qui en a d’ailleurs fait un billet de blog le 26 mars).
Des spécifications précises
Ce billet est intéressant, car l’équipe y estime le projet EU OS comme « mature » par son approche et la liste des caractéristiques. Le choix de Fedora Kinoite est à la fois considéré comme argumenté et présentant des risques. Pour openSUSE, il serait plus judicieux de prendre tout de suite en compte des alternatives comme Aeon (GNOME) ou sa propre distribution Kalpa, qui poursuit les mêmes objectifs que Kinoite. Le critère commun ? L’immuabilité.
Sur le site d’EU OS, d’autres spécifications sont d’ailleurs données. Il faut pouvoir par exemple proposer des dossiers synchronisés, qu’ils soient partagés ou spécifiques à l’utilisateur. Une attention particulière doit être portée à la gestion des e-mails et calendriers. Ce peut être à travers le tandem KOrganizer-Kmail (donc KDE), Thunderbird ou un webmail comme OpenExchange.
Parmi les autres spécifications, il y a également l’intégration avec des services d’impression, une gestion des mots de passe avec intégration dans le navigateur, un outil de compression multiformat (7zip est proposé), la possibilité de déployer des applications depuis un catalogue (comme Flathub), une gestion centralisée des appareils (notamment pour le traitement des correctifs), une intégration avec un service d’annuaire, un déploiement automatique des certificats personnalisés, un système automatisé pour les sauvegardes, la prise en charge du chiffrement intégral du disque, la compatibilité avec SELinux, et ainsi de suite.
La liste est longue, d’autant qu’elle contient aussi des exigences non fonctionnelles. Elles concernent surtout la philosophie du projet, avec des conséquences concrètes sur la sécurité. Par exemple, le caractère open source du projet ou l’utilisation de méthodes DevOps modernes, « pour des constructions reproductibles ». Le système doit répondre aux besoins de l’Union européenne et doit pouvoir fonctionner sur du matériel datant de Windows 7.
Et, bien sûr, EU OS doit prendre en compte dès le départ l’ensemble des cadres juridiques européens pertinents et normes associées : RGPD, NIS 2, Cyber Resilience Act, ISO 27001. SecNumCloud, la certification de l’ANSSI, est même mentionnée, « si applicable ».
Un vieux sujet
Il semble que l’ouverture du dépôt GitLab associé ait été faite aux alentours de Noël dernier. Pourquoi à ce moment-là ? Une question de contexte, sans doute, entre les dernières élections européennes et la pétition lancée en novembre dernier pour faire réagir les instances européennes.
Cette pétition, enregistrée sur le site du Parlement européen, enjoignait l’Europe à se doter de sa propre distribution souveraine. Les avantages d’une telle solution étaient considérés comme « évidents », comme l’indépendance, les économies réalisées, la transparence du processus, la sécurité associée, etc. Pour en finir avec la dépendance aux solutions propriétaires. Sujet relancé en France ces derniers temps, notamment avec le contrat signé par Polytechnique avec Microsoft.
Pour autant, comme nous le rappelait alors l’ingénieur Stéphane Bortzmeyer, la souveraineté par le système d’exploitation est un vieux sujet, sans que rien n’ait jamais vraiment bougé au niveau étatique. Et ce, malgré des réussites comme la migration de la gendarmerie française vers une version modifiée d’Ubuntu pour 70 000 postes.
L’initiative, cette fois, émane d’une personne clairement identifiée et ayant une expérience réelle avec le monde Linux. Le site donne de nombreux détails et pose une vision claire. Dans un contexte de guerre commerciale ouverte avec les États-Unis, déclenchée par le gouvernement américain via des droits de douane massifs, le projet est à suivre de près. Sinon, il aura eu le mérite de donner un aperçu plus précis de ce que devrait être une distribution européenne.