Propriété de Jeff Bezos, le Washington Post licencie plus de 300 employés
The Washington Post dies in darkness
Le Washington Post licencie plus de 300 personnes, principalement dans sa rédaction, après plusieurs années de résultats en déclin. L’influence croissante de son propriétaire Jeff Bezos a, ces derniers mois, participé directement au mécontentement d’une partie des abonnés.
Propriété du fondateur d’Amazon Jeff Bezos, le Washington Post a procédé au licenciement de 30 % de ses effectifs le 4 février, se séparant de fait plus de 300 personnes.
Cette saignée se traduit par la fermeture des pages sports et livres du journal, par la fin de son podcast quotidien d’actualité « Post Reports », et par diverses autres réductions du côté de la couverture des actualités internationales et locales. Des employés des activités commerciales sont aussi touchés.
Difficultés accrues depuis 2020
Créé en 1877, média emblématique aux États-Unis, connu notamment pour les révélations du scandale du Watergate, le Washington Post lutte depuis plusieurs années contre de difficultés économiques similaires à celles que rencontrent de nombreux autres médias. Le média a été racheté par Jeff Bezos en 2013, époque à laquelle le magnat des technologies avait aussi pris 3 % des parts du journal spécialisé dans les informations économiques et financières Business Insider (racheté deux ans plus tard par le groupe média allemand Alex Springer SE).
Pendant les premières années,le Washington Post a continué de s’étendre, jusqu’à ce que ses difficultés économiques s’accroissent au tournant de la pandémie. Fin 2023, Jeff Bezos a embauché Will Lewis comme directeur de la rédaction pour que ce dernier trouve une manière de rendre le Washington Post profitable. En 2024, ce dernier avait indiqué aux rédactions que le journal avait perdu la moitié de son audience en quatre ans et 77 millions de dollars en 2023 (pour comparaison, Amazon a dépensé 40 millions de dollars pour obtenir les droits sur le documentaire Melania et 35 millions de dollars supplémentaires pour en faire le marketing).
Remettre le média à flot reste une gageure dans un environnement médiatique où les chiffres de circulation papier continuent de chuter, concurrencés par les pratiques numériques. L’écosystème s’est par ailleurs vu capter l’essentiel de ses revenus publicitaires par les géants numériques, tandis que l’émergence des réseaux sociaux, puis l’explosion récente des systèmes d’IA générative sont venus concurrencer directement les productions journalistiques dans les tentatives d’obtenir l’attention du public. Pour certains observateurs, le choix de l’ancien cadre de médias britanniques Will Lewis était aussi une décision de Jeff Bezos questionnable, ne serait-ce que pour sa méconnaissance de l’écosystème médiatique américain.
Ingérences éditoriales
Depuis les candidatures à la présidence des États-Unis, en 2024, le multi-milliardaire a par ailleurs agi de manière toujours plus évidente dans la ligne éditoriale du média, initialement relativement centriste. Alors que les journaux d’ampleur nationale ont, aux États-Unis, pour tradition de soutenir l’un ou l’autre des candidats, Jeff Bezos a d’abord interdit au journal de publier son article de soutien à Kamala Harris, une décision directement sanctionnée par la perte de centaines de milliers d’abonnés.
Dans les mois qui ont suivi, la dessinatrice et prix Pulitzer Ann Telnaes démissionnait après s’être vue refuser la publication d’un dessin. Ce dernier représentait Jeff Bezos ployant le genou devant Donald Trump. Les pages opinion du journal ont ensuite dû s’adapter pour ne plus accueillir que des points de vue défendant « deux piliers : les libertés personnelles et les marchés libres », selon les instructions de Jeff Bezos. Cette décision a conduit à la démission du chef de la rubrique, David Shipley.
Un an après les premiers signes de cette reprise en main, le tirage du Washington Post atteignait en octobre 2025 un seuil de faible tirage, passant sous la barre des 100 000 exemplaires quotidiens tirés pour sa version papier pour la première fois en 55 ans (contre 600 000 pour son concurrent le New-York Times en août 2025). Le journal s’est par ailleurs trouvé directement pris dans la promotion d’outils d’intelligence artificielle que son propriétaire participe à promouvoir.
Effets directs sur la qualité de l’information
En décembre, le journal déployait l’outil « Your Personal Podcast », qui devrait permettre au public de créer « leur propre briefing » et notamment de faire lire les articles par deux agents IA. Dès les premiers épisodes, les journalistes avaient demandé des comptes, le résultat multipliant des erreurs allant de problématiques de prononciation à de larges modifications du contenu des articles, de la mauvaise attribution voire de l’invention de citations, ou encore des éléments laissant entendre que certains propos de sources relevaient de la position du journal.
En réduisant les équipes chargées de fabriquer l’information de 800 à moins de 500 personnes, les licenciements annoncés ce 4 février amoindriront de même la capacité du journal à fournir de l’information de qualité. Auprès des équipes, son directeur exécutif Matt Murray a indiqué que le journal avait perdu trop d’argent, trop longtemps, rapporte The New-York Times. Il a expliqué qu’il faudrait repositionner le titre pour le rendre « plus essentiel dans la vie des gens dans ce qui devient un paysage médiatique plus bondé, plus compétitif et compliqué ».
Le plan de licenciement se fait dans un contexte plus large au sein des entreprises de Jeff Bezos. Fin janvier, Amazon annonçait en effet la suppression de 16 000 emplois. Caroline O’Donovan, la journaliste du Post en charge de suivre Amazon, fait d’ailleurs partie des personnes qui se sont vues remercier.



















