Quand le DOGE supprimait les financements de la recherche en sciences sociales via ChatGPT
Inintelligence artificielle
Dans un procès remettant en cause les suppressions de financements décidées l’année dernière par l’administration Trump, on découvre que le DOGE a pris ces décisions via de simples prompts dans ChatGPT.
L’année dernière, l’administration Trump a confié le démantèlement d’une grande partie des agences de la recherche américaine au DOGE, conduit à l’époque par Elon Musk. Plusieurs sociétés savantes américaines ont attaqué en justice les décisions prises au nom de la National Endowment for the Humanities (NEH), l’agence américaine de financement des recherches en sciences sociales. Celles-ci dénoncent le fait que plus de 1 400 programmes de recherche, représentant un montant total de 100 millions de dollars, ont été annulés en utilisant une simple question à ChatGPT.
« Les éléments suivants ont-ils un rapport avec D.E.I. [les politiques de Diversité, équité et inclusion, ndlr] ? Réponds de manière factuelle en moins de 120 caractères. Commence par « Oui » ou « Non » ». Voilà le prompt que les jeunes recrues du DOGE utilisaient pour sélectionner les projets de financements à annuler au sein de la NEH, explique le New York Times.
Cela faisait suite à l’un des premiers décrets pris par Donald Trump après le jour de son investiture, dans lequel le dirigeant états-unien ciblait précisément comme « illégaux » tous les programmes de « diversité, équité et inclusion ». Les salariés de l’agence avaient déjà discriminé les projets de recherche en plusieurs catégories. Mais le DOGE, en prenant les rênes comme il l’a fait pour d’autres agences comme la National Science Foundation ou la National Oceanic and Atmospheric Administration, n’en a pas tenu compte.
Au lieu de ça, « Les deux membres du DOGE ont utilisé ChatGPT pour identifier les subventions associées à un point de vue contraire et supposé dangereux : la promotion de la « DEI » », explique le texte de la plainte [PDF], cosignée par plusieurs sociétés savantes.
Des projets non financés parce qu’ils parlaient de minorités
Les deux agents du DOGE, Justin Fox et Nate Cavanaugh n’avaient aucune formation en sciences humaines et sociales avant d’effectuer cette mission de sélection de financement de la recherche dans ces domaines pour le DOGE.
Leur prompt leur a donné des réponses toutes faites pour supprimer des financements de projets scientifiques qui étaient en place, parfois depuis des années. Ainsi, comme on peut le voir dans cette liste [PDF], un projet de réunion des archives consacrées aux langues autochtones en Alaska risquait, selon ChatGPT, de « promouvoir l’inclusion et la diversité des points de vue ».
Mais on peut voir aussi que le financement d’un projet de film sur le sociologue W.E.B du Bois, premier Afro-américain a obtenir un doctorat aux États-Unis, a été supprimé parce que ChatGPT a généré une réponse affirmant que « la biographie, l’activisme et les écrits de W.E.B. Du Bois contribuent à la compréhension des contextes historiques et sociaux liés à la politique de Diversité, équité et inclusion » et répondant donc « oui » au classement dans des sujets étiquetés « DEI ».
De la même manière, le projet d’un documentaire sur des femmes juives réduites en esclavage pendant la Shoah a été estampillé DEI par ChatGPT car il aurait « amplifié les voix marginalisées ».
Un documentaire sur le Massacre de Colfax, qui vit une milice blanche tuer 150 anciens esclaves libérés, a aussi été stoppé. Sur celui-ci, dans sa déposition publiée sur YouTube par l’American Historical Association, l’une des co-plaignantes, Justin Fox justifie le choix en affirmant que le projet de documentaire « se concentre sur une seule race. Il n’est pas pour le bénéfice de l’humanité ».
Si ce sont ces deux agents du DOGE qui ont sélectionné avec ChatGPT les financements à supprimer, l’un des responsables de l’agence, Michael McDonald, a bien validé la liste suivant la volonté de l’administration Trump de « faire table rase », comme il l’a expliqué lors de l’enquête.
La meilleure publicité pour la nécessité d’une éducation aux sciences humaines ?
« Le principe selon lequel la connaissance de l’histoire, de la littérature, de la religion, de la philosophie et des arts est nécessaire pour maintenir une nation forte et résiliente a poussé le Congrès à créer la NEH », a déclaré dans un communiqué Joy Connolly, la présidente de l’American Council of Learned Societies, l’une des sociétés savantes qui ont entamé ce procès :
« Notre action en justice révèle le mépris de cette administration pour ce principe et pour l’investissement public dans la recherche pour le bien commun. L’utilisation par les employés du DOGE de ChatGPT pour identifier les subventions « inutiles » est peut-être la meilleure publicité pour la nécessité d’une éducation aux sciences humaines, qui développe les compétences en matière de pensée critique. »
Interrogés par le New York Times, ni Michael McDonald, ni Justin Fox, ni Nate Cavanaugh, ni le National Endowment for the Humanities n’ont répondu.
Rappelons qu’en 2023, Bruno Bonnell, secrétaire général pour l’investissement en France, rêvait, lui, d’une IA pour présélectionner les projets de recherche pour les financements de France 2030.





























