Comment Pékin exploite les "Epstein Files" contre le Dalaï-Lama
Depuis la publication des "Epstein Files", une accusation, qui peut surprendre le public occidental, fleurit dans les médias d’Etat chinois… à l’encontre du Dalaï-Lama, incarnation bouddhiste de la compassion. Son nom, comme le souligne le médias public chinois China Global Television Network (CGTN), apparaît plus de 160 fois dans les 3 millions de documents concernant le prédateur sexuel décédé en 2019 Jeffrey Epstein, divulgués le 30 janvier dernier par le département de justice américain. La Chine n’a pas tardé à se saisir du chiffre pour attaquer de Dalaï-Lama, avec qui Pékin entretien une rixe depuis soixante dix ans. Le bureau du chef bouddhiste réfute fermement les accusations de lien avec le pédophile américain.
L’occasion de ce scandale au retentissement mondial est inespérée pour la Chine. Pour comprendre pourquoi, il faut se plonger dans le contexte. Dans les années 1950, l’armée chinoise avait envahi le Tibet, intégrant la région à la République populaire de Chine, conduisant à la fuite du 14ᵉ Dalaï-Lama, Tenzin Gyatso en Inde en 1959. Le prix Nobel de la paix qui fêtera ses 90 ans ce mois de février n’était alors âgé que de 23 ans. Depuis, Pékin contrôle politiquement et militairement le Tibet, tandis que le Dalaï-Lama, exilé, a continué de défendre toute sa vie l’autonomie culturelle et religieuse des Tibétains. Le désaccord actuel porte principalement sur sa succession : Pékin veut la contrôler, tandis que le Dalaï-Lama insiste pour que sa réincarnation soit trouvée selon la tradition tibétaine, sans ingérence de l’État chinois.
Le Dalaï-Lama est il vraiment mis en cause ?
Au coeur de l’accusation chinoise : un e-mail de 2012, provenant d’un expéditeur censuré par le DOJ et adressé à Epstein, suggérait d’assister à un événement sur une île où "le Dalaï-Lama allait venir". Un email, cette fois adressé par le physicien Lawrence Krauss à Jeffrey Epstein, s’enquiert d’une future "date de déjeuner avec Woody et le Dalaï L ?", sans plus de réponse ou d’informations. Rien néanmoins dans ces documents ne prouve une rencontre entre Epstein et la figure spirituelle tibétaine.
Le nombre d’apparition du nom du Dalaï-Lama dans les "Epstein Files" (disponibles en ligne), qui peut paraître impressionnant, ne traduit par ailleurs pas une présence récurrente de cette personnalité religieuse dans les interactions par email du criminel condamné : l’immense majorité des 160 documents consiste en quelques échanges de mails évoquant le Dalaï-Lama, publié par le DOJ en plusieurs fois — on retrouve parfois 10 fois le même mail dans ce chaos de documents. D’autres mentions de son nom apparaissent dans des liens d’articles de presse échangés entre Epstein et ses correspondants.
Le bureau du chef spirituel dément
Dimanche 8 février, le bureau du Dalaï-Lama a démenti directement ces accusations sur son compte X. "Certains articles récents dans les médias et certaines publications sur les réseaux sociaux concernant les dossiers Epstein tentent d’établir un lien entre Sa Sainteté le Dalaï-Lama et Jeffrey Epstein. Nous pouvons confirmer sans équivoque que Sa Sainteté n’a jamais rencontré Jeffrey Epstein et n’a jamais autorisé quiconque à le rencontrer ou à interagir avec lui en son nom", est-il écrit dans le court communiqué.
En 2023 lors d’une rencontre à Dharamsala, en Inde, le chef spirituel tibétain avait tenter d’embrasser un petit garçon, avant de lui demander en anglais de lui "sucer la langue", le tout enregistré sur une vidéo qui avait fait le tour des réseaux sociaux. La scène avait provoqué un tollé, et le bureau du Dalaï-Lama avait présenté ses excuses dans un communiqué, affirmant regretter un geste décrit comme une plaisanterie "innocente et ludique".

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