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En Iran, comment la révolution islamiste a bouleversé le monde depuis 1979 : le grand récit de Brice Couturier

Sommes-nous en train de vivre la fin d'une ère qui s'est ouverte en 1979 avec le retour en Iran de l'ayatollah Khomeini à Téhéran ? Le journaliste et essayiste Brice Couturier a raconté cette année clé dans un livre magistral, "1979: le grand basculement du monde" (Perrin), dont la (re)lecture s'impose aujourd'hui à la lumière de l'opération "Rugissement du lion" menée conjointement par les Etats-Unis et Israël. Le retour de l'ayatollah Khomeini ne fut certes pas le seul événement qui marqua cette année-là. Brice Couturier en étudie une dizaine, de la contre-révolution thatchérienne au pèlerinage de Jean-Paul II en Pologne, en passant par la nouvelle Chine de Deng Xiaoping. Mais la première révolution islamiste du monde moderne a peut-être encore davantage modelé notre présent politique et géopolitique.

L'Express : Vous consacrez un chapitre de votre ouvrage "1979" à l’Iran de Khomeini. En quoi ce dernier a-t-il fait "basculer le monde" ?

Brice Couturier : C’était la première révolution islamiste du monde moderne et c’est l’acte de naissance de ce qu’on a appelé l’islamo-gauchisme. Ali Shariati, un Iranien mort en exil peu de temps avant la révolution khomeiniste, avait théorisé une doctrine mêlant la lutte des classes marxiste avec le chiisme. Le moteur de l’histoire, selon lui, était la lutte des "moustadafines" (les déshérités, les bons musulmans) contre "moustakbirines" (les orgueilleux, les mauvais musulmans et les impies).

La révolution islamiste iranienne a démontré qu’il existait un autre système que la démocratie libérale et le communisme.

Il dénonçait la démocratie comme incompatible avec le véritable islam et préconisait la violence politique. C’est une des inspirateurs de la révolution iranienne de 1979. Une "revanche de Dieu", comme l’a baptisée Gilles Kepel, tellement inattendue par nos sociétés sécularisées que sa nature religieuse a échappé à la plupart des observateurs de l’époque. Ils y ont vu, comme le président français de l’époque, Valéry Giscard d’Estaing, une révolution politico-sociale classique, maquillée en révolution religieuse.

Le président égyptien Anouar el-Sadate qui savait, lui, à quoi s’en tenir, a été l’un des tout premiers à prendre conscience de ce qui était en train de se jouer à Téhéran. Il a dit, dès la fin janvier 1979 : "Je mets en garde quiconque utiliserait la religion pour prétendre être le lieutenant de Dieu sur terre et, par conséquent, le seul habilité à gouverner et à être obéi. "

En outre, cette révolution d’un genre nouveau a suscité une onde de choc : dans le golfe, où les chiites sont nombreux, les monarchies craignaient la contagion. Et tandis que Bahreïn et le Koweït se hâtaient d’expulser les prédicateurs chiites qui propageaient la version khomeiniste de l’islam, en Arabie saoudite eut lieu la prise d’assaut du lieu le plus sacré de l’islam, le Masjid al-Haram à La Mecque par des fondamentalistes islamistes, opposés à la famille royale. Durant les années suivantes, l’islamisme est devenu un courant politique décisif. Les Soviétiques n’ont pas tardé à le découvrir à leur tour après avoir envahi l’Afghanistan, à Noël 1979…

"L’Iran persan a souvent été considéré comme le laboratoire politique du monde arabe", rappelez-vous. En quoi la révolution islamiste l’a-t-elle été ?

La révolution islamiste iranienne a démontré qu’il existait un autre système que la démocratie libérale et le communisme, les deux modèles politiques qui se disputaient l’influence mondiale, à cette époque. Une alternative de nature théologico-politique à la modernité occidentale. C’était la thèse que défendaient déjà, depuis plusieurs années, des courants tels que les Frères musulmans.

Mais la différence, c’est que les Frères étaient pourchassés dans le monde arabe, où dominaient généralement des régimes nationalistes à tendance socialiste, comme le Baas. En Iran, ce sont les islamistes qui ont gagné au cours de l’été 1979, à la suite de conflits avec les courants de gauche radicale, dont l’issue apparaissait, sur le moment, pourtant bien incertaine. L’idéologie du "wilayat al-faqih", caractéristique du régime des mollahs a inspiré tant des mouvements chiites, comme le Hezbollah libanais que le Hamas sunnite à Gaza. Et en Iraq, le Parti islamique Dawa était notoirement lié à l’Iran.

On n’a jamais changé de régime en se contentant de bombarder des ministères ou des casernes.

L’intervention conjointe des Etats-Unis et d’Israël peut-elle refermer ce chapitre ouvert en 1979 ?

Oui, il existe une chance, pour le peuple iranien dont on estime qu’à 80 %, il désire un changement révolutionnaire, de se débarrasser du régime établi par Khomeini en 1979. Mais Donald Trump, qui a promis à ses électeurs, de ne plus engager de soldats américains dans des combats au sol à l’occasion de "guerres lointaines et interminables", se contentera de frappes aériennes contre les dirigeants du régime et ses milices, les Gardiens de la Révolution.

On n’a jamais changé de régime en se contentant de bombarder des ministères ou même des casernes. Israël, par contre, semble disposer de très nombreux informateurs et relais sur place, en Iran. On a parfois l’impression que la série de fiction télé Téhéran, créée par Moshe Zonder, avec ses agents du Mossad qui suivent l’évolution de la situation par satellites, au niveau des rues iraniennes, s’approche du niveau de véracité d’un documentaire…

Il faut se souvenir que l’Iran est un pays jeune et d’un haut niveau d’éducation. L’âge médian est de 34 ans. La majorité de la population est née après la révolution khomeiniste et l’islam, en particulier l’islam politique, y est devenu très impopulaire auprès d’une jeunesse dont près de 60 % a poursuivi ou poursuit des études supérieures.

Un Iran débarrassé des Mollahs pourrait-il être à nouveau un laboratoire pour le monde arabe ?

Les printemps arabes, qui ont démarré en décembre 2010 et ont embrasé la Tunisie, l’Egypte, la Libye, la Syrie, le Yémen en 2011, ont peut-être été en partie inspirés par le soulèvement iranien de juin 2009 contre les élections truquées qui avaient permis la "victoire" de Mahmoud Ahmadinejad.

Ce soulèvement a été réprimé avec une violence meurtrière par les milices armées du régime. Mais les circonstances et le contexte sont différents dans chaque cas. Des islamistes sont au pouvoir en Syrie, les islamistes sont en prison en Egypte… La République islamique iranienne est un cas très particulier et il faut faire preuve de prudence face à la tentation de monter en généralité. D’autant que l’Iran ne fait pas rêver, au Moyen-Orient…

Quelles conséquences un renversement de régime pourrait-il avoir sur l’islamisme dans le monde ?

Des conséquences considérables. D’abord parce que couper la tête de l’hydre provoquerait le dépérissement des "proxies" de l’Iran dans la région. Le Hezbollah libanais perdrait ses sponsors et serait condamné à rentrer dans le rang d’un jeu politique libanais normal, en ayant perdu le privilège de détenir une milice armée qui intimide les autres composantes politiques du pays. Le Hamas, déjà très affaibli par Israël, à Gaza, s’effondrerait et devrait laisser place à d’autres composantes de la société palestinienne, plus ouvertes à l’idée d’une coexistence pacifique avec Israël.

Les Etats du Golfe seraient incités à signer avec Israël, les "accords d’Abraham", déjà souscrits par Bahreïn et les Emirats arabes unis. Enfin, on respirerait en Israël. L’Etat hébreu vit depuis l’avènement de la République islamique d’Iran et l’obsession de ses dirigeants de se doter de l’arme nucléaire, sous la menace d’un anéantissement que n’ont cessé d’agiter expressément les dirigeants islamistes iraniens.

Et sur la gauche occidentale ?

L’aveuglement d’une large partie de la gauche radicale occidentale face à l’extraordinaire brutalité d’un régime qui détient le record mondial des condamnations à mort exécutées (après la Chine) avec plus de 1 500 exécutions en 2025, est en effet ahurissant.

On se souvient de la gêne ressentie par les médias de gauche – ceux du service public en particulier – face aux mouvements de contestation entamés par la jeunesse iranienne le 28 décembre de l’an dernier. Les Iraniens manifestaient "contre la vie chère", nous disait-on… Il fallait tenter de dissimuler qu’ils se battaient, les mains nues, contre le régime islamiste et ses sbires.

Toute une partie de la gauche, gagnée par l’islamo-gauchisme, pratique un double standard moral : quiconque se réclame de l’islam politique est considéré comme un allié. En outre, un antiaméricanisme viscéral, un "anti-impérialisme" qui se trompe d’époque et dont l’horloge s’est arrêtée à l’époque où Nixon renversait Allende, tend à regarder avec les yeux de Chimène quiconque se dresse contre "le grand Satan" américain.

Pour revenir à 1979, vous racontez que les Américains "ont fait preuve d’une extraordinaire myopie". Comment l’expliquez-vous ?

Les dirigeants américains de l’époque étaient obsédés par le péril soviétique. Non sans raison si l’on songe qu’en décembre 1979, les troupes russes débarquent à Kaboul et exécutent le dirigeant afghan, Hafizullah Amin, pourtant lui-même communiste… Washington voyait l’URSS pousser ses pions en Afrique – en particulier en Angola, via les Cubains et intervenir directement dans la Corne de l’Afrique, alors même que le Sud-Yémen était sous contrôle soviétique, menaçant le golfe d’Aden. Dans ce contexte, le basculement de l’Iran du côté communiste leur apparaissait comme une menace, pesant cette fois, sur le détroit d’Ormuz et les approvisionnements pétroliers de l’Occident.

Or, le parti communiste iranien, le Toudeh, comme il en avait reçu l’ordre de Moscou, n’a cessé d’accompagner la révolution islamiste dans le vain espoir d’en détourner le cours à son profit. Ses militants ont payé cet aveuglement au prix fort : ils ont été torturés et assassinés dans les geôles du régime. Avant même l’interdiction légale de ce parti et l’expulsion des diplomates soviétiques de Téhéran en février 1983. Les communistes ont fait, en Iran, le même calcul absurde que le KPD, en Allemagne : croire qu’il est possible de parasiter une révolution conservatrice…

Quant à l’aveuglement américain, il a persisté durant les années 1980. La preuve : ils ont aidé, soutenu et armé des milices islamistes qui luttaient contre l’Armée rouge en Afghanistan, au motif que les ennemis de leurs ennemis étaient leurs amis.

"Que cette révolution soit islamique a sidéré tout le monde", a écrit Olivier Roy. Une "révolution de gauche" semblait-elle la plus probable ? Pourquoi ?

Absolument. "Pourquoi tant d’historiens inclinent-ils à tenir le passé pour fatal et l’avenir pour indéterminé ?", s’amusait Raymond Aron. Contrairement à ce que veut croire une historiographie téléologique, qui s’obstine à interpréter les événements à partir de leur point d’aboutissement, il n’y avait aucune fatalité à ce que la victoire en Iran, en 1979, appartienne à Khomeini et à ses partisans.

D’abord parce que la scène politique hostile au shah était diverse, avec les nationalistes laïcs (héritiers de Mossadegh) du Front national, comme Karim Sandjabi, ministre des Affaires étrangères en 1979, des gauchistes dotés d’une grande expérience de la clandestinité, en particulier les Moudjahidines du peuple.

Ensuite parce qu’au sein même du haut clergé chiite, Khomeiny a eu à faire avec des rivaux formidablement populaires, comme l’ayatollah Mahmoud Taleghani. Connu pour sa tolérance et sa modération, celui-ci avait créé son propre parti, le Mouvement de libération de l’Iran. Il est mort, probablement assassiné en novembre 1979.

L’ayatollah Kazem Shariatmadari, très prestigieux menaçait également Khomeini. Il bénéficiait du soutien des Moudjahidine. Son immense popularité lui sans doute épargné l’exécution, mais il fut mis en résidence surveillée. En outre, lors des élections présidentielles de janvier 1980, la victoire fut remportée non par le candidat islamiste, mais par Abolhassan Bani Sadr, avec 76 % des voix. Ce n’est qu’en juin 1981 que ce président, progressivement privé de pouvoir par le "Guide suprême", fut destitué lors d’un véritable coup d’Etat islamiste. Non, la victoire de Khomeini n’avait rien d’une fatalité. Et une autre histoire était possible en 1979.

Comment expliquez-vous l’aveuglement occidental devant la dimension religieuse de la révolution iranienne ? Quand a-t-on ouvert les yeux ?

Pour nous Français, héritiers de la Révolution de 1789, une révolution est nécessairement anticléricale et le destin de toute République est d’acter la rupture entre l’Etat et les cultes… Nous avons du mal à imaginer d’autres trajectoires historiques que la nôtre. Je pense que nous avons pris conscience du danger que représentait la révolution islamiste en Iran lorsque ce régime a déclenché la vague d’attentats qui a coûté la vie à seize de nos compatriotes. Durant la seule année 1986, on dénombre dix attentats à la bombe à Paris.

Mais ce qui a été décisif, je le pense, c’est le "contrat" lancé par le régime iranien sur la tête d’un écrivain, Salman Rushdie, le 14 février 1989, dix ans après la révolution en Iran. A ce moment-là, les milieux intellectuels, en particulier, ont pris conscience de ce qui était en jeu : la liberté d’expression dans nos propres démocraties !

En tant que libéral universaliste, vous avez bien connu des déceptions à la suite d'opérations visant à renverser des régimes dictatoriaux. Ne craignez-vous pas qu’il en soit ainsi après l’opération "Rugissement du lion" ?

Je crois à un truc tout bête qui s’appelle la solidarité internationale, la solidarité entre les peuples. Je pense que le monde est plus sûr lorsque la démocratie y progresse, car ce régime encourage les citoyens à s’occuper paisiblement de leurs affaires et favorise moins la haine des voisins que le commerce et l’échange avec eux.

C’est pourquoi, je persiste à penser que les démocraties doivent non seulement s’unir pour leur défense mutuelle, mais aussi, oui, favoriser le développement des courants démocratiques dans les Etats soumis à des despotismes. Peut-être les Etats-Unis ont-ils commis des erreurs en Afghanistan et en Irak. Mais fallait-il laisser Kadhafi massacrer la population de Benghazi en mars 2011, comme il en annonçait l’intention ? J’en doute.

En tout cas, les Etats-Unis, par un de ces mouvements de balancier dont ils sont coutumiers, sont passés du "néo-conservatisme", du "wilsonisme botté" comme on qualifiait la politique de George W. Bush et Bill Clinton, au programme trumpien de "l’America First". Cela consiste apparemment à traiter avec mépris les démocraties alliées, comme les nations européennes, et à dérouler le tapis rouge sous les pieds du dictateur Poutine, qui n’a cessé de manifester son hostilité et son agressivité envers tous ses voisins.

Reste que cette démonstration de la puissance militaire américaine atteste que Trump n’est pas l’isolationniste qu’on croyait. Elle servira d’avertissement.

Décapiter le régime des Mollahs revient-il à arrêter un gros robinet d’arrivée de l’antisémitisme ?

Ce serait trop beau ! L’antisémitisme n’a, hélas, pas qu’une seule source d’approvisionnement. Et le genre se renouvelle sans cesse… La nouvelle version procède d’une alliance inouïe entre les tenants proclamés du progressisme le plus tendance avec les défenseurs vociférant d’une lecture littérale et moyenâgeuse d’un texte religieux daté.

Mais l’antisémitisme a toujours été la grammaire habituelle des convergences contre nature. Hier, c’était la synthèse baroque du nationalisme et du socialisme. Aujourd’hui, c’est encore la vieille haine du Juif qui permet au néo-gauchiste de fraterniser avec le djihadiste, au nom du refus d’un Etat juif au Moyen-Orient.

En réalité, il y a toujours eu, en dépit de la propagande du régime des mollahs contre l’existence même de cet Etat juif, de forts courants de sympathie entre les peuples iranien et israélien. Je me souviens que le regretté Alexandre Adler prédisait que ces deux nations finiraient par se retrouver. Que cette sympathie, qui a des racines historiques très anciennes, ait résisté à l’endoctrinement du régime, constitue un motif d’étonnement et d’admiration.

Si les Iraniens parviennent à se débarrasser des religieux et des miliciens qui les tiennent sous leur joug et exploitent leurs richesses depuis 47 ans, j’augure bien des relations qui existeront entre l’Etat perse et l’Etat hébreu.

Mais chez nous, en Europe, les antisémites ont montré combien la cause iranienne les intéressait peu. On a vu des gens qui avaient osé qualifier de "génocidaire" la guerre menée par Israël à Gaza après les massacres du 7 octobre 2023, se mobiliser non pour soutenir le peuple iranien en lutte, mais pour défendre le régime tyrannique et meurtrier qui les opprime.

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

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En Iran, comment la révolution islamiste a bouleversé le monde depuis 1979 : le grand récit de Brice Couturier

Sommes-nous en train de vivre la fin d'une ère qui s'est ouverte en 1979 avec le retour en Iran de l'ayatollah Khomeini à Téhéran ? Le journaliste, essayiste et historien des idées Brice Couturier a raconté cette année clé dans un livre magistral, "1979: le grand basculement du monde" (Perrin), dont la (re)lecture s'impose aujourd'hui à la lumière de l'opération "Rugissement du lion" menée conjointement par les Etats-Unis et Israël. Le retour de l'ayatollah Khomeini ne fut certes pas le seul événement qui marqua cette année-là. Brice Couturier en étudie une dizaine, de la contre-révolution thatchérienne au pèlerinage de Jean-Paul II en Pologne, en passant par la nouvelle Chine de Deng Xiaoping. Mais la première révolution islamiste du monde moderne a peut-être encore davantage modelé notre présent politique et géopolitique.

L'Express : Vous consacrez un chapitre de votre ouvrage "1979" à l’Iran de Khomeini. En quoi ce dernier a-t-il fait "basculer le monde" ?

Brice Couturier : C’était la première révolution islamiste du monde moderne et c’est l’acte de naissance de ce qu’on a appelé l’islamo-gauchisme. Ali Shariati, un Iranien mort en exil peu de temps avant la révolution khomeiniste, avait théorisé une doctrine mêlant la lutte des classes marxiste avec le chiisme. Le moteur de l’histoire, selon lui, était la lutte des "moustadafines" (les déshérités, les bons musulmans) contre "moustakbirines" (les orgueilleux, les mauvais musulmans et les impies).

La révolution islamiste iranienne a démontré qu’il existait un autre système que la démocratie libérale et le communisme.

Il dénonçait la démocratie comme incompatible avec le véritable islam et préconisait la violence politique. C’est une des inspirateurs de la révolution iranienne de 1979. Une "revanche de Dieu", comme l’a baptisée Gilles Kepel, tellement inattendue par nos sociétés sécularisées que sa nature religieuse a échappé à la plupart des observateurs de l’époque. Ils y ont vu, comme le président français de l’époque, Valéry Giscard d’Estaing, une révolution politico-sociale classique, maquillée en révolution religieuse.

Le président égyptien Anouar el-Sadate qui savait, lui, à quoi s’en tenir, a été l’un des tout premiers à prendre conscience de ce qui était en train de se jouer à Téhéran. Il a dit, dès la fin janvier 1979 : "Je mets en garde quiconque utiliserait la religion pour prétendre être le lieutenant de Dieu sur terre et, par conséquent, le seul habilité à gouverner et à être obéi. "

En outre, cette révolution d’un genre nouveau a suscité une onde de choc : dans le golfe, où les chiites sont nombreux, les monarchies craignaient la contagion. Et tandis que Bahreïn et le Koweït se hâtaient d’expulser les prédicateurs chiites qui propageaient la version khomeiniste de l’islam, en Arabie saoudite eut lieu la prise d’assaut du lieu le plus sacré de l’islam, le Masjid al-Haram à La Mecque par des fondamentalistes islamistes, opposés à la famille royale. Durant les années suivantes, l’islamisme est devenu un courant politique décisif. Les Soviétiques n’ont pas tardé à le découvrir à leur tour après avoir envahi l’Afghanistan, à Noël 1979…

"L’Iran persan a souvent été considéré comme le laboratoire politique du monde arabe", rappelez-vous. En quoi la révolution islamiste l’a-t-elle été ?

La révolution islamiste iranienne a démontré qu’il existait un autre système que la démocratie libérale et le communisme, les deux modèles politiques qui se disputaient l’influence mondiale, à cette époque. Une alternative de nature théologico-politique à la modernité occidentale. C’était la thèse que défendaient déjà, depuis plusieurs années, des courants tels que les Frères musulmans.

Mais la différence, c’est que les Frères étaient pourchassés dans le monde arabe, où dominaient généralement des régimes nationalistes à tendance socialiste, comme le Baas. En Iran, ce sont les islamistes qui ont gagné au cours de l’été 1979, à la suite de conflits avec les courants de gauche radicale, dont l’issue apparaissait, sur le moment, pourtant bien incertaine. L’idéologie du "wilayat al-faqih", caractéristique du régime des mollahs a inspiré tant des mouvements chiites, comme le Hezbollah libanais que le Hamas sunnite à Gaza. Et en Iraq, le Parti islamique Dawa était notoirement lié à l’Iran.

On n’a jamais changé de régime en se contentant de bombarder des ministères ou des casernes.

L’intervention conjointe des Etats-Unis et d’Israël peut-elle refermer ce chapitre ouvert en 1979 ?

Oui, il existe une chance, pour le peuple iranien dont on estime qu’à 80 %, il désire un changement révolutionnaire, de se débarrasser du régime établi par Khomeini en 1979. Mais Donald Trump, qui a promis à ses électeurs, de ne plus engager de soldats américains dans des combats au sol à l’occasion de "guerres lointaines et interminables", se contentera de frappes aériennes contre les dirigeants du régime et ses milices, les Gardiens de la Révolution.

On n’a jamais changé de régime en se contentant de bombarder des ministères ou même des casernes. Israël, par contre, semble disposer de très nombreux informateurs et relais sur place, en Iran. On a parfois l’impression que la série de fiction télé Téhéran, créée par Moshe Zonder, avec ses agents du Mossad qui suivent l’évolution de la situation par satellites, au niveau des rues iraniennes, s’approche du niveau de véracité d’un documentaire…

Il faut se souvenir que l’Iran est un pays jeune et d’un haut niveau d’éducation. L’âge médian est de 34 ans. La majorité de la population est née après la révolution khomeiniste et l’islam, en particulier l’islam politique, y est devenu très impopulaire auprès d’une jeunesse dont près de 60 % a poursuivi ou poursuit des études supérieures.

Un Iran débarrassé des Mollahs pourrait-il être à nouveau un laboratoire pour le monde arabe ?

Les printemps arabes, qui ont démarré en décembre 2010 et ont embrasé la Tunisie, l’Egypte, la Libye, la Syrie, le Yémen en 2011, ont peut-être été en partie inspirés par le soulèvement iranien de juin 2009 contre les élections truquées qui avaient permis la "victoire" de Mahmoud Ahmadinejad.

Ce soulèvement a été réprimé avec une violence meurtrière par les milices armées du régime. Mais les circonstances et le contexte sont différents dans chaque cas. Des islamistes sont au pouvoir en Syrie, les islamistes sont en prison en Egypte… La République islamique iranienne est un cas très particulier et il faut faire preuve de prudence face à la tentation de monter en généralité. D’autant que l’Iran ne fait pas rêver, au Moyen-Orient…

Quelles conséquences un renversement de régime pourrait-il avoir sur l’islamisme dans le monde ?

Des conséquences considérables. D’abord parce que couper la tête de l’hydre provoquerait le dépérissement des "proxies" de l’Iran dans la région. Le Hezbollah libanais perdrait ses sponsors et serait condamné à rentrer dans le rang d’un jeu politique libanais normal, en ayant perdu le privilège de détenir une milice armée qui intimide les autres composantes politiques du pays. Le Hamas, déjà très affaibli par Israël, à Gaza, s’effondrerait et devrait laisser place à d’autres composantes de la société palestinienne, plus ouvertes à l’idée d’une coexistence pacifique avec Israël.

Les Etats du Golfe seraient incités à signer avec Israël, les "accords d’Abraham", déjà souscrits par Bahreïn et les Emirats arabes unis. Enfin, on respirerait en Israël. L’Etat hébreu vit depuis l’avènement de la République islamique d’Iran et l’obsession de ses dirigeants de se doter de l’arme nucléaire, sous la menace d’un anéantissement que n’ont cessé d’agiter expressément les dirigeants islamistes iraniens.

Et sur la gauche occidentale ?

L’aveuglement d’une large partie de la gauche radicale occidentale face à l’extraordinaire brutalité d’un régime qui détient le record mondial des condamnations à mort exécutées (après la Chine) avec plus de 1 500 exécutions en 2025, est en effet ahurissant.

On se souvient de la gêne ressentie par les médias de gauche – ceux du service public en particulier – face aux mouvements de contestation entamés par la jeunesse iranienne le 28 décembre de l’an dernier. Les Iraniens manifestaient "contre la vie chère", nous disait-on… Il fallait tenter de dissimuler qu’ils se battaient, les mains nues, contre le régime islamiste et ses sbires.

Toute une partie de la gauche, gagnée par l’islamo-gauchisme, pratique un double standard moral : quiconque se réclame de l’islam politique est considéré comme un allié. En outre, un antiaméricanisme viscéral, un "anti-impérialisme" qui se trompe d’époque et dont l’horloge s’est arrêtée à l’époque où Nixon renversait Allende, tend à regarder avec les yeux de Chimène quiconque se dresse contre "le grand Satan" américain.

Pour revenir à 1979, vous racontez que les Américains "ont fait preuve d’une extraordinaire myopie". Comment l’expliquez-vous ?

Les dirigeants américains de l’époque étaient obsédés par le péril soviétique. Non sans raison si l’on songe qu’en décembre 1979, les troupes russes débarquent à Kaboul et exécutent le dirigeant afghan, Hafizullah Amin, pourtant lui-même communiste… Washington voyait l’URSS pousser ses pions en Afrique – en particulier en Angola, via les Cubains et intervenir directement dans la Corne de l’Afrique, alors même que le Sud-Yémen était sous contrôle soviétique, menaçant le golfe d’Aden. Dans ce contexte, le basculement de l’Iran du côté communiste leur apparaissait comme une menace, pesant cette fois, sur le détroit d’Ormuz et les approvisionnements pétroliers de l’Occident.

Or, le parti communiste iranien, le Toudeh, comme il en avait reçu l’ordre de Moscou, n’a cessé d’accompagner la révolution islamiste dans le vain espoir d’en détourner le cours à son profit. Ses militants ont payé cet aveuglement au prix fort : ils ont été torturés et assassinés dans les geôles du régime. Avant même l’interdiction légale de ce parti et l’expulsion des diplomates soviétiques de Téhéran en février 1983. Les communistes ont fait, en Iran, le même calcul absurde que le KPD, en Allemagne : croire qu’il est possible de parasiter une révolution conservatrice…

Quant à l’aveuglement américain, il a persisté durant les années 1980. La preuve : ils ont aidé, soutenu et armé des milices islamistes qui luttaient contre l’Armée rouge en Afghanistan, au motif que les ennemis de leurs ennemis étaient leurs amis.

"Que cette révolution soit islamique a sidéré tout le monde", a écrit Olivier Roy. Une "révolution de gauche" semblait-elle la plus probable ? Pourquoi ?

Absolument. "Pourquoi tant d’historiens inclinent-ils à tenir le passé pour fatal et l’avenir pour indéterminé ?", s’amusait Raymond Aron. Contrairement à ce que veut croire une historiographie téléologique, qui s’obstine à interpréter les événements à partir de leur point d’aboutissement, il n’y avait aucune fatalité à ce que la victoire en Iran, en 1979, appartienne à Khomeini et à ses partisans.

D’abord parce que la scène politique hostile au shah était diverse, avec les nationalistes laïcs (héritiers de Mossadegh) du Front national, comme Karim Sandjabi, ministre des Affaires étrangères en 1979, des gauchistes dotés d’une grande expérience de la clandestinité, en particulier les Moudjahidines du peuple.

Ensuite parce qu’au sein même du haut clergé chiite, Khomeiny a eu à faire avec des rivaux formidablement populaires, comme l’ayatollah Mahmoud Taleghani. Connu pour sa tolérance et sa modération, celui-ci avait créé son propre parti, le Mouvement de libération de l’Iran. Il est mort, probablement assassiné en novembre 1979.

L’ayatollah Kazem Shariatmadari, très prestigieux menaçait également Khomeini. Il bénéficiait du soutien des Moudjahidine. Son immense popularité lui sans doute épargné l’exécution, mais il fut mis en résidence surveillée. En outre, lors des élections présidentielles de janvier 1980, la victoire fut remportée non par le candidat islamiste, mais par Abolhassan Bani Sadr, avec 76 % des voix. Ce n’est qu’en juin 1981 que ce président, progressivement privé de pouvoir par le "Guide suprême", fut destitué lors d’un véritable coup d’Etat islamiste. Non, la victoire de Khomeini n’avait rien d’une fatalité. Et une autre histoire était possible en 1979.

Comment expliquez-vous l’aveuglement occidental devant la dimension religieuse de la révolution iranienne ? Quand a-t-on ouvert les yeux ?

Pour nous Français, héritiers de la Révolution de 1789, une révolution est nécessairement anticléricale et le destin de toute République est d’acter la rupture entre l’Etat et les cultes… Nous avons du mal à imaginer d’autres trajectoires historiques que la nôtre. Je pense que nous avons pris conscience du danger que représentait la révolution islamiste en Iran lorsque ce régime a déclenché la vague d’attentats qui a coûté la vie à seize de nos compatriotes. Durant la seule année 1986, on dénombre dix attentats à la bombe à Paris.

Mais ce qui a été décisif, je le pense, c’est le "contrat" lancé par le régime iranien sur la tête d’un écrivain, Salman Rushdie, le 14 février 1989, dix ans après la révolution en Iran. A ce moment-là, les milieux intellectuels, en particulier, ont pris conscience de ce qui était en jeu : la liberté d’expression dans nos propres démocraties !

En tant que libéral universaliste, vous avez bien connu des déceptions à la suite d'opérations visant à renverser des régimes dictatoriaux. Ne craignez-vous pas qu’il en soit ainsi après l’opération "Rugissement du lion" ?

Je crois à un truc tout bête qui s’appelle la solidarité internationale, la solidarité entre les peuples. Je pense que le monde est plus sûr lorsque la démocratie y progresse, car ce régime encourage les citoyens à s’occuper paisiblement de leurs affaires et favorise moins la haine des voisins que le commerce et l’échange avec eux.

C’est pourquoi, je persiste à penser que les démocraties doivent non seulement s’unir pour leur défense mutuelle, mais aussi, oui, favoriser le développement des courants démocratiques dans les Etats soumis à des despotismes. Peut-être les Etats-Unis ont-ils commis des erreurs en Afghanistan et en Irak. Mais fallait-il laisser Kadhafi massacrer la population de Benghazi en mars 2011, comme il en annonçait l’intention ? J’en doute.

En tout cas, les Etats-Unis, par un de ces mouvements de balancier dont ils sont coutumiers, sont passés du "néo-conservatisme", du "wilsonisme botté" comme on qualifiait la politique de George W. Bush et Bill Clinton, au programme trumpien de "l’America First". Cela consiste apparemment à traiter avec mépris les démocraties alliées, comme les nations européennes, et à dérouler le tapis rouge sous les pieds du dictateur Poutine, qui n’a cessé de manifester son hostilité et son agressivité envers tous ses voisins.

Reste que cette démonstration de la puissance militaire américaine atteste que Trump n’est pas l’isolationniste qu’on croyait. Elle servira d’avertissement.

Décapiter le régime des Mollahs revient-il à arrêter un gros robinet d’arrivée de l’antisémitisme ?

Ce serait trop beau ! L’antisémitisme n’a, hélas, pas qu’une seule source d’approvisionnement. Et le genre se renouvelle sans cesse… La nouvelle version procède d’une alliance inouïe entre les tenants proclamés du progressisme le plus tendance avec les défenseurs vociférant d’une lecture littérale et moyenâgeuse d’un texte religieux daté.

Mais l’antisémitisme a toujours été la grammaire habituelle des convergences contre nature. Hier, c’était la synthèse baroque du nationalisme et du socialisme. Aujourd’hui, c’est encore la vieille haine du Juif qui permet au néo-gauchiste de fraterniser avec le djihadiste, au nom du refus d’un Etat juif au Moyen-Orient.

En réalité, il y a toujours eu, en dépit de la propagande du régime des mollahs contre l’existence même de cet Etat juif, de forts courants de sympathie entre les peuples iranien et israélien. Je me souviens que le regretté Alexandre Adler prédisait que ces deux nations finiraient par se retrouver. Que cette sympathie, qui a des racines historiques très anciennes, ait résisté à l’endoctrinement du régime, constitue un motif d’étonnement et d’admiration.

Si les Iraniens parviennent à se débarrasser des religieux et des miliciens qui les tiennent sous leur joug et exploitent leurs richesses depuis 47 ans, j’augure bien des relations qui existeront entre l’Etat perse et l’Etat hébreu.

Mais chez nous, en Europe, les antisémites ont montré combien la cause iranienne les intéressait peu. On a vu des gens qui avaient osé qualifier de "génocidaire" la guerre menée par Israël à Gaza après les massacres du 7 octobre 2023, se mobiliser non pour soutenir le peuple iranien en lutte, mais pour défendre le régime tyrannique et meurtrier qui les opprime.

© ZUMA Press Wire via Reuters Conn

Le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei (à gauche), et Hassan Khomeini (à droite), petit-fils de l’ayatollah Rouhollah Khomeini , prient sur la tombe du fondateur de la révolution, l’ayatollah Khomeini , à l’occasion du 47e anniversaire de son retour d’exil lors de la révolution islamique de 1979 , dans le sud de Téhéran. L’Iran célébrera le 47e anniversaire de la révolution islamique de 1979 le 11 février 2026. (Crédit photo : © Bureau du Guide suprême iranien via ZUMA Press Wire)
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"La France n'est pas le Mexique... Elle est au stade 2 sur 3" : l'ex-patron de la PJ analyse l'opération "El Mencho"

Depuis le 22 février, le Mexique est à feu et à sang. La mort d'un puissant baron de la drogue lors d’une opération militaire, Nemesio Oseguera, alias "El Mencho", a plongé le pays dans le chaos. On dénombre à cette heure près d'une centaine de morts. Les Etats-Unis avaient promis une récompense de 15 millions de dollars pour la capture d'"El Mencho". Les cartels mexicains occupent une place importante dans le livre que publie cette semaine l'ancien patron du 36, quai des Orfèvres, Bernard Petit, Tsunami blanc (Plon). Une enquête très complète sur le narcotrafic international, de l'Amérique du sud aux villes européennes.

L'Express : Le décès de Nemesio Osegueradu, chef d’un des plus gros cartels de drogue mexicain, dans une opération militaire, provoque des violences dans tout le pays et plus de 70 morts. Êtes-vous surpris par l’ampleur de cet événement ?

Bernard Petit : Pas vraiment. Il s’agit du chef du cartel de Jalisco, un des plus violents et de loin le plus armé du Mexique. Il fallait donc s’attendre à une réaction. Pour mémoire, la seule année 2023, on dénombrait 30 000 meurtres liés au narcotrafic au Mexique ! Les cartels ont infiltré en profondeur les institutions du pays. Des journalistes, des juges, des policiers, des douaniers, des militaires sont devenus leurs affidés, quand ils ne sont pas directement issus de leurs rangs. Dans de nombreuses villes, les polices locales sont à la solde d’un cartel : les agents ferment les yeux sur les activités illégales en échange d’argent ou par peur, parfois les deux. Certaines zones où l’Etat est défaillant se trouvent ainsi de facto sous la coupe des cartels.

Washington a fourni des renseignements à Mexico, qui ont facilité le raid. Jusqu’où les Américains s’impliquent-ils au Mexique ?

Dans leur lutte contre les cartels, les services américains utilisent les services et les moyens de la CIA et de l’armée comme, par exemple, des drones équipés de détecteurs de particules qui survolent le territoire mexicain et qui parviennent ainsi à localiser des laboratoires de méthamphétamine ou de fentanyl (la quasi-totalité de cette drogue consommée aux Etats-Unis arrive du Mexique où elle est fabriquée à partir de précurseurs importés de Chine) grâce aux émissions chimiques que ces installations chimiques relâchent dans l’atmosphère. Au début, ces survols se limitaient aux zones transfrontalières, mais il semblerait qu’ils s’aventurent aujourd’hui bien davantage dans l’espace mexicain.

Concernant précisément l’opération contre "El Mencho", il semble qu’une femme proche de la cible a joué un rôle clé dans sa localisation et que les services américains ont alors fourni un éclairage opérationnel pour éviter qu’il ne s’échappe. Pour mémoire, Washington avait promis une récompense de 15 millions de dollars pour sa capture.

Peut-on parler de narcoterrorismes à propos du trafic de drogue au Mexique ?

La décision de qualifier les cartels mexicains d’organisations terroristes étrangères fait débat aux Etats-Unis. Ses partisans font valoir qu’à l’instar des groupes terroristes, les cartels recourent à des méthodes destinées à terroriser la population (attentats à la bombe, décapitations, pendaisons, enlèvements, massacres…) et à intimider l’Etat pour peser sur ses décisions. Les tenants de la qualification terroriste considèrent aussi que, si les cartels déstabilisent au premier chef le Mexique, ils n’en constituent pas moins une menace pour la sécurité des Etats-Unis en raison non seulement du trafic de drogue, mais aussi de leur implication avérée dans le trafic d’armes, la corruption et l’immigration. Les opposants à cette qualification terroriste considèrent que les cartels sont des entreprises criminelles exclusivement motivées par le profit et non par une idéologie ou des motivations politiques. Notons qu’il existe en France un débat de nature un peu similaire, même s’il reste différent de celui que l’on connaît en Amérique.

Quand certains évoquent une "mexicanisation de la France" à propos du narcotrafic, comment réagissez-vous ?

Pour la seule année 2024, on dénombrait 32 252 meurtres au Mexique dont les deux tiers directement imputables au crime organisé et au narcotrafic, soit plus de 20 000. Dans le même temps, la France comptabilisait 1 186 homicides dont 110 liés en lien avec le trafic… La France n’est donc pas le Mexique.

Certains responsables politiques préconisent toutefois le recours à l’armée pour lutter contre le trafic dans certains quartiers…

Les autorités ont jusqu’à présent rejeté cette approche qu’elles jugent inadaptée, déclarant qu’elles se concentrent plutôt sur le renforcement des moyens judiciaires, ce qui reste par ailleurs à démontrer.

Dans votre livre Tsunami blanc, vous expliquez que la lutte contre le narcotrafic ne peut se résumer à des questions binaires du type "je suis pour ou contre le recours à l’armée"…

Le narcotrafic est un problème complexe, qui a plusieurs dimensions : géopolitique, économique, sociale, ordre public et santé publique… Cette complexité ne peut pas se résumer à un dilemme du type "Je suis pour ou contre le cannabis". J'ai fait toute ma carrière dans la lutte contre la criminalité organisée : les stups, le banditisme, les vols à main armée, les enlèvements, les réseaux de trafic… J’ai participé à des enquêtes qui concernaient les triades chinoises, certains groupes criminels des pays de l'Est, les mafias italiennes, et bien sûr les cartels. J’ai constaté que la criminalité évoluait selon trois phases séquentielles : un premier stade, celui de la prédation pure, plus ou moins opportuniste ou organisée. Au stade deux, le crime devient parasitaire, il contrôle certaines activités sources de revenus réguliers et il pratique une corruption encore sélective. Au stade trois, il est assez organisé pour établir des liens entre l’économie formelle légale et celle informelle illégale, et il recourt systématiquement à la corruption ou à l’intimidation.

Si le Mexique en est au niveau 3, où se situe la France ?

La France en est sans doute au stade deux. L’emprise du narcotrafic y est pour le moment surtout sociale.

C'est-à-dire ?

Les trafiquants tentent d’emboliser les quartiers et de contrôler les habitants. Ils achètent des commerces pour blanchir l’argent et rémunèrent un nombre croissant de personnes qui ne vivent ainsi plus que du trafic et qui leur sont redevables.

Si la France en est au stade 2, que manque-t-il pour qu’elle passe au stade 3 ?

Nous avons fait des erreurs dans la lutte contre le narcotrafic. Le débat s’est trop focalisé sur les produits (drogues douces, drogues dures, etc.) alors qu’il aurait dû porter sur les "vecteurs criminels", autrement dit les groupes criminels à la manœuvre. La Moccro Maffia en est l'exemple typique. Elle a commencé avec le cannabis dans la rue, elle a trouvé une façade légale avec les coffee shops, avant de basculer sur la cocaïne et les méthamphétamines, et de devenir un acteur de niveau international. On a tort de prendre les trafiquants pour des commerçants ou des hommes d’affaires en devenir... Ils essaient de se donner cette image, mais elle est trompeuse.

L’emprise du narcotrafic ne s’avère-t-elle pas de plus en plus politique, comme en témoigne l’enquête de L’Express sur les pressions s’exerçant sur les élus et les menaces de mort sur Amine Kessaci ?

On a franchi un palier, c’est certain. Rappelons que le premier effet du narcotrafic, c’est de contraindre les maires à prendre des mesures s’ils veulent limiter son emprise sur leur circonscription. Ils doivent dès lors faire face à des pressions et à des menaces plus ou moins larvées, et même parfois à des agressions physiques. Le narcotrafic cherche ainsi à influer sur les programmes et l’attitude des élus. L’étape suivante consistera à mettre un pied dans la vie civique ou à soutenir des gens qui ne lui sont pas hostiles. Au Pays-Bas, la Moccro Maffia a su agir à travers certains lobbies pour peser sur le débat politique. Elle constitue le modèle criminel vers lequel tendent certaines organisations françaises.

En France, nous avons la DZ Mafia….

La différence entre la Mocro Maffia et la DZ Mafia est encore très importante. La Mocro Mafia offre, garantit, aux cartels un débouché vers l’Europe grâce à son emprise sur certains ports.

Les narco-trafiquants cherchent-ils déjà à influencer le vote en France ?

Je doute qu’ils soient organisés à ce point mais il n’est pas impossible qu’ils y arrivent ponctuellement localement.

Pensez-vous qu’il existe déjà une zone grise dans laquelle certains élus fermeraient les yeux sur certains trafics à des fins financières ?

Les trafiquants font tout actuellement pour préserver leur territoire et leur business. Pour cela, ils ont besoin que les institutions soient les plus passives possibles. D’où la nécessité d'approcher les élus locaux. Qu’ils soient de gauche ou de droite, ces derniers se montrent dans leur ensemble très courageux. Souvent, ils ne perçoivent que la pointe de l'iceberg et ils ne savent pas vraiment à quelles organisations ils font face mais ils résistent. Il faut vraiment les soutenir. Peut-être faudrait-il leur donner plus de moyens et les former davantage …

De quelle manière ?

Il faudrait s’assurer que la police municipale soit bien articulée avec la police nationale ou la gendarmerie. C'est vraiment important car les policiers municipaux voient beaucoup de choses. Il faut que leurs informations remontent jusqu’aux services de l’Etat qui ont besoin d’une cartographie en temps réel du trafic pour pouvoir intervenir ou alimenter les enquêtes judiciaires.

A vos yeux, la principale bataille contre la drogue se joue dans les ports. Pourquoi ?

Les Néerlandais, comme les Belges, ont perdu pendant deux ans le contrôle de leurs ports, et ce fut un raz-de-marée ! Rotterdam et Anvers étant redevenus aujourd’hui plus difficiles d’accès pour les trafiquants, et ce grâce à une action énergique des autorités de ces deux pays, d’autres installations, comme Le Havre, vont être davantage ciblées. Les Européens doivent défendre tous leurs ports de façon à ce que le trafic ne se déporte pas tout simplement de l’un à l’autre.

A-t-on pris la mesure de la corruption dans les ports européens ?

Je pense que oui mais il reste difficile de mesurer l’ampleur de ce phénomène. Un grutier qui accepte de déplacer un conteneur à la demande des narco-trafiquants peut toucher jusqu’à 30 000 euros. Comment résister ?

Le fentanyl peut-il submerger L'Europe ?

Les cartels sud-américains qui trafiquent la cocaïne, fabriquent et vendent du fentanyl en très grande quantité aux Etats-Unis. Ils ont par ailleurs fait la démonstration qu’ils avaient les moyens d’exporter leurs drogues sur le vieux continent... C'est donc tout à fait possible mais la demande en Europe ne correspond pas à ce type de produit. Les usagers recherchent plutôt des produits stimulants, cocaïne ou méthamphétamines.

Vous critiquez l'inconséquence des "bobos festifs, enfants gâtés, égoïstes et arrogants, rebelles, à deux balles, qui donnent leur fric aux dealers et qui contribuent à leur propre asservissement, en nous entraînant avec eux." Êtes-vous d’accord avec Gérald Darmanin quand il dit "en consommant de la drogue, même de manière festive, on finance les trafics" ?

Oui, je suis d’accord avec le ministre sur ce point. Nos actes individuels impliquent des conséquences au niveau de la société. Fumer un joint ou sniffer de la cocaïne, même tout seul dans son salon, n’est pas neutre. Le comportement dit "festif" dédramatise et banalise la consommation. Puisque c’est "festif", ce n’est pas grave… Ceux qui se croient à l’abri des trafiquants et du trafic parce qu’ils demeurent dans des zones encore épargnées se trompent. Pour le policier que je suis, cette myopie est même hallucinante. Les trafiquants qui gagnent énormément d'argent finissent toujours par avoir les moyens d’emménager un jour à côté de chez vous…

© REUTERS

Des militaires patrouillent à Tapalpa, au Mexique, le 24 février 2026. Le pays fait face à une flambée de violence après la mort , le 22 février, du puissant narcotrafiquant "El Mencho".
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"On connaît la détermination de Poutine, moins celle de Trump" : leurs stratégies d'intimidation décryptées

Cet hiver, l'Essec Business School a lancé un Observatoire des stratégies d’influence, d’ingérence et d’intimidation au sein de son centre géopolitique, défense & leadership, codirigé par Aurélien Colson, l'Amiral Finaz (ancien directeur de l'Ecole de Guerre) et Frédéric Charillon, ex-patron de l'Irsem au ministère des Armées et auteur de Géopolitique de l'intimidation (Odile Jacob, 2025). Ces deux derniers expliquent à L'Express les motivations de ce projet et analysent les stratégies des dirigeants actuels pour conquérir les esprits.

L'Express : Quelle distinction établissez-vous entre l'influence, l'ingérence et l'intimidation ?

Frédéric Charillon : Ce sont trois fonctions différentes. L’influence, d’abord, consiste à convaincre sans contraindre. On cherche à modifier le comportement d’un acteur - un dirigeant, une opinion publique, un décideur économique… - en lui faisant comprendre qu’il a intérêt à aller dans notre sens. Cela peut passer par des arguments rationnels, par le prestige culturel, mais aussi par des avantages concrets : accès à des réseaux, financements, opportunités.

Loïc Finaz : Nous avons, en Europe occidentale, une vision très idéalisée de l’influence. Nous pensons que si notre raisonnement est bon, il convaincra. Le dialogue suffira. C’est la tentation du raisonnable, mais c'est une erreur que nous reproduisons systématiquement. Or le monde ne fonctionne pas sur la base du raisonnable. D’autres acteurs utilisent l’argent, les dépendances économiques, ou jouent sur l’émotion, voire la violence. Que les intentions soient bonnes ou mauvaises, l’influence reste au cœur des relations, des échanges, des dépendances… Et elle constitue aujourd’hui une donnée permanente du conflit, avant, pendant, après.

Les temps sauvages dans lesquels nous sommes entrés ne minimisent-ils pas le rôle de l’influence ?

F.C. : Non. Nous vivons au contraire l’âge d’or de l’influence. Contrairement à ce que l'on aurait pu espérer, elle ne remplace pas la confrontation : elle la prépare et l’accompagne. On le constate par exemple en observant la bataille des récits autour de la guerre en Ukraine. La bataille d'influences livrée par la Russie, notamment à travers ses médias (comme Russia Today), mais également à travers ses liens avec différents partis politiques en Europe occidentale, a servi à consolider un socle de relais du discours russe qui permet aujourd'hui d'entendre abondamment les éléments de langage du Kremlin : "la Russie ne peut pas perdre la guerre, l'Occident et l'Ukraine sont responsables de ce conflit, le financement de la défense ukrainienne est un préjudice pour le contribuable européen", etc.

Quand passe-t-on de l’influence à l’intimidation ?

L.F. : Quand convaincre ne suffit plus. Mais surtout lorsqu'on est mal intentionné… L’intimidation, c’est : "faites ce que je veux, sinon…" Mais elle ne prend pas qu’une seule forme, elle peut être de plusieurs types.

Lesquels ?

F.C. : Quand on parle d'intimidation, la première idée qui vient à l'esprit spontanément est celle de l'intimidation du fort. Le plus puissant rappelle sa supériorité. "Je suis plus fort que vous, donc faites ce que je vous dis, sinon…". C’est par exemple l’Amérique néoconservatrice de George W. Bush au moment de la guerre d’Irak (2003) : "Nous savons que vous n’êtes pas d’accord avec cette guerre, mais vous allez tout de même voter avec nous à l’ONU, sinon… " C'est l'époque où la patronne du National security council aux États-Unis, Condoleezza Rice, menaçait de "punir la France" pour son opposition à la guerre américaine en Irak.

N’oublions pas néanmoins l’intimidation du faible : "Je suis faible, mais si je m’effondre, vous en subirez aussi les conséquences". C’est la Grèce pendant la crise de la zone euro, qui admet ses erreurs passées, mais souligne que l’abandon du pays (ou son renvoi de la zone euro) déstabiliserait toute l’Union. On peut penser également au Liban, pays dont la classe politique assume son esprit de chapelle au détriment de l'intérêt national, mais nous dit : "Si le pays s'effondre, cela bouleversera davantage encore les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient".

Autre variante : le chantage au pouvoir de blocage, illustré par Viktor Orban au sein de l’UE, où l’unanimité donne un levier énorme à un petit État : "Je sais que je suis moins important que d'autres pays de l'Union européenne, mais il se trouve que vous avez besoin de ma voix. Que me proposez-vous pour l'obtenir ?".

Enfin, il y a l’intimidation du fou : "Faites attention, vous ne savez pas jusqu’où je peux aller". Donald Trump est le seul à avoir ouvertement assumé cette posture. Lorsqu'un journaliste lui a demandé peu après son retour à la Maison-Blanche en 2025 "que feriez-vous si la Chine attaquait Taïwan", le président américain a répondu : "Ils ne le feront pas, parce qu'ils savent que je suis complètement dingue".

D’une certaine manière, Vladimir Poutine joue aussi sur cette image d’imprévisibilité et de brutalité assumée. Il fait régulièrement mention à l'arsenal nucléaire de la Russie, et rappelle qu'il est capable des pires exactions, comme il l'a d'ailleurs prouvé en Tchétchénie ou en Syrie. L’efficacité repose en effet aussi sur la crédibilité : si vous menacez sans jamais agir, cela finit par s’émousser. Dans le cas de Poutine, on connaît sa détermination. Il y a encore des doutes sur celle de Trump.

L’intimidation repose-t-elle toujours sur la force militaire ?

L.F. : Non, pas uniquement, mais souvent sur la capacité de nuisance, quelle qu'elle soit. Cela peut être militaire, terroriste, économique, cyber. Avec malheureusement la violence, directe ou indirecte, qui reste au cœur du mécanisme.

Venons-en à l’ingérence.

F.C. : L’ingérence, c’est intervenir directement dans les affaires intérieures d’un autre État, ce que le principe de souveraineté est censé proscrire. Elle peut être politique, judiciaire, économique ou informationnelle.

Comment a-t-elle évolué ces dernières années ?

L.F. : L’ampleur et la facilité de l’ingérence électorale sont peut-être l'exemple le plus frappant de cette évolution. Grâce aux réseaux sociaux, des puissances étrangères peuvent toucher directement les électeurs d’un autre pays, amplifier des colères, soutenir des partis, affaiblir la confiance dans les institutions. Notre siècle n'invente rien, mais c’est nouveau à cette échelle.

Qui sont les principaux acteurs de l’ingérence ?

Frédéric Charillon : La Russie est très active. Des réseaux idéologiques proches du trumpisme aux États-Unis aussi. D’autres puissances agissent de manière plus ciblée : sur des diasporas (comme la Chine), des réseaux religieux (Qatar et autres pays du Golfe concurrents, Turquie…) ou économiques (c’est encore le cas de Pékin, mais aussi de l'Azerbaïdjan et de bien d'autres).

La révolution technologique ne facilite-t-elle pas l’ingérence ?

F.C. : Elle est bien sûr un multiplicateur de puissance. Désinformation virale, manipulation algorithmique, cyberattaques contre des infrastructures critiques : la frontière entre ingérence, intimidation et sabotage devient floue. Une attaque informatique peut provoquer un chaos bien réel, avec des conséquences politiques majeures. On sait également qu'un deepfake qui se répand peut engendrer localement des dégâts immenses et immédiats. S'il est fait avec subtilité, le temps de prouver qu'il s'agit d'un faux, on pourra déplorer de nombreux morts, du fait des émeutes engendrées ou des vengeances suscitées. Même des acteurs avisés peuvent s'y laisser prendre : on se souvient de ce chef d'État africain qui a récemment appelé Emmanuel Macron parce qu'il avait vu passer la fausse nouvelle d'un coup d'Etat en France.

Comment les démocraties peuvent-elles répondre à ces ingérences sans renier leurs principes ?

L.F. : Précisément en les assumant, ces principes, mais sans naïveté. Ils sont notre faiblesse lorsque nous refusons de voir le monde tel qu'il est, ou que nous nous leurrons aux lubies de l'époque bien souvent relayées par nos extrêmes. Mais ils sont aussi notre force lorsque nous laissons sa place au bon sens. L’État de droit reste notre meilleure arme. En l'utilisant, il faut ainsi documenter les ingérences, protéger nos infrastructures, former les décideurs économiques et politiques, développer, enfin, une culture du risque qui seule nous permettra d'être libres. Il n'y a pas de liberté, y compris face à l'ingérence, sans acceptation du risque.

F.C. : Et accepter d’utiliser tous les outils légaux dont nous disposons : contrôles économiques, sanctions, ripostes informationnelles fondées sur des faits. Nous n’avons pas besoin de produire de fausses informations : la vérité, bien mise en lumière, est déjà très dérangeante pour les régimes autoritaires. Si nous parvenons à créer des médias internationaux suffisamment suivis par la jeunesse ou par d'autres segments d'opinion, pour diffuser des informations vraies mais gênantes pour les régimes autoritaires, alors nous pourrons à nouveau renverser la tendance et placer ces derniers dans une position extrêmement délicate, grâce à la liberté d'expression et à la circulation de l'information.

L’Europe est-elle armée pour cela ?

L.F. : Elle est à la fois la plus exposée et la mieux placée pour défendre un ordre fondé sur des règles. Mais elle souffre de dépendances technologiques, de lenteurs décisionnelles et de divisions politiques. Le problème n’est pas l’absence d’outils : c’est le manque de volonté de les utiliser. Pour ne pas dire : l'absence de courage.

C’est la vocation de votre Observatoire ?

F.C. : Notre observatoire a été conçu comme un lieu où chercheurs, praticiens, décideurs et étudiants analysent ces stratégies, identifient les vulnérabilités et proposent des réponses concrètes. Comprendre est la première étape pour se défendre. Nous entrons dans une ère où la conflictualité passe autant par les esprits, les réseaux et les dépendances que par les armes. Le défi pour les démocraties est clair : savoir se défendre sans cesser d’être des démocraties. Les jeunes, et notamment dans notre cas les étudiants, ont beaucoup à nous apprendre : ils nous disent à quoi ils sont sensibles, quels sont selon eux les vecteurs d'influence les plus dangereux, ils nous signalent également des pratiques ou des canaux de l'influence que nous ne connaissions pas. Cet observatoire est également pour nous une façon de discuter avec les entreprises privées, qui elles aussi sont soumises à des guerres d'influence.

L.F. : En espérant que cet Observatoire sera aussi, à sa manière, un catalyseur à bon sens et courage…

© REUTERS

Vladimir Poutine et Donald Trump lors de leur rencontre en Alaska, le 15 août 2025.
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Thomas Gomart : "En Chine ou en Russie, l’affaire Epstein est présentée comme l’exemple du déclin de l'Occident"

Le directeur du très sérieux Institut français des relations internationales (Ifri), Thomas Gomart, ferait-il son coming out idéologique ? Le titre de son nouveau livre, Qui contrôle qui ? (Tallandier), fait explicitement référence à Lénine. Pour l’historien, invité du troisième numéro des "Temps sauvages", le podcast géopolitique de L’Express, le communisme sous-tend encore la politique internationale.

La mondialisation n’a-t-elle pas vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par un Parti communiste totalement léniniste dans son fonctionnement ? La volonté léniniste d’éliminer l’adversaire ressurgit. Le retour du conflit et des rapports de force laisse les libéraux interdits. Le schisme transatlantique plonge les Européens, qui ne jurent que par le droit, dans la sidération. Il faut puiser dans la géopolitique pour comprendre ce retournement, savoir déchiffrer les symboles, et s’intéresser à la psychologie des dirigeants. Ce à quoi s’emploie Thomas Gomart en mettant en scène les nouveaux clivages mondiaux à travers six duels remarquablement bien incarnés : Poutine/Zelensky, Trump/von der Leyen, Xi Jinping/Modi, Netanyahou/Khamenei, le Giec et Fox News, ou encore le Vatican et la Silicon Valley. Au-delà de ces personnalités et de ses organisations, des mécanismes profonds sont à l’œuvre dans le monde actuel, dont l’expert des relations internationales analyse avec clarté les ressorts profonds. L'intégralité de ces échanges est à retrouver sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict.

1. Lénine vs Constant

Le libéralisme et le communisme sous-tendent encore la politique internationale. Deux auteurs emblématiques de ces courants de pensée peuvent nous aider à comprendre les antagonismes géopolitiques actuels : Benjamin Constant (1767-1830) et Lénine (1870-1924). Une grande figure du libéralisme européen et le révolutionnaire bolchevique se répondent à un siècle de distance. Le premier exaltait "la liberté en tout" alors que le second a instauré "la discipline de parti". On érige à nouveau des statues de Lénine en Russie, en Biélorussie, et dans le Donbass en Ukraine. Mais Lénine est moins un sujet russe que chinois aujourd’hui. Xi Jinping est plus léniniste que marxiste. La mondialisation a vu l’émergence fulgurante de la Chine dirigée par le Parti communiste, totalement léniniste dans son organisation et son fonctionnement. Les purges servent à garantir sa "pureté". Lors du sommet des Brics à Kazan en octobre 2024, Xi Jinping s’est référé à un texte qui a marqué Lénine : Que faire ? Les hommes nouveaux de Nikolai Tchernychevski (1828-1889). Le but de Lénine était de détruire ses adversaires. Benjamin Constant, lui, estimait que le commerce devait permettre d’obtenir de gré à gré ce qu’il était possible d’espérer gagner par la violence. Dans son texte majeur, De l’usurpation, très vive critique de Napoléon, il écrit : "La guerre et le commerce ne sont que deux moyens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire". Dans Le Passé d’une illusion, François Furet relie ces deux auteurs. Leur duel a bien eu une postérité : c’est le monde d’aujourd’hui.

2. Vatican vs Silicon Valley

Il y a aujourd'hui plus de propriétaires d'iPhone que de catholiques dans le monde : 1,8 milliard contre 1,4. Néanmoins, l’Eglise catholique conserve une unité et une influence sans équivalent. En dehors de l’Europe, il y a un dynamisme très fort du catholicisme. C’est du Vatican qu’est venue la première critique contre l’alliance de la Maison-Blanche et des seigneurs de la tech. Deux mois avant sa mort, le pape François a adressé une lettre aux évêques américains dans lesquelles il s’oppose aux mesures de "déportation de masse" mises en œuvre par l’administration Trump.

Converti au catholicisme, le vice-président J.D. Vance a quasiment forcé les portes du Vatican avec une armada de SUV pour être reçu par le souverain pontife mourant et obtenir ainsi une forme de reconnaissance. Comme s’il voulait rejouer la vieille dialectique du pape et de l’empereur. En tout et pour tout, il a obtenu trois Kinder pour ses enfants. Léon XIV, qui a une double nationalité américaine et péruvienne, met en avant la doctrine sociale de l’Eglise pour répondre aux développements de l’intelligence artificielle. Entre le Vatican et la Silicon Valley se joue une certaine conception de l’homme à l’âge numérique.

3.Le Giec vs Fox News

L'un des grands enjeux du XXIe siècle, c’est le rapport à la vérité. Les faits ne sont pas des opinions : cette évidence est de plus en plus oubliée. Le réchauffement climatique est une réalité documentée par une autorité scientifique, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). L’originalité de cette structure réside dans sa nature hybride : politique par son principe de fonctionnement intergouvernemental, scientifique par sa méthodologie et le recrutement de ses spécialistes. Toujours prudent dans ses assertions, le Giec fonctionne comme une "machine à consensus".

Dès sa création en 1996, le réseau télévisé Fox News lancé par le magnat australien Rupert Murdoch a produit un contre-discours climatosceptique. Fox News a permis l’éclosion médiatique de Donald Trump, qui lui doit beaucoup. Trente ans après, force est de constater que la production d’opinions l’a emporté sur la rigueur scientifique. Une preuve frappante de ce que j’avance ?

Très engagé contre le réchauffement climatique, le fondateur de Bill Gates a publié un texte fin 2025 annonçant que sa fondation allait désormais consacrer ses efforts à la lutte contre la pauvreté et à la santé publique. Qu’une personnalité aussi emblématique abandonne son combat pour l’environnement reflète l’évolution du rapport de force. Même Gates a renoncé à son objectif d’atténuer le réchauffement ! En un sens, Fox News a gagné !

4. Vladimir Poutine vs Volodymyr Zelensky

La guerre coloniale menée en Ukraine par Vladimir Poutine est un échec militaire patent. Conformément à la tradition soviétique, Poutine consomme ses soldats comme du petit bois. En Afghanistan, les Soviétiques ont perdu 15 000 hommes. En Ukraine, les derniers chiffres font état d’1,2 millions de pertes (tués, blessés, disparus), un bilan qui montre l'inefficacité militaire d’une Russie qui, en quatre ans de guerre, n’a conquis que 20 % du territoire ukrainien. En même temps, la Russie peut se targuer d’avoir remporté un certain succès diplomatique : la majorité des pays qui, dans le monde, a condamné l’agression n'a, en réalité, pas sanctionné Moscou. Et son discours antioccidental trouve un écho certain.

Y a-t-il un gagnant ? Non, pas pour l’instant. La guerre d'Ukraine fait perdre à l'Europe, Russie incluse, son principal avantage comparatif sur la scène internationale, à savoir sa stabilité stratégique. C’est cela que Poutine a détruit. Au fond, le vrai vainqueur est Xi Jinping. Depuis son entrée à l’OMC, en 2001, la Chine a su se métamorphoser pour rivaliser avec les Etats-Unis et l’Europe, tout en sortant des millions de personnes de la pauvreté. A la tête de la Russie depuis un quart de siècle, Poutine a, lui, choisi d’entraîner son pays dans une guerre éternelle, ce qui impliquait de rompre avec l’Europe, son principal partenaire économique. Il réécrit l’histoire en mettant à feu et à sang son voisin auquel il nie le droit à exister comme nation indépendante.

5. Donald Trump vs Ursula von der Leyen

Dès février 2025, lors de la première réunion de son cabinet, Donald Trump avait donné le ton : "L’Union européenne a été créée pour entuber les Etats-Unis." Cinq mois plus tard, le président américain reçoit Ursula von der Leyen en cravate dorée sur son golf de Turnberry, en Ecosse. Entre autres mesures chocs, il annonce 15 % de droits de douane aux exportateurs européens. La présidente de la Commission européenne cède pour préserver la faible croissance européenne.

Cette rencontre, qui avalise le retour du protectionnisme, acte surtout la soumission des Européens à Donald Trump. "Donald Trump a mangé Ursula von der Leyen au petit-déjeuner", commente le Premier ministre hongrois, Viktor Orban. Pourquoi a-t-elle accepté ce "diktat" ? Rappelons d’abord qu’elle subissait une pression politique et économique extrêmement forte pour trouver un deal. Sur le fond, elle n’a fait que mettre en action ce qui lui a été demandé par le Conseil européen.

Le grand problème de cet "accord de Turnberry", c'est qu’il entérine la victoire intellectuelle de Donald Trump sur l'Europe dans la lecture qu’il nous impose du fonctionnement du commerce international. Et nous acceptons de payer un tribut, à savoir le prix de notre sécurité. Mais cela suffira-t-il ? En réalité, Bruxelles et la plupart des dirigeants européens minorent l’offensive idéologique lancée à leur encontre par le président américain. Ils s’efforcent de préserver le modèle de relations transatlantiques issu de la Seconde Guerre mondiale, alors que Washington veut non seulement y mettre un terme, mais aussi subvertir les démocraties européennes minées par l’immigration. En fait, Ursula von der Leyen et les autres ne comprennent pas la puissance des symboles trumpiens.

6. Démocratie européenne vs Démocratie Maga

Animal politique exceptionnel, Donald Trump est parvenu à exercer une emprise cognitive. De fait, il soumet la relation transatlantique à un fort paradoxe. Tandis qu’elle connaît une profonde divergence idéologique, elle subit une fusion de plus en plus forte sur le plan médiatique, comme le montre l’affaire Epstein, une boule de neige politico-médiatique qui ne cesse de grossir et en devient presque oppressante. On peut voir l’émergence de ce nouvel espace cognitif comme une évolution de la démocratie, dans le sens où c’est aujourd’hui celui qui produit le plus de discours qui prend l'ascendant sur les formes de représentativité démocratique.

Dans cet espace cognitif, qui est avant tout un espace de manœuvre, tenter de démêler le virtuel du réel n’a plus de sens. La question est : a-t-on la capacité de produire un contre-discours ? C'est le grand problème des Européens. Que pouvons-nous faire face à un Peter Thiel, qui a, à la fois, la puissance financière, une prétention intellectuelle et la maîtrise de canaux de communication ? Nous sommes obligés de l'écouter, car il crée un effet d'asymétrie qui accentue l’emprise. Pour toutes ces raisons, il est très difficile d’exister dans cet espace cognitif. Ajoutons que la démocratie n’en sort pas gagnante. Regardez la façon dont cette affaire Esptein est lue et expliquée en Chine, en Russie ou dans le monde arabe. Partout, elle est présentée comme l'exemple le plus abouti du déclin de l'Occident…

© U.S. Justice Department/Handout via REUTERS

Jeffrey Epstein apparaissant sur cette image diffusée par le Département de la Justice à Washington, D.C., aux Etats-Unis, le 19 décembre 2025, dans le cadre d'un nouveau lot de documents.
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