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Abbas Milani (Stanford) : "En Iran, personne ne pourra succéder à Khamenei"

Il y a eu des scènes de joie comme rarement en Iran. Après plusieurs heures d'incertitudes, la confirmation de la mort du Guide suprême, l'ayatollah Khamenei au pouvoir depuis 36 ans en ce 1er mars, a été fêtée dans de nombreuses villes du pays. Bien que le régime des mollahs ait rapidement mis en place un triumvirat composé du président Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejeï et de l’ayatollah Alireza Arafi pour assurer la transition, cet événement marque néanmoins un tournant historique en Iran.

Pour L'Express, Abbas Milani, directeur du programme d'études iraniennes à l'université de Stanford, dresse le bilan du règne sanguinaire et sans partage du plus haut dirigeant chiite, "l'une des périodes les plus dramatiques, les plus autoritaires et les plus destructrices de l’histoire contemporaine de l’Iran". Selon lui, le régime des mollahs est bien en train de disparaître. Avec de nombreux bouleversements à la clé. Entretien.

L’Express : Khamenei a été éliminé lors de l'opération lancée contre Téhéran. Comment a réagi la population ?

Abbas Milani : Des milliers de personnes sont descendues dans les rues à travers le pays pour faire la fête. Sur les réseaux sociaux iraniens, beaucoup ont déjà remercié le président américain pour cette action, même s’ils ignorent ses objectifs stratégiques. Mais plus tard dans la nuit, le régime a envoyé ses hommes à moto pour disperser les gens et réintroduire ses propres partisans dans les rues, afin de simuler un "deuil" et montrer que la population pleurait Khamenei. Chacun sait en Iran que ces rassemblements sont artificiels. Le régime a encore cherché désespérément à masquer la joie populaire à la mort du patriarche sanguinaire.

En quoi sa mort revêt-elle une portée historique ?

Cela marque la fin de l’une des périodes les plus dramatiques, les plus autoritaires et les plus destructrices de l’histoire contemporaine de l’Iran. Ses 37 années au pouvoir ont renforcé un régime clérical d’une manière qui aurait été difficile à imaginer auparavant. Son intransigeance et sa conviction absolue de détenir seul la vérité — non seulement pour l’Iran, mais pour l’islam — ont fait de lui le principal obstacle à tout changement réel dans le pays. Il a été à l’origine des grandes orientations stratégiques qui, selon moi, se sont révélées profondément néfastes pour l’Iran : le programme nucléaire, la mise en place de forces alliées dans la région, l’inscription de la destruction d’Israël parmi les objectifs stratégiques à long terme, ou encore le refus de dialoguer directement avec les États-Unis tout en maintenant des échanges indirects.

Il a également maintenu une ligne dure sur des questions sociétales, notamment en s’opposant fermement au droit des femmes à occuper librement l’espace public, malgré l’avis d’autres religieux qui estimaient que ces restrictions n’étaient pas essentielles à la tradition chiite ni à l’islam.

En quoi a-t-il été le grand artisan d’une concentration du pouvoir entre ses mains par rapport à Khomeini ?

Il a profondément transformé la fonction de Guide suprême. Sous Khomeini, le bureau du Guide comptait quelques dizaines d’employés. Par la suite, cette structure a pris une ampleur considérable, avec des milliers de personnes. Le pouvoir s’est fortement centralisé : en plus de contrôler des fonds déjà très importants, le bureau du Guide suprême a développé un vaste réseau d’entreprises actives dans des secteurs variés comme la santé, le pétrole et le gaz. L’ensemble est devenu à la fois une puissance économique et politique majeure, fonctionnant selon des logiques de favoritisme et de clientélisme. Ces ressources ont également permis de financer des activités extérieures à l’Iran sans qu’elles apparaissent officiellement dans le budget de l’État.

Le style de gouvernement différait aussi sensiblement. Khomeini adoptait une posture plus distante : il se considérait au-dessus des détails quotidiens de la gestion politique. Il fixait les grandes orientations, puis laissait ses collaborateurs les mettre en œuvre. Pendant la guerre entre l’Iran et l’Irak de 1980 à 1988, par exemple, il a confié une large part des responsabilités à d’autres dirigeants, notamment à Rafsandjani (NDLR : ce proche collaborateur de Khomeini a joué un rôle majeur dans la coordination de l’effort de guerre). Khamenei, en revanche, a concentré l’essentiel des pouvoirs entre ses mains et s’est impliqué dans des domaines très précis, parfois même techniques, qui relevaient habituellement d’autres instances. Cette tendance à intervenir directement dans de nombreux aspects de la vie politique et économique traduisait une vision beaucoup plus centralisée et personnalisée du pouvoir, allant bien au-delà du style adopté par Khomeini.

Peut-on dire que Khamenei a transformé un régime théocratique en une théocratie militarisée ?

On peut formuler les choses ainsi : au moment de sa nomination, la Constitution a été modifiée pour correspondre à son profil, car selon le texte initial, il ne remplissait pas les conditions requises pour exercer la fonction. Cette révision constitutionnelle, menée notamment sous l’impulsion de Rafsandjani, a consisté à adapter les critères d’éligibilité afin de permettre sa désignation. Au cours de ce processus, la nature même du régime a évolué : on est passé du principe de velayat-e faqih (le gouvernement du juriste-théologien) à celui de velayat-e motlaqeh-ye faqih, c’est-à-dire l’autorité absolue du juriste-théologien. La fonction a ainsi été renforcée et dotée de pouvoirs élargis.

N’ayant pas l’autorité religieuse reconnue de son prédécesseur, il s’est appuyé davantage sur l’appareil militaire pour consolider son pouvoir. Il a notamment renforcé le rôle des Gardiens de la révolution dans les domaines économique et politique, alors que Khomeini avait insisté pour que cette force reste strictement militaire et en dehors des affaires économiques et partisanes. En consolidant leur influence, il a contribué à transformer cette institution en acteur central du système politique et économique. Ce recours accru à la puissance militaire traduisait la nécessité de compenser une légitimité religieuse plus fragile par un soutien institutionnel et sécuritaire plus fort.

Il a donc bouleversé tout le monde chiite ?

La plupart des chiites à l’époque ne considéraient pas la théorie du velayat-e faqih comme légitime. La majorité des grands ayatollahs de Najaf en Irak (NDLR : grand centre du chiisme), qui occupaient des positions hiérarchiques supérieures à Khomeini — comme Hakeem ou Khoyi (NDLR : deux ayatollahs chiites très influents) — la rejetaient complètement, estimant que cette idée n’avait aucun fondement dans le chiisme. Même aujourd’hui, des figures religieuses influentes comme Ali al-Sistani (NDLR : l’un des plus influents ayatollahs chiites contemporains) ne soutiennent pas cette notion selon laquelle un juriste se déclarant meilleur juge et représentant de Dieu sur terre devrait gouverner. Dans d’autres pays à majorité chiite, comme l’Azerbaïdjan ou à Bahreïn, cette idée est considérée comme ridicule. Ainsi, présenter le velayat-e faqih comme la vision chiite dominante du monde est faux : il s’agit en réalité d’une opinion minoritaire, même au sein du chiisme.

La campagne militaire actuelle sur l'Iran s'avère très intense. L'historien américain Robert Pape estime que "les bombardements n’entraînent jamais de changement de régime positif". Êtes-vous d’accord avec lui ?

Oui. En Iran la situation est très particulière. Les Iraniens luttent pour la démocratie depuis presque un siècle et contre ce régime depuis environ 44 ans. Une étude récente menée par un groupe de chercheurs de notre programme s’est penchée sur Téhéran entre 2009 et 2024. Durant cette période de 16 ans, environ 3 200 manifestations crédibles contre le régime ont eu lieu dans la ville, soit une manifestation tous les trois jours en moyenne. Cela montre que la population iranienne lutte de manière constante contre le régime, souvent dirigée de manière avisée par des femmes engagées pour la démocratie.

On ne peut donc pas comparer l’Iran à des situations comme l’Irak ou l’Afghanistan, où des systèmes démocratiques ont été imposés de l’extérieur. L’idée qu’une intervention militaire, comme celle prônée par Donald Trump, pourrait instaurer immédiatement la démocratie en Iran ne correspond ni aux données empiriques ni à la réalité sur le terrain.

Est-on en train d’assister au crépuscule des mollahs ?

Absolument. Il ne s’agit pas seulement du crépuscule d’une époque — le crépuscule laisse penser qu’un nouveau jour pourrait se lever. Ce que nous observons en Iran, c’est plutôt la disparition définitive du chiisme politique. Je ne parle pas de la disparition de l’islam en tant que croyance personnelle. L’islam, comme le catholicisme après sa séparation du pouvoir politique, pourrait continuer à accompagner la vie spirituelle des individus. Mais même cela est compromis, car Khamenei a profondément endommagé le chiisme et son héritage historique, ce qui exigera un pardon de la part de la population.

Il a transformé la relation fondamentale entre la société iranienne et les religieux. Autrefois, les clercs et leurs écoles ou mosquées dépendaient du soutien des citoyens et des commerçants du bazar, ce qui les rendait sensibles aux demandes populaires et partenaires des mouvements pour la démocratie, l’égalité économique ou l’anticolonialisme. Aujourd’hui, grâce aux revenus du pétrole et du gaz, presque tous ces clercs sont devenus des agents rémunérés du régime. Ils ont construit des écoles luxueuses qui ressemblent plus à des casinos qu’à des séminaires, accumulé des fortunes pour leurs enfants, et corrompu l’institution.

Historiquement, si un régime iranien tuait quelques personnes, les clercs figuraient parmi les premiers à dénoncer ces violences. Aujourd’hui, après des milliers de morts — certains chiffres évoquent plus de 30 000 — aucun grand religieux ne s’est élevé contre ces exactions. Cette relation historique a été détruite. Le chiisme politique n’est pas seulement au crépuscule : il a rejoint le passé, dans ce que l’on pourrait appeler les vestiges, la poubelle de l’histoire. Selon moi, c’est le seul service historique rendu par Khamenei : il a contribué à séculariser l’Iran, rapprochant le pays de la laïcité à un niveau que peu de pays musulmans ont jamais atteint.

Est-ce qu’il y a un risque de voir apparaître ce que certains appellent un "IRGCistan", issu de l'acronyme des Gardiens de la révolution, c'est-à-dire un État sous le contrôle des militaires ?

Le danger existe certainement à court terme. Le fait qu’ils aient nommé l’un des commandants les plus sanguinaires des Gardiens de la révolution, Ahmad Vahidi, connu pour sa répression brutale des manifestations, montre qu’ils estiment devoir afficher davantage de force.

Cependant, cette stratégie est vouée à l’échec à long terme. L’Iran n’est pas le Pakistan : la société civile iranienne est active, et les besoins économiques du pays sont considérables. Même si des frappes ciblées, menées par Israël ou les États-Unis, suscitent des débats sur leur légalité — par exemple concernant l’assassinat de Qassem Soleimani — la situation de l’IRGC est profondément affaiblie, en particulier au niveau de ses cadres supérieurs. Le nouveau commandant ne possède qu’une expérience militaire marquée par la violence et la répression.

Même s’ils prenaient le contrôle complet aujourd’hui, ils ne pourraient résoudre les problèmes économiques de l’Iran, qui sont structurels et profonds. Il faudrait un véritable changement de régime, incluant une redéfinition des rapports entre le pouvoir et le peuple, entre le pouvoir et l’économie, ainsi que le rôle de l’IRGC. De plus, l’implication de la diaspora iranienne serait essentielle pour toute solution durable.

Mais Donald Trump pourrait-il faire un accord avec un membre des Gardiens de la révolution ?

C’est possible. Donald Trump affirme que des membres du régime lui parlent directement. Il s’agit probablement de responsables des Gardiens de la révolution, seuls ou en coalition avec certains religieux, qui cherchent à savoir s’ils peuvent négocier tout en conservant une part de pouvoir. Cette hypothèse est donc plausible, même si son issue reste incertaine.

Dans le système iranien, qui va prendre le siège vacant laissé par Khamenei ?

Je ne pense pas que quiconque pourra lui succéder. La société iranienne ne le permettra pas, et les divisions internes au sein du régime rendent toute succession impossible pour le moment. Le régime est trop fragmenté pour qu’un successeur émerge. Khamenei a consolidé ce pouvoir, devenu quasi absolu, au cours de ses 37 années au pouvoir. À ses débuts, beaucoup pensaient que Rafsandjani était plus influent, et que d’autres figures pouvaient le concurrencer. Progressivement, Khamenei a exercé un contrôle comparable à celui de Staline après la mort de Lénine en 1922 : initialement considéré comme faible et manipulable, il est devenu le plus puissant en éliminant progressivement tous ses rivaux.

Dans le cas de Rafsandjani, Khamenei a agi de la même manière : il le considérait comme un allié naïf, qu’il pouvait contrôler, et lui a confié tous les postes importants. Mais en utilisant le pouvoir institutionnel de son bureau, il a fini par neutraliser et éliminer tous ceux qui pouvaient constituer une menace, y compris Rafsandjani.

Quel est l’agenda de Donald Trump dans la région alors qu’il avait été élu sur un programme isolationniste ?

C’est très difficile à savoir. Je pense que s’il existe une priorité claire, c’est celle d’éviter de s’engager dans une guerre longue et interminable. Au-delà de cela, je ne perçois pas de vision stratégique cohérente. Beaucoup en Israël, y compris Netanyahou, affirment qu’aucun président américain n’a été aussi proche d’Israël que lui. Mais il ne s’agit pas d’objectifs stratégiques : tous les présidents américains ont soutenu Israël, certains peut-être légèrement plus que d’autres. Certains évoquent son positionnement face à la Chine. Il semble que sa priorité principale soit de défier Pékin, notamment en asséchant ses ressources pétrolières.

La population peut-elle "prendre son destin en main" comme le réclame Donald Trump ?

Durant toutes mes années d’observation de la politique iranienne, je n’ai jamais vu autant de personnes — à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran —, qu’il s’agisse d’intellectuels, d’activistes ou de dirigeants politiques, affirmer qu’ils ne peuvent pas renverser le régime seuls et qu’ils ont besoin d’un soutien international.

Les opinions divergent sur l’ampleur de cette aide. Certains demandent une intervention directe pour renverser le régime, d’autres se limitent à viser les commandants supérieurs. Certains, comme moi, estiment que la communauté internationale, y compris les États-Unis et l’Europe, devrait plutôt équilibrer les forces et permettre aux Iraniens de lutter plus efficacement. Par exemple, le régime reçoit de la Chine une technologie de reconnaissance faciale utilisée pour surveiller et intimider la population. L’Occident pourrait aider les Iraniens à contourner ce système, à accéder librement à Internet et à s’organiser. Même des figures historiques de l’opposition, souvent opposées à toute intervention étrangère, reconnaissent désormais que ce régime est trop brutal et qu’un soutien extérieur est nécessaire pour rétablir un terrain plus équitable pour le peuple iranien.

Un nouveau Moyen-Orient peut-il naître si le régime des mollahs tombe ?

Le Moyen-Orient a déjà changé, et la disparition de Khamenei ainsi que les transformations en Iran vont accélérer ce processus. Le nouveau Moyen-Orient ressemble davantage à celui envisagé par les accords d’Abraham qu’au Moyen-Orient de Khameini, marqué par l’opposition farouche à la solution à deux États avec Israël et la Palestine. Khameinei était l’un des adversaires les plus acharnés de cette solution.

Aujourd’hui, cet obstacle n’existe plus. Les pays musulmans cherchent désormais à établir la paix avec Israël, tout en garantissant une solution juste pour les Palestiniens, c’est-à-dire une solution à deux États. Avec Khamenei absent, la principale résistance à cette perspective a disparu. Le Moyen-Orient a donc déjà évolué. Les pays arabes, comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, doivent désormais convaincre Israël de reconnaître aux Palestiniens la création d’un État. Les accords sont déjà en grande partie établis et l’absence de Khamenei devrait faciliter la finalisation des détails restants.

Netanyahou est-il le grand vainqueur de cette séquence ?

À court terme, il a atteint les objectifs qu’il s’était fixés. Je pense qu’il a agi de manière calculée, car il a attendu le moment opportun, sachant que cette guerre finirait par arriver. Depuis 44 ans, le régime iranien a mis le pays sur une trajectoire de confrontation avec Israël, en affirmant que la destruction de l’État israélien était l’un de ses objectifs stratégiques. Tous les Premiers ministres israéliens ont reconnu cette menace, et Netanyahou a choisi d’attendre.

Lorsqu’il a constaté que l’Iran était à son point le plus faible — ses alliés affaiblis, Assad exilé, le Hamas quasiment neutralisé, et le Hezbollah considérablement affaibli — Israël a décidé de frapper. Netanyahou tente désormais de tirer parti de cette période de vulnérabilité pour renforcer la position d’Israël, tant sur le plan stratégique que politique, et pour consolider sa propre position dans un contexte politique interne complexe.

© via REUTERS

Hassan Khomeini, petit-fils de l'ayatollah Rouhollah Khomeini, se tenait aux côtés du Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, lors du 36e anniversaire de la mort du guide de la révolution islamique iranienne de 1979.
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Des frappes contre le nucléaire iranien ? "Donald Trump se trouve face à un test décisif"

Il y avait pourtant des "progrès" si l'on en croit le médiateur omanais. Mais Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont finalement décidé d'intervenir. Alors que plusieurs rounds de négociation indirecte entre Américains et Iraniens ont eu lieu ces dernières semaines, centrés sur la question du programme nucléaire, la campagne de frappes menées par Tel-Aviv et Washington a enterré l'éventualité d'un accord diplomatique. "Je suis consterné. Des négociations actives et sérieuses ont une fois de plus été sapées", a déclaré le 28 février, Badr Al-Boussaïdi, le ministre des affaires étrangères omanais, sur le réseau social X alors que les premières opérations militaires de grande envergure dans toute la région venaient de débuter.

Si pour le moment, aucune information crédible ne fait état de nouvelles actions menées contre les installations nucléaires, les Etats-Unis pourraient bien à l'action dans les heures ou les jours à venir, anticipe David Albright, président de l’Institute for Science an International Security (ISIS). Pour ce grand spécialiste de la prolifération nucléaire qui a collaboré avec l'AEIA, si rien n'est fait, "la question de la finalité même de la guerre se poserait". Entretien.

A l’époque de la guerre des douze jours, Donald Trump avait dit que le programme nucléaire iranien était "anéanti". Mais lors de son allocution où Trump annonce le lancement de la guerre, il a de nouveau insisté sur le fait que l’Iran ne devait jamais obtenir d’arme nucléaire. Comment expliquer cette contradiction ?

Le président des États-Unis a pris le risque de la controverse en utilisant le mot "anéanti". Donald Trump a donné l’impression qu’il ne reste absolument rien, ce qui n’est pas exact. Dans les faits, le programme nucléaire iranien a été gravement endommagé. L’Iran ne retrouvera pas avant longtemps les capacités dont il disposait auparavant. Mais on ne peut affirmer qu’il s’agit d’une disparition totale et définitive. Il subsiste des éléments du programme, notamment des stocks d’uranium enrichi, y compris hautement enrichi. Il est également possible que certaines centrifugeuses n’aient pas été détruites à Fordo et à Natanz.

Dans ces conditions, l’Iran pourrait théoriquement reconstituer une installation d’enrichissement de taille réduite afin de porter de l’uranium hautement enrichi au niveau militaire. Cela doit cependant être analysé dans un contexte où l’infrastructure industrielle principale a été démantelée : les installations de fabrication de centrifugeuses ont été détruites, de même que celles produisant le gaz d’hexafluorure d’uranium, et jusqu’à 22 000 centrifugeuses auraient été éliminées.

Mais après les frappes des États-Unis et d’Israël en juin 2025, l’Iran a suspendu sa coopération avec l’AIEA sur ses sites nucléaires. Téhéran avait-il eu le temps de relancer son programme nucléaire ?

On ne connaît pas précisément ses stocks d’uranium enrichi, y compris ceux hautement enrichis. Des mouvements ont été observés vers un complexe de tunnels souterrains qui semblerait abriter une partie de ses stocks, sans que l’on sache s’ils y ont été déplacés ou laissés sur place. Il y a eu aussi par exemple des opérations de remise en état de certaines structures. Les autorités iraniennes ont notamment installé des toitures au-dessus de bâtiments liés au programme de centrifugeuses et entrepris divers travaux de récupération. À Natanz, par exemple, sur le site pilote où se trouvaient de l’uranium hautement enrichi et des équipements de centrifugation, certaines activités ont repris.

Des travaux d’enfouissement ont aussi été observés à "Montagne de la Pioche" (NDLR : un site souterrain profondément enfoui près du complexe nucléaire de Natanz), où les entrées de tunnels ont été renforcées, ainsi qu’au complexe montagneux d’Ispahan, dont les accès ont été consolidés puis recouverts de terre. Ces sites sont désormais entièrement protégés. L’objectif semble clairement être la mise à l’abri d’infrastructures sensibles. Ces développements ont alimenté les inquiétudes quant à une éventuelle reconstitution d’un programme d’armement nucléaire, en violation des engagements pris au titre du Traité de non-prolifération.

De ce point de vue, la guerre vous semblait-elle inéluctable ?

L’enchaînement des événements n’est pas surprenant en soi, même si Donald Trump a souvent tendance à accélérer les calendriers politiques et stratégiques. Mais l’analyse repose sur une dynamique stratégique relativement simple : Israël, pour sa part, a agi selon une logique sécuritaire claire, redoutant qu’un tel programme puisse être relancé et considérant qu’il serait la cible prioritaire en cas d’acquisition d’une arme nucléaire par l’Iran. Dès lors, du point de vue israélien, il serait préférable de frapper tôt plutôt que tard. Il existait donc une incitation structurelle pour Israël à agir.

Il n’y a pas encore d’information concernant d’éventuelles frappes sur les installations nucléaires iraniennes. Mais quelle peut être la stratégie américaine pour en finir avec le programme ?

Si les États-Unis sont réellement déterminés, ils devraient viser la destruction complète de "Montagne de la pioche" ainsi que du complexe souterrain d’Ispahan. Il s’agirait d’enfouir définitivement l’uranium hautement enrichi, ainsi que les nouveaux équipements éventuellement installés à la "Montagne de la pioche", si le site est effectivement à un stade avancé. L’objectif devrait être aussi d’éliminer les vestiges du programme de centrifugeuses subsistant depuis le mois de juin. Il s’agit d’un test décisif : si ces actions ne sont pas menées, il sera difficile d’affirmer que Washington est pleinement engagé dans la volonté de mettre un terme au programme nucléaire iranien. Dans ce cas, la question même de la finalité de la guerre se poserait.

Certains pourraient rétorquer que l’objectif prioritaire est un changement de régime, lequel abandonnerait l’ensemble des capacités nucléaires et réglerait définitivement la question. Toutefois, cette option constitue un objectif nettement plus ambitieux et incertain. La destruction supplémentaire des infrastructures nucléaires apparaît, en comparaison, plus accessible - même si ces installations sont fortement protégées. Une telle opération exigerait néanmoins l’emploi par les États-Unis de certaines de leurs armes conventionnelles les plus avancées et les plus puissantes.

Des scientifiques risquent-ils aussi d’être pris pour cibles comme au mois de juin ?

Cela ne me surprendrait pas. Ils disposent d’une liste établie de longue date. Cette liste trouve son origine dans les archives nucléaires iraniennes saisies par Israël. Elle remonte à l’ancien programme militaire du début des années 2000. Même après l’arrêt du plan Amad (NDLR : le nom donné par les services de renseignement occidentaux et israéliens à un programme iranien de développement d’armes nucléaires actif à la fin des années 1990 et au début des années 2000), une partie des personnels impliqués a poursuivi ses activités.

Un document recensait environ 300 personnes actives dans le plan Amad. Il s’agissait d’un tableau détaillé mentionnant les noms, numéros d’identification, filiation, ainsi que les parcours académiques. Ce type d’information constitue une base précieuse pour identifier les profils susceptibles de jouer un rôle clé dans des efforts actuels. À cela s’ajoutent les renseignements collectés par la suite. Ils disposent donc d’une base de données substantielle. En juin, cette liste a été croisée avec des informations opérationnelles permettant de localiser certaines de ces personnes au moment des frappes. Il ne serait donc pas étonnant que d’autres opérations ciblées soient envisagées si leur localisation est confirmée.

Sait-on ce qu’il est advenu des fameux 400 kilos d’uranium enrichi à 60 % qui inquiétaient tout l’Occident ?

Dans son rapport adressé récemment aux États membres, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a indiqué qu’une partie des stocks d’uranium enrichi se trouverait dans le complexe montagneux d’Ispahan. Il est toutefois possible que l’ensemble des matériaux n’y soit pas concentré. Une partie pourrait encore se trouver dans les décombres de Fordo. D’autres quantités étaient présentes dans l’usine pilote, où l’Iran aurait tenté de récupérer certains matériaux. Néanmoins, la majeure partie des stocks d’uranium - notamment ceux enrichis à 20 % - semblerait désormais localisée dans le complexe montagneux d’Ispahan.

Pourquoi y a-t-il aussi une inquiétude concernant les stocks d’uranium enrichi à 20 % ?

La raison est technique : dans le processus d’enrichissement, atteindre 20 % signifie avoir parcouru environ 90 % du chemin vers l’uranium de qualité militaire (90 % d’enrichissement). À 60 %, on est à près de 99 % du chemin. Le processus n’est pas linéaire : plus le niveau d’enrichissement est élevé, plus la progression vers le seuil militaire devient rapide. En d’autres termes, disposer de stocks à 20 % ou à 60 % réduit considérablement le nombre de centrifugeuses nécessaires et le temps requis pour atteindre un niveau militaire. Ces stocks constituent donc une réserve stratégique, comparable à un capital disponible, mobilisable rapidement pour produire de l’uranium de qualité militaire.

Il convient toutefois de noter que les quantités d’uranium enrichi à 20 % ont diminué au cours de l’année écoulée. À partir de la fin de l’année 2024, l’Iran a accéléré la conversion de l’uranium à 20 % en uranium enrichi à 60 %. La majeure partie des stocks à 20 % a ainsi été portée à 60 %. Il resterait aujourd’hui moins de 200 kilogrammes d’uranium enrichi à 20 %, quantité théoriquement suffisante pour produire environ une à une bombe et demie. En revanche, les stocks à 60 % seraient beaucoup plus importants, potentiellement suffisants, selon certaines estimations techniques, pour une dizaine d’engins nucléaires si un enrichissement final était réalisé.

Quelles sont les craintes concernant le centre Taleghan 2 à Parchin ?

Dans le cadre du programme clandestin de développement d’armes nucléaires, cette installation jouait un rôle central dans la mise au point de l’explosif nucléaire lui-même, destiné à comprimer le cœur nucléaire. Le site disposait d’une chambre d’essais pour explosifs à haute puissance, ainsi que d’un système de radiographie flash aux rayons X permettant d’observer le comportement interne du dispositif au moment de la compression ou de la détonation. Ces équipements sont caractéristiques des phases avancées de développement d’une arme à implosion. Au cours des années 2010, le site aurait été vidé de ses équipements sensibles. Par la suite, l’Iran y aurait installé une nouvelle installation apparemment destinée à produire un sous-composant essentiel du système d’initiation.

Mais cette infrastructure a été frappée par Israël en 2024. On pensait alors que les activités avaient cessé. Toutefois, avant même le déclenchement de la guerre de juin, l’Iran aurait entrepris des travaux de reconstruction, incluant l’édification d’une structure cylindrique dotée d’extensions latérales conçues pour absorber ou dévier les effets d’une explosion. La finalité exacte de cette nouvelle installation demeure inconnue, mais elle pourrait être destinée à des essais d’explosifs à haute intensité. Un élément notable est que les fondations, capables de supporter des charges importantes, n’avaient pas été détruites lors des frappes précédentes. Les nouvelles constructions reposent donc sur cette base intacte. Depuis, la structure a été recouverte de béton, puis de terre, et des dispositifs supplémentaires de protection - possiblement une cage anti-drones ou anti-missiles - semblent en cours d’installation. L’ampleur des mesures de protection suggère qu’il s’agit d’une infrastructure jugée stratégique par les autorités iraniennes.

Alors que l’Iran a confirmé la mort de Khamenei, quel a été son rôle dans le programme nucléaire ?

Lorsqu’il était président (NLDR : il a été élu en 1981 avant de devenir guide suprême), c’est lui qui a officiellement lancé le programme. En réalité, il s’agissait d’une initiative provenant de l’autorité supérieure, le bureau du guide suprême, mais il a ordonné le démarrage du programme en 1984. Après cette date, les progrès ont été très lents et le programme a rencontré de nombreuses difficultés.

Cependant, à la fin des années 1990, il a donné son approbation en tant que guide suprême au programme nucléaire Koresh (Amad). Il a également été impliqué dans la suspension de ce programme, tout en poursuivant certaines activités de manière réduite et discrète. Il est donc impliqué dans l’effort nucléaire depuis ses débuts. Cela étant dit, ce n’est pas, selon toute vraisemblance, la raison de son assassinat.

Lors des négociations, comment avez-vous interprété le fait que les Iraniens auraient accepté de ne pas stocker d’uranium enrichi ainsi que de diluer l’uranium enrichi. Était-ce un coup de bluff ?

Trump souhaitait mettre fin totalement à l’enrichissement de l’uranium. Une mesure dans ce sens consisterait à diluer ou transférer les stocks d’uranium enrichi hors d’Iran. Cependant, si l’Iran peut continuer à enrichir, il lui est facile de reconstituer rapidement des stocks d’uranium enrichi à 5 %, 20 % et 60 %, ce qui ne change rien à la situation. C’est comparable à quelqu’un qui vous enlève les balles de votre arme, alors que vous pouvez en acheter d’autres et que l’arme reste intacte. Ainsi, si l’objectif des États-Unis est de mettre fin à l’enrichissement, ces mesures étaient insuffisantes.

Les Iraniens tiennent fermement à ce programme d’enrichissement, bien que celui-ci ait été largement détruit. Mais il faut bien comprendre que l’uranium enrichi n’est pas nécessaire pour des usages civils. En effet, ils peuvent l’acheter, ce qu’ils font pour le réacteur de Bushehr (NDLR : le principal réacteur nucléaire civil de l’Iran, situé sur la côte sud du pays, sur le golfe Persique) en acquérant des quantités importantes chaque année. De plus, l’Iran dispose d’un stock d’uranium enrichi à 20 % provenant d’un accord précédent et stocké en Russie, qui est périodiquement transféré en Iran pour alimenter le réacteur de recherche de Téhéran. Ce maintien d’un stock et la capacité à enrichir contribuent à la méfiance internationale. Et ce, même si l’Iran n’a pas procédé à l’enrichissement depuis juin.

Y a-t-il un risque de fuite radioactive si les Américains ou les Israéliens frappent des installations nucléaires ?

Non. Si l’objectif est de démanteler les installations et d’enterrer l’uranium hautement enrichi, il n’y aura pas de fuite. En juin, alors que le risque était plus élevé, aucune fuite ne s’est produite. L'hexafluorure d'uranium n’a pas non plus fui. L’uranium n’est pas fortement radioactif, mais il émet un rayonnement faible. Son association avec le fluor fait toutefois de l'hexafluorure d'uranium un composé très dangereux : le fluor réagit violemment avec l’eau et forme des particules relativement lourdes qui retombent localement.

Ainsi, si le complexe souterrain d’Ispahan subissait d’importants dommages, il serait nécessaire de porter une combinaison de protection pour vérifier la présence d'hexafluorure d'uranium ou d’uranium hautement enrichi, car le fluor reste très réactif. L’inhalation d’uranium hexafluorure constitue un risque grave : il brûle les poumons et peut être mortel. C’est une substance extrêmement dangereuse, mais paradoxalement, sa forte réactivité limite en partie sa dispersion, ce qui contribue à contenir le danger localement.

Selon vous, la chute du régime iranien entraînerait-elle mécaniquement la fin du programme nucléaire du pays ?

Je ne pense pas qu’il reste beaucoup du programme nucléaire en activité. Si le régime venait à s’effondrer, les scientifiques impliqués chercheraient probablement à protéger leurs intérêts personnels : ils pourraient dérober des documents ou du matériel classifié, et éventuellement tenter de récupérer de l’uranium enrichi. Il y aurait une perte de contrôle et la situation serait donc très chaotique. Il est possible qu’un nouveau régime émerge, peut-être une autre forme de dictature dirigée par des généraux du CGRI (Corps des Gardiens de la révolution islamique).

Dans le meilleur scénario, le régime se transformerait de manière comparable à ce qui s’est passé en Afrique du Sud (NDLR : dans les années 1970 et 1980, l’Afrique du Sud a développé un programme d’armes nucléaires), où le président de l’ancien régime de l’apartheid F. W. de Klerk a décidé d’abandonner le programme nucléaire. Dans ce cas, la transition vers une démocratie permettrait de supprimer de manière vérifiable les capacités nucléaires, sous contrôle de l’AIEA. Mais si le régime arrive à se maintenir après le conflit - ce dont je doute -, la probabilité d’une relance du programme militaire pourrait augmenter.

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U.S. President Donald Trump speaks to the media after arriving in Corpus Christi, Texas, U.S., February 27, 2026. REUTERS/Elizabeth Frantz
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"En Iran, il y a un véritable risque de chaos" : l'analyse de David Rigoulet-Roze

"Fureur épique" côté américain, "Lion rugissant" côté israélien : deux noms pour une impressionnante opération conjointe. Tel-Aviv et Washington ont lancé le 28 février une campagne massive de frappes aériennes présentée comme "préventive" contre l’Iran, précisant que celle-ci devrait durer "plusieurs jours", alors que les médias officiels iraniens font état de nombreuses explosions à Téhéran et dans plusieurs villes du pays comme Ispahan (centre), Qom (centre), Karaj (ouest de Téhéran) et Kermanchah (ouest).

Elle vise à neutraliser les "menaces imminentes" constituées par le régime iranien, a assuré Donald Trump, qui précise que les capacités de fabrication de missiles balistiques de Téhéran ainsi que sa marine, qui faisait notamment peser une menace sur le trafic commercial dans le détroit d'Ormuz, allaient être "anéanties". Du côté iranien, la riposte a été immédiate : Tsahal et l’agence de presse iranienne Tasnim ont rapporté que Téhéran avait déjà lancé plusieurs missiles et drones en direction d’Israël. Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a déclaré que l'opération militaire visait à éliminer une "menace existentielle" pour Israël et à "créer les conditions pour que le peuple iranien puisse prendre son destin en main". L'offensive américano-israélienne a déjà des conséquences dans la région. Les autorités du Bahreïn, du Qatar, des Émirats arabes unis et du Koweït, qui hébergent des bases militaires américaines, ont dit avoir intercepté à cette heure tous les missiles qui visaient leur territoire.

L'objectif est aujourd'hui de "mettre le régime à genoux", estime David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique, chercheur associé à l'EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orient stratégiques (L'Harmattan). Pour ce spécialiste de l'Iran, il existe clairement "une répartition des rôles" militaires entre Washington et Tel-Aviv pour faire plier le régime des mollahs. Entretien.

L'Express : Israël a ​lancé une "frappe ‌préventive" contre l’Iran. Qu’est-ce que cela signifie ?

David Rigoulet-Roze : Il s’agit d’éléments de langage. Israël considérait le régime iranien comme une "menace existentielle". Dans cette perspective, une frappe préventive vise théoriquement à anticiper le moment où cette menace serait en mesure de se concrétiser.

Même si le danger n’était pas nécessairement imminent, la logique demeure celle de l’anticipation. Cette approche s’inscrit dans une stratégie préemptive constante de la part d’Israël : frapper avant que l’adversaire ne le fasse. En l’occurrence, les autorités israéliennes estimaient que le développement des capacités balistiques iraniennes renforçait cette menace.

L’attaque sur l’Iran a été menée après des mois de planification avec les Etats-Unis, selon l’armée israélienne. L’opération militaire montre-t-elle que les rounds de négociations étaient un trompe-l’œil ?

La planification, qui aurait pris plusieurs mois, ne doit pas être confondue avec la décision finale. Planifier consiste à mettre en place des dispositifs opérationnels ; la décision politique de principe, elle, aurait été prise il y a plusieurs semaines. Le processus de négociation constituait donc une ultime tentative, dans l’hypothèse, néanmoins improbable, où un accord aurait pu aboutir. En réalité, aucune des deux parties ne se faisait réellement d'illusions, compte tenu de leurs lignes rouges qui demeuraient inchangées. L'issue militaire n'est donc pas nécessairement surprenante.

On peut légitimement s’interroger sur la portée réelle de ces négociations. Elles relevaient largement d’une mise en scène diplomatique. De part et d’autre, des éléments de langage similaires étaient employés : "discussions constructives", "progrès significatifs", "pourparlers intenses et constructifs". Pourtant, chacun se préparait parallèlement à une potentielle issue militaire. Dans une large mesure, cette séquence diplomatique permettait avant tout de gagner du temps. L’impression de "progrès" était largement surinterprétée de l’extérieur, à travers le relais des médias. Or, dès lors que les positions fondamentales restent figées, il n’y avait, en pratique, peu de choses à négocier - et effectivement, rien de substantiel ne l’a été dans le cadre de ce processus.

Le fait que la date de l'opération tombe un jour de shabbat en Israël et partout dans le monde juif n’est pas le fruit du hasard ?

Il n'est pas nécessairement déterminant. Le calendrier coïncide surtout avec une phase particulière du contexte intérieur iranien. L’opération intervient à l’issue de la période commémorative de deuil de quarante jours dans la culture chiite, après la répression de début janvier par le régime.

Par ailleurs, la rentrée universitaire s’est accompagnée d’une reprise des mouvements de contestation dans les grandes universités du pays, avec des slogans hostiles au régime et des gestes symboliques forts comme le fait de brûler des drapeaux de la République islamique. Cette conjonction crée ce qui peut être perçu comme une fenêtre d’opportunité : agir à un moment où la contestation interne reprend de l’ampleur. L’idée pourrait être de ne pas rater cette nouvelle occasion d'appuyer ce mouvement. D’ailleurs, dans ses déclarations, Donald Trump appelle explicitement la population iranienne à prendre son destin en main, en tirant parti de l’opération en cours.

Que sait-on sur les premières cibles visées par les Israéliens ?

Il existe, de toute évidence, une forme de répartition des rôles. Les Israéliens, qui disposent de relais à l’intérieur du pays, se concentrent prioritairement sur les cibles à haute valeur stratégique ("high value targets"), c’est-à-dire les commandants des Gardiens de la révolution, les responsables politiques de premier plan et les figures clés de l’appareil sécuritaire. Les premières frappes auraient ainsi visé des centres névralgiques du pouvoir, notamment des bâtiments liés au guide suprême, à la présidence, ainsi que certains ministères et responsables identifiés pour leur rôle central dans la répression. Le guide suprême aurait été mis en sécurité, mais d’autres responsables semblent avoir été atteints.

Le ciblage des principales figures du régime relève davantage du savoir-faire israélien, avec une forte capacité d'infiltration du système sécuritaire iranien, notamment grâce à la présence et aux réseaux du Mossad. Cela lui permet d’identifier avec précision les profils stratégiques à neutraliser, comme c'était le cas lors de la guerre des douze jours.

Et du côté américain ?

Les États-Unis sembleraient privilégier des objectifs plus structurels, consistant à neutraliser les infrastructures stratégiques majeures et à affaiblir en profondeur les possibilités de réplique du régime iranien : bases militaires, capacités navales — Donald Trump ayant lui-même évoqué la possibilité de neutraliser la marine — et notamment les bases de missiles.

Dans ce contexte, seuls les États-Unis disposent des moyens militaires permettant d’assurer une couverture régionale de grande ampleur : avions de surveillance de type AWACS, dispositifs antimissiles intégrés, groupes aéronavals et systèmes de défense déployés autour des porte-avions.

S’oriente-t-on vers une opération plus longue que la guerre des douze jours ?

Il s’agit d’une opération de très grande envergure. La planification s’étend potentiellement sur plusieurs semaines, et elle ne se limite pas à un simple raid ponctuel comme en juin dernier. Ce n’est pas un "one-shot" : l’objectif relève d’une stratégie de guerre d’attrition et de haute intensité.

L’intention est de mettre le régime à genoux, non pas par la seule force aérienne, mais en provoquant virtuellement un effondrement interne, ce qui pourrait créer un espace pour que la population exerce une pression décisive.

L’objectif est-il clairement d’opérer un "regime change" ?

La question du changement de régime est présente, mais elle ne suit pas la même logique que le modèle irakien, avec une intervention directe de troupes au sol. L’approche repose plutôt sur l’émergence éventuelle d’un acteur capable de conduire une transition politique ordonnée susceptible d'éviter le chaos.

Dans ses déclarations, Donald Trump a clairement appelé la population iranienne à agir. Il a formulé un message invitant les citoyens à "prendre leur destin en main" et à tirer parti de la situation, indiquant que les forces extérieures accomplissaient leur action et que c’était désormais à la population de saisir l’opportunité qui se présentait.

Cette opération vise donc aussi à ce que la population redescende dans la rue ?

Sans doute. Il semble que la population soit prête à nouveau à prendre ce risque. Cela suppose toutefois qu’elle ne se sente pas abandonnée, comme ce fut le cas début janvier lorsque Donald Trump avait indiqué que "l’aide arrivait", ce qui n'avait finalement pas eu lieu à l'époque.

Le véritable enjeu reste le risque de chaos. Dans ce type de situation, un effondrement incontrôlé est possible, ce que le Pentagone a indiqué à Donald Trump. On sait comment une guerre peut commencer mais on ne sait pas comment elle peut se terminer. Il y a toujours une part d'impondérables.

Trump affirme que "l'Iran n'aura jamais l'arme nucléaire". Est-ce qu'il faut s'attendre aussi à des frappes sur les grands centres nucléaires comme lors de la guerre des douze jours ?

Des frappes avaient déjà eu lieu par le passé, et le programme nucléaire iranien était supposément éradiqué. Manifestement, ce n'est pas totalement le cas. C’est là que l'on retrouve le site problématique appelé "Montagne de la Pioche", jamais visité par l'AIEA (aménagé en plus grande profondeur que celui de Fordow), près du site bombardé de Natanz. Selon l'agence, une partie des 440 kg d’uranium enrichi à 60 % serait toujours enfuie à Natanz et l'agence demandait en urgence de pouvoir faire un état des lieux de la situation, ce qui lui avait été refusé jusqu'à présent.

Il existe également des sites comme celui de Taleghan 2 à Parchin, supposé pouvoir servir comme centre d’essai d’explosifs à usage militaire et déjà bombardé par Israël en 2024. Il serait une des cibles prioritaires dans l'opération en cours. A cela s'ajoutent une multitude d'autres installations stratégiques.

Des explosions ont retenti un peu partout dans le Golfe. Est-ce que l'idée de l'Iran est aussi de "saturer" les alliés de Donald Trump dans la région ?

L’objectif est de créer un chaos potentiel, à travers l'arme privilégiée du balistique, en grand partie reconstituée depuis l'été dernier. Cette problématique balistique était une ligne rouge. Elle constitue un point central des négociations catégoriquement rejeté par le régime iranien qui le considère comme son principal moyen de dissuasion crédible, leurs forces conventionnelles ne leur permettant pas de confronter une puissance militaire comme celle des Etats-Unis.

Les Iraniens comptent donc mobiliser ces capacités balistiques dans le cadre d’une stratégie de saturation. C’est la raison pour laquelle les États-Unis ont pris le temps de déployer des systèmes de défense tels que THAAD et Patriot, afin de protéger à la fois les bases américaines et les pays alliés dans la région.

Est-ce que toutes les capacités balistiques de l'Iran peuvent-elles être neutralisées rapidement ?

Il ne faut pas s’attendre à un effondrement rapide de ses capacités balistiques. À court terme, ce n’est pas probable, mais à plus long terme, cela pourrait se produire. Des dégâts importants sont néanmoins à prévoir. L’Iran disposerait d’environ 2 500 missiles, dont certains ont une portée comprise entre 1 400 et 2 000 km. Dans le cadre d’une stratégie de saturation - déjà amorcée à la fin de la guerre des 12 jours - l’envoi massif de missiles, même si seule une fraction atteint sa cible, peut provoquer des destructions considérables. C’est le principe du tir de saturation par essaims de missiles.

Cette opération montre également que le ciel iranien est totalement "ouvert"…

On le savait depuis la guerre des douze jours puisque les systèmes antiaériens russes S-300 avaient été en partie neutralisés. Sur ce point, le vrai risque réside ailleurs : il s’agit donc bien des missiles. La priorité des Américains est de limiter l’ampleur d’une riposte iranienne potentiellement dévastatrice.

Quelles peuvent être les conséquences à court terme pour la région ?

L’Iran fait figure de pays sismique, au sens propre comme au sens figuré. Il est en effet sujet à de nombreux séismes telluriques et potentiellement sismiques sur le plan géopolitique. Toute action contre l’Iran aura des répercussions dans toute la région.

Le potentiel de déstabilisation régionale est considérable. En cas de chaos, l’Iran pourrait être un Irak post-2003 XXL ! Et cela en raison de la diversité ethno-confessionnelle et de l’instabilité qui en découle. Outre les Perses, qui représentent plus de la moitié de la population, le pays comprend des Kurdes, des Azéris, des Baloutches et des Arabes dans le Khuzestan. Des mouvements kurdes revendiquent déjà l’inclusion de leurs droits dans toute transition éventuelle, tandis que des groupes armés baloutches demeurent actifs.

Le prince Reza Pahlavi a récemment rappelé que la ligne rouge pour les Iraniens restait l’intégrité des frontières du pays, sous-entendant qu’aucune velléité séparatiste ne pourrait être tolérée.

Justement, Reza Pahlavi a déclaré ce matin que la victoire était "proche". Est-ce qu’il se positionne comme l’homme fort d’une éventuelle transition ?

Il ne peut pas être considéré comme un homme fort car il ne fait pas l’unanimité ni même consensus. Mais il veut se présenter comme l'incarnation d'un leadership par défaut afin de rassembler une opposition structurellement très divisée qui pourrait se rallier à lui dans le but d'une transition ordonnée. Mais aussi de prévenir un chaos qui pourrait découler d'un effondrement brutal du régime actuel.

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L'opération vise à neutraliser les "menaces imminentes" constituées par le régime iranien, a assuré Donald Trump.
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Eldad Shavit : "Donald Trump est naïf s'il croit que l’Iran capitulera après quelques frappes"

La pression s'intensifie sur l'Iran d'heures en heures. Après un nouveau cycle de négociations indirectes en Suisse entre Washington et Téhéran, supervisé par Oman et marqué par de timides avancées, le déploiement militaire des Etats-Unis s’accélère à grande vitesse dans la région. Le plus grand porte-avions du monde, l'USS Gerald R. Ford, après avoir stationné à quai en Crète, a repris la mer en Méditerranée orientale pour poursuivre son déploiement en préparation d’éventuelles frappes.

Selon des données de vol, au moins une vingtaine d'avions de chasse américains ont traversé l'Atlantique ces dernières heures afin de rejoindre des bases en Jordanie ou en Israël. Enfin, un destroyer supplémentaire, l'USS John Finn, a aussi été déployé en renfort dans le nord de la mer d'Arabie, le golfe d'Oman et le golfe Persique, annonce le Wall Street Journal. Une "armada" sans équivalent dans la région depuis l'invasion de l'Irak en 2003, prête à agir dès que le président des Etats-Unis en donnera l’ordre.

Sur le plan diplomatique, les deux parties prévoient de reprendre les négociations prochainement après des consultations dans leurs capitales respectives. Des discussions techniques sont déjà prévues la semaine prochaine à Vienne, a déclaré le ministre omanais des Affaires étrangères, Sayyid Badr Albusaidi, dans un message publié sur X. Reste à savoir si Donald Trump temporisera, alors que les démocrates de la Chambre des représentants s’apprêtent à inscrire à l’ordre du jour, dès la semaine prochaine, un projet de loi soumettant l’usage de la force à un vote du Congrès.

Si tous les scénarios sont encore sur la table à cette heure, Téhéran ne semble pas prête à céder aux exigences américaines, analyse Eldad Shavit, chercheur à l'INSS en Israël. "L’Iran ne capitulera pas même après quelques frappes", prévient ce spécialiste. Dans un entretien à L'Express, cet ancien membre du corps du renseignement des Forces de défense israéliennes (FDI) et du cabinet du Premier ministre esquisse les scénarios d'un potentiel conflit pour la région.

L’Express : Lors des négociations, les Américains auraient formulé des exigences très fortes envers l'Iran, comme démanteler les trois sites nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan, s’engager à mettre en place une politique de "zéro enrichissement" et livrer la totalité de son uranium enrichi restant aux Etats-Unis. Le régime peut-il accepter ces demandes ?

Eldad Shavit : Non. Si les Iraniens acceptaient ces conditions et les mettaient en œuvre, cela s’apparenterait à une capitulation. Ils ont affirmé de manière claire qu’ils n’accepteraient ni l’enrichissement zéro de leur uranium, ni l’interdiction définitive de toute activité d’enrichissement dans le futur. Dans ces conditions, le scénario d'un accord paraît peu probable. En revanche, les Iraniens pourraient accepter de formaliser et d’encadrer les activités d’inspection. Il convient de rappeler qu’au-delà de l’uranium enrichi à 60 %, dissimulé sur certains sites, le pays détient également d’importantes quantités d’uranium enrichi à 20 %...

Les échanges à Genève semblent avoir été constructifs, mais la question essentielle est désormais de savoir si cela sera suffisant pour satisfaire Donald Trump, qui est confronté à l’un des dilemmes les plus complexes de son mandat : renoncer à agir entraîne des conséquences, tout comme décider d’intervenir. Une décision stratégique s’impose. Si des discussions techniques s’ouvrent la semaine prochaine, le facteur temps deviendra crucial. L’Iran peut se permettre d’attendre. Mais du côté de Washington, il est urgent d’évaluer s’il existe une réelle possibilité d’accord et si celle-ci est jugée crédible.

Le fait que Téhéran ne veuille pas parler de son programme de missiles balistiques peut-il être aussi un casus belli pour Washington ?

Les autorités iraniennes excluent pour le moment toute discussion sur les missiles, ainsi que sur leurs forces alliées dans la région - comme les proxys - ou sur une éventuelle évolution de leur politique intérieure. Du côté américain, les déclarations officielles, notamment lors du discours sur l’état de l’Union de Donald Trump, montrent que la Maison-Blanche se concentre exclusivement sur la question nucléaire.

La question des missiles ne constitue donc pas nécessairement un casus belli pour les Américains. Bien que Trump affirme que l’Iran développe des missiles balistiques intercontinentaux à longue portée, aucune preuve ne confirme à ce stade que ces capacités soient effectivement opérationnelles. S’agissant des déclarations du président américain, assurant que l’Iran cherche à rétablir son programme nucléaire, il est plausible que Téhéran tente de relancer ces capacités, celles-ci répondant à ses intérêts stratégiques.

La guerre vous semble-t-elle aujourd’hui inévitable ?

Tout est possible. Le chef du Commandement central des Etats-Unis (Centcom), l'amiral Brad Cooper, a visiblement informé le président américain Donald Trump des options militaires potentielles en Iran. Si Donald Trump choisit la guerre, il a, semble-t-il, une préférence pour une opération courte et décisive. Cette approche semble néanmoins naïve, car l’Iran ne capitulera pas après quelques frappes. Une campagne prolongée et soutenue serait probablement nécessaire pour atteindre les objectifs escomptés. Selon les autorités à Oman (qui encadrent les négociations), des discussions "techniques" doivent encore avoir lieu. La notion de discussions techniques suppose toutefois l’existence préalable d’une formule ou d’un ensemble de principes convenus. Une fois ces principes établis, il convient de les traduire en mesures concrètes.

Bien que les Etats-Unis aient déployé des forces importantes dans la région, Trump privilégie encore à cette heure une solution politique plutôt qu’une opération militaire, comme il l’a exprimé lors de son dernier discours sur l’état de l’Union. Même si les Etats-Unis veulent éviter un conflit, l’Iran ne montrera aucune disposition à se rendre ou à céder.

Eliminer l'ayatollah Ali Khamenei vous semble-t-il une option crédible ?

Même si Khamenei venait à être éliminé, cela ne signifierait pas la fin du régime. D’autres dirigeants prendraient le relais, et le régime ne peut être renversé par la force militaire. Une transformation effective ne peut provenir que de changements internes.

En cas de guerre à grande échelle, des réactions pourraient survenir dans la région, notamment de la part de groupes alliés comme le Hezbollah, les Houthis ou certains acteurs en Irak, le dirigeant iranien étant une figure hautement symbolique. Une attaque contre lui pourrait être perçue comme une offensive contre l’ensemble de la communauté chiite, ce qui risquerait d’aggraver considérablement la situation.

L’Iran est-il en train de gagner du temps ?

Cette situation n’a rien d’étonnant. Obtenir des délais supplémentaires permet de repousser, voire d’éviter, une confrontation militaire. Les autorités iraniennes estiment également que Donald Trump ne souhaite pas fondamentalement entrer dans un conflit armé - engagement qu’il avait pris en accédant à la Maison-Blanche l’an dernier. Partant de cette analyse de la position de Washington, le régime propose des concessions limitées, susceptibles de convaincre l’administration américaine d’accorder davantage de temps aux négociations.

Benyamin Netanyahou a ordonné au commandement du Front intérieur (une branche de l’armée israélienne chargée de la protection des civils en période de guerre ou d’urgence) de se préparer à une guerre contre l'Iran, déclarant l'état "d'alerte maximale". Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Il faut se trouver en Israël pour mesurer la pression à laquelle la population est confrontée. La tension y est constante, et les rumeurs d’attaque se font régulières, surtout en fin de semaine. Les Israéliens gardent en mémoire la guerre des douze jours, durant laquelle l’Iran a réussi à frapper certaines villes comme Tel-Aviv, Ramat Gan ou Haïfa, causant des pertes humaines et des dégâts matériels. Ces événements rappellent que l’Iran dispose de capacités réelles pour toucher des cibles sur le territoire israélien.

Il est donc essentiel d’être pleinement préparé, notamment en matière de défense aérienne et de protection civile, car le moment où une décision américaine pourrait être prise reste incertain. Les hôpitaux se sont également préparés à faire face. La guerre des douze jours a permis d’améliorer le niveau de préparation du pays, tant sur le plan défensif qu’offensif. Si une opération devait commencer ce week-end, Israël serait en mesure de se défendre et de répondre.

Les Etats-Unis ont déployé cette semaine un groupe d'avions de combat F-22 Raptor en Israël. Comment interprétez-vous ce nouvel épisode de l'immense déploiement américain et quel est le degré d’implication d’Israël ?

Israël fait partie de la région et ne pourrait refuser une opération américaine incluant ses forces, notamment des avions F-22. Bien que les détails précis de l’implication israélienne restent inconnus, il est raisonnable de supposer qu’Israël serait engagé à un moment donné dans toute opération militaire. Il n’est pas clair si sa participation serait prévue dès le départ ou si elle interviendrait en réaction à une attaque iranienne contre Israël.

Selon les responsables israéliens, une solution politique paraît improbable, car l’Iran ne respecterait pas les exigences américaines et pourrait violer tout accord futur. Dans cette perspective, Israël estime qu’il n’existe d’autre option que de neutraliser les capacités iraniennes, voire, si possible, d’affecter le régime lui-même.

Certains conseillers du président Donald Trump préféreraient effectivement qu'Israël frappe l'Iran avant que les Etats-Unis ne lancent une offensive contre ce pays. Cette option est-elle plausible ?

Oui, mais il est peu probable que les Etats-Unis laissent Israël agir seul. Certains conseillers proches de Trump estiment qu’une implication américaine directe dans un nouveau conflit au Moyen-Orient pourrait susciter de fortes critiques aux Etats-Unis. De même, le vice-président J.D. Vance a indiqué dans une interview au Washington Post que les Etats-Unis ne devraient pas s’engager dans une guerre longue et prolongée. Cela montre bien qu’il y a des réserves à Washington concernant une intervention militaire. Certains pensent donc que si Israël initiait l’attaque et que l’Iran ripostait, cela pourrait renforcer la légitimité d’une réaction américaine.

Donald Trump ne minimise-t-il pas le degré d’implication d’une intervention ?

Je pense qu’il est pleinement conscient des conséquences d’une guerre dont l’issue et l’ampleur restent incertaines. Même si Trump envisage une opération limitée et de courte durée, il chercherait à l’utiliser comme levier de pression sur l’Iran. Cependant, il est peu probable que l’Iran se laisse faire car le régime pourrait vouloir frapper des cibles américaines, israéliennes ou saoudiennes. Dans ce cas, les Etats-Unis pourraient ne plus être en mesure de contrôler la situation. Les pays arabes du Golfe cherchent à tout prix à éviter une guerre. Leur capacité à influencer la décision finale américaine est difficile à mesurer, mais Donald Trump prend en considération leurs positions.

Le président américain approche d’un moment décisif : il devra choisir s’il engage ou non une attaque contre l’Iran. Chaque option comporte des risques et des coûts politiques. Une offensive pourrait entraîner de nombreuses critiques pour avoir engagé les Etats-Unis dans un nouveau conflit au Moyen-Orient. A l’inverse, s’il renonce à une attaque et se contente d’un accord limité, certains pourraient critiquer le déploiement massif de forces sans résultat tangible. Dans tous les cas, les choix disponibles présentent des risques importants, sans solution entièrement satisfaisante.

L’objectif stratégique qu’il poursuivrait en cas d’opération militaire demeure cependant difficile à cerner. Les Etats-Unis disposent de capacités suffisantes pour infliger des dommages significatifs aux infrastructures et aux capacités iraniennes, notamment par l’emploi de forces navales et de son aviation. La question essentielle concerne les buts de guerre et l’après-conflit. Une telle opération conduirait-elle à un changement de politique de la part de l’Iran ? Téhéran accepterait-elle un accord avec Washington ou consentirait-elle à capituler à l’issue d’une guerre ? Les analyses iraniennes tendent à considérer que la probabilité d’une capitulation, même après un affrontement militaire, demeure faible.

Une opération militaire en Iran peut-elle réellement renforcer l’opposition sur le terrain ?

Il est probable que certaines manifestations aient lieu en Iran en réaction à des opérations militaires, même si l’attaque pourrait susciter de la peur et limiter la participation dans la rue. Des Iraniens affirment attendre l’action américaine, mais il est encore trop tôt pour tirer des conclusions. La réaction dépendra de l’ampleur de l’attaque, de la détermination des Etats-Unis et de la manière dont l’Iran gérera la situation intérieure. L’une des raisons des hésitations de l’administration américaine, et de Donald Trump en particulier, réside dans l’absence de garantie de succès complet d’une telle opération.

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Le président américain continue de mettre une pression maximale sur Téhéran.
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