Adina Revol : "Derrière le Venezuela et son pétrole, c'est la Chine que Trump cherche à affaiblir"
Cinq jours après l’intervention des Etats-Unis au Venezuela, Donald Trump vient de préciser ses plans concernant l’or noir du pays. Le président américain a annoncé hier soir avoir obtenu "entre 30 et 50 millions de barils de haute qualité de pétrole sous sanction" de la part des "autorités intérimaires" du Venezuela. Un pétrole "remis" par Caracas qui pourrait être vendu aux prix du marché, ce qui représente un pactole de 2,5 milliards de dollars aux cours actuels. Reste à savoir à qui les Etats-Unis le destinent, alors que jusqu’à présent la Chine achetait 80 % de la production vénézuélienne ?
"Derrière cette intervention, Donald Trump cherche d’abord à fragiliser la Chine", avertit Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur de Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen aux éditions Odile Jacob (2024).
L'Express : Le marché pétrolier a finalement peu réagi à l’intervention américaine au Venezuela et au départ du président Maduro. Comment expliquez-vous cette relative stabilité ?
Adina Revol : Ce n’est pas très étonnant car ce qui compte à court terme sur le marché pétrolier, ce sont les flux physiques. Or, nous sommes dans une situation où l’offre au niveau mondial est abondante. Tous les analystes anticipent par ailleurs un surplus et un accroissement des stocks. Cette situation permet donc de mieux résister aux chocs géopolitiques.
En outre, même si les réserves de pétrole vénézuéliennes sont gigantesques, l’état des infrastructures du pays, après des années de sous-investissement et de sanctions économiques, fait qu’il faudra attendre longtemps pour que les capacités d’extraction retrouvent les niveaux d’il y a vingt-cinq ans. Tout cela explique la relative stabilité des cours depuis le coup de force de Trump.
La mainmise américaine sur les réserves pétrolières vénézuéliennes bouleverse-t-elle la géopolitique mondiale de l’énergie ?
En fait, je dirais même qu’elle renverse totalement la géopolitique du monde. Cette intervention - concomitante avec la révolution larvée en Iran que soutiennent les Etats-Unis - fait suite aux sanctions américaines contre les géants énergétiques russes Lukoil et Rosneft. Tout cela n’a qu’un seul but : casser l’axe qui relie le Venezuela, l’Iran, la Russie et la Chine. Avec un seul et même objectif à la fin, la fragilisation de l’empire du Milieu dont la puissance économique obsède le président américain.
On l’oublie souvent, mais le talon d’Achille de la Chine, et la principale vulnérabilité de son modèle, c’est sa dépendance énergétique. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole. Le pays achète à l’étranger 70 % de ses besoins pétroliers. Or, 80 % de la production vénézuélienne était exportée à très bas coût en Chine. Potentiellement, l’intervention américaine et la redirection de la production du pays vers les Etats-Unis impactent la sécurité énergétique de la Chine à court terme. Même si Pékin a les moyens de s’approvisionner ailleurs, elle le fera à un prix supérieur.
C’est là que s’ajoutent les sanctions américaines contre Lukoil et Rosneft, qui rendent les approvisionnements chinois en pétrole russe plus risqués puisque la Chine s’exposerait à son tour à des sanctions. Le géant asiatique sort clairement affaibli de la séquence récente car il est mis face à ses fragilités internes.
La Russie est donc elle aussi touchée par le coup de force de Trump ?
Certes, Donald Trump admire Vladimir Poutine, mais il est en concurrence énergétique avec le maître du Kremlin. Et les sanctions sur les deux compagnies pétrolières russes ont clairement pour objectif de réduire les revenus de la flotte fantôme et donc le financement de la guerre en Ukraine. Finalement, Trump apparaît comme le maître du jeu énergétique mondial. La guerre géoéconomique entre la Chine et les Etats-Unis se tisse de plus en plus autour de l’énergie.
La Chine a-t-elle les moyens de répondre à Trump ?
Oui, et de façon presque symétrique. Trump est le champion de la géopolitique liée à l’énergie fossile. Aujourd’hui, les États-Unis sont les premiers producteurs mondiaux de pétrole et de gaz. A l’inverse, la Chine, aujourd’hui, détient le quasi-monopole du raffinage des matières premières critiques, une technologie essentielle pour la transition énergétique. Et Pékin en use. Avec les mêmes instruments d’extraterritorialité et de chantage que les États-Unis, à l’image des restrictions d’exportation de terres rares.
A court terme, Donald Trump cherche à utiliser tous les leviers à sa disposition, et ils sont nombreux, pour affaiblir la Chine et potentiellement dissuader Xi Jinping d’envahir Taïwan. Si on regarde les choses froidement, l’approvisionnement énergétique est essentiel quand un pays souhaite se lancer dans une opération militaire. C’est d’ailleurs pour cela que les Ukrainiens bombardent les raffineries en Russie.
Avec ce cadre d’analyse, comment expliquez-vous la réponse assez mesurée de l’Europe à l’exfiltration de Maduro ?
Là encore, je pense que la géopolitique de l’énergie joue un rôle. L’Europe, aujourd’hui, ne peut pas se passer du gaz américain. C’est l’une des clés de lecture de la réaction européenne.
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