Émois au pays du Premier amendement
Un juge fédéral a interdit mercredi aux forces de l’ordre de fouiller les appareils électroniques saisis au domicile d’une journaliste du Washington Post. Elle avait chroniqué, le 24 décembre dernier, comment les grandes purges lancées par l’administration Trump lui avaient valu d’entrer en contact avec une myriade de sources prêtes à en dénoncer les travers.
L’article, paru le 24 décembre dernier, a dû déclencher quelques grincements de dents du côté de la Maison-Blanche. Hannah Natanson, journaliste au Washington Post, y décrit, dans un récit écrit à la première personne, comment son compte Signal est progressivement devenu le réceptacle d’innombrables confidences de collaborateurs de l’administration Trump.
Elle reçoit des centaines de messages de sources internes
Elle y raconte avoir reçu jusqu’à plusieurs dizaines de messages dans la même journée, émanant d’employés d’agences fédérales. Beaucoup témoignent de leurs craintes ou de leur mal-être face aux bouleversements en cours, mais d’aucuns deviennent aussi lanceurs d’alerte pour signaler, entre autres, les actions expéditives du célèbre Doge (le Département pour l’efficacité gouvernementale), un temps piloté par Elon Musk avant de tomber en disgrâce.
Hannah Natanson, qui ne suivait pas particulièrement l’actualité du Doge au départ, relate comment cette avalanche de messages a chamboulé son année, de la soirée de Saint-Valentin flinguée par les notifications Signal jusqu’à la façon dont ses collègues du Washington Post et elle ont été amenés à publier certains scoops, précisément grâce à ces lanceurs d’alerte. L’article est émaillé d’anecdotes tantôt légères, tantôt dramatiques, à l’image de ce message d’une employée fédérale qui annonce vouloir mettre fin à ses jours.
Le FBI saisit son matériel informatique
Trois semaines plus tard, le Post tire publiquement la sonnette d’alarme : le quotidien, d’obédience plutôt démocrate et propriété de Jeff Bezos, annonce le 14 janvier que le FBI vient de perquisitionner le domicile d’Hannah Natanson et de saisir ses équipements informatiques dont deux ordinateurs portables (l’un étant propriété du journal), un smartphone, une montre GPS, un enregistreur vocal et un disque dur externe.
Renseignement pris, le Post affirme dans son article que cette perquisition est en lien avec une enquête relative à Aurelio Perez-Lugones, un administrateur système pour un sous-traitant du Pentagone. Accusé d’avoir consulté et emporté chez lui des rapports de renseignement classifiés, ce dernier aurait été arrêté alors qu’il était en train de rédiger un message à l’attention d’Hannah Natanson.
D’après un commentaire public de Donald Trump évoqué par CNN, la fuite en question concernait le coup de force en préparation au Venezuela, même si le président n’établit pas formellement le lien. Ce serait donc le risque de voir sortir cette opération classée secret défense, par ailleurs objet de spéculations sur Polymarket, qui aurait motivé cette perquisition.
« Il est exceptionnellement rare que les forces de l’ordre effectuent des perquisitions au domicile de journalistes. La réglementation fédérale, destinée à protéger la liberté de la presse, vise à empêcher le recours à des méthodes policières agressives contre les journalistes pour obtenir l’identité de leurs sources ou leurs informations », souligne le journal.
Le Reporters Committee for Freedom of the Press a dans la foulée initié une procédure en justice aux côtés du Post visant à interdire l’exploitation des matériels saisis chez la journaliste. L’association de défense de la liberté de la presse qualifie cette perquisition de première historique, dans la mesure où la journaliste a précisément reconnu qu’elle avait reçu de nombreux messages de sources :
« La saisie par le ministère de la Justice des appareils électroniques de Natanson lui donne accès à une mine d’informations, au-delà de ses communications avec la personne soupçonnée (…). Ceci pourrait compromettre des documents journalistiques sensibles. La situation est d’autant plus préoccupante que Natanson couvre la réforme du gouvernement fédéral. Ses appareils pourraient contenir de nombreuses communications avec des sources gouvernementales. »
Le juge met en pause la procédure
Dans sa procédure, le Post estime que « cette saisie intimide la liberté d’expression, paralyse le journalisme » et invoque sans surprise le Premier amendement pour demander la restitution immédiate des appareils électroniques confisqués. Faute de contradictoire avec le gouvernement ou le ministère de la Justice, le juge en charge a prononcé mercredi le gel de la procédure : le matériel d’Hannah Natanson reste aux mains des forces de l’ordre, mais sans que ces dernières soient autorisées à l’analyser.
La portée de l’affaire et les risques de remise en cause du Premier amendement qu’elle fait planer rappellent bien sûr la longue bataille judiciaire des États-Unis visant à faire condamner Julian Assange, qui s’était finalement conclue par un accord de plaider coupable en 2024.
Le dossier d’Hannah Natanson sera bientôt discuté au fond. Le gouvernement est en effet censé justifier par écrit son intervention avant le 28 janvier, en vue d’une première audition orale le 2 février.